voyais pas, ni son uniforme dissimulé dans une grande houppelande, mais
la disproportion extraordinaire entre le nombre de points différents
par où passa son corps et le petit nombre de secondes pendant
lesquelles cette sortie, qui avait l’air de la sortie tentée par un
assiégé, s’exécuta. De sorte que je pensai, si je ne le reconnus pas
formellement--je ne dirai pas même à la tournure ni à la sveltesse, ni
à l’allure, ni à la vélocité de Saint-Loup--mais à l’espèce d’ubiquité
qui lui était si spéciale. Le militaire capable d’occuper en si peu de
temps tant de positions différentes dans l’espace avait disparu, sans
m’avoir aperçu, dans une rue de traverse, et je restais à me demander
si je devais ou non entrer dans cet hôtel dont l’apparence modeste me
fit fortement douter que ce fût Saint-Loup qui en fût sorti. Je me
rappelai involontairement que Saint-Loup avait été injustement mêlé
à une affaire d’espionnage parce qu’on avait trouvé son nom dans les
lettres saisies sur un officier allemand. Pleine justice lui avait
d’ailleurs été rendue par l’autorité militaire. Mais malgré moi je
rapprochai ce fait de ce que je voyais. Cet hôtel servait-il de lieu
de rendez-vous à des espions? L’officier avait depuis un moment
disparu quand je vis entrer de simples soldats de plusieurs armes,
ce qui ajouta encore à la force de ma supposition. J’avais, d’autre
part, extrêmement soif. «Il est probable que je pourrai trouver à
boire ici», me dis-je, et j’en profitai pour tâcher d’assouvir, malgré
l’inquiétude qui s’y mêlait, ma curiosité. Je ne pense donc pas que ce
fut la curiosité de cette rencontre qui me décida à monter le petit
escalier de quelques marches au bout duquel la porte d’une espèce de
vestibule était ouverte, sans doute à cause de la chaleur. Je crus
d’abord que, cette curiosité, je ne pourrais la satisfaire, car je
vis plusieurs personnes venir demander une chambre, à qui on répondit
qu’il n’y en avait plus une seule. Mais je compris ensuite qu’elles
n’avaient évidemment contre elles que de ne pas faire partie du nid
d’espionnage, car un simple marin s’étant présenté un moment après on
se hâta de lui donner le n° 28. Je pus apercevoir sans être vu, grâce
à l’obscurité, quelques militaires et deux ouvriers qui causaient
tranquillement dans une petite pièce étouffée, prétentieusement ornée
de portraits en couleurs de femmes découpés dans des magazines et
des revues illustrées. Ces gens causaient tranquillement, en train
d’exposer des idées patriotiques: «Qu’est-ce que tu veux, on fera comme
les camarades», disait l’un, «Ah! pour sûr que je pense bien ne pas
être tué», répondait à un vœu que je n’avais pas entendu, un autre qui,
à ce que je compris, repartait le lendemain pour un poste dangereux.
«Par exemple, à vingt-deux ans, en n’ayant encore fait que six mois,
ce serait fort», criait-il avec un ton où perçait encore plus que le
désir de vivre longtemps la conscience de raisonner juste, et comme si
le fait de n’avoir que vingt-deux ans devait lui donner plus de chances
de ne pas être tué, et que ce dût être une chose impossible qu’il le
fût. «A Paris c’est épatant, disait un autre; on ne dirait pas qu’il
y a la guerre. Et toi, Julot, tu t’engages toujours?--Pour sûr que je
m’engage, j’ai envie d’aller y taper un peu dans le tas à tous ces
sales Boches.--Mais Joffre, c’est un homme qui couche avec les femmes
des Ministres, c’est pas un homme qui a fait quelque chose.--C’est
malheureux d’entendre des choses pareilles, dit un aviateur un peu
plus âgé en se tournant vers l’ouvrier qui venait de faire entendre
cette proposition; je vous conseillerais pas de causer comme ça en
première ligne, les poilus vous auraient vite expédié.» La banalité
de ces conversations ne me donnait pas grande envie d’en entendre
davantage, et j’allais entrer ou redescendre quand je fus tiré de mon
indifférence en entendant ces phrases qui me firent frémir: «C’est
épatant, le patron qui ne revient pas, dame, à cette heure-ci je ne
sais pas trop où il trouvera des chaînes.--Mais puisque l’autre est
déjà attaché.--Il est attaché bien sûr, il est attaché et il ne l’est
pas, moi je serais attaché comme ça que je pourrais me détacher.--Mais
le cadenas est fermé.--C’est entendu qu’il est fermé, mais ça peut
s’ouvrir à la rigueur. Ce qu’il y a, c’est que les chaînes ne sont
pas assez longues. Tu vas pas m’expliquer à moi ce que c’est, j’y
ai tapé dessus hier pendant toute la nuit que le sang m’en coulait
sur les mains.--C’est toi qui taperas ce soir.--Non, c’est pas moi,
c’est Maurice. Mais ça sera moi dimanche, le patron me l’a promis.»
