Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant
de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux
ensembles comme la place Vendôme, la place de la Concorde, auxquels
l’effroi que j’avais des obus qui allaient peut-être les détruire
donnait, par contraste, dans leur beauté encore intacte, une sorte de
plénitude, comme si elles se tendaient en avant, offrant aux coups
leurs architectures sans défense. «Vous n’avez pas peur, répéta M. de
Charlus. Les Parisiens ne se rendent pas compte. On me dit que Mme
Verdurin donne des réunions tous les jours. Je ne le sais que par les
on-dit, moi je ne sais absolument rien d’eux, j’ai entièrement rompu»,
ajouta-t-il en baissant non seulement les yeux comme si avait passé un
télégraphiste, mais aussi la tête, les épaules, et en levant le bras
avec le geste qui signifie sinon «je m’en lave les mains», du moins
«je ne peux rien vous dire» (bien que je ne lui demandasse rien). «Je
sais que Morel y va toujours beaucoup», me dit-il (c’était la première
fois qu’il m’en reparlait). «On prétend qu’il regrette beaucoup le
passé, qu’il désire se rapprocher de moi», ajout a-t-il, faisant preuve
à la fois de cette même crédulité d’homme du faubourg qui dit: «On
dit beaucoup que la France cause plus que jamais avec l’Allemagne et
que les pourparlers sont même engagés» et de l’amoureux que les pires
rebuffades n’ont pas persuadé. «En tout cas, s’il le veut il n’a qu’à
le dire, je suis plus vieux que lui, ce n’est pas à moi à faire les
premiers pas.» Et sans doute il était bien inutile de le dire tant
c’était évident. Mais, de plus, ce n’était même pas sincère, et c’est
pour cela qu’on était si gêné pour M. de Charlus, car on sentait qu’en
disant que ce n’était pas à lui de faire les premiers pas, il en
faisait au contraire un et attendait que j’offrisse de me charger du
rapprochement. Certes, je connaissais cette naïve ou feinte crédulité
des gens qui aiment quelqu’un, ou simplement ne sont pas reçus chez
quelqu’un, et imputent à ce quelqu’un un désir qu’il n’a pourtant pas
manifesté, malgré des sollicitations fastidieuses.
Malheureusement, dès le lendemain, disons-le tout de suite, M. de
Charlus se trouva dans la rue face à face avec Morel; celui-ci, pour
exciter sa jalousie, le prit par le bras, lui raconta des histoires
plus ou moins vraies et quand M. de Charlus éperdu, ayant besoin
que Morel restât cette soirée auprès de lui, le supplia de ne pas
aller ailleurs, l’autre, apercevant un camarade, dit adieu à M. de
Charlus qui, de colère, espérant que cette menace que, bien entendu,
il semblait ne devoir exécuter jamais, ferait rester Morel, lui dit:
«Prends garde, je me vengerai», et Morel, riant, partit en tapotant sur
le cou et en enlaçant par la taille son camarade étonné.
