Que cette parenthèse sur Mme de Forcheville m’autorise, tandis

que je descends les boulevards côte à côte avec M. de Charlus, à une

autre plus longue encore, mais utile pour décrire cette époque, sur

les rapports de Mme Verdurin avec Brichot. En effet, si le pauvre

Brichot était, ainsi que Norpois, jugé sans indulgence par M. de

Charlus (parce que celui-ci était à la fois très fin et plus ou moins

inconsciemment germanophile), il était encore bien plus maltraité

par les Verdurin. Sans doute ceux-ci étaient chauvins, ce qui eût dû

les faire se plaire aux articles de Brichot, lesquels d’autre part

n’étaient pas inférieurs à bien des écrits où se délectait Mme

Verdurin. Mais d’abord on se rappelle peut-être que, déjà à la

Raspelière, Brichot était devenu pour les Verdurin du grand homme

qu’il leur avait paru être autrefois, sinon une tête de Turc comme

Saniette, du moins l’objet de leurs railleries à peine déguisées. Du

moins restait-il, à ce moment-là, un fidèle entre les fidèles, ce

qui lui assurait une part des avantages prévus tacitement par les

statuts à tous les membres fondateurs associés du petit groupe. Mais

au fur et à mesure que, à la faveur de la guerre peut-être, ou par

la rapide cristallisation d’une élégance si longtemps retardée, mais

dont tous les éléments nécessaires et restés invisibles saturaient

depuis longtemps le salon des Verdurin, celui-ci s’était ouvert à un

monde nouveau et que les fidèles, appâts d’abord de ce monde nouveau,

avaient fini par être de moins en moins invités, un phénomène parallèle

se produisait pour Brichot. Malgré la Sorbonne, malgré l’Institut, sa

notoriété n’avait pas jusqu’à la guerre dépassé les limites du salon

Verdurin. Mais quand il se mit à écrire, presque quotidiennement, des

articles parés de ce faux brillant qu’on l’a vu si souvent dépenser

sans compter pour les fidèles, riches, d’autre part, d’une érudition

fort réelle, et qu’en vrai sorbonien il ne cherchait pas à dissimuler

de quelques formes plaisantes qu’il l’entourât, le «grand monde» fut

littéralement ébloui. Pour une fois, d’ailleurs, il donnait sa faveur

à quelqu’un qui était loin d’être une nullité et qui pouvait retenir

l’attention par la fertilité de son intelligence et les ressources de

sa mémoire. Et pendant que trois duchesses allaient passer la soirée

chez Mme Verdurin, trois autres se disputaient l’honneur d’avoir

chez elles à dîner le grand homme, lequel acceptait chez l’une, se

sentant d’autant plus libre que Mme Verdurin, exaspérée du succès

que ses articles rencontraient auprès du faubourg Saint-Germain, avait

soin de ne jamais avoir Brichot chez elle quand il devait s’y trouver

quelque personne brillante qu’il ne connaissait pas encore et qui se

hâterait de l’attirer. Ce fut ainsi que le journalisme, dans lequel

Brichot se contentait, en somme, de donner tardivement, avec honneur

et en échange d’émoluments superbes, ce qu’il avait gaspillé toute sa

vie gratis et incognito dans le salon des Verdurin (car ses articles ne

lui coûtaient pas plus de peine, tant il était disert et savant, que

ses causeries) eût conduit, et parut même un moment conduire Brichot à

une gloire incontestée, s’il n’y avait pas eu Mme Verdurin. Certes,

les articles de Brichot étaient loin d’être aussi remarquables que le

croyaient les gens du monde, La vulgarité de l’homme apparaissait à

tout instant sous le pédantisme du lettré. Et à côté d’images qui ne

voulaient rien dire du tout (les Allemands ne pourront plus regarder

en face la statue de Beethoven; Schiller a dû frémir dans son tombeau;

l’encre qui avait paraphé la neutralité de la Belgique était à peine

séchée; Lénine parle, mais autant en emporte le vent de la steppe),

c’étaient des trivialités telles que: «Vingt mille prisonniers, c’est

un, chiffre»; «Notre commandement saura ouvrir l’œil et le bon»;

