de vingt-deux ans auquel l’assertion qu’il émettait ne semblait pas
invraisemblable. On entendit bientôt le roulement de la voiture qui
était venue chercher M. de Charlus. A ce moment j’aperçus, avec une
démarche lente, à côté d’un militaire qui évidemment sortait avec elle
d’une chambre voisine, une personne qui me parut une dame assez âgée,
en jupe noire. Je reconnus bientôt mon erreur, c’était un prêtre.
C’était cette chose si rare, et en France absolument exceptionnelle,
qu’est un mauvais prêtre. Évidemment le militaire était en train de
railler son compagnon au sujet du peu de conformité que sa conduite
offrait avec son habit, car celui-ci, d’un air grave et levant vers son
visage hideux un doigt de docteur en théologie, dit sentencieusement:
«Que voulez-vous, je ne suis pas (j’attendais «un saint») un ange.»
D’ailleurs il n’avait plus qu’à s’en aller et prit congé de Jupien qui,
ayant accompagné le baron, venait de remonter, mais par étourderie
le mauvais prêtre oublia de payer sa chambre. Jupien, que son esprit
n’abandonnait jamais, agita le tronc dans lequel il mettait la
contribution de chaque client, et le fit sonner en disant: «Pour les
frais du culte, Monsieur l’Abbé!» Le vilain personnage s’excusa, donna
sa pièce et disparut. Jupien vint me chercher dans l’antre obscur où
je n’osais faire un mouvement. «Entrez un moment dans le vestibule
où mes jeunes gens font banquette, pendant que je monte fermer la
chambre; puisque vous êtes locataire, c’est tout naturel.» Le patron
y était, je le payai. A ce moment un jeune homme en smoking entra et
demanda d’un air d’autorité au patron: «Pourrai-je avoir Léon demain
matin à onze heures moins le quart au lieu de onze heures parce que je
déjeune en ville?--Cela dépend. répondit le patron, du temps que le
gardera l’abbé.» Cette réponse ne parut pas satisfaire le jeune homme
en smoking qui semblait déjà prêt à invectiver contre l’abbé, mais
sa colère prit un autre cours quand il m’aperçut; marchant droit au
patron: «Qui est-ce? Ou est-ce que ça signifie?», murmura-t-il d’une
voix basse mais courroucée. Le patron, très ennuyé, expliqua que ma
présence n’avait aucune importance, que j’étais un locataire. Le jeune
homme en smoking ne parut nullement apaisé par cette explication. Il
ne cessait de répéter: «C’est excessivement désagréable, ce sont des
choses qui ne devraient pas arriver, vous savez que je déteste ça et
vous ferez si bien que je ne remettrai plus les pieds ici.» L’exécution
de cette menace ne parut pas cependant imminente, car il partit furieux
mais en recommandant que Léon tâchât d’être libre à 11 h. moins ¼, 10
h. ½ si possible. Jupien revint me chercher et descendit avec moi. «Je
ne voudrais pas que vous me jugiez mal, me dit-il, cette maison ne me
rapporte pas autant d’argent que vous croyez, je suis forcé d’avoir des
locataires honnêtes, il est vrai qu’avec eux seuls on ne ferait que
manger de l’argent. Ici c’est le contraire des Carmels, c’est grâce
au vice que vit la vertu. Non, si j’ai pris cette maison, ou plutôt
si je l’ai fait prendre au gérant que vous avez vu, c’est uniquement
pour rendre service au baron et distraire ses vieux jours.» Jupien ne
voulait pas parler que de scènes de sadisme comme celles auxquelles
j’avais assisté et de l’exercice même du vice du baron. Celui-ci, même
pour la conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer aux cartes,
ne se plaisait plus qu’avec des gens du peuple qui l’exploitaient.
