Enfin la berloque sonna comme j’arrivais à la maison. Le bruit des

pompiers était commenté par un gamin. Je rencontrai Françoise remontant

de la cave avec le maître d’hôtel. Elle me croyait mort. Elle me dit

que Saint-Loup était passé en s’excusant pour voir s’il n’avait pas,

dans la visite qu’il m’avait faite le matin, laissé tomber sa croix

de guerre. Car il venait de s’apercevoir qu’il l’avait perdue et,

devant rejoindre son corps le lendemain matin, avait voulu à tout

hasard voir si ce n’était pas chez moi. Il avait cherché partout avec

Françoise et n’avait rien trouvé. Françoise croyait qu’il avait dû

la perdre avant de venir me voir, car, disait-elle, il lui semblait

bien, elle aurait pu jurer qu’il ne l’avait pas quand elle l’avait

vu. En quoi elle se trompait. Et voilà la valeur des témoignages et

des souvenirs. D’ailleurs, je sentis tout de suite, à la façon peu

enthousiaste dont ils parlèrent de lui, que Saint-Loup avait produit

une médiocre impression sur Françoise et sur le maître d’hôtel. Sans

doute tous les efforts que le fils du maître d’hôtel et le neveu de

Françoise avaient faits pour s’embusquer, Saint-Loup les avait faits

en sens inverse, et avec succès, pour être en plein danger. Mais

cela, jugeant d’après eux-mêmes, Françoise et le maître d’hôtel ne

pouvaient pas le croire. Ils étaient convaincus que les riches sont

toujours mis à l’abri. Du reste, eussent-ils su la vérité relativement

au courage héroïque de Robert, qu’elle ne les eût pas touchés. Il ne

disait pas «Boches», il leur avait fait l’éloge de la bravoure des

Allemands, il n’attribuait pas à la trahison que nous n’eussions pas

été vainqueurs dès le premier jour. Or, c’est cela qu’ils eussent

voulu entendre, c’est cela qui leur eût semblé le signe du courage.

Aussi, bien qu’ils continuassent à chercher la croix de guerre, les

trouvai-je froids au sujet de Robert, moi qui me doutais de l’endroit

où cette croix avait été oubliée. Cependant Saint-Loup, s’il s’était

distrait ce soir-là de cette manière, ce n’était qu’en attendant,

car, repris du désir de revoir Morel, il avait usé de toutes ses

relations pour savoir dans quel corps Morel se trouvait, croyant qu’il

s’était engagé, afin de l’aller voir et n’avait reçu jusqu’ici que

des centaines de réponses contradictoires. Je conseillai à Françoise

et au maître d’hôtel d’aller se coucher. Mais celui-ci n’était jamais

pressé de quitter Françoise depuis que, grâce à la guerre, il avait

trouvé un moyen, plus efficace encore que l’expulsion des sœurs et

l’affaire Dreyfus, de la torturer. Ce soir-là, et chaque fois que

j’allais auprès d’eux pendant les quelques jours que je passai encore

à Paris, j’entendis le maître d’hôtel dire à Françoise épouvantée:

«Ils ne se pressent pas, c’est entendu, ils attendent que la poire

soit mûre, mais ce jour-là ils prendront Paris et ce jour-là pas

de pitié!--Seigneur, Vierge Marie, s’écriait Françoise, ça ne leur

suffit pas d’avoir conquéri la pauvre Belgique. Elle a assez souffert

celle-là, au moment de son envahition.--La Belgique, Françoise, mais ce

qu’ils ont fait en Belgique ne sera rien à côté!» Et même, la guerre

ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple une

quantité de termes dont ils n’avaient fait la connaissance que par

les yeux, par la lecture des journaux et dont, en conséquence, ils

ignoraient la prononciation, le maître d’hôtel ajoutait: «Vous verrez

ça, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande

enverjure que toutes les autres.» M’étant insurgé, sinon au nom de

la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la

grammaire, et ayant déclaré qu’il fallait prononcer «envergure», je n’y

gagnai qu’à faire redire à Françoise la terrible phrase chaque fois

que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel presque autant que

d’effrayer sa camarade était heureux de montrer à son maître que, bien

qu’ancien jardinier de Combray et simple maître d’hôtel, tout de même

bon Français selon la règle de Saint-André-des-Champs, il tenait de la

déclaration des droits de l’homme le droit de prononcer «enverjure»