«Nous voulons vaincre, un point c’est tout.» Mais, mêlés à tout cela,

tant de savoir, tant d’intelligence, de si justes raisonnements. Or,

Mme Verdurin ne commençait jamais un article de Brichot sans la

satisfaction préalable de penser qu’elle allait y trouver des choses

ridicules, et le lisait avec l’attention la plus soutenue pour être

certaine de ne les pas laisser échapper. Or, il était malheureusement

certain qu’il y en avait quelques-unes. On n’attendait même pas de

les avoir trouvées. La citation la plus heureuse d’un auteur vraiment

peu connu, au moins dans l’œuvre à laquelle Brichot se reportait,

était incriminée comme preuve du pédantisme le plus insoutenable

et Mme Verdurin attendait avec impatience l’heure du dîner pour

déchaîner les éclats de rire de ses convives. «Hé bien, qu’est-ce que

vous avez dit du Brichot de ce soir? J’ai pensé à vous en lisant la

citation de Cuvier. Ma parole, je crois qu’il devient fou.--Je ne

l’ai pas encore lu, disait un fidèle.--Comment, vous ne l’avez pas

encore lu? Mais vous ne savez pas les délices que vous vous refusez.

C’est-à-dire que c’est d’un ridicule à mourir.» Et contente au fond

que quelqu’un n’eût pas encore lu le Brichot pour avoir l’occasion

d’en mettre elle-même en lumière les ridicules, Mme Verdurin disait

au maître d’hôtel d’apporter _le Temps_ et faisait elle-même la

lecture à haute voix, en faisant sonner avec emphase les phrases les

plus simples. Après le dîner, pendant toute la soirée, cette campagne

anti-Brichotiste continuait, mais avec de fausses réserves. «Je ne

le dis pas trop haut parce que j’ai peur que là-bas, disait-elle en

montrant la comtesse Molé, on n’admire assez cela. Les gens du monde

sont plus naïfs qu’on ne croit.» Mme Molé, à qui on tâchait de

faire entendre, en parlant assez fort, qu’on parlait d’elle, tout en

s’efforçant de lui montrer par des baissements de voix, qu’on n’aurait

pas voulu être entendu d’elle, reniait lâchement Brichot qu’elle

égalait en réalité à Michelet. Elle donnait raison à Mme Verdurin,

et pour terminer pourtant par quelque chose qui lui paraissait

incontestable, disait: «Ce qu’on ne peut pas lui retirer, c’est que

c’est bien écrit.--Vous trouvez ça bien écrit, vous? disait Mme

Verdurin, moi je trouve ça écrit comme par un cochon», audace qui

faisait rire les gens du monde, d’autant plus que Mme Verdurin,

effarouchée elle-même par le mot de cochon, l’avait prononcé en le

chuchotant la main rabattue sur les lèvres. Sa rage contre Brichot

croissait d’autant plus que celui-ci étalait naïvement la satisfaction

de son succès, malgré les accès de mauvaise humeur que provoquait

chez lui la censure, chaque fois que, comme il le disait avec son

habitude d’employer les mots nouveaux pour montrer qu’il n’était pas

trop universitaire, elle avait «caviardé» une partie de son article.

Devant lui Mme Verdurin ne laissait pas trop voir, sauf par une

maussaderie qui eût averti un homme plus perspicace, le peu de cas

qu’elle faisait de ce qu’il écrivait. Elle lui reprocha seulement

une fois d’écrire si souvent «je». Et il avait, en effet, l’habitude

de l’écrire continuellement, d’abord parce que, par habitude de

professeur, il se servait constamment d’expressions comme «j’accorde

que», «je veux bien que l’énorme développement des fronts nécessite»,

etc., mais surtout parce que, ancien antidreyfusard militant qui

flairait la préparation germanique bien longtemps avant la guerre, il

s’était trouvé écrire très souvent: «J’ai dénoncé dès 1897»; «j’ai

signalé en 1901»; «j’ai averti dans ma petite brochure aujourd’hui

rarissime (_habent sua fata libelli_)», et ensuite l’habitude lui

était restée. Il rougit fortement de l’observation de Mme Verdurin,

qui lui fut faite d’un ton aigre. «Vous avez raison, Madame, quelqu’un

qui n’aimait pas plus les jésuites que M. Combes, encore qu’il n’ait

pas eu de préface de notre doux maître en scepticisme délicieux,

Anatole France, qui fut si je ne me trompe mon adversaire ... avant

le Déluge, a dit que le _moi_ est toujours haïssable.» A partir

de ce moment Brichot remplaça _je_ par _on_, mais _on_

n’empêchait pas le lecteur de voir que l’auteur parlait de lui et

permit à l’auteur de ne plus cesser de parler de lui, de commenter la

moindre de ses phrases, de faire un article sur une seule négation,

toujours à l’abri de _on_. Par exemple, Brichot avait-il dit,

fût-ce dans un autre article, que les armées allemandes avaient perdu

de leur valeur, il commençait ainsi: «On ne camoufle pas ici la vérité.