Je compris maintenant pourquoi on avait eu besoin des bras solides du
marin. Si on avait éloigné de paisibles bourgeois, ce n’était donc
pas qu’un nid d’espions que cet hôtel. Un crime atroce allait y être
consommé, si on n’arrivait pas à temps pour le découvrir et faire
arrêter les coupables. Tout cela pourtant, dans cette nuit paisible
et menacée, gardait une apparence de rêve, de conte, et c’est à la
fois avec une fierté de justicier et une volupté de poète que j’entrai
délibérément dans l’hôtel. Je touchai légèrement mon chapeau et les
personnes présentes, sans se déranger, répondirent plus ou moins
poliment à mon salut. «Est-ce que vous pourriez me dire à qui il
faut m’adresser? Je voudrais avoir une chambre et qu’on m’y monte à
boire.--Attendez une minute, le patron est sorti.--Mais il y a le chef
là-haut, insinua un des causeurs.--Mais tu sais bien qu’on ne peut pas
le déranger.--Croyez-vous qu’on me donnera une chambre?--J’ crois.--Le
43 doit être libre», dit le jeune homme qui était sûr de ne pas être
tué parce qu’il avait vingt-deux ans. Et il se poussa légèrement sur
le sofa pour me faire place. «Si on ouvrait un peu la fenêtre, il y a
une fumée ici», dit l’aviateur; et en effet chacun avait sa pipe ou
sa cigarette. «Oui, mais alors, fermez d’abord les volets, vous savez
bien qu’il est défendu d’avoir de la lumière à cause des Zeppelins.--Il
n’en viendra plus de Zeppelins. Les journaux ont même fait allusion
sur ce qu’ils avaient été tous descendus.--Il n’en viendra plus, il
n’en viendra plus, qu’est-ce que tu en sais? Quand tu auras comme moi
quinze mois de front et que tu auras abattu ton cinquième avion boche,
tu pourras en causer. Faut pas croire les journaux. Ils sont allés
hier sur Compiègne, ils ont tué une mère de famille avec ses deux
enfants.--Une mère de famille avec ses deux enfants», dit avec des yeux
ardents et un air de profonde pitié le jeune homme qui espérait bien
ne pas être tué et qui avait, du reste, une figure énergique, ouverte
et des plus sympathiques. «On n’a pas de nouvelles du grand Julot. Sa
marraine n’a pas reçu de lettre de lui depuis huit jours et c’est la
première fois qu’il reste si longtemps sans lui en donner.--Qui est
sa marraine?--C’est la dame qui tient le chalet de nécessité un peu
plus bas que l’Olympia.--Ils couchent ensemble?--Qu’est-ce que tu dis
là; c’est une femme mariée, tout ce qu’il y a de sérieuse. Elle lui
envoie de l’argent toutes les semaines parce qu’elle a bon cœur. Ah!
