La duchesse de Létourville, qui n’allait pas à la matinée de la

princesse de Guermantes, parce qu’elle venait d’être longtemps malade,

passa à ce moment à pied à côté de nous, et apercevant le baron, dont

elle ignorait la récente attaque, s’arrêta pour lui dire bonjour. Mais

la maladie qu’elle venait d’avoir faisait qu’elle ne comprenait pas

mieux, mais supportait plus impatiemment, avec une mauvaise humeur

nerveuse où il y avait peut-être beaucoup de pitié, la maladie des

autres. Entendant le baron prononcer difficilement et à faux certains

mots, lui voyant bouger difficilement le bras, elle jeta les yeux tour

à tour sur Jupien et sur moi comme pour nous demander l’explication

d’un phénomène aussi choquant. Comme nous ne lui dîmes rien, ce fut

à M. de Charlus lui-même qu’elle adressa un long regard plein de

tristesse mais aussi de reproches. Elle avait l’air de lui faire grief

d’être avec elle, dehors, dans une attitude aussi peu usuelle que

s’il fût sorti sans cravate ou sans souliers. A une nouvelle faute

de prononciation que commit le baron, la douleur et l’indignation de

la duchesse augmentant ensemble, elle dit au baron: «Palamède!» sur

le ton interrogatif et exaspéré des gens trop nerveux qui ne peuvent

supporter d’attendre une minute et, si on les fait entrer tout de suite

en s’excusant d’achever sa toilette, vous disent amèrement, non pour

s’excuser mais pour s’accuser: «Mais alors, je vous dérange!», comme si

c’était un crime de la part de celui qu’on dérange. Finalement, elle

nous quitta d’un air de plus en plus navré en disant au baron: «Vous

feriez mieux de rentrer.»

M. de Charlus demanda à s’asseoir sur un fauteuil pour se reposer

pendant que Jupien et moi ferions quelques pas et tira péniblement de

sa poche un livre qui me sembla être un livre de prières. Je n’étais

pas fâché de pouvoir apprendre par Jupien bien des détails sur l’état

de santé du baron. «Je suis content de causer avec vous. Monsieur,

me dit Jupien, mais nous n’irons pas plus loin que le rond-point.

Dieu merci, le baron va bien maintenant, mais je n’ose pas le laisser

longtemps seul, il est toujours le même, il a trop bon cœur, il

donnerait tout ce qu’il a aux autres, et puis ce n’est pas tout, il

est resté coureur comme un jeune homme et je suis obligé d’ouvrir

les yeux.--D’autant plus qu’il a retrouvé les siens, répondis-je; on

m’avait beaucoup attristé en me disant qu’il avait perdu la vue.--Sa

paralysie s’était, en effet, portée là, il ne voyait absolument

plus. Pensez que, pendant la cure qui lui a fait, du reste, tant de

bien, il est resté plusieurs mois sans voir plus qu’un aveugle de

naissance.--Cela devait au moins rendre inutile toute une partie de

votre surveillance?--Pas le moins du monde, à peine arrivé dans un

hôtel, il me demandait comment était telle personne de service. Je

l’assurais qu’il n’y avait que des horreurs. Mais il sentait bien que

cela ne pouvait pas être universel, que je devais quelquefois mentir.

Voyez-vous, ce petit polisson! Et puis il avait une espèce de flair,

d’après la voix peut-être, je ne sais pas. Alors il s’arrangeait pour

m’envoyer faire d’urgence des courses. Un jour--vous m’excuserez

de vous dire cela, mais vous êtes venu une fois par hasard dans le

Temple de l’Impudeur, je n’ai rien à vous cacher (d’ailleurs, il avait

toujours une satisfaction assez peu sympathique à faire étalage des

secrets qu’il détenait)--je rentrais d’une de ces courses soi-disant

pressées, d’autant plus vite que je me figurais bien qu’elle avait été

arrangée à dessein, quand, au moment où j’approchais de la chambre

du baron, j’entendis une voix qui disait: «Quoi?--Comment, répondit

le baron, c’était donc la première fois?» J’entrai sans frapper, et

quelle ne fut pas ma frayeur. Le baron, trompé par la voix qui était,

en effet, plus forte qu’elle n’est d’habitude à cet âge-là (et à cette

époque-là le baron était complètement aveugle), était, lui qui aimait

plutôt autrefois les personnes mûres, avec un enfant qui n’avait pas

dix ans.»