Sans doute le snobisme de la canaille peut aussi bien se comprendre
que l’autre. Ils avaient, d’ailleurs, été longtemps unis, alternant
l’un avec l’autre, chez M. de Charlus qui ne trouvait personne d’assez
élégant pour ses relations mondaines, ni de frisant assez l’apache
pour les autres. «Je déteste le genre moyen, disait-il, la comédie
bourgeoise est guindée, il me faut ou les princesses de la tragédie
classique ou la grosse farce. Pas de milieu, _Phèdre_ ou _Les
Saltimbanques_.» Mais enfin l’équilibre entre ces deux snobismes
avait été rompu. Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la
sensualité aux relations les plus banales, le baron ne vivait plus
qu’avec des «inférieurs», prenant ainsi sans le savoir la succession
de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince
d’Harcourt, le duc de Berry, que Saint-Simon nous montre passant
leur vie avec leurs laquais, qui tiraient d’eux des sommes énormes,
partageant leurs jeux, au point qu’on était gêné pour ces grands
seigneurs, quand il fallait les aller voir, de les trouver installés
familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité.
«C’est surtout, ajouta Jupien, pour lui éviter des ennuis, parce que,
voyez-vous, le baron, c’est un grand enfant. Même maintenant qu’il
a ici tout ce qu’il peut désirer il va encore à l’aventure faire le
vilain. Et généreux comme il est, ça pourrait souvent, par le temps
qui court, avoir des conséquences. N’y a-t-il pas l’autre jour un
chasseur d’hôtel qui mourait de peur à cause de tout l’argent que le
baron lui offrait pour venir chez lui. Chez lui, quelle imprudence! Ce
garçon, qui pourtant aime seulement les femmes, a été rassuré quand il
a compris ce qu’on voulait de lui. En entendant toutes ces promesses
d’argent, il avait pris le baron pour un espion. Et il s’est senti bien
à l’aise quand il a vu qu’on ne lui demandait pas de livrer sa patrie
mais son corps, ce qui n’est peut-être pas plus moral, mais ce qui est
moins dangereux, et surtout plus facile.» Et en écoutant Jupien, je me
disais: «Quel malheur que M. de Charlus ne soit pas romancier ou poète,
non pas pour décrire ce qu’il verrait, mais le point où se trouve un
Charlus par rapport au désir fait naître autour de lui les scandales,
le force à prendre la vie sérieusement, à mettre des émotions dans
le plaisir, l’empêche de s’arrêter, de s’immobiliser dans une vue
ironique et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui un courant
douloureux. Presque chaque fois qu’il adresse une déclaration il essuie
une avanie, s’il ne risque pas même la prison.» Ce n’est pas que
l’éducation des enfants, c’est celle des poètes qui se fait à coups de
gifles. Si M. de Charlus avait été romancier, la maison que lui avait
aménagée Jupien, en réduisant dans de telles proportions les risques,
du moins (car une descente de police était toujours à craindre) les
risques à l’égard d’un individu des dispositions duquel, dans la rue,
le baron n’eût pas été assuré, eût été pour lui un malheur. Mais M. de
Charlus n’était en art qu’un dilettante, qui ne songeait pas à écrire
et n’était pas doué pour cela. «D’ailleurs, vous avouerais-je, reprit
Jupien, que je n’ai pas un grand scrupule à avoir ce genre de gains?
La chose elle-même qu’on fait ici, je ne peux plus vous cacher que je
l’aime, qu’elle est le goût de ma vie. Or, est-il défendu de recevoir
un salaire pour des choses qu’on ne juge pas coupables? Vous êtes plus
instruit que moi et vous me direz sans doute que Socrate ne croyait
pas pouvoir recevoir d’argent pour ses leçons. Mais de notre temps
les professeurs de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins,
ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs de théâtre. Ne
croyez pas que ce métier ne fasse fréquenter que des canailles. Sans
doute le Directeur d’un établissement de ce genre, comme une grande
cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il reçoit des hommes marquants
dans tous les genres et qui sont généralement, à situation égale,
parmi les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables de leur
profession. Cette maison se transformerait vite, je vous l’assure, en
un bureau d’esprit et une agence de nouvelles.» Mais j’étais encore
sous l’impression des coups que j’avais vu recevoir à M. de Charlus.