c’est une chic femme.--Alors tu le connais, le grand Julot?--Si je le
connais! reprit avec chaleur le jeune homme de vingt-deux ans. C’est un
de mes meilleurs amis intimes. Il n’y en a pas beaucoup que j’estime
comme lui, et bon camarade, toujours prêt à rendre service, ah! tu
parles que ce serait un rude malheur s’il lui était arrivé quelque
chose.» Quelqu’un proposa une partie de dés et à la hâte fébrile avec
laquelle le jeune homme de vingt-deux ans retournait les dés et criait
les résultats, les yeux hors de la tête, il était aisé de voir qu’il
avait un tempérament de joueur. Je ne saisis pas bien ce que quelqu’un
lui dit ensuite, mais il s’écria d’un ton de profonde pitié: «Julot,
un maquereau! C’est-à-dire qu’il dit qu’il est un maquereau. Mais il
n’est pas foutu de l’être. Moi je l’ai vu payer sa femme, oui, la
payer. C’est-à-dire que je ne dis pas que Jeanne l’Algérienne ne lui
donnait pas quelque chose, mais elle ne lui donnait pas plus de cinq
francs, une femme qui était en maison, qui gagnait plus de cinquante
francs par jour. Se faire donner que cinq francs! il faut qu’un homme
soit trop bête. Et maintenant qu’elle est sur le front, elle a une vie
dure, je veux bien, mais elle gagne ce qu’elle veut; eh bien, elle
ne lui envoie rien. Ah! un maquereau, Julot? Il y en a beaucoup qui
pourraient se dire maquereaux à ce compte-là. Non seulement ce n’est
pas un maquereau, mais à mon avis c’est même un imbécile.» Le plus
vieux de la bande, et que le patron avait sans doute, à cause de son
âge, chargé de lui faire garder une certaine tenue, n’entendit, étant
allé un moment jusqu’aux cabinets, que la fin de la conversation. Mais
il ne put s’empêcher de me regarder et parut visiblement contrarié de
l’effet qu’elle avait dû produire sur moi. Sans s’adresser spécialement
au jeune homme de vingt-deux ans qui venait pourtant d’exposer cette
théorie de l’amour vénal, il dit, d’une façon générale: «Vous causez
trop et trop fort, la fenêtre est ouverte, il y a des gens qui dorment
à cette heure-ci. Vous savez que si le patron rentrait et vous
entendait causer comme ça, il ne serait pas content.» Précisément en ce
moment on entendit la porte s’ouvrir et tout le monde se tut croyant
que c’était le patron, mais ce n’était qu’un chauffeur d’auto étranger
auquel tout le monde fit grand accueil. Mais en voyant une chaîne de
montre superbe qui s’étalait sur la veste du chauffeur, le jeune homme
de vingt-deux ans lui lança un coup d’œil interrogatif et rieur, suivi
d’un froncement de sourcil et d’un clignement d’œil sévère dirigé de
mon côté. Et je compris que le premier regard voulait dire: «Qu’est-ce
que ça? tu l’as volée? Toutes mes félicitations.» Et le second: «Ne dis
rien à cause de ce type que nous ne connaissons pas.» Tout à coup le
patron entra, chargé de plusieurs mètres de grosses chaînes capables
d’attacher plusieurs forçats, suant, et dit: «J’en ai une charge, si
vous tous vous n’étiez pas si fainéants, je ne devrais pas être obligé
d’y aller moi-même.» Je lui dis que je demandais une chambre. «Pour
quelques heures seulement, je n’ai pas trouvé de voiture et je suis
un peu malade. Mais je voudrais qu’on me monte à boire.--Pierrot, va
à la cave chercher du cassis et dis qu’on mette en état le numéro 43.
Voilà le 7 qui sonne. Ils disent qu’ils sont malades. Malades, je t’en
fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié
piqués, il faut les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au
22? Bon! voilà le 7 qui sonne encore, cours-y voir. Allons, Maurice,
qu’est-ce que tu fais là, tu sais bien qu’on t’attend, monte au 14
_bis_. Et plus vite que ça.» Et Maurice sortit rapidement, suivant
le patron qui, un peu ennuyé que j’eusse vu ses chaînes, disparut en
les emportant. «Comment que tu viens si tard?» demanda le jeune homme
de vingt-deux ans au chauffeur. «Comment, si tard, je suis d’une heure
en avance. Mais il fait trop chaud marcher. J’ai rendez-vous qu’à
minuit.--Pour qui donc est-ce que tu viens?--Pour Pamela la charmeuse»,
dit le chauffeur oriental dont le rire découvrit les belles dents
blanches. «Ah!» dit le jeune homme de vingt-deux ans. Bientôt on me fit
monter dans la chambre 43, mais l’atmosphère était si désagréable et ma
curiosité si grande que, mon «cassis» bu, je redescendis l’escalier,
puis, pris d’une autre idée, je remontai et dépassai l’étage de la
chambre 43, allai jusqu’en haut. Tout à coup, d’une chambre qui était
isolée au bout d’un couloir me semblèrent venir des plaintes étouffées.