A l’accent soudain tremblant avec lequel M. de Charlus avait, en me
parlant de Morel, scandé ses paroles, au regard trouble qui vacillait
au fond de ses yeux, j’eus l’impression qu’il y avait autre chose
qu’une banale insistance. Je ne me trompais pas et je dirai tout de
suite les deux faits qui me le prouvèrent rétrospectivement (j’anticipe
de beaucoup d’années pour le second de ces faits, postérieur à la mort
de M. de Charlus. Or elle ne devait se produire que bien plus tard,
et nous aurons l’occasion de le revoir plusieurs fois, bien différent
de ce que nous l’avons connu, et en particulier la dernière fois, à
une époque où il avait entièrement oublié Morel). Quant au premier
de ces faits, il se produisit deux ans seulement après le soir où
je descendais ainsi les boulevards avec M. de Charlus. Donc environ
deux ans après cette soirée, je rencontrai Morel. Je pensai aussitôt
à M. de Charlus, au plaisir qu’il aurait à revoir le violoniste, et
j’insistai auprès de lui pour qu’il allât le voir, fût-ce une fois,
«Il a été bon pour vous, dis-je à Morel. Il est déjà vieux, il peut
mourir, il faut liquider les vieilles querelles et effacer les traces
de la brouille.» Morel parut entièrement de mon avis quant à un
apaisement désirable, mais il n’en refusa pas moins catégoriquement
de faire même une seule visite à M. de Charlus. «Vous avez tort,
lui dis-je. Est-ce par entêtement, par paresse, par méchanceté, par
amour-propre mal placé, par vertu (soyez sûr qu’elle ne sera pas
attaquée), par coquetterie?» Alors le violoniste, tordant son visage
pour un aveu qui lui coûtait sans doute extrêmement, me répondit en
frissonnant: «Non, ce n’est pour rien de tout cela, la vertu je m’en
fous; la méchanceté, au contraire je commence à le plaindre; ce n’est
pas par coquetterie, elle serait inutile; ce n’est pas par paresse, il
y a des journées entières où je reste à me tourner les pouces, non,
ce n’est à cause de rien de tout cela; c’est, ne le dites jamais à
personne et je suis fou de vous le dire, c’est, c’est ... c’est ...
par peur!» Il se mit à trembler de tous ses membres. Je lui avouai
que je ne le comprenais pas. «Non, ne me demandez pas, n’en parlons
plus, vous ne le connaissez pas comme moi, je peux dire que vous ne
le connaissez pas du tout.--Mais quel tort peut-il vous faire? il
cherchera, d’ailleurs, d’autant moins à vous en faire qu’il n’y aura
plus de rancune entre vous. Et puis, au fond, vous savez qu’il est très
bon.--Parbleu si, je le sais qu’il est bon! Et la délicatesse et la
droiture. Mais laissez-moi, ne m’en parlez plus, je vous en supplie,
c’est honteux à dire, j’ai peur!» Le second fait date d’après la mort
de M. de Charlus. On m’apporta quelques souvenirs qu’il m’avait laissés
et une lettre à triple enveloppe, écrite au moins dix ans avant sa
mort. Mais il avait été gravement malade, avait pris ses dispositions,
puis s’était rétabli avant de tomber plus tard dans l’état où nous le
verrons le jour d’une matinée chez la princesse de Guermantes--et la
lettre, restée dans un coffre avec les objets qu’il léguait à quelques
amis, était restée là sept ans, sept ans pendant lesquels il avait
entièrement oublié Morel. La lettre, tracée d’une écriture fine et
ferme, était ainsi conçue: «Mon cher ami, les voies de la Providence
sont inconnues. Parfois c’est du défaut d’un être médiocre qu’elle use
pour empêcher de faillir la suréminence d’un juste. Vous connaissez
Morel, d’où il est sorti, à quel faîte j’ai voulu l’élever, autant
dire à mon niveau. Vous savez qu’il a préféré retourner non pas à la
poussière et à la cendre d’où tout homme, c’est-à-dire le véritable
phœnix, peut renaître, mais à la boue où rampe la vipère. Il s’est
laissé choir, ce qui m’a préservé de déchoir. Vous savez que mes armes
contiennent la devise même de Notre-Seigneur: «Inculcabis super leonem
et aspidem» avec un homme représenté comme ayant à la plante de ses
pieds, comme support héraldique, un lion et un serpent. Or si j’ai pu
fouler ainsi le propre lion que je suis, c’est grâce au serpent et à
sa prudence, qu’on appelle trop légèrement parfois un défaut, car la
profonde sagesse de l’Évangile en fait une vertu, au moins une vertu
pour les autres. Notre serpent aux sifflements jadis harmonieusement