Et à vrai dire, quand on connaissait bien M. de Charlus, son orgueil,
sa satiété des plaisirs mondains, ses caprices changés facilement en
passions pour des hommes de dernier ordre et de la pire espèce, on
peut très bien comprendre que la même grosse fortune qui, échue à un
parvenu, l’eût charmé en lui permettant de marier sa fille à un duc et
d’inviter des Altesses à ses chasses, M. de Charlus était content de
la posséder parce qu’elle lui permettait d’avoir ainsi la haute main
sur un, peut-être sur plusieurs établissements où étaient en permanence
des jeunes gens avec lesquels il se plaisait. Peut-être n’y eut-il même
pas besoin de son vice pour cela. Il était l’héritier de tant de grands
seigneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint-Simon nous raconte
qu’ils ne fréquentaient personne «qui se pût nommer». «En attendant,
dis-je à Jupien, cette maison est tout autre chose, plus qu’une maison
de fous, puisque la folie des aliénés qui y habitent est mise en scène,
reconstituée, visible, c’est un vrai pandémonium. J’avais cru, comme le
calife des Mille et une Nuits, arriver à point au secours d’un homme
qu’on frappait, et c’est un autre conte des Mille et une Nuits que j’ai
vu réaliser devant moi, celui où une femme, transformée en chienne, se
fait frapper volontairement pour retrouver sa forme première.» Jupien
paraissait fort troublé par mes paroles, car il comprenait que j’avais
vu frapper le baron. Il resta un moment silencieux, puis tout d’un
coup, avec le joli esprit qui m’avait si souvent frappé chez cet homme
qui s’était fait lui-même, quand il avait pour m’accueillir, Françoise
ou moi, dans la cour de notre maison, de si gracieuses paroles: «Vous
parlez de bien des contes des Mille et une Nuits, me dit-il. Mais j’en
connais un qui n’est pas sans rapport avec le titre d’un livre que je
crois avoir aperçu chez le baron (il faisait allusion à une traduction
de _Sésame et les Lys_, de Ruskin, que j’avais envoyée à M. de
Charlus). Si jamais vous étiez curieux, un soir, de voir, je ne dis
pas quarante, mais une dizaine de voleurs, vous n’avez qu’à venir ici;
pour savoir si je suis là vous n’avez qu’à regarder là-haut, je laisse
ma petite fenêtre ouverte et éclairée, cela veut dire que je suis venu,
qu’on peut entrer; c’est mon Sésame à moi. Je dis seulement Sésame.
Car pour les Lys, si c’est eux que vous voulez, je vous conseille
d’aller les chercher ailleurs.» Et me saluant assez cavalièrement,
car une clientèle aristocratique et une clique de jeunes gens, qu’il
menait comme un pirate, lui avaient donné une certaine familiarité, il
prit congé de moi. Il m’avait à peine quitté que la sirène retentit,
immédiatement suivie de violents tirs de barrage. On sentait que
c’était tout auprès, juste au-dessus de nous, que l’avion allemand se
tenait, et soudain le bruit d’une forte détonation montra qu’il venait
de lancer une de ses bombes.
Dans une même salle de la maison de Jupien beaucoup d’hommes, qui
n’avaient pas voulu fuir, s’étaient réunis. Ils ne se connaissaient
pas entre eux, mais étaient pourtant à peu près du même monde, riche
et aristocratique. L’aspect de chacun avait quelque chose de répugnant
qui devait être la non-résistance à des plaisirs dégradants. L’un,
énorme, avait la figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne.
J’avais appris qu’au début il ne l’était pas et prenait seulement son
plaisir à faire boire des jeunes gens. Mais, effrayé par l’idée d’être
mobilisé (bien qu’il semblât avoir dépassé la cinquantaine), comme il
était très gros il s’était mis à boire sans arrêter pour tâcher de
dépasser le poids de cent kilos, au-dessus duquel on était réformé.
Et maintenant, ce calcul s’étant changé en passion, où qu’on le
quittât, tant qu’on le surveillait, on le retrouvait chez un marchand
de vin. Mais dès qu’il parlait on voyait que, médiocre d’ailleurs
d’intelligence, c’était un homme de beaucoup de savoir, d’éducation
et de culture. Un autre homme du grand monde, celui-là fort jeune et
d’une extrême distinction physique, était entré. Chez lui, à vrai dire,
il n’y avait encore aucun stigmate extérieur d’un vice, mais, ce qui
était plus troublant, d’intérieurs. Très grand, d’un visage charmant,
son élocution décelait une tout autre intelligence que celle de son
voisin l’alcoolique, et, sans exagérer, vraiment remarquable. Mais à
tout ce qu’il disait était ajoutée une expression qui eût convenu à
une phrase différente. Comme si, tout en possédant le trésor complet
des expressions du visage humain, il eût vécu dans un autre monde, il
mettait à jour ces expressions dans l’ordre qu’il ne fallait pas, il
semblait effeuiller au hasard des sourires et des regards sans rapport
avec le propos qu’il entendait. J’espère pour lui, si, comme il est
certain, il vit encore, qu’il était non la proie d’une maladie durable
mais d’une intoxication passagère. Il est probable que si l’on avait
demandé leur carte de visite à tous ces hommes on eût été surpris de
voir qu’ils appartenaient à une haute classe sociale. Mais quelque
vice, et le plus grand de tous, le manque de volonté qui empêche de
résister à aucun, les réunissait là, dans des chambres isolées il est
vrai, mais chaque soir, me dit-on, de sorte que si leur nom était connu
des femmes du monde, celles-ci avaient peu à peu perdu de vue leur
visage et n’avaient plus jamais l’occasion de recevoir leur visite.