On a dit que les armées allemandes avaient perdu de leur valeur. On

n’a pas dit qu’elles n’avaient plus une grande valeur. Encore moins

écrira-t-on qu’elles n’ont plus aucune valeur. On ne dira pas non plus

que le terrain gagné, s’il n’est pas, etc.» Bref, rien qu’à énoncer

tout ce qu’il ne dirait pas, à rappeler tout ce qu’il avait dit il y

avait quelques années, et ce que Clausewitz, Ovide, Apollonius de

Tyane avaient dit il y avait plus ou moins de siècles, Brichot aurait

pu constituer aisément la matière d’un fort volume. Il est à regretter

qu’il n’en ait pas publié, car ces articles si nourris sont maintenant

difficiles à retrouver. Le faubourg Saint-Germain, chapitré par Mme

Verdurin, commença par rire de Brichot chez elle, mais continua, une

fois sorti du petit clan, à admirer Brichot. Puis se moquer de lui

devint une mode comme ç’avait été de l’admirer, et celles mêmes qu’il

continuait d’intéresser en secret, dès le temps qu’elles lisaient

son article, s’arrêtaient et riaient dès qu’elles n’étaient plus

seules, pour ne pas avoir l’air moins fines que les autres. Jamais on

ne parla tant de Brichot qu’à cette époque dans le petit clan, mais

par dérision. On prenait comme critérium de l’intelligence de tout

nouveau ce qu’il pensait des articles de Brichot; s’il répondait mal la

première fois, on ne se faisait pas faute de lui apprendre à quoi l’on

reconnaît que les gens sont intelligents.

«Enfin, mon pauvre ami, continua M. de Charlus, tout cela est

épouvantable et nous avons plus que d’ennuyeux articles à déplorer.

On parle de vandalisme, de statues détruites. Mais est-ce que la

destruction de tant de merveilleux jeunes gens, qui étaient des statues

polychromes incomparables, n’est pas du vandalisme aussi? Est-ce qu’une

ville qui n’aura plus de beaux hommes ne sera pas comme une ville dont

toute la statuaire aurait été brisée? Quel plaisir puis-je avoir à

aller dîner au restaurant quand j’y suis servi par de vieux bouffons

moussus qui ressemblent au Père Didon, si ce n’est pas par des femmes

en cornette qui me font croire que je suis entré au bouillon Duval.

Parfaitement, mon cher, et je crois que j’ai le droit de parler ainsi

parce que le Beau est tout de même le Beau dans une matière vivante.