modulés, quand il avait un charmeur--fort charmé, du reste--n’était
pas seulement musical et reptile, il avait jusqu’à la lâcheté cette
vertu que je tiens maintenant pour divine, la Prudence. C’est cette
divine prudence qui l’a fait résister aux appels que je lui ai fait
transmettre de revenir me voir, et je n’aurai de paix en ce monde et
d’espoir de pardon dans l’autre que si je vous en fais l’aveu. C’est
lui qui a été en cela l’instrument de la Sagesse divine, car, je
l’avais résolu, il ne serait pas sorti de chez moi vivant. Il fallait
que l’un de nous deux disparût. J’étais décidé à le tuer. Dieu lui a
conseillé la prudence pour me préserver d’un crime. Je ne doute pas
que l’intercession de l’Archange Michel, mon saint patron, n’ait joué
là un grand rôle et je le prie de me pardonner de l’avoir tant négligé
pendant plusieurs années et d’avoir si mal répondu aux innombrables
bontés qu’il m’a témoignées, tout spécialement dans ma lutte contre
le mal. Je dois à ce serviteur, je le dis dans la plénitude de ma foi
et de mon intelligence, que le Père céleste ait inspiré à Morel de ne
pas venir. Aussi, c’est moi maintenant qui me meurs. Votre fidèlement
dévoué, _Semper idem_, P. G. Charlus.» Alors je compris la peur
de Morel; certes il y avait dans cette lettre bien de l’orgueil et de
la littérature. Mais l’aveu était vrai. Et Morel savait mieux que moi
que le «côté presque fou» que Mme de Guermantes trouvait chez son
beau-frère ne se bornait pas, comme je l’avais cru jusque-là, à ces
dehors momentanés de rage superficielle et inopérante.
Mais il faut revenir en arrière. Je descends les boulevards à côté de
M. de Charlus, lequel vient de me prendre comme vague intermédiaire
pour des ouvertures de paix entre lui et Morel. Voyant que je ne lui
répondais pas, il continua ainsi: «Je ne sais pas, du reste, pourquoi
il ne joue pas, on ne fait plus de musique sous prétexte que c’est la
guerre, mais on danse, on dîne en ville. Les fêtes remplissent ce qui
sera peut-être, si les Allemands avancent encore, les derniers jours de
notre Pompéi. Pour peu que la lave de quelque Vésuve allemand (leurs
pièces de marine ne sont pas moins terribles qu’un volcan) vienne les
surprendre à leur toilette et éternise leur geste en l’interrompant,
les enfants s’instruiront plus tard en regardant dans les livres de
classes illustrés Mme Molé qui allait mettre une dernière couche
de fard avant d’aller dîner chez une belle-sœur, ou Sosthène de
Guermantes finissant de peindre ses faux sourcils; ce sera matière à
cours pour les Brichot de l’avenir; la frivolité d’une époque quand
dix siècles ont passé sur elle est digne de la plus grave érudition,
surtout si elle a été conservée intacte par une éruption volcanique
ou des matières analogues à la lave projetées par bombardement. Quels
documents pour l’histoire future, quand les gaz asphyxiants analogues
à ceux qu’émettait le Vésuve et des écroulements comme ceux qui
ensevelirent Pompéi garderont intactes toutes les dernières imprudentes
qui n’ont pas fait encore filer pour Bayonne leurs tableaux et leurs
statues. D’ailleurs, n’est-ce pas déjà, depuis un an, Pompéi par
fragments, chaque soir, que ces gens se sauvant dans les caves, non
pas pour en rapporter quelque vieille bouteille de Mouton Rothschild
ou de Saint-Émilion, mais pour cacher avec eux ce qu’ils ont de plus
précieux, comme les prêtres d’Herculanum surpris par la mort au moment
où ils emportaient les vases sacrés. C’est toujours l’attachement à
l’objet qui amène la mort du possesseur. Paris, lui, ne fut pas, comme
Herculanum, fondé par Hercule. Mais que de ressemblances s’imposent!
et cette lucidité qui nous est donnée n’est pas que de notre époque,
chacune l’a possédée. Si je pense que nous pouvons avoir demain le sort
des villes du Vésuve, celles-ci sentaient qu’elles étaient menacées du
sort des villes maudites de la Bible. On a retrouvé sur les murs d’une
des maisons de Pompéi cette inscription révélatrice: «Sodoma, Gomora.»
Je ne sais si ce fut ce nom de Sodome et les idées qu’il éveilla en
lui, soit celle du bombardement, qui firent que M. de Charlus leva un
instant les yeux au ciel, mais il les ramena bientôt sur la terre.