en toute indépendance, et de ne pas se laisser commander sur un point

qui ne faisait pas partie de son service et où, par conséquent, depuis

la Révolution, personne n’avait rien à lui dire puisqu’il était mon

égal. J’eus donc le chagrin de l’entendre parler à Françoise d’une

opération de grande «enverjure» avec une insistance qui était destinée

à me prouver que cette prononciation était l’effet non de l’ignorance,

mais d’une volonté mûrement réfléchie. Il confondait le gouvernement,

les journaux, dans un même: «on» plein de méfiance, disant: «On nous

parle des pertes des Boches, on ne nous parle pas des nôtres, il

paraît qu’elles sont dix fois plus grandes. On nous dit qu’ils sont à

bout de souffle, qu’ils n’ont plus rien à manger, moi je crois qu’ils

en ont cent fois comme nous, à manger. Faut pas tout de même nous

bourrer le crâne. S’ils n’avaient rien à manger ils ne se battraient

pas comme l’autre jour où ils nous ont tué cent mille jeunes gens de

moins de vingt ans.» Il exagérait ainsi à tout instant les triomphes

des Allemands, comme il avait fait jadis pour ceux des radicaux; il

narrait en même temps leurs atrocités afin que ces triomphes fussent

plus pénibles encore à Françoise, laquelle ne cessait plus de dire:

«Ah! Sainte Mère des Anges!», «Ah! Marie Mère de Dieu!» Et parfois,

pour lui être désagréable d’une autre manière, il disait: «Du reste,

nous ne valons pas plus cher qu’eux, ce que nous faisons en Grèce n’est

pas plus beau que ce qu’ils ont fait en Belgique. Vous allez voir

que nous allons mettre tout le monde contre nous et que nous serons

obligés de nous battre avec toutes les nations», alors que c’était

exactement le contraire. Les jours où les nouvelles étaient bonnes,

il prenait sa revanche en assurant à Françoise que la guerre durerait

trente-cinq ans, et, en prévision d’une paix possible, assurait que

celle-ci ne durerait pas plus de quelques mois et serait suivie de

batailles auprès desquelles celles-ci ne seraient qu’un jeu d’enfant,

et après lesquelles il ne resterait rien de la France. La victoire

des alliés semblait, sinon rapprochée, du moins à peu près certaine,

et il faut malheureusement avouer que le maître d’hôtel en était

désolé. Car ayant réduit la guerre «mondiale», comme tout le reste,

à celle qu’il menait sourdement contre Françoise (qu’il aimait, du

reste, malgré cela comme on peut aimer la personne qu’on est content

de faire rager tous les jours en la battant aux dominos), la Victoire

se réalisait à ses yeux sous les espèces de la première conversation

où il aurait la souffrance d’entendre Françoise lui dire: «Enfin

c’est fini et il va falloir qu’ils nous donnent plus que nous ne leur

avons donné en 70.» Il croyait, du reste, toujours que cette échéance

fatale arrivait, car un patriotisme inconscient lui faisait croire,

comme tous les Français victimes du même mirage que moi depuis que

j’étais malade, que la victoire--comme ma guérison--était pour le

lendemain. Il prenait les devants en annonçant à Françoise que cette

victoire arriverait peut-être, mais que son cœur en saignerait, car la

Révolution la suivrait aussitôt, puis l’invasion. «Oh! cette bon sang

de guerre, les Boches seront les seuls à s’en relever vite, Françoise,

ils y ont déjà gagné des centaines de milliards. Mais qu’ils nous

crachent un sou à nous, quelle farce! On le mettra peut-être sur les

journaux, ajoutait-il par prudence et pour parer à tout événement,

pour calmer le peuple, comme on dit depuis trois ans que la guerre

sera finie le lendemain. Je ne peux pas comprendre comment que le

monde est assez fou pour le croire.» Françoise était d’autant plus

troublée de ces paroles qu’en effet, après avoir cru les optimistes

plutôt que le maître d’hôtel, elle voyait que la guerre, qu’elle

avait cru devoir finir en quinze jours malgré «l’envahition de la

pauvre Belgique», durait toujours, qu’on n’avançait pas, phénomène de

fixation des fronts dont elle comprenait mal le sens, et qu’enfin un

des innombrables «filleuls» à qui elle donnait tout ce qu’elle gagnait

chez nous lui racontait qu’on avait caché telle chose, telle autre.