Je marchai vivement dans cette direction et appliquai mon oreille à
la porte. «Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne
me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds,
je m’humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié.--Non, crapule,
répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te trames à
genoux, on va t’attacher sur le lit, pas de pitié», et j’entendis le
bruit du claquement d’un martinet, probablement aiguisé de clous car
il fut suivi de cris de douleur. Alors je m’aperçus qu’il y avait dans
cette chambre un œil-de-bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le
rideau; cheminant à pas de loup dans l’ombre, je me glissai jusqu’à
cet œil-de-bœuf, et là, enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son
rocher, recevant les coups d’un martinet en effet planté de clous
que lui infligeait Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert
d’ecchymoses qui prouvaient que le supplice n’avait pas lieu pour la
première fois, et vis devant moi M. de Charlus. Tout à coup la porte
s’ouvrit et quelqu’un entra qui heureusement ne me vit pas, c’était
Jupien. Il s’approcha du baron avec un air de respect et un sourire
d’intelligence: «Hé bien, vous n’avez pas besoin de moi?» Le baron
pria Jupien de faire sortir un moment Maurice. Jupien le mit dehors
avec la plus grande désinvolture. «On ne peut pas nous entendre?»
dit le baron à Jupien, qui lui affirma que non. Le baron savait que
Jupien, intelligent comme un homme de lettres, n’avait nullement
l’esprit pratique, parlait toujours, devant les intéressés, avec des
sous-entendus qui ne trompaient personne et des surnoms que tout le
monde connaissait. «Une seconde», interrompit Jupien qui avait entendu
une sonnette retentir à la chambre n° 3. C’était un député de l’Action
Libérale qui sortait. Jupien n’avait pas besoin de voir le tableau car
il connaissait son coup de sonnette, le député venant, en effet, tous
les jours après déjeuner. Il avait été obligé ce jour-là de changer
ses heures, car il avait marié sa fille à midi à Saint-Pierre de
Chaillot. Il était donc venu le soir, mais tenait à partir de bonne
heure à cause de sa femme, vite inquiète quand il rentrait tard,
surtout par ces temps de bombardement. Jupien tenait à accompagner
sa sortie pour témoigner de la déférence qu’il portait à la qualité
d’honorable, sans aucun intérêt personnel d’ailleurs. Car bien que
ce député, répudiant les exagérations de l’Action Française (il eût,
d’ailleurs, été incapable de comprendre une ligne de Charles Maurras ou
de Léon Daudet), fût bien avec les ministres, flattés d’être invités
à ses chasses, Jupien n’aurait pas osé lui demander le moindre appui
dans ses démêlés avec la police. Il savait que, s’il s’était risqué à
parler de cela au législateur fortuné et froussard, il n’aurait pas
évité la plus inoffensive des «descentes» mais eût instantanément perdu
le plus généreux de ses clients. Après avoir reconduit jusqu’à la
porte le député, qui avait rabattu son chapeau sur ses yeux, relevé
son col et, glissant rapidement comme il faisait dans ses programmes
électoraux, croyait cacher son visage, Jupien remonta près de M. de
Charlus à qui il dit: «C’était Monsieur Eugène.» Chez Jupien, comme
dans les maisons de santé, on n’appelait les gens que par leur prénom
tout en ayant soin d’ajouter à l’oreille, pour satisfaire la curiosité
des habitués ou augmenter le prestige de la maison, leur nom véritable.
Quelquefois cependant Jupien ignorait la personnalité vraie de ses
clients, s’imaginait et disait que c’était tel boursier, tel noble,
tel artiste, erreurs passagères et charmantes pour ceux qu’on nommait
à tort, et finissait par se résigner à ignorer toujours qui était
Monsieur Victor. Jupien avait aussi l’habitude, pour plaire au baron,
de faire l’inverse de ce qui est de mise dans certaines réunions. «Je
vais vous présenter Monsieur Lebrun» (à l’oreille: «Il se fait appeler
M. Lebrun mais en réalité c’est le grand-duc de Russie»). Inversement,
Jupien sentait que ce n’était pas encore assez de présenter à M. de
Charlus un garçon laitier. Il lui murmurait en clignant de l’œil: «Il
est garçon laitier, mais, au fond, c’est surtout un des plus dangereux
apaches de Belleville» (il fallait voir le ton grivois dont Jupien
disait «apache»). Et comme si ces références ne suffisaient pas, il
tâchait d’ajouter quelques «citations». «Il a été condamné plusieurs
fois pour vol et cambriolage de villas, il a été à Fresnes pour s’être
battu (même air grivois) avec des passants qu’il a à moitié estropiés
et il a été au bat. d’Af. Il a tué son sergent.»