Le grand plaisir d’être servi par des êtres rachitiques, portant

binocle, dont le cas d’exemption se lit sur le visage! Contrairement

à ce qui arrivait toujours jadis, si l’on veut reposer ses yeux sur

quelqu’un de bien dans un restaurant, il ne faut plus regarder parmi

les garçons qui servent mais parmi les clients qui consomment. Mais

on pouvait revoir un servant, bien qu’ils changeassent souvent, mais

allez donc savoir qui est et quand reviendra ce lieutenant anglais qui

vient pour la première fois et sera peut-être tué demain. Quand Auguste

de Pologne, comme raconte le charmant Morand, l’auteur délicieux de

_Clarisse_, échangea un de ses régiments contre une collection

de potiches chinoises, il fit à mon avis une mauvaise affaire. Pensez

que tous ces grands valets de pied qui avaient deux mètres de haut

et qui ornaient les escaliers monumentaux de nos plus belles amies

ont tous été tués, engagés pour la plupart parce qu’on leur répétait

que la guerre durerait deux mois. Ah! ils ne savaient pas comme moi

la force de l’Allemagne, la vertu de la race prussienne, dit-il en

s’oubliant--et puis, remarquant qu’il avait trop laissé voir son point

de vue--ce n’est pas tant l’Allemagne que je crains pour la France

que la guerre elle-même. Les gens de l’arrière s’imaginent que la

guerre est seulement un gigantesque match de boxe auquel ils assistent

de loin, grâce aux journaux. Mais cela n’a aucun rapport. C’est une

maladie qui quand elle semble conjurée sur un point reprend sur un

autre. Aujourd’hui Noyon sera délivré, demain on n’aura plus ni pain ni

chocolat, après-demain celui qui se croyait tranquille et accepterait

au besoin une balle qu’il n’imagine pas s’affolera parce qu’il lira

dans les journaux que sa classe est rappelée. Quant aux monuments, un

chef-d’œuvre unique comme Reims par la qualité n’est pas tellement ce

dont la disparition m’épouvante, c’est surtout de voir anéantis une

telle quantité d’ensembles qui rendaient le moindre village de France

instructif et charmant.» Je pensai aussitôt à Combray et qu’autrefois

j’aurais cru me diminuer aux yeux de Mme de Guermantes en avouant

la petite situation que ma famille occupait à Combray. Je me demandai

si elle n’avait pas été révélée aux Guermantes et à M. de Charlus,

soit par Legrandin, ou Swann, ou Saint-Loup, ou Morel. Mais cette

prétérition même était moins pénible pour moi que des explications

rétrospectives. Je souhaitai seulement que M. de Charlus ne parlât

pas de Combray. «Je ne veux pas dire de mal des Américains, Monsieur,

continua-t-il, il paraît qu’ils sont inépuisablement généreux, et comme

il n’y a pas eu de chef d’orchestre dans cette guerre, que chacun est

entré dans la danse longtemps après l’autre, et que les Américains

ont commencé quand nous étions quasiment finis, ils peuvent avoir une

ardeur que quatre ans de guerre ont pu calmer chez nous. Même avant

la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils payaient fort cher

nos chefs-d’œuvre. Beaucoup sont chez eux maintenant. Mais précisément

cet art déraciné, comme dirait M. Barrés, est tout le contraire de ce

qui faisait l’agrément délicieux de la France. Le château expliquait

l’église qui, elle-même, parce qu’elle avait été un lieu de pèlerinage,

expliquait la chanson de geste. Je n’ai pas à surfaire l’illustration

de mes origines et de mes alliances, et d’ailleurs ce n’est pas de

cela qu’il s’agit. Mais dernièrement j’ai eu à régler une question

d’intérêts, et, malgré un certain refroidissement qu’il y a entre le

ménage et moi, à aller faire une visite à ma nièce Saint-Loup qui

habite à Combray. Combray n’était qu’une toute petite ville comme il

y en a tant. Mais nos ancêtres étaient représentés en donateurs dans

certains vitraux, dans d’autres étaient inscrites nos armoiries. Nous

y avions notre chapelle, nos tombeaux. Cette église a été détruite par

les Français et par les Anglais parce qu’elle servait d’observatoire

aux Allemands. Tout ce mélange d’histoire survivante et d’art, qui

était la France, se détruit, et ce n’est pas fini. Et, bien entendu,

je n’ai pas le ridicule de comparer, pour des raisons de famille,

la destruction de l’église de Combray à celle de la cathédrale de

Reims, qui était comme le miracle d’une cathédrale gothique retrouvant

naturellement la pureté de la statuaire antique, ou de celle d’Amiens.

Je ne sais si le bras levé de Saint Firmin est aujourd’hui brisé. Dans

ce cas la plus haute affirmation de la foi et de l’énergie a disparu

de ce monde.--Son symbole, Monsieur, lui répondis-je. Et j’adore

autant que vous certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier

au symbole la réalité qu’il symbolise. Les cathédrales doivent être

adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les

vérités qu’elles enseignent. Le bras levé de Saint Firmin dans un geste

de commandement presque militaire disait: Que nous soyons brisés si

l’honneur l’exige. Ne sacrifiez pas des hommes à des pierres dont la

beauté vient justement d’avoir un moment fixé des vérités humaines.--Je

comprends ce que vous voulez dire, me répondit M. de Charlus, et M.