On m’a raconté qu’à cette époque-là il était en proie presque

chaque jour à des crises de dépression mentale, caractérisée non

pas précisément par de la divagation, mais par la confession à

haute voix--devant des tiers dont il oubliait la présence ou la

sévérité--d’opinions qu’il avait l’habitude de cacher, sa germanophilie

par exemple. Ainsi, longtemps après la fin de la guerre, il gémissait

de la défaite des Allemands, parmi lesquels il se comptait, et disait

orgueilleusement: «Et pourtant il ne se peut pas que nous ne prenions

pas notre revanche, car nous avons prouvé que c’est nous qui étions

capables de la plus grande résistance, et qui avions la meilleure

organisation.» Ou bien ses confidences prenaient un autre ton, et il

s’écriait rageusement: «Que Lord X ou le prince de X ne viennent pas

redire ce qu’ils disaient hier, car je me suis tenu à quatre pour ne

pas leur répondre: «Vous savez bien que vous en êtes au moins autant

que moi.» Inutile d’ajouter que, quand M. de Charlus faisait ainsi,

dans les moments où, comme on dit, il n’était pas très «présent», des

aveux germanophiles ou autres, les personnes de l’entourage qui se

trouvaient là, que ce fût Jupien ou la duchesse de Guermantes, avaient

l’habitude d’interrompre les paroles imprudentes et d’en donner, pour

les tiers moins intimes et plus indiscrets, une interprétation forcée

mais honorable. «Mais mon Dieu! s’écria Jupien, j’avais bien raison de

vouloir que nous ne nous éloignions pas, le voilà qui a trouvé déjà

le moyen d’entrer en conversation avec un garçon jardinier. Adieu,

Monsieur, il vaut mieux que je vous quitte et que je ne laisse pas un

instant seul mon malade qui n’est plus qu’un grand enfant.»

* * *

Je descendis de nouveau de voiture un peu avant d’arriver chez la

princesse de Guermantes et je recommençai à penser à cette lassitude

et à cet ennui avec lesquels j’avais essayé, la veille, de noter la

ligne qui, dans une des campagnes réputées les plus belles de France,

séparait sur les arbres l’ombre de la lumière. Certes, les conclusions

intellectuelles que j’en avais tirées n’affectaient pas aujourd’hui

aussi cruellement ma sensibilité. Elles restaient les mêmes. Mais comme

chaque fois que je me trouvais arraché à mes habitudes, sorti à une

autre heure, dans un lieu nouveau, j’éprouvais un vif plaisir.

Ce plaisir me semblait aujourd’hui un plaisir purement frivole, celui

d’aller à une matinée chez Mme de Guermantes. Mais puisque je

savais maintenant que je ne pouvais rien atteindre de plus que des

plaisirs frivoles, à quoi bon me les refuser? Je me redisais que je

n’avais éprouvé en essayant cette description rien de cet enthousiasme

qui n’est pas le seul mais qui est un premier critérium du talent.

J’essayais maintenant de tirer de ma mémoire d’autres «instantanés»,

notamment des instantanés qu’elle avait pris à Venise, mais rien que

ce mot me la rendait ennuyeuse comme une exposition de photographies,

et je ne me sentais pas plus de goût, plus de talent, pour décrire

maintenant ce que j’avais vu autrefois qu’hier ce que j’observais d’un

œil minutieux et morne, au moment même. Dans un instant tant d’amis que

je n’avais pas vus depuis si longtemps allaient sans doute me demander

de ne plus m’isoler ainsi, de leur consacrer mes journées. Je n’aurais

aucune raison de le leur refuser, puisque j’avais maintenant la preuve

que je n’étais plus bon à rien, que la littérature ne pouvait plus me

causer aucune joie, soit par ma faute, étant trop peu doué, soit par

la sienne, si elle était, en effet, moins chargée de réalité que je

n’avais cru.

Quand je pensais à ce que Bergotte m’avait dit: «Vous êtes malade,

mais on ne peut vous plaindre car vous avez les joies de l’esprit»,

je voyais combien il s’était trompé sur moi. Comme il y avait peu de

joie dans cette lucidité stérile! J’ajoute même que si quelquefois

j’avais peut-être des plaisirs--non de l’intelligence--je les dépensais

toujours pour une femme différente; de sorte que le Destin, m’eût-il

accordé cent ans de vie de plus, et sans infirmités, n’eût fait

qu’ajouter des rallonges successives à une existence toute en longueur,

dont on ne voyait même pas l’intérêt qu’elle se prolongeât davantage, à

plus forte raison longtemps encore.

Quant aux «joies de l’intelligence», pouvais-je ainsi appeler ces

froides constatations que mon œil clairvoyant ou mon raisonnement

juste relevaient sans aucun plaisir et qui restaient infécondes.

Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que

l’avertissement arrive qui peut nous sauver: on a frappé à toutes les

portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et

qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le

savoir et elle s’ouvre.

Le temps retrouvé Tome 1 (de 2) · 第 16 / 16 段