Ils recevaient encore des invitations, mais l’habitude les ramenait au
mauvais lieu composite. Ils s’en cachaient peu, du reste, au contraire
des petits chasseurs, ouvriers, etc. qui servaient à leur plaisir. Et
en dehors de beaucoup de raisons que l’on devine, cela se comprend par
celle-ci. Pour un employé d’industrie, pour un domestique, aller là
c’était, comme pour une femme qu’on croyait honnête, aller dans une
maison de passe. Certains qui avouaient y être allés se défendaient
d’y être plus jamais retournés, et Jupien lui-même, mentant pour
protéger leur réputation ou éviter des concurrences, affirmait: «Oh!
non, il ne vient pas chez moi, il ne voudrait pas y venir.» Pour des
hommes du monde, c’est moins grave, d’autant plus que les autres gens
du monde qui n’y vont pas ne savent pas ce que c’est et ne s’occupent
pas de votre vie.
Dès le début de l’alerte, j’avais quitté la maison de Jupien. Les rues
étaient devenues entièrement noires. Parfois seulement, un avion ennemi
qui volait assez bas éclairait le point où il voulait jeter une bombe.
Je ne retrouvais plus mon chemin, je pensais à ce jour où, allant à la
Raspelière, j’avais rencontré, comme un Dieu qui avait fait se cabrer
mon cheval, un avion. Je pensais que maintenant la rencontre serait
différente et que le Dieu du mal me tuerait. Je pressais le pas pour
le fuir comme un voyageur poursuivi par le mascaret, je tournais en
cercle autour des places noires d’où je ne pouvais plus sortir. Enfin
les flammes d’un incendie m’éclairèrent et je pus retrouver mon chemin
cependant que crépitaient sans arrêt les coups de canons. Mais ma
pensée s’était détournée vers un autre objet. Je pensais à la maison
de Jupien, peut-être réduite en cendres maintenant, car une bombe
était tombée tout près de moi comme je venais seulement d’en sortir,
cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu prophétiquement écrire
«Sodoma» comme avait fait, avec non moins de prescience ou peut-être
au début de l’éruption volcanique et de la catastrophe déjà commencée,
l’habitant inconnu de Pompéï. Mais qu’importaient sirène et gothas à
ceux qui étaient venus chercher leur plaisir. Le cadre social, le cadre
de la nature, qui entoure nos amours, nous n’y pensons presque pas.
La tempête fait rage sur mer, le bateau tangue de tous côtés, du ciel
se précipitent des avalanches tordues par le vent, et tout au plus
accordons-nous une seconde d’attention pour parer à la gêne qu’elle
nous cause, à ce décor immense où nous sommes si peu de chose, et nous
et le corps que nous essayons d’approcher. La sirène annonciatrice des
bombes ne troublait pas plus les habitués de Jupien que n’eût fait un
iceberg. Bien plus, le danger physique menaçant les délivrait de la
crainte dont ils étaient maladivement persécutés depuis longtemps. Or,
il est faux de croire que l’échelle des craintes correspond à celle
des dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir,
et nullement d’un duel sérieux, d’un rat et pas d’un lion. Pendant
quelques heures les agents de police ne s’occuperaient que de la vie
des habitants, chose si peu importante, et ne risqueraient pas de les
déshonorer.
Certains des habitués plus que de retrouver leur liberté morale furent
tentés par l’obscurité qui s’était soudain faite dans les rues.