«Tout cela retombera sur l’ouvrier, concluait le maître d’hôtel. On

vous prendra votre champ, Françoise.--Ah! Seigneur Dieu!» Mais à ces

malheurs lointains, il en préférait de plus proches et dévorait les

journaux dans l’espoir d’annoncer une défaite à Françoise. Il attendait

les mauvaises nouvelles comme des œufs de Pâques, espérant que cela

irait assez mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour qu’il pût

matériellement en souffrir. C’est ainsi qu’un raid de zeppelins l’eût

enchanté pour voir Françoise se cacher dans les caves, et parce qu’il

était persuadé que dans une ville aussi grande que Paris les bombes

ne viendraient pas juste tomber sur notre maison. Du reste, Françoise

commençait à être reprise par moment de son pacifisme de Combray.

Elle avait presque des doutes sur les «atrocités allemandes». «Au

commencement de la guerre on nous disait que ces Allemands c’était

des assassins, des brigands, de vrais bandits, des Bbboches...» (si

elle mettait plusieurs b à Boches, c’est que l’accusation que les

Allemands fussent des assassins lui semblait après tout plausible,

mais celle qu’ils fussent des Boches, presque invraisemblable à cause

de son énormité). Seulement il était assez difficile de comprendre

quel sens mystérieusement effroyable Françoise donnait au mot de Boche

puisqu’il s’agissait du début de la guerre, et aussi à cause de l’air

de doute avec lequel elle prononçait ce mot. Car le doute que les

Allemands fussent des criminels pouvait être mal fondé en fait, mais

ne renfermait pas en soi, au point de vue logique, de contradiction.

Mais comment douter qu’ils fussent des Boches, puisque ce mot, dans

la langue populaire, veut dire précisément Allemand. Peut-être ne

faisait-elle que répéter en style indirect les propos violents qu’elle

avait entendus alors et dans lesquels une particulière énergie

accentuait le mot «Boche». «J’ai cru tout cela, disait-elle, mais je

me demande tout à l’heure si nous ne sommes pas aussi fripons comme

eux.» Cette pensée blasphématoire avait été sournoisement préparée chez

Françoise par le maître d’hôtel, lequel, voyant que sa camarade avait

un certain penchant pour le roi Constantin de Grèce, n’avait cessé de

le lui représenter comme privé par nous de nourriture jusqu’au jour où

il céderait. Aussi l’abdication du souverain avait-elle ému Françoise,

qui allait jusqu’à déclarer: «Nous ne valons pas mieux qu’eux. Si nous

étions en Allemagne, nous en ferions autant.» Je la vis peu, du reste,

pendant ces quelques jours, car elle allait beaucoup chez ces cousins

dont maman m’avait dit un jour: «Mais tu sais qu’ils sont plus riches

que toi.» Or, on avait vu cette chose si belle, qui fut si fréquente à

cette époque-là dans tout le pays et qui témoignerait, s’il y avait un

historien pour en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France,

de sa grandeur d’âme, de sa grandeur selon Saint-André-des-Champs, et

que ne révélèrent pas moins tant de civils survivant à l’arrière que

les soldats tombés à la Marne. Un neveu de Françoise avait été tué à

Berry-au-Bac qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de

Françoise, anciens cafetiers retirés depuis longtemps après fortune

faite. Il avait été tué, lui, tout petit cafetier sans fortune qui,

à la mobilisation, âgé de vingt-cinq ans, avait laissé sa jeune

femme seule pour tenir le petit bar qu’il croyait regagner quelques

mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins

millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme,

veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés

depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un

sou; tous les matins à six heures, la femme millionnaire, une vraie

dame, était habillée ainsi que «sa demoiselle», prêtes à aider leur

nièce et cousine par alliance. Et depuis plus de trois ans, elles

rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le

matin jusqu’à neuf heures et demie du soir, sans un jour de repos.