Barrés, qui nous a fait, hélas, trop faire de pèlerinages à la statue

de Strasbourg et au tombeau de M. Déroulède, a été touchant et gracieux

quand il a écrit que la cathédrale de Reims elle-même nous était moins

chère que la vie de nos fantassins. Assertion qui rend assez ridicule

la colère de nos journaux contre le général allemand qui commandait

là-bas et qui disait que la cathédrale de Reims lui était moins

précieuse que celle d’un soldat allemand. C’est, du reste, ce qui est

exaspérant et navrant, c’est que chaque pays dit la même chose. Les

raisons pour lesquelles les associations industrielles de l’Allemagne

déclarent la possession de Belfort indispensable à préserver leur

nation contre nos idées de revanche sont les mêmes que celles de Barrés

exigeant Mayence pour nous protéger contre les velléités d’invasion des

Boches. Pourquoi la restitution de l’Alsace-Lorraine a-t-elle paru à la

France un motif insuffisant pour faire la guerre, un motif suffisant

pour la continuer, pour la redéclarer à nouveau chaque année? Vous

avez l’air de croire que la victoire est désormais promise à la France,

je le souhaite de tout mon cœur, vous n’en doutez pas, mais enfin,

depuis qu’à tort ou à raison les Alliés se croient sûrs de vaincre

(pour ma part je serais naturellement enchanté de cette solution, mais

je vois surtout beaucoup de victoires sur le papier, de victoires à la

Pyrrhus, avec un coût qui ne nous est pas dit) et que les Boches ne

se croient plus sûrs de vaincre, on voit l’Allemagne chercher à hâter

la paix, la France à prolonger la guerre, la France qui est la France

juste et a raison de faire entendre des paroles de justice, mais est

aussi la douce France et devrait faire entendre des paroles de pitié,

fût-ce seulement pour ses propres enfants et pour qu’à chaque printemps

les fleurs qui renaîtront aient autre chose à éclairer que des tombes.

Soyez franc, mon cher ami, vous-même m’aviez fait une théorie sur

les choses qui n’existent que grâce à une création perpétuellement

recommencée. La création du monde n’a pas eu lieu une fois pour toutes,

me disiez-vous, elle a nécessairement lieu tous les jours. Hé bien,

si vous êtes de bonne foi, vous ne pouvez pas excepter la guerre de

cette théorie. Notre excellent Norpois a beau écrire--en sortant un

des accessoires de rhétorique qui lui sont aussi chers que a l’aube

de la victoire» et le «Général Hiver»:--«Maintenant que l’Allemagne a

voulu la guerre», «Les dés en sont jetés», la vérité c’est que chaque

matin on déclare à nouveau la guerre. Donc celui qui veut la continuer

est aussi coupable que celui qui l’a commencée, plus peut-être car

ce premier n’en prévoyait peut-être pas toutes les horreurs. Or

rien ne dit qu’une guerre aussi prolongée, même si elle doit avoir

une issue victorieuse, ne soit pas sans péril. Il est difficile de

parler de choses qui n’ont point de précédent et des répercussions

sur l’organisme d’une opération qu’on tente pour la première fois.

Généralement, il est vrai, ces nouveautés dont on s’alarme se passent

fort bien. Les républicains les plus sages pensaient qu’il était fou

de faire la séparation de l’Église. Elle a passé comme une lettre à la

poste. Dreyfus a été réhabilité, Picquart ministre de la guerre, sans

qu’on crie ouf. Pourtant que ne peut-on pas craindre d’un surmenage

pareil à celui d’une guerre ininterrompue pendant plusieurs années! Que

feront les hommes au retour? seront-ils las? la fatigue les aura-t-elle

rompus ou affolés? Tout cela pourrait mal tourner, sinon pour la

France, au moins pour le gouvernement, peut-être même pour la forme

du gouvernement. Vous m’avez fait lire autrefois l’admirable Aimée de

Coigny de Maurras. Je serais fort surpris que quelque Aimée de Coigny

n’attendît pas du développement de la guerre que fait la République ce

qu’en 1812 Aimée de Coigny attendit de la guerre que faisait l’Empire.

Si l’Aimée actuelle existe, ses espérances se réaliseront-elles? Je

ne le désire pas. Pour en revenir à la guerre elle-même, le premier

qui l’a commencée est-il l’empereur Guillaume? J’en doute fort. Et si

c’est lui, qu’a-t-il fait autre chose que Napoléon par exemple, chose

que moi je trouve abominable mais que je m’étonne de voir inspirer tant

d’horreurs aux thuriféraires de Napoléon, aux gens qui, le jour de la

déclaration de guerre, se sont écriés comme le général X.: «J’attendais

ce jour-là depuis quarante ans. C’est le plus beau jour de ma vie.»