Le baron en voulait même légèrement à Jupien, car il savait que dans
cette maison, qu’il avait chargé son factotum d’acheter pour lui et
de faire gérer par un sous-ordre, tout le monde, par les maladresses
de l’oncle de Mlle d’Oloron, feu Mme de Cambremer, connaissait
plus ou moins sa personnalité et son nom (beaucoup seulement croyaient
que c’était un surnom et, le prononçant mal, l’avaient déformé, de
sorte que la sauvegarde du baron avait été leur propre bêtise et non
la discrétion de Jupien). Mais il trouvait plus simple de se laisser
rassurer par ses assurances, et f tranquillisé de savoir qu’on ne
pouvait les entendre, le baron lui dit: «Je ne voulais pas parler
devant ce petit, qui est très gentil et fait de son mieux. Mais je
ne le trouve pas assez brutal. Sa figure me plaît, mais il m’appelle
«crapule» comme si c’était une leçon apprise.--Oh! non, personne ne
lui a rien dit, répondit Jupien sans s’apercevoir de l’invraisemblance
de cette assertion. Il a, du reste, été compromis dans le meurtre
d’une concierge de la Villette.--Ah! cela c’est assez intéressant,
dit le baron avec un sourire.--Mais j’ai justement là le tueur de
bœufs, l’homme des abattoirs qui lui ressemble; il a passé par hasard.
Voulez-vous en essayer?--Ah! oui, volontiers.» Je vis entrer l’homme
des abattoirs, il ressemblait, en effet, un peu à «Maurice», mais,
chose plus curieuse, tous deux avaient quelque chose d’un type que
personnellement je n’avais jamais dégagé, mais qu’à ce moment je me
rendis très bien compte exister dans la figure de Morel, sinon dans
la figure de Morel telle que je l’avais toujours vue, du moins dans
un certain visage que des yeux aimants voyant Morel autrement que
moi auraient pu composer avec ses traits. Dès que je me fus fait
intérieurement, avec des traits empruntés à mes souvenirs de Morel,
cette maquette de ce qu’il pouvait représenter à un autre, je me rendis
compte que ces deux jeunes gens, dont l’un était un garçon bijoutier
et l’autre un employé d’hôtel, étaient de vagues succédanés de Morel.
Fallait-il en conclure que M. de Charlus, au moins en une certaine
forme de ses amours, était toujours fidèle à un même type et que le
désir qui lui avait fait choisir l’un après l’autre ces deux jeunes
gens était le même que celui qui lui avait fait arrêter Morel sur le
quai de la gare de Doncières; que tous trois ressemblaient un peu à
l’éphèbe dont la forme, intaillée dans le saphir qu’étaient les yeux de
M. de Charlus, donnait à son regard ce quelque chose de si particulier
qui m’avait effrayé le premier jour à Balbec? Ou que son amour pour
Morel ayant modifié le type qu’il cherchait, pour se consoler de son
absence il cherchait des hommes qui lui ressemblassent? Une supposition
que je fis aussi fut que peut-être il n’avait jamais existé entre Morel
et lui, malgré les apparences, que des relations d’amitié, et que M. de
Charlus faisait venir chez Jupien des jeunes gens qui ressemblassent
assez à Morel pour qu’il pût avoir auprès d’eux l’illusion de prendre
du plaisir avec lui. Il est vrai qu’en songeant à tout ce que M. de
Charlus a fait pour Morel, cette supposition eût semblé peu probable si
l’on ne savait que l’amour nous pousse non seulement aux plus grands
sacrifices pour l’être que nous aimons, mais parfois jusqu’au sacrifice
de notre désir lui-même qui, d’ailleurs, est d’autant moins facilement
exaucé que l’être que nous aimons sent que nous aimons davantage. Ce
qui enlève aussi à une telle supposition l’invraisemblance qu’elle
semble avoir au premier abord (bien qu’elle ne corresponde sans doute
pas à la réalité) est dans le tempérament nerveux, dans le caractère
profondément passionné de M. de Charlus, pareil en cela à celui de
Saint-Loup, et qui avait pu jouer au début de ses relations avec Morel
le même rôle, et plus décent, et négatif, qu’au début des relations
de son neveu avec Rachel. Les relations avec une femme qu’on aime (et
cela peut s’étendre à l’amour pour un jeune homme) peuvent rester
platoniques pour une autre raison que la vertu de la femme ou que la
nature peu sensuelle de l’amour qu’elle inspire. Cette raison peut être
que l’amoureux, trop impatient par l’excès même de son amour, ne sait