Dans ce livre, où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où

il n’y a pas un seul personnage «à clefs», où tout a été inventé par

moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire, à la louange

de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant

quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls

ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur

modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais

ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que,

ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et

par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable: ils

s’appellent, d’un nom si français, d’ailleurs, Larivière. S’il y a eu

quelques vilains embusqués, comme l’impérieux jeune homme en smoking

que j’avais vu chez Jupien et dont la seule préoccupation était de

savoir s’il pourrait avoir Léon à 10 h. ½ «parce qu’il déjeunait en

ville», ils sont rachetés par la foule innombrable de tous les Français

de Saint-André-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels

j’égale les Larivière. Le maître d’hôtel, pour attiser les inquiétudes

de Françoise, lui montrait de vieilles «Lectures pour tous» qu’il

avait retrouvées et sur la couverture desquelles (ces numéros dataient

d’avant la guerre) figurait la «famille impériale d’Allemagne». «Voilà

notre maître de demain», disait le maître d’hôtel à Françoise, en

lui montrant «Guillaume». Elle écarquillait les yeux, puis passait

au personnage féminin placé à côté de lui et disait: «Voilà la

Guillaumesse!»

Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui, par le

chagrin qu’elle me causa, me rendit pour quelque temps incapable de me

mettre en route. J’appris, en effet, la mort de Robert de Saint-Loup,

tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite

de ses hommes. Jamais homme n’avait eu moins que lui la haine d’un

peuple (et quant à l’empereur, pour des raisons particulières, et

peut-être fausses, il pensait que Guillaume II avait plutôt cherché à

empêcher la guerre qu’à la déchaîner). Pas de haine du Germanisme non

plus; les derniers mots que j’avais entendus sortir de sa bouche, il y

avait six jours, c’étaient ceux qui commencent un lied de Schumann et

que sur mon escalier il me fredonnait, en allemand, si bien qu’à cause

des voisins je l’avais fait taire. Habitué par une bonne éducation

suprême à émonder sa conduite de toute apologie, de toute invective,

de toute phrase, il avait évité devant l’ennemi, comme au moment de la

mobilisation, ce qui aurait pu assurer sa vie, par cet effacement de

soi devant les actes que symbolisaient toutes ses manières, jusqu’à sa

manière de fermer la portière de mon fiacre quand il me reconduisait,

tête nue, chaque fois que je sortais de chez lui. Pendant plusieurs

jours je restai enfermé dans ma chambre, pensant à lui. Je me rappelais

son arrivée, la première fois, à Balbec, quand en lainages blanchâtres,

avec ses yeux verdâtres et bougeants comme la mer, il avait traversé le

hall attenant à la grande salle à manger dont les vitrages donnaient

sur la mer. Je me rappelais l’être si spécial qu’il m’avait paru être

alors, l’être dont ç’avait été un si grand souhait de ma part d’être

l’ami. Ce souhait s’était réalisé au delà de ce que j’aurais jamais

pu croire, sans me donner pourtant presque aucun plaisir alors, et

ensuite je m’étais rendu compte de tous les grands mérites et d’autres

choses encore que cachait cette apparence élégante. Tout cela, le bon

comme le mauvais, il l’avait donné sans compter, tous les jours, et le

dernier, en allant attaquer une tranchée par générosité, par mise au

service des autres de tout ce qu’il possédait, comme il avait un soir

couru sur les canapés du restaurant pour ne pas me déranger. Et l’avoir

vu si peu, en somme, en des sites si variés, dans des circonstances

si diverses et séparées par tant d’intervalles, dans ce hall de

Balbec, au café de Rivebelle, au quartier de cavalerie et aux dîners

militaires de Doncières, au théâtre où il avait giflé un journaliste,

chez la princesse de Guermantes, ne faisait que me donner de sa vie des