Quelques-uns de ces pompéiens, sur qui pleuvait déjà le feu du ciel,
descendirent dans les couloirs du métro, noirs comme des catacombes.
Ils savaient, en effet, n’y être pas seuls. Or l’obscurité qui baigne
toute chose comme un élément nouveau a pour effet, irrésistiblement
tentateur pour certaines personnes, de supprimer le premier stade
du plaisir et de nous faire entrer de plain pied dans un domaine
de caresses où l’on n’accède d’habitude qu’après quelque temps.
Que l’objet convoité soit, en effet, une femme ou un homme, même à
supposer que l’abord soit simple, et inutiles les marivaudages qui
s’éterniseraient dans un salon, du moins en plein jour, le soir
même, dans une rue, si faiblement éclairée qu’elle soit, il y a du
moins un préambule où les yeux seuls mangent le blé en herbe, où
la crainte des passants, de l’être recherché lui-même, empêchent
de faire plus que de regarder, de parler. Dans l’obscurité tout ce
vieux jeu se trouve aboli, les mains, les lèvres, les corps peuvent
entrer en jeu les premiers. Il reste l’excuse de l’obscurité même
et des erreurs qu’elle engendre si l’on est mal reçu. Si on l’est
bien, cette réponse immédiate du corps qui ne se retire pas, qui se
rapproche, nous donne de celle ou celui à qui nous nous adressons
silencieusement une idée qu’elle est sans préjugés, pleine de vice,
idée qui ajoute un surcroît au bonheur d’avoir pu mordre à même le
fruit sans le convoiter des yeux et sans demander de permission. Et
cependant l’obscurité persiste. Plongés dans cet élément nouveau, les
habitués de Jupien croyaient avoir voyagé, être venus assister à un
phénomène naturel, comme un mascaret ou comme une éclipse, et goûtant
au lieu d’un plaisir tout préparé et sédentaire celui d’une rencontre
fortuite dans l’inconnu, célébraient, aux grondements volcaniques des
bombes, comme dans un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans
les ténèbres des catacombes. Les peintures pompéiennes de la maison de
Jupien convenaient d’ailleurs bien, en ce qu’elles rappelaient la fin
de la Révolution française, à l’époque assez semblable au Directoire
qui allait commencer. Déjà, anticipant sur la paix, se cachant dans
l’obscurité pour ne pas enfreindre trop ouvertement les ordonnances de
la police, partout des danses nouvelles s’organisaient, se déchaînaient
dans la nuit. A côté de cela, certaines opinions artistiques, moins
antigermaniques que pendant les premières années de la guerre, se
donnaient cours pour rendre la respiration aux esprits étouffés, mais
il fallait pour qu’on les osât présenter un brevet de civisme. Un
professeur écrivait un livre remarquable sur Schiller et on en rendait
compte dans les journaux. Mais avant de parler de l’auteur du livre on
inscrivait comme un permis d’imprimer qu’il avait été à la Marne, à
Verdun, qu’il avait eu cinq citations, deux fils tués. Alors on louait
la clarté, la profondeur de son ouvrage sur Schiller, qu’on pouvait
qualifier de grand pourvu qu’on dît, au lieu de «ce grand Allemand»,
«ce grand Boche». C’était le même mot d’ordre pour l’article, et
aussitôt on le laissait passer.