pas attendre avec une feinte suffisante d’indifférence le moment où il
obtiendra ce qu’il désire. Tout le temps il revient à la charge, il
ne cesse d’écrire à celle qu’il aime, il cherche tout le temps à la
voir, elle le lui refuse, il est désespéré. Dès lors elle a compris
que si elle lui accorde sa compagnie, son amitié, ces biens paraîtront
déjà tellement considérables à celui qui a cru en être privé qu’elle
peut se dispenser de donner davantage et profiter d’un moment où il ne
peut plus supporter de ne pas la voir, où il veut à tout prix terminer
la guerre, en lui imposant une paix qui aura pour première condition
le platonisme des relations. D’ailleurs, pendant tout le temps qui
a précédé ce traité, l’amoureux tout le temps anxieux, sans cesse à
l’affût d’une lettre, d’un regard, a cessé de penser à la possession
physique dont le désir l’avait tourmenté d’abord mais qui s’est usé
dans l’attente et a fait place à des besoins d’un autre ordre, plus
douloureux d’ailleurs s’ils ne sont pas satisfaits. Alors le plaisir
qu’on avait le premier jour espéré des caresses, on le reçoit plus
tard tout dénaturé sous la forme de paroles amicales, de promesses de
présence qui, après les effets de l’incertitude, quelquefois simplement
après un regard embrumé de tous les brouillards de la froideur et qui
recule si loin la personne qu’on croit qu’on ne la reverra jamais,
amènent de délicieuses détentes. Les femmes devinent tout cela et
savent qu’elles peuvent s’offrir le luxe de ne se donner jamais à ceux
dont elles sentent, s’ils ont été trop nerveux pour le leur cacher les
premiers jours, l’inguérissable désir qu’ils ont d’elles. La femme est
trop heureuse que, sans rien donner, elle reçoive beaucoup plus qu’elle
n’a d’habitude quand elle se donne. Les grands nerveux croient ainsi à
la vertu de leur idole. Et l’auréole qu’ils mettent autour d’elle est
aussi un produit, mais, comme on voit, fort indirect, de leur excessif
amour. Il existe alors chez la femme ce qui existe à l’état inconscient
chez les médicaments à leur insu rusés, comme sont les soporifiques,
la morphine. Ce n’est pas à ceux à qui ils donnent le plaisir du
sommeil ou un véritable bien-être qu’ils sont absolument nécessaires.
Ce n’est pas par ceux-là qu’ils seraient achetés à prix d’or, échangés
contre tout ce que le malade possède, c’est par ces autres malades
(d’ailleurs peut-être les mêmes, mais, à quelques années de distance,
devenus autres) que le médicament ne fait pas dormir, à qui il ne cause
aucune volupté, mais qui, tant qu’ils ne l’ont pas, sont en proie à
une agitation qu’ils veulent faire cesser à tout prix, fût-ce en se
donnant la mort. Pour M. de Charlus, dont le cas, en somme, avec cette
légère différenciation due à la similitude du sexe, rentre dans les
lois générales de l’amour, il avait beau appartenir à une famille plus
ancienne que les Capétiens, être riche, être vainement recherché par
une société élégante, et Morel n’être rien, il aurait eu beau dire à
Morel, comme il m’avait dit à moi-même: «Je suis prince, je veux votre
bien», encore était-ce Morel qui avait le dessus s’il ne voulait pas se
rendre. Et pour qu’il ne le voulût pas, il suffisait peut-être qu’il se
sentît aimé. L’horreur que les grands ont pour les snobs qui veulent
à toute force se lier avec eux, l’homme viril l’a pour l’inverti, la
femme pour tout homme trop amoureux. M. de Charlus non seulement avait
tous les avantages, mais en eût proposé d’immenses à Morel. Mais il
est possible que tout cela se fût brisé contre une volonté. Il en eût
été dans ce cas de M. de Charlus comme de ces Allemands, auxquels il
appartenait, du reste, par ses origines, et qui, dans la guerre qui
se déroulait à ce moment, étaient bien, comme le baron le répétait un
peu trop volontiers, vainqueurs sur tous les fronts. Mais à quoi leur
servait leur victoire, puisque après chacune ils trouvaient les Alliés
plus résolus à leur refuser la seule chose qu’eux, les Allemands,
eussent souhaité d’obtenir, la paix et la réconciliation? Ainsi
Napoléon entrait en Russie et demandait magnanimement aux autorités de
venir vers lui. Mais personne ne se présentait.