tableaux plus frappants, plus nets, de sa mort un chagrin plus lucide,

que l’on en a souvent pour les personnes aimées davantage, mais

fréquentées si continuellement que l’image que nous gardons d’elles

n’est plus qu’une espèce de vague moyenne entre une infinité d’images

insensiblement différentes, et aussi que notre affection, rassasiée,

n’a pas, comme pour ceux que nous n’avons vus que pendant des moments

limités, au cours de rencontres inachevées malgré eux et malgré

nous, l’illusion de la possibilité d’une affection plus grande dont

les circonstances seules nous auraient frustrés. Peu de jours après

celui où je l’avais aperçu, courant après son monocle, et l’imaginant

alors si hautain, dans ce hall de Balbec, il y avait une autre forme

vivante que j’avais vue pour la première fois sur la plage de Balbec

et qui maintenant n’existait non plus qu’à l’état de souvenir, c’était

Albertine, foulant le sable, ce premier soir, indifférente à tous,

et marine comme une mouette. Elle, je l’avais si vite aimée que pour

pouvoir sortir avec elle tous les jours je n’étais jamais allé voir

Saint-Loup, de Balbec. Et pourtant l’histoire de mes relations avec

lui portait aussi le témoignage qu’un temps j’avais cessé d’aimer

Albertine, puisque, si j’étais allé m’installer quelque temps auprès

de Robert, à Doncières, c’était dans le chagrin de voir que ne m’était

pas rendu le sentiment que j’avais pour Mme de Guermantes. Sa vie et

celle d’Albertine, si tard connues de moi, toutes deux à Balbec, et si

vite terminées, s’étaient croisées à peine; c’était lui, me redisais-je

en voyant que les navettes agiles des années tissent des fils entre

ceux de nos souvenirs qui semblaient d’abord les plus indépendants,

c’était lui que j’avais envoyé chez Mme Bontemps quand Albertine

m’avait quitté. Et puis il se trouvait que leurs deux vies avaient

chacune un secret parallèle et que je n’avais pas soupçonné. Celui

de Saint-Loup me causait peut-être maintenant plus de tristesse que

celui d’Albertine, dont la vie m’était devenue si étrangère. Mais je

ne pouvais me consoler que la sienne comme celle de Saint-Loup eussent

été si courtes. Elle et lui me disaient souvent, en prenant soin de

moi: «Vous qui êtes malade». Et c’était eux qui étaient morts, eux dont

je pouvais, séparées par un intervalle en somme si bref, mettre en

regard l’image ultime, devant la tranchée, après la chute, de l’image

première qui, même pour Albertine, ne valait plus pour moi que par

son association avec celle du soleil couchant sur la mer. Sa mort fut

accueillie par Françoise avec plus de pitié que celle d’Albertine.

Elle prit immédiatement son rôle de pleureuse et commenta a mémoire

du mort de lamentations, de thrènes désespérés. Elle exhibait son

chagrin et ne prenait un visage sec, en détournant la tête, que lorsque

moi je laissais voir le mien, qu’elle voulait avoir l’air de ne pas

avoir vu. Car comme beaucoup de personnes nerveuses, la nervosité

des autres, trop semblable sans doute à la sienne, l’horripilait.

Elle aimait maintenant à faire remarquer ses moindres torticolis, un

étourdissement, qu’elle s’était cognée. Mais si je parlais d’un de mes

maux, redevenue stoïque et grave, elle faisait semblant de ne pas avoir

entendu, «Pauvre Marquis», disait-elle, bien qu’elle ne pût s’empêcher

de penser qu’il eût fait l’impossible pour ne pas partir et, une fois

mobilisé, pour fuir devant le danger. «Pauvre dame, disait-elle en

pensant à Mme de Marsantes, qu’est-ce qu’elle a dû pleurer quand

elle a appris la mort de son garçon! Si encore elle avait pu le revoir,

mais il vaut peut-être mieux qu’elle n’ait pas pu, parce qu’il avait le

nez coupé en deux, il était tout dévisagé.» Et les yeux de Françoise se

remplissaient de larmes mais à travers lesquelles perçait la curiosité

cruelle de la paysanne. Sans doute Françoise plaignait la douleur de

Mme de Marsantes de tout son cœur, mais elle regrettait de ne pas

connaître la forme que cette douleur avait prise et de ne pouvoir

s’en donner le spectacle de l’affliction. Et comme elle aurait bien

aimé pleurer et que je la visse pleurer, elle dit pour s’entraîner:

