assez vite ma maison de santé. Bien qu’en principe le docteur nous
traitât par l’isolement, on m’y avait remis à deux époques différentes
une lettre de Gilberte et une lettre de Robert. Gilberte m’écrivait
(c’était à peu près en septembre 1914) que, quelque désir qu’elle eût
de rester à Paris pour avoir plus facilement des nouvelles de Robert,
les raids perpétuels de taubes au-dessus de Paris lui avaient causé
une telle épouvante, surtout pour sa petite fille, qu’elle s’était
enfuie de Paris par le dernier train qui partait encore pour Combray,
que le train n’était même pas allé à Combray et que ce n’était que
grâce à la charrette d’un paysan sur laquelle elle avait fait dix
heures d’un trajet atroce, qu’elle avait pu gagner Tansonville! «Et
là, imaginez-vous ce qui attendait votre vieille amie, m’écrivait
en finissant Gilberte. J’étais partie de Paris pour fuir les avions
allemands, me figurant qu’à Tansonville je serais à l’abri de tout.
Je n’y étais pas depuis deux jours que vous n’imaginerez jamais ce
qui arrivait: les Allemands qui envahissaient la région après avoir
battu nos troupes près de La Fère, et un état-major allemand suivi
d’un régiment qui se présentait à la porte de Tansonville, et que
j’étais obligée d’héberger, et pas moyen de fuir, plus un train,
rien.» L’état-major allemand s’était-il bien conduit, ou fallait-il
voir dans la lettre de Gilberte un effet par contagion de l’esprit
des Guermantes, lesquels étaient de souche bavaroise, apparentée à
la plus haute aristocratie d’Allemagne, mais Gilberte ne tarissait
pas sur la parfaite éducation de l’état-major, et même des soldats
qui lui avaient seulement demandé «la permission de cueillir un des
ne-m’oubliez-pas qui poussaient auprès de l’étang», bonne éducation
qu’elle opposait à la violence désordonnée des fuyards français, qui
avaient traversé la propriété en saccageant tout, avant l’arrivée des
généraux allemands. En tout cas, si la lettre de Gilberte était par
certains côtés imprégnée de l’esprit des Guermantes--d’autres diraient
de l’internationalisme juif, ce qui n’aurait probablement pas été
juste, comme on verra--la lettre que je reçus pas mal de mois plus
tard de Robert était, elle, beaucoup plus Saint-Loup que Guermantes,
reflétant de plus toute la culture libérale qu’il avait acquise, et,
en somme, entièrement sympathique. Malheureusement il ne me parlait
pas de stratégie comme dans ses conversations de Doncières et ne me
disait pas dans quelle mesure il estimait que la guerre confirmât ou
infirmât les principes qu’il m’avait alors exposés. Tout au plus me
dit-il que depuis 1914 s’étaient en réalité succédé plusieurs guerres,
les enseignements de chacune influant sur la conduite de la suivante.
Et, par exemple, la théorie de la «percée» avait été complétée par
cette thèse qu’il fallait avant de percer bouleverser entièrement
par l’artillerie le terrain occupé par l’adversaire. Mais ensuite on
avait constaté qu’au contraire ce bouleversement rendait impossible
l’avance de l’infanterie et de l’artillerie dans des terrains dont des
milliers de trous d’obus avaient fait autant d’obstacles. «La guerre,
disait-il, n’échappe pas aux lois de notre vieil Hegel. Elle est en
état de perpétuel devenir.» C’était peu auprès de ce que j’aurais
voulu savoir. Mais ce qui me fâchait davantage encore c’est qu’il
n’avait plus le droit de me citer de noms de généraux. Et d’ailleurs,
par le peu que me disait le journal, ce n’était pas ceux dont j’étais
à Doncières si préoccupé de savoir lesquels montreraient le plus de
valeur dans une guerre, qui conduisaient celle-ci. Geslin de Bourgogne,
Galliffet, Négrier étaient morts. Pau avait quitté le service actif
presque au début de la guerre. De Joffre, de Foch, de Castelnau, de
Pétain, nous n’avions jamais parlé, «Mon petit, m’écrivait Robert, si
tu voyais tout ce monde, surtout les gens du peuplet les ouvriers, les
petits commerçants, qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recelaient en
eux d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l’avoir soupçonné,
courir sous les balles pour secourir un camarade, pour emporter un chef
blessé, et, frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir
parce que le médecin-chef, leur apprend que la tranchée a été reprise
aux Allemands, je t’assure, mon cher petit, que cela donne une belle
idée du Français et que ça fait comprendre les époques historiques qui
nous paraissaient un peu extraordinaires dans nos classes. L’époque est
tellement belle que tu trouverais comme moi que les mots ne sont plus
rien. Au contact d’une telle grandeur, le mot «poilu» est devenu pour
moi quelque chose dont je ne sens pas plus s’il a pu contenir d’abord
une allusion ou une plaisanterie que quand nous lisons «chouans» par
exemple. Mais je sais «poilu» déjà prêt pour de grands poètes, comme
les mots déluge, ou Christ, ou barbares qui étaient déjà pétris de
grandeur avant que s’en fussent servis Hugo, Vigny, ou les autres.