Dieu sait si personne a protesté avec plus de force que moi quand on a

fait dans la société une place disproportionnée aux nationalistes, aux

militaires, quand tout ami des arts était accusé de s’occuper de choses

funestes à la patrie, toute civilisation qui n’était pas belliqueuse

étant délétère. C’est à peine si un homme du monde authentique comptait

auprès d’un général. Une folle faillit me présenter à M. Syveton.

Vous me direz que ce que je m’efforçais de maintenir n’était que

les règles mondaines. Mais, malgré leur frivolité apparente, elles

eussent peut-être empêché bien des excès. J’ai toujours honoré ceux

qui défendent la grammaire, ou la logique. On se rend compte cinquante

ans après qu’ils ont conjuré de grands périls. Or nos nationalistes

sont les plus germanophobes, les plus jusqu’auboutistes des hommes...

Mais après quinze ans leur philosophie a changé entièrement. En fait,

ils poussent bien à la continuation de la guerre. Mais ce n’est que

pour exterminer une race belliqueuse et par amour de la paix. Car une

civilisation guerrière, ce qu’ils trouvaient si beau il y a quinze ans,

leur fait horreur; non seulement ils reprochent à la Prusse d’avoir

fait prédominer chez elle l’élément militaire, mais en tout temps ils

pensent que les civilisations militaires furent destructrices de tout

ce qu’ils trouvent maintenant précieux, non seulement les arts, mais

même la galanterie. Il suffit qu’un de leurs critiques se soit converti

au nationalisme pour qu’il soit devenu du même coup un ami de la

paix... Il est persuadé que, dans toutes les civilisations guerrières,

la femme avait un rôle humilié et bas. On n’ose lui répondre que les

«Dames» des chevaliers au moyen âge et la Béatrice de Dante étaient

peut-être placées sur un trône aussi élevé que les héroïnes de M.

Becque. Je m’attends un de ces jours à me voir placé à table après un

révolutionnaire russe ou simplement après un de nos généraux faisant la

guerre par horreur de la guerre et pour punir un peuple de cultiver un

idéal qu’eux-mêmes jugeaient le seul tonifiant il y a quinze ans. Le

malheureux Tzar était encore honoré il y a quelques mois parce qu’il

avait réuni la conférence de La Haye. Mais maintenant qu’on salue la

Russie libre, on oublie le titre qui permettait de la glorifier. Ainsi

tourne la Roue du Monde. Et pointant l’Allemagne emploie tellement les

mêmes expressions que la France que c’est à croire qu’elle la cite,

elle ne se lasse pas de dire qu’elle «lutte pour l’existence». Quand

je lis: «nous luttons contre un ennemi implacable et cruel jusqu’à ce

que nous ayons obtenu une paix qui nous garantisse l’avenir de toute

agression et pour que le sang de nos braves soldats n’ait pas coulé en

vain», ou bien: «qui n’est pas pour nous est contre nous», je ne sais

pas si cette phrase est de l’Empereur Guillaume ou de M. Poincaré, car

ils l’ont, à quelques variantes près, prononcée vingt fois l’un et

l’autre, bien qu’à vrai dire je doive confesser que l’Empereur ait été

en ce cas l’imitateur du Président de la République. La France n’aurait

peut-être pas tenu tant à prolonger la guerre si elle était restée

faible, mais surtout l’Allemagne n’aurait peut-être pas été si pressée

de la finir si elle n’avait pas cessé d’être forte. D’être aussi forte,

car forte, vous verrez qu’elle l’est encore.» Il avait pris l’habitude

de crier très fort en parlant, par nervosité, par recherche d’issue

pour des impressions dont il fallait--n’ayant jamais cultivé aucun

art--qu’il se débarrassât, comme un aviateur de ses bombes, fût-ce en

plein champ, là où ses paroles n’atteignaient personne, et surtout

dans le monde où elles tombaient au hasard et où il était écouté par

snobisme, de confiance et, tant il tyrannisait les auditeurs, on peut

dire de force et même par crainte. Sur les boulevards cette harangue

était de plus une marque de mépris à l’égard des passants pour qui il

ne baissait pas plus la voix qu’il n’eût dévié son chemin. Mais elle

y détonnait, y étonnait et surtout rendait intelligibles à des gens

qui se retournaient des propos qui eussent pu nous faire prendre pour

des défaitistes. Je le fis remarquer à M. de Charlus sans réussir qu’à

exciter son hilarité. «Avouez que ce serait bien drôle, dit-il. Après

tout, ajouta-t-il, on ne sait jamais, chacun de nous risque chaque soir

d’être le fait divers du lendemain. En somme, pourquoi ne serais-je pas

fusillé dans les fossés de Vincennes? La même chose est bien arrivée

à mon grand-oncle le duc d’Enghien. La soif du sang noble affole une

certaine populace qui en cela se montre plus raffinée que les lions.