«Ça me fait quelque chose!» Sur moi aussi elle épiait les traces du

chagrin avec une avidité qui me fit simuler une certaine sécheresse

en parlant de Robert. Et plutôt, sans doute, par esprit d’imitation

et parce qu’elle avait entendu dire cela, car il y a des clichés dans

les offices aussi bien que dans les cénacles, elle répétait, non sans

y mettre pourtant la satisfaction d’un pauvre: «Toutes ses richesses

ne l’ont pas empêché de mourir comme un autre, et elles ne lui servent

plus à rien.» Le maître d’hôtel profita de l’occasion pour dire à

Françoise que sans doute c’était triste, mais que cela ne comptait

guère auprès des millions d’hommes qui tombaient tous les jours malgré

tous les efforts que faisait le gouvernement pour le cacher. Mais,

cette fois, le maître d’hôtel ne réussit pas à augmenter la douleur de

Françoise comme il avait cru. Car celle-ci lui répondit: «C’est vrai

qu’ils meurent aussi pour la France, mais c’est des inconnus; c’est

toujours plus intéressant quand c’est des gens qu’on connaît.» Et

Françoise, qui trouvait du plaisir à pleurer, ajouta encore: «Il faudra

bien prendre garde de m’avertir si on cause de la mort du Marquis sur

le journal.»

Robert m’avait souvent dit avec tristesse, bien avant la guerre:

«Oh! ma vie, n’en parlons pas, je suis un homme condamné d’avance.»

Faisait-il allusion au vice qu’il avait réussi jusqu’alors à cacher à

tout le monde, mais qu’il connaissait et dont il s’exagérait peut-être

la gravité, comme les enfants qui font la première fois l’amour, ou

même, avant cela, cherchent seuls le plaisir, s’imaginent pareils à

la plante qui ne peut disséminer son pollen sans mourir tout de suite

après. Peut-être cette exagération tenait-elle, pour Saint-Loup comme

pour les enfants, ainsi qu’à l’idée du péché avec laquelle on ne

s’est pas encore familiarisé, à ce qu’une sensation toute nouvelle a

une force presque terrible qui ira ensuite en s’atténuant. Ou bien

avait-il, le justifiant au besoin par la mort de son père enlevé

assez jeune, le pressentiment de sa fin prématurée. Sans doute un tel

pressentiment semble impossible. Pourtant la mort paraît assujettie à

certaines lois. On dirait souvent, par exemple, que les êtres nés de

parents qui sont morts très vieux ou très jeunes sont presque forcés

de disparaître au même âge, les premiers traînant jusqu’à la centième

année des chagrins et des maladies incurables, les autres, malgré une

existence heureuse et hygiénique, emportés à la date inévitable et

prématurée par un mal si opportun et si accidentel (quelques racines

profondes qu’il puisse avoir dans le tempérament) qu’il semble la

formalité nécessaire à la réalisation de la mort. Et ne serait-il

pas possible que la mort accidentelle elle-même--comme celle de

Saint-Loup, liée d’ailleurs à son caractère de plus de façons peut-être

que je n’ai cru devoir le dire--fût, elle aussi, inscrite d’avance,

connue seulement des dieux, invisible aux hommes, mais révélée par

une tristesse particulière, à demi inconsciente, à demi consciente

(et même, dans cette dernière mesure, exprimée aux autres avec cette

sincérité complète qu’on met à annoncer des malheurs auxquels on croit

dans son for intérieur échapper et qui pourtant arriveront), à celui

qui la porte et l’aperçoit sans cesse en lui-même, comme une devise,

une date fatale.