Je dis que le peuple est ce qu’il y a de mieux, mais tout le monde
est bien. Le pauvre Vaugoubert, le fils de l’ambassadeur, a été sept
fois blessé avant d’être tué, et chaque fois qu’il revenait d’une
expédition sans avoir écopé, il avait l’air de s’excuser et de dire que
ce n’était pas sa faute. C’était un être charmant. Nous nous étions
beaucoup liés, les pauvres parents ont eu la permission de venir à
l’enterrement, à condition de ne pas être en deuil et de ne rester que
cinq minutes à cause du bombardement. La mère, un grand cheval que tu
connais peut-être, pouvait avoir beaucoup de chagrin, on ne distinguait
rien. Mais le pauvre père était dans un tel état que je t’assure que
moi, qui ai fini par devenir tout à fait insensible à force de prendre
l’habitude de voir la tête du camarade, qui est en train de me parler,
subitement labourée par une torpille ou même détachée du tronc, je ne
pouvais pas me contenir en voyant l’effondrement du pauvre Vaugoubert
qui n’était plus qu’une espèce de loque. Le Général avait beau lui dire
que c’était pour la France, que son fils s’était conduit en héros, cela
ne faisait que redoubler les sanglots du pauvre homme qui ne pouvait
pas se détacher du corps de son fils. Enfin, et c’est pour cela qu’il
faut se dire qu’«ils ne passeront pas», tous ces gens-là, comme mon
pauvre valet de chambre, comme Vaugoubert, ont empêché les Allemands
de passer. Tu trouves peut-être que nous n’avançons pas beaucoup,
mais il ne faut pas raisonner, une armée se sent victorieuse par une
impression intime, comme un mourant se sent foutu. Or nous savons que
nous aurons la victoire et nous la voulons pour dicter la paix juste,
je ne veux pas dire seulement pour nous, vraiment juste, juste pour les
Français, juste pour les Allemands.»
De même que les héros d’un esprit médiocre et banal écrivant des poèmes
pendant leur convalescence se plaçaient pour décrire la guerre non au
niveau des événements, qui en eux-mêmes ne sont rien, mais de la banale
esthétique, dont ils avaient suivi les règles jusque-là, parlant,
comme ils eussent fait dix ans plus tôt, de la «sanglante aurore», du
«vol frémissant de la victoire», etc., Saint-Loup, lui, beaucoup plus
intelligent et artiste, restait intelligent et artiste, et notait avec
goût pour moi des paysages pendant qu’il était immobilisé à la lisière
d’une forêt marécageuse, mais comme si ç’avait été pour une chasse au
canard. Pour me faire comprendre certaines oppositions d’ombre et de
lumière qui avaient été «l’enchantement de sa matinée», il me citait
certains tableaux que nous aimions l’un et l’autre et ne craignait pas
de faire allusion à une page de Romain Rolland, voire de Nietzsche,
avec cette indépendance des gens du front qui n’avaient pas la même
peur de prononcer un nom allemand que ceux de l’arrière, et même avec
cette pointe de coquetterie à citer un ennemi que mettait, par exemple,
le colonel du Paty de Clam, dans la salle des témoins de l’affaire
Zola, à réciter en passant devant Pierre Quillard, poète dreyfusard de
la plus extrême violence et que, d’ailleurs, il ne connaissait pas,
des vers de son drame symboliste: _La Fille aux mains coupées_.
Saint-Loup me parlait-il d’une mélodie de Schumann, il n’en donnait
le titre qu’en allemand et ne prenait aucune circonlocution pour me
dire que quand, à l’aube, il avait entendu un premier gazouillement à
la lisière d’une forêt, il avait été enivré comme si lui avait parlé
l’oiseau de ce «sublime Siegfried» qu’il espérait bien entendre après
la guerre.