Tout en me rapprochant de ma demeure, je songeais combien la conscience
cesse vite de collaborer à nos habitudes, qu’elle laisse à leur
développement sans plus s’occuper d’elles, et combien dès lors nous
pouvons être étonnés si nous constatons simplement du dehors, et en
supposant qu elles engagent tout l’individu, les actions d’hommes dont
la valeur morale ou intellectuelle peut se développer indépendamment
dans un sens tout différent. C’était évidemment un vice d’éducation, ou
l’absence de toute éducation, joints à un penchant à gagner de l’argent
de la façon sinon la moins pénible (car beaucoup de travaux devaient,
en fin de compte, être plus doux, mais le malade, par exemple, ne se
tisse-t-il pas, avec des privations et des remèdes, une existence
beaucoup plus pénible que ne la ferait la maladie souvent légère
contre laquelle il croit ainsi lutter), du moins la moins laborieuse
possible qui avait amené ces «jeunes gens» à faire, pour ainsi dire en
toute innocence et pour un salaire médiocre, des choses qui ne leur
causaient aucun plaisir et avaient dû leur inspirer au début une vive
répugnance. On aurait pu les croire d’après cela foncièrement mauvais,
mais ce ne furent pas seulement à la guerre des soldats merveilleux,
d’incomparables «braves», ç’avaient été aussi souvent, dans la vie
civile, de bons cœurs sinon tout à fait de braves gens. Ils ne se
rendaient plus compte depuis longtemps de ce que pouvait avoir de moral
ou d’immoral la vie qu’ils menaient, parce que c’était celle de leur
entourage. Ainsi, quand nous étudions certaines périodes de l’histoire
ancienne, nous sommes étonnés de voir des êtres individuellement bons
participer sans scrupule à des assassinats en masse, à des sacrifices
humains, qui leur semblaient probablement des choses naturelles. Notre
époque sans doute, pour celui qui en lira l’histoire dans deux mille
ans, ne semblera pas moins laisser baigner certaines consciences
tendres et pures dans un milieu vital qui apparaîtra alors comme
monstrueusement pernicieux et dont elles s’accommodaient. D’autre part,
je ne connaissais pas d’homme qui, sous le rapport de l’intelligence
et de la sensibilité, fût aussi doué que Jupien; car cet «acquis»
délicieux qui faisait la trame spirituelle de ses propos ne lui venait
d’aucune de ces instructions de collège, d’aucune de ces cultures
d’université qui auraient pu faire de lui un homme si remarquable quand
tant de jeune gens du monde ne tirent d’elles aucun profit. C’était
son simple sens inné, son goût naturel, qui de rares lectures faites
au hasard, sans guide, à des moments perdus, lui avaient fait composer
ce parler si juste où toutes les symétries du langage se laissaient
découvrir et montraient leur beauté. Or, le métier qu’il faisait
pouvait à bon droit passer, certes, pour un des plus lucratifs, mais
pour le dernier de tous. Quant à M. de Charlus, quelque dédain que son
orgueil aristocratique eût pu lui donner pour le «qu’en dira-t-on»,
comment un certain sentiment de dignité personnelle et de respect de
soi-même ne l’avait-il pas forcé à refuser à sa sensualité certaines
satisfactions dans lesquelles il semble qu’on ne pourrait avoir comme
excuse que la démence complète? Mais, chez lui comme chez Jupien,
l’habitude de séparer la moralité de tout un ordre d’actions (ce qui,
du reste, doit arriver aussi dans beaucoup de fonctions, quelquefois
celle de juge, quelquefois celle d’homme d’État et bien d’autres
encore) devait être prise depuis si longtemps qu’elle était allée, sans
plus jamais demander son opinion au sentiment moral, en s’aggravant
de jour en jour, jusqu’à celui où ce Prométhée consentant s’était
fait clouer par la Force au Rocher de la pure matière. Sans doute je
sentais bien que c’était là un nouveau stade de la maladie de M. de
Charlus, laquelle depuis que je m’en étais aperçu, et à en juger par
les diverses étapes que j’avais eues sous les yeux, avait poursuivi son
évolution avec une vitesse croissante. Le pauvre baron ne devait pas
être maintenant fort éloigné du terme, de la mort, si même celle-ci
n’était pas précédée, selon les prédictions et les voeux de Mme
Verdurin, par un empoisonnement qui à son âge ne pourrait d’ailleurs
que hâter la mort. Pourtant j’ai peut-être inexactement dit: Rocher
de la pure matière. Dans cette pure matière il est possible qu’un peu
d’esprit surnageât encore. Ce fou savait bien, malgré tout, qu’il était
fou, qu’il était la proie d’une folie dans ces moments-là, puisqu’il
savait bien que celui qui le battait n’était pas plus méchant que le
petit garçon qui dans les jeux de bataille est désigné au sort pour
faire le «Prussien», sur lequel tout le monde se rue dans une ardeur de
patriotisme vrai et de haine feinte. La proie d’une folie où entrait
tout de même un peu de la personnalité de M. de Charlus. Même dans ses
aberrations, la nature humaine (comme elle fait dans nos amours, dans
nos voyages) trahit encore le besoin de croyance par des exigences de
vérité. Françoise, quand je lui parlais d’une église de Milan--ville où
elle n’irait probablement jamais--ou de la cathédrale de Reims--fût-ce
même de celle d’Arras!--qu’elle ne pourrait voir puisqu’elles étaient
plus ou moins détruites, enviait les riches qui peuvent s’offrir le
spectacle de pareils trésors, et s’écriait avec un regret nostalgique:
«Ah! comme cela devait être beau!», elle qui, habitant Paris depuis
tant d’années, n’avait jamais eu la curiosité d’aller voir Notre-Dame.