Il avait dû être bien beau en ces dernières heures; lui qui toujours

dans cette vie avait semblé, même assis, même marchant dans un salon,

contenir l’élan d’une charge, en dissimulant d’un sourire la volonté

indomptable qu’il y avait dans sa tête triangulaire, enfin il avait

chargé. Débarrassée de ses livres, la tourelle féodale était redevenue

militaire. Et ce Guermantes était mort plus lui-même, ou plutôt plus

de sa race, en laquelle il n’était plus qu’un Guermantes, comme ce fut

symboliquement visible à son enterrement dans l’église Saint-Hilaire

de Combray, toute tendue de tentures noires où se détachait en rouge,

sous la couronne fermée, sans initiales de prénoms ni titres, le

G du Guermantes que par la mort il était redevenu. Avant d’aller

à cet enterrement, qui n’eut pas lieu tout de suite, j’écrivis à

Gilberte. J’aurais peut-être dû écrire à la duchesse de Guermantes,

je me disais qu’elle accueillerait la mort de Robert avec la même

indifférence que je lui avais vu manifester pour celle de tant d’autres

qui avaient semblé tenir si étroitement à sa vie, et que peut-être

même, avec son tour d’esprit Guermantes, elle chercherait à montrer

qu’elle n’avait pas la superstition des liens du sang. J’étais trop

souffrant pour écrire à tout le monde. J’avais cru autrefois qu’elle

et Robert s’aimaient bien dans le sens où l’on dit cela dans le monde,

c’est-à-dire que l’un auprès de l’autre ils se disaient des choses

tendres qu’ils ressentaient à ce moment-là. Mais loin d’elle il

n’hésitait pas à la déclarer idiote, et si elle éprouvait parfois à le

voir un plaisir égoïste, je l’avais vue incapable de se donner la plus

petite peine, d’user si légèrement que ce fût de son crédit pour lui

rendre un service, même pour lui éviter un malheur. La méchanceté dont

elle avait fait preuve à son égard en refusant de le recommander au

général de Saint-Joseph, quand Robert allait repartir pour le Maroc,

prouvait que le dévouement qu’elle lui avait montré à l’occasion de son

mariage n’était qu’une sorte de compensation qui ne lui coûtait guère.

Aussi fus-je bien étonné d’apprendre, comme elle était souffrante

au moment où Robert fut tué, qu’on s’était cru obligé de lui cacher

pendant plusieurs jours (sous les plus fallacieux prétextes) les

journaux qui lui eussent appris cette mort, afin de lui éviter le choc

qu’elle en ressentirait. Mais ma surprise augmenta quand j’appris

qu’après qu’on eût été obligé enfin de lui dire la vérité, la duchesse

pleura toute une journée, tomba malade, et mit longtemps--plus d’une

semaine, c’était longtemps pour elle--à se consoler. Quand j’appris ce

chagrin j’en fus touché. Il fait que tout le monde peut dire, et que

je peux assurer qu’il existait entre eux une grande amitié. Mais en

me rappelant combien de petites médisances, de mauvaise volonté à se

rendre service celle-là avait enfermées, je pense au peu de chose que

c’est qu’une grande amitié dans le monde. D’ailleurs, un peu plus tard,

dans une circonstance plus importante historiquement si elle touchait

moins mon cœur, Mme de Guermantes se montra, à mon avis, sous un

jour encore plus favorable. Elle qui, jeune fille, avait fait preuve

de tant d’impertinente audace, si l’on s’en souvient, à l’égard de la

famille impériale de Russie et qui, mariée, leur avait toujours parlé

avec une liberté qui la faisait parfois accuser de manque de tact, fut

peut-être seule, après la Révolution russe, à faire preuve à l’égard

des grandes-duchesses et des grands-ducs d’un dévouement sans bornes.

Elle avait, l’année même qui avait précédé la guerre, considérablement

agacé la grande-duchesse Wladimir en appelant toujours la comtesse de

Hohenfelsen, femme morganatique du grand-duc Paul, «la Grande-Duchesse

Paul». Il n’empêche que la Révolution russe n’eut pas plutôt éclaté

que notre ambassadeur à Pétersbourg, M. Paléologue («Paléo» pour le

monde diplomatique, qui a ses abréviations prétendues spirituelles

comme l’autre), fut harcelé des dépêches de la duchesse de Guermantes

qui voulait avoir des nouvelles de la grande-duchesse Marie Pavlovna.

Et pendant longtemps les seules marques de sympathie et de respect que

reçut sans cesse cette princesse lui vinrent exclusivement de Mme de

Guermantes.

Le temps retrouvé Tome 1 (de 2) · 第 14 / 16 段