Et maintenant, à mon second retour à Paris, j’avais reçu dès le
lendemain de mon arrivée, une nouvelle lettre de Gilberte, qui sans
doute avait oublié celle, ou du moins le sens de celle que j’ai
rapportée, car son départ de Paris à la fin de 1914 y était représenté
rétrospectivement d’une manière assez différente. «Vous ne savez
peut-être pas, mon cher ami, me disait-elle, que voilà bientôt deux
ans que je suis à Tansonville. J’y suis arrivée en même temps que
les Allemands. Tout le monde avait voulu m’empêcher de partir. On me
traitait de folle.--Comment, me disait-on, vous êtes en sûreté à Paris
et vous partez pour ces régions envahies, juste au moment où tout le
monde cherche à s’en échapper.--Je ne méconnaissais pas tout ce que
ce raisonnement avait de juste. Mais, que voulez-vous, je n’ai qu’une
seule qualité, je ne suis pas lâche, ou, si vous aimez mieux, je suis
fidèle, et quand j’ai su mon cher Tansonville menacé, je n’ai pas voulu
que notre vieux régisseur restât seul à le défendre. Il m’a semblé
que ma place était à ses côtés. Et c’est, du reste, grâce à cette
résolution que j’ai pu sauver à peu près le château--quand tous les
autres dans le voisinage, abandonnés par leurs propriétaires affolés,
ont été presque tous détruits de fond en comble--et non seulement le
château, mais les précieuses collections auxquelles mon cher Papa
tenait tant.» En un mot, Gilberte était persuadée maintenant qu’elle
n’était pas allée à Tansonville, comme elle me l’avait écrit en 1914,
pour fuir les Allemands et pour être à l’abri, mais au contraire pour
les rencontrer et défendre contre eux son château. Ils n’étaient
pas restés à Tansonville, d’ailleurs, mais elle n’avait plus cessé
d’avoir chez elle un va-et-vient constant de militaires qui dépassait
de beaucoup celui qui tirait les larmes à Françoise dans la rue de
Combray, et de mener, comme elle disait cette fois en toute vérité, la
vie du front. Aussi parlait-on dans les journaux avec les plus grands
éloges de son admirable conduite et il était question de la décorer.
La fin de sa lettre était entièrement exacte. «Vous n’avez pas idée de
ce que c’est que cette guerre, mon cher ami, et de l’importance qu’y
prend une route, un pont, une hauteur. Que de fois j’ai pensé à vous,
aux promenades, grâce à vous rendues délicieuses, que nous faisions
ensemble dans tout ce pays aujourd’hui ravagé, alors que d’immenses
combats se livrent pour la possession de tel chemin, de tel coteau que
vous aimiez, où nous sommes allés si souvent ensemble. Probablement
vous comme moi, vous ne vous imaginiez pas que l’obscur Roussainville
et l’assommant Méséglise, d’où on nous portait nos lettres, et où on
était allé chercher le docteur quand vous avez été souffrant, seraient
jamais des endroits célèbres. Eh bien, mon cher ami, ils sont à jamais
entrés dans la gloire au même titre qu’Austerlitz ou Valmy. La bataille
de Méséglise a duré plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus
de cent mille hommes, ils ont détruit Méséglise, mais ils ne l’ont
pas pris. Le petit chemin que vous aimiez tant, que nous appelions
le raidillon aux aubépines et où vous prétendez que vous êtes tombé
dans votre enfance amoureux de moi, alors que je vous assure en toute
vérité que c’était moi qui étais amoureuse de vous, je ne peux pas
vous dire l’importance qu’il a prise. L’immense champ de blé auquel
il aboutit, c’est la fameuse cote 307 dont vous avez dû voir le nom
revenir si souvent dans les communiqués. Les Français ont fait sauter
le petit pont sur la Vivonne qui, disiez-vous, ne vous rappelait pas
votre enfance autant que vous l’auriez voulu, les Allemands en ont jeté
d’autres; pendant un an et demi ils ont eu une moitié de Combray et les
Français l’autre moitié.»
Le lendemain du jour où j’avais reçu cette lettre, c’est-à-dire
l’avant-veille de celui où, cheminant dans l’obscurité, j’entendais
sonner le bruit de mes pas, tout en remâchant tous ces souvenirs,
Saint-Loup venu du front, sur le point d’y retourner, m’avait fait une
visite de quelques secondes seulement, dont l’annonce seule m’avait
violemment ému. Françoise avait d’abord voulu se précipiter sur lui,
espérant qu’il pourrait faire réformer le timide garçon boucher, dont,
dans un an, la classe allait partir. Mais elle fut arrêtée elle-même
en pensant à l’inutilité de cette démarche, car depuis longtemps le
timide tueur d’animaux avait changé de boucherie, et soit que la
patronne de la nôtre craignît de perdre notre clientèle, soit qu’elle
fût de bonne foi, elle avait déclaré à Françoise qu’elle ignorait où
ce garçon, «qui, d’ailleurs, ne ferait jamais un bon boucher», était
employé. Françoise avait bien cherché partout, mais Paris est grand,
les boucheries nombreuses, et elle avait eu beau entrer dans un grand
nombre, elle n’avait pu retrouver le jeune homme timide et sanglant.