C’est que Notre-Dame faisait précisément partie de Paris, de la ville
où se déroulait la vie quotidienne de Françoise et où, en conséquence,
il était difficile à notre vieille servante--comme il l’eût été à moi
si l’étude de l’architecture n’avait pas corrigé en moi sur certains
points les instincts de Combray--de situer les objets de ses songes.
Dans les personnes que nous aimons, il y a, immanent à elles, un
certain rêve que nous ne savons pas toujours discerner mais que nous
poursuivons. C’était ma croyance en Bergotte, en Swann qui m’avait
fait aimer Gilberte, ma croyance en Gilbert le Mauvais qui m’avait
fait aimer Mme de Guermantes. Et quelle large étendue de mer avait
été réservée dans mon amour, même le plus douloureux, le plus jaloux,
le plus individuel semblait-il, pour Albertine. Du reste, à cause
justement de cet individuel auquel on s’acharne, les amours pour les
personnes sont déjà un peu des aberrations. Et les maladies du corps
elles-mêmes, du moins celles qui tiennent d’un peu près au système
nerveux, ne sont-elles pas des espèces de goûts particuliers ou
d’effrois particuliers contractés par nos organes, nos articulations,
qui se trouvent ainsi avoir pris pour certains climats une horreur
aussi inexplicable et aussi têtue que le penchant que certains hommes
trahissent pour les femmes, par exemple, qui portent un lorgnon, ou
pour les écuyères. Ce désir, que réveille chaque fois la vue d’une
écuyère, qui dira jamais à quel rêve durable et inconscient il est lié,
inconscient et aussi mystérieux que l’est, par exemple, pour quelqu’un
qui avait souffert toute sa vie de crises d’asthme, l’influence d’une
certaine ville, en apparence pareille aux autres, et où pour la
première fois il respire librement.
Or, les aberrations sont comme des amours où la tare maladive a tout
recouvert, tout gagné. Même dans la plus folle, l’amour se reconnaît
encore. L’insistance de M. de Charlus à demander qu’on lui passât aux
pieds et aux mains des anneaux d’une solidité éprouvée, à réclamer la
barre de justice, et, à ce que me dit Jupien, des accessoires féroces
qu’on avait la plus grande peine à se procurer, même en s’adressant à
des matelots--car ils servaient à infliger des supplices dont l’usage
est aboli même là où la discipline est la plus rigoureuse, à bord des
navires--au fond de tout cela il y avait chez M. de Charlus tout son
rêve de virilité, attestée au besoin par des actes brutaux, et toute
l’enluminure intérieure, invisible pour nous, mais dont il projetait
ainsi quelques reflets, de croix de justice, de tortures féodales, que
décorait son imagination moyenâgeuse. C’est dans le même sentiment
que, chaque fois qu’il arrivait, il disait à Jupien: «Il n’y aura pas
d’alerte ce soir au moins, car je me vois d’ici calciné par ce feu du
ciel comme un habitant de Sodome.» Et il affectait de redouter les
gothas, non qu’il en éprouvât l’ombre de peur, mais pour avoir le
prétexte, dès que les sirènes retentissaient, de se précipiter dans les
abris du métropolitain où il espérait quelque plaisir des frôlements
dans la nuit, avec de vagues rêves de souterrains moyenâgeux et
d’_in pace_. En somme, son désir d’être enchaîné, d’être frappé,
trahissait dans sa laideur un rêve aussi poétique que chez d’autres le
désir d’aller à Venise ou d’entretenir des danseuses. Et M. de Charlus
tenait tellement à ce que ce rêve lui donnât l’illusion de la réalité,
que Jupien dut vendre le lit de bois qui était dans la chambre 43 et le
remplacer par un lit de fer qui allait mieux avec les chaînes.