«J’admire tous les héros de cette guerre, dit-il. Tenez, mon cher,
les soldats anglais que j’ai un peu légèrement considérés au début
de la guerre comme de simples joueurs de football assez présomptueux
pour se mesurer avec des professionnels--et quels professionnels!--hé
bien, rien qu’esthétiquement ce sont des athlètes de la Grèce, vous
entendez bien, de la Grèce, mon cher, ce sont les jeunes gens de
Platon, ou plutôt des Spartiates. J’ai un ami qui est allé à Rouen
où ils ont leur camp, il a vu des merveilles, de pures merveilles
dont on n’a pas idée. Ce n’est plus Rouen, c’est une autre ville.
Évidemment il y a aussi l’ancien Rouen, avec les Saints émaciés de la
cathédrale. Bien entendu, c’est beau aussi, mais c’est autre chose. Et
nos poilus! je ne peux pas vous dire quelle saveur je trouve en nos
poilus, aux petits Parigots, tenez, comme celui qui passe là, avec
son air dessalé, sa mine éveillée et drôle. Il m’arrive souvent de
les arrêter, de faire un brin de causette avec eux, quelle finesse,
quel bon sens! et les gars de province, comme ils sont amusants et
gentils avec leur roulement d’r et leur jargon patoiseur!... Moi,
j’ai toujours beaucoup vécu à la campagne, couché dans les fermes,
je sais leur parler, mais notre admiration pour les Français ne
doit pas nous faire déprécier nos ennemis, ce serait nous diminuer
nous-mêmes. Et vous ne savez pas quel soldat est le soldat allemand,
vous ne l’avez pas vu comme moi défiler au pas de parade, au pas de
l’oie, «unter den Linden». En revenant à l’idéal de virilité qu’il
m’avait esquissé à Balbec et qui avec le temps avait pris chez lui une
forme philosophique, usant, d’ailleurs, de raisonnements absurdes,
qui par moments, même quand il venait d’être supérieur, laissaient
voir la trame trop mince du simple homme du monde, bien qu’homme du
monde intelligent: «Voyez-vous, me dit-il, le superbe gaillard qu’est
le soldat boche est un être fort, sain, ne pensant qu’à la grandeur
de son pays, «Deutschland über alles», ce qui n’est pas si bête, et
tandis qu’ils se préparaient virilement, nous nous sommes abîmés dans
le dilettantisme.» Ce mot signifiait probablement pour M. de Charlus
quelque chose d’analogue à la littérature, car aussitôt se rappelant
sans doute que j’aimais les lettres et avais eu un moment l’intention
de m’y adonner, il me tapa sur l’épaule (profitant du geste pour s’y
appuyer jusqu’à me faire aussi mal qu’autrefois, quand je faisais mon
service militaire, le recul contre l’omoplate du «76»), il me dit
comme pour adoucir le reproche: «Oui, nous nous sommes abîmés dans le
dilettantisme, nous tous, vous aussi, rappelez-vous, vous pouvez faire
comme moi votre _mea culpa_, nous avons été trop dilettantes.» Par
surprise du reproche, manque d’esprit de repartie, déférence envers mon
interlocuteur et attendrissement pour son amicale bonté, je répondis
comme si, ainsi qu’il m’y invitait, j’avais aussi à me frapper la
poitrine, ce qui était parfaitement stupide car je n’avais pas l’ombre
de dilettantisme à me reprocher. «Allons, me dit-il, je vous quitte (le
groupe qui l’avait escorté de loin ayant fini par nous abandonner).
Je m’en vais me coucher comme un très vieux Monsieur, d’autant plus
qu’il paraît que la guerre a changé toutes nos habitudes, un de ces
aphorismes qu’affectionne Norpois.» Je savais, du reste, qu’en rentrant
chez lui M. de Charlus ne cessait pas pour cela d’être au milieu des
soldats, car il avait transformé son hôtel en hôpital militaire, cédant
du reste, je le crois, aux besoins bien moins de son imagination que de
son bon cœur.