Vous savez que pour ces animaux il suffirait pour qu’ils se jetassent

sur elle que Mme Verdurin eût une écorchure sur son nez. Sur ce que

dans ma jeunesse on eût appelé son pif!» Et il se mit à rire à gorge

déployée comme si nous avions été seuls dans un salon. Par moments,

voyant des individus assez louches extraits de l’ombre par le passage

de M. de Charlus se conglomérer à quelque distance de lui, je me

demandais si je lui serais plus agréable en le laissant seul ou en ne

le quittant pas. Tel celui qui a rencontré un vieillard sujet à de

fréquentes crises épileptiformes et qui voit, par l’incohérence de la

démarche, l’imminence probable d’un accès se demande si sa compagnie

est plutôt désirée comme celle d’un soutien, ou redoutée comme celle

d’un témoin à qui on voudrait cacher la crise et dont la présence seule

peut-être, quand le calme absolu réussirait à l’écarter, suffira à la

hâter. Mais la possibilité de l’événement duquel on ne sait si l’on

doit s’écarter ou non est révélée, chez le malade, par les circuits

qu’il fait comme un homme ivre. Tandis que pour M. de Charlus les

diverses positions divergentes, signe d’un incident possible dont je

n’étais pas bien sûr s’il souhaitait ou redoutait que ma présence

l’empêchât de se produire, étaient, par une ingénieuse mise en scène,

occupées non par le baron lui-même, qui marchait fort droit, mais par

tout un cercle de figurants. Tout de même, je crois qu’il préférait

éviter la rencontre, car il m’entraîna dans une rue de traverse, plus

obscure que le boulevard et où celui-ci ne cessait de déverser des

soldats de toute arme et de toute nation, influx juvénile, compensateur

et consolant, pour M. de Charlus, de ce reflux de tous les hommes à la

frontière qui avait fait frénétiquement le vide dans Paris aux premiers

temps de la mobilisation. M. de Charlus ne cessait pas d’admirer les

brillants uniformes qui passaient devant nous et qui faisaient de Paris

une ville aussi cosmopolite qu’un port, aussi irréelle qu’un décor

de peintre qui n’a dressé quelques architectures que pour avoir un

prétexte à grouper les costumes les plus variés et les plus chatoyants.

Il gardait tout son respect et toute son affection à de grandes dames

accusées de défaitisme, comme jadis à celles qui avaient été accusées

de dreyfusisme. Il regrettait seulement qu’en s’abaissant à faire de la

politique elles eussent donné prise «aux polémiques des journalistes».

Pour lui, à leur égard, rien n’était changé. Car sa frivolité était si

systématique, que la naissance unie à la beauté et à d’autres prestiges

était la chose durable--et la guerre, comme l’affaire Dreyfus, des

modes vulgaires et fugitives. Eût-on fusillé la duchesse de Guermantes

pour essai de paix séparée avec l’Autriche qu’il l’eût considérée

comme toujours aussi noble et pas plus dégradée que ne nous apparaît

aujourd’hui Marie-Antoinette d’avoir été condamnée à la décapitation.

En parlant à ce moment-là, M. de Charlus, noble comme une espèce de

Saint-Vallier ou de Saint-Mégrin, était droit, rigide, solennel,

parlait gravement, ne faisait pour un moment aucune des manières où

se révèlent ceux de sa sorte. Et pourtant, pourquoi ne peut-il y en

avoir aucun dont la voix soit jamais absolument juste?... Même en ce

moment où elle approchait le plus du grave, elle était fausse encore et

aurait eu besoin de l’accordeur. D’ailleurs, M. de Charlus ne savait

littéralement où donner de la tête et il la levait souvent avec le

regret de ne pas avoir une jumelle qui, d’ailleurs, ne lui eût pas

servi à grand’chose, car en plus grand nombre que d’habitude, à cause

du raid de zeppelins de l’avant-veille qui avait réveillé la vigilance

des pouvoirs publics, il y avait des militaires jusque dans le ciel.