Quand Saint-Loup était entré dans ma chambre, je l’avais approché avec
ce sentiment de timidité, avec cette impression de surnaturel que
donnaient au fond tous les permissionnaires et qu’on éprouve quand
on est introduit auprès d’une personne atteinte d’un mal mortel et
qui cependant se lève, s’habille, se promène encore. Il semblait (il
avait surtout semblé au début, car pour qui n’avait pas vécu comme moi
loin de Paris, l’habitude était venue qui retranche aux choses que
nous avons vues plusieurs fois la racine d’impression profonde et de
pensée qui leur donne leur sens réel), il semblait presque qu’il y eût
quelque chose de cruel dans ces permissions données aux combattants.
Aux premières, on se disait: «Ils ne voudront pas repartir, ils
déserteront.» Et en effet, ils ne venaient pas seulement de lieux qui
nous semblaient irréels parce que nous n’en avions entendu parler que
par les journaux et que nous ne pouvions nous figurer qu’on eût pris
part à ces combats titaniques et revenir seulement avec une contusion
à l’épaule; c’était des rivages de la mort, vers lesquels ils allaient
retourner, qu’ils venaient un instant parmi nous, incompréhensibles
pour nous, nous remplissant de tendresse, d’effroi, et d’un sentiment
de mystère, comme ces morts que nous évoquons, qui nous apparaissent
une seconde, que nous n’osons pas interroger et qui, du reste,
pourraient tout au plus nous répondre: «Vous ne pourriez pas vous
figurer.» Car il est extraordinaire à quel point chez les rescapés du
front que sont les permissionnaires parmi les vivants, ou chez les
morts qu’un médium hypnotise ou évoque, le seul effet d’un contact
avec le mystère soit d’accroître s’il est possible l’insignifiance des
propos. Tel j’abordai Robert qui avait encore au front une cicatrice
plus auguste et plus mystérieuse pour moi que l’empreinte laissée
sur la terre par le pied d’un géant. Et je n’avais pas osé lui poser
de question et il ne m’avait dit que de simples paroles. Encore
étaient-elles fort peu différentes de ce qu’elles eussent été avant
la guerre, comme si les gens, malgré elle, continuaient à être ce
qu’ils étaient; le ton des entretiens était le même, la matière seule
différait, et encore!
Je crus comprendre que Robert avait trouvé aux armées des ressources
qui lui avaient fait peu à peu oublier que Morel s’était aussi mal
conduit avec lui qu’avec son oncle. Pourtant il lui gardait une grande
amitié et était pris de brusques désirs de le revoir, qu’il ajournait
sans cesse. Je crus plus délicat envers Gilberte de ne pas indiquer
à Robert que pour retrouver Morel il n’avait qu’à aller chez Mme
Verdurin.
Je dis avec humilité à Robert combien on sentait peu la guerre à
Paris, il me dit que même à Paris c’était quelquefois «assez inouï».
Il faisait allusion à un raid de zeppelins qu’il y avait eu la veille
et il me demanda si j’avais bien vu, mais comme il m’eût parlé
autrefois de quelque spectacle d’une grande beauté esthétique. Encore
au front comprend-on qu’il y ait une sorte de coquetterie à dire:
«C’est merveilleux, quel rose! et ce vert pâle!», au moment où on peut
à tout instant être tué, mais ceci n’existait pas chez Saint-Loup, à
Paris, à propos d’un raid insignifiant. Je lui parlai de la beauté
des avions qui montaient dans la nuit, «Et peut-être encore plus de
ceux qui descendent, me dit-il. Je reconnais que c’est très beau
le moment où ils montent, où ils vont faire _constellation_
et obéissent en cela à des lois tout aussi précises que celles qui
régissent les constellations, car ce qui te semble un spectacle est
le ralliement des escadrilles, les commandements qu’on leur donne,
leur départ en chasse, etc. Mais est-ce que tu n’aimes pas mieux le
moment où, définitivement assimilés aux étoiles, ils s’en détachent
pour partir en chasse ou rentrer après la berloque, le moment où ils
«font _apocalypse_», même les étoiles ne gardait plus leur place.
Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui, du reste, était bien
naturel pour saluer l’arrivée des Allemands, ça faisait très hymne
national, très Wacht am Rhein, avec le Kronprinz et les princesses dans
la loge impériale; c’était à se demander si c’était bien des aviateurs
et pas plutôt des Walkyries qui montaient.» Il semblait avoir plaisir
à cette assimilation des aviateurs et des Walkyries et l’expliquait,
d’ailleurs, par des raisons purement musicales: «Dame, c’est que la
musique des sirènes était d’une _Chevauchée_. Il faut décidément
l’arrivée des Allemands pour qu’on puisse entendre du Wagner à Paris.»
A certains points de vue la comparaison n’était pas fausse. La ville
semblait une masse informe et noire qui tout d’un coup passait des
profondeurs de la nuit dans la lumière et dans le ciel où un à un
les aviateurs s’élevaient à l’appel déchirant des sirènes, cependant
que d’un