Il faisait une nuit transparente et sans un souffle. J’imaginais que
la Seine coulant entre ses ponts circulaires, faits de leur plateau
et de son reflet, devait ressembler au Bosphore. Et symbole soit de
cette invasion que prédisait le défaitisme de M. de Charlus, soit de
la coopération de nos frères musulmans avec les armées de la France,
la lune étroite et recourbée comme un sequin semblait mettre le ciel
parisien sous le signe oriental du croissant. Pour un instant encore il
resta en arrêt devant un Sénégalais en me disant adieu et en me serrant
la main à me la broyer, ce qui est une particularité allemande chez les
gens qui sentent comme le baron, et en continuant pendant quelque temps
à me la malaxer, eût dit jadis Cottard, comme si M. de Charlus avait
voulu rendre à mes articulations une souplesse qu’elles n’avaient point
perdue. Chez certains aveugles, le toucher supplée dans une certaine
mesure à la vue. Je ne sais trop de quel sens il prenait la place ici.
Il croyait peut-être seulement me serrer la main comme il crut sans
doute ne faire que voir le Sénégalais qui passait dans l’ombre et ne
daigna pas s’apercevoir qu’il était admiré. Mais, dans ces deux cas,
le baron se trompait, il péchait par excès de contact et de regards.
«Est-ce que tout l’Orient de Decamps, de Fromentin, d’Ingres, de
Delacroix n’est pas là dedans? me dit-il, encore immobilisé par le
passage du Sénégalais. Vous savez, moi, je ne m’intéresse jamais aux
choses et aux êtres qu’en peintre, en philosophe. D’ailleurs je suis
trop vieux. Mais quel malheur, pour compléter le tableau, que l’un
de nous deux ne soit pas une odalisque.» Ce ne fut pas l’Orient de
Decamps, ni même de Delacroix qui commença de hanter mon imagination
quand le baron m’eut quitté, mais le vieil Orient de ces _Mille et
une Nuits_ que j’avais tant aimées, et, me perdant peu à peu dans
le lacis de ces rues noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid
en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad. D’autre
part, la chaleur du temps et de la marche m’avait donné soif, mais
depuis longtemps tous les bars étaient fermés, et à cause de la
pénurie d’essence les rares taxis que je rencontrais, conduits par des
Levantins ou des Nègres, ne prenaient même pas la peine de répondre
à mes signes. Le seul endroit où j’aurais pu me faire servir à boire
et reprendre des forces pour rentrer chez moi eût été un hôtel. Mais
dans la rue assez éloignée du centre où j’étais parvenu, tous, depuis
que sur Paris les gothas lançaient leurs bombes, avaient fermé. Il en
était de même de presque toutes les boutiques de commerçants, lesquels,
faute d’employés ou eux-mêmes pris de peur, avaient fui à la campagne
et laissé sur la porte un avertissement habituel écrit à la main et
annonçant leur réouverture pour une époque éloignée et, d’ailleurs,
problématique. Les autres établissements qui avaient pu survivre encore
annonçaient de la même manière qu’ils n’ouvraient que deux fois par
semaine. On sentait que la misère, l’abandon, la peur habitaient tout
ce quartier. Je n’en fus que plus surpris de voir qu’entre ces maisons
délaissées il y en avait une où la vie au contraire semblait avoir
vaincu l’effroi, la faillite, et entretenait l’activité et la richesse.
Derrière les volets clos de chaque fenêtre la lumière, tamisée à cause
des ordonnances de police, décelait pourtant un insouci complet de
l’économie. Et à tout instant la porte s’ouvrait pour laisser entrer
ou sortir quelque visiteur nouveau. C’était un hôtel par qui la
jalousie de tous les commerçants voisins (à cause de l’argent que ses
propriétaires devaient gagner) devait être excitée; et ma curiosité le
fut aussi quand je vis sortir rapidement, à une quinzaine de mètres de
moi, c’est-à-dire trop loin pour que dans l’obscurité profonde je pusse
le reconnaître, un officier.