Les aéroplanes que j’avais vus quelques heures plus tôt faire, comme

des insectes, des taches brunes sur le soir bleu passaient maintenant

dans la nuit qu’approfondissait encore l’extinction partielle des

réverbères comme de lumineux brûlots. La plus grande impression de

beauté que nous faisaient éprouver ces étoiles humaines et filantes

était peut-être surtout de faire regarder le ciel vers lequel on lève

peu les yeux d’habitude dans ce Paris dont, en 1914, j’avais vu la

beauté presque sans défense attendre la menace de l’ennemi qui se

rapprochait. Il y avait certes, maintenant comme alors, la splendeur

antique inchangée d’une lune cruellement, mystérieusement sereine, qui

versait aux monuments encore intacts l’inutile beauté de sa lumière,

mais comme en 1914, et plus qu’en 1914, il y avait aussi autre chose,

des lumières différentes et des feux intermittents, que soit de ces

aéroplanes, soit des projecteurs de la Tour Eiffel on savait dirigés

par une volonté intelligente, par une vigilance amie qui donnait ce

même genre d’émotion, inspirait cette même sorte de reconnaissance

et de calme que j’avais éprouvés dans la chambre de Saint-Loup, dans

la cellule de ce cloître militaire où s’exerçaient, avant qu’ils

consommassent un jour, sans une hésitation, en pleine jeunesse, leur

sacrifice, tant de cœurs fervents et disciplinés.

Après le raid de l’avant-veille, où le ciel avait été plus mouvementé

que la terre, il s’était calmé comme la mer après une tempête. Mais

comme la mer après une tempête il n’avait pas encore repris son

apaisement absolu. Des aéroplanes montaient encore comme des fusées

rejoindre les étoiles et des projecteurs promenaient lentement, dans

le ciel sectionné, comme une pâle poussière d’astres, d’errantes voies

lactées. Cependant les aéroplanes venaient s’insérer au milieu des

constellations et on aurait pu se croire dans un autre hémisphère

en effet, en voyant ces «étoiles nouvelles». M. de Charlus me dit

son admiration pour ces aviateurs, et comme il ne pouvait pas plus

s’empêcher de donner libre cours à sa germanophilie qu’à ses autres

penchants tout en niant l’une comme les autres: «D’ailleurs j’ajoute

que j’admire autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et

sur des zeppelins, pensez le courage qu’il faut. Mais ce sont des

héros tout simplement. Qu’est-ce que ça peut faire que ce soit sur

des civils qu’ils lancent leurs bombes puisque ces batteries tirent

sur eux? Est-ce que vous avez peur des gothas et du canon?» J’avouai

que non et peut-être je me trompais. Sans doute ma paresse m’ayant

donné l’habitude, pour mon travail, de le remettre jour par jour au

lendemain, je me figurais qu’il pouvait en être de même pour la mort.

Comment aurait-on peur d’un canon dont on est persuadé qu’il ne vous

frappera pas ce jour-là? D’ailleurs formées isolément, ces idées de

bombes lancées, de mort possible n’ajoutèrent pour moi rien de tragique

à l’image que je me faisais du passage des aéronefs allemands jusqu’à

ce que j’eusse vu de l’un d’eux ballotté, segmenté à mes regards par

les flots de brume d’un ciel agité, d’un aéroplane que, bien que je

le susse meurtrier, je n’imaginais que stellaire et céleste, j’eusse

vu un soir le geste de la bombe lancée vers nous. Car la réalité

originale d’un danger n’est perçue que de cette chose nouvelle,

irréductible à ce qu’on sait déjà, qui s’appelle une impression et qui

est souvent, comme ce fut le cas là, résumée par une ligne, une ligne

qui découvrait une intention, une ligne où il y avait la puissance

latente d’un accomplissement qui la déformait, tandis que sur le pont

de la Concorde, autour de l’aéroplane menaçant et tragique, et comme si

s’étaient reflétées dans les nuages les fontaines des Champs-Élysées,

de la place de la Concorde et des Tuileries, les jets d’eau lumineux

des projecteurs s’infléchissaient dans le ciel, lignes pleines

d’intentions aussi, d’intentions prévoyantes et protectrices, d’hommes

puissants et sages auxquels, comme la nuit au quartier de Doncières,

j’étais reconnaissant que leur force daignât prendre, avec cette

précision si belle, la peine de veiller sur nous.

Le temps retrouvé Tome 1 (de 2) · 第 9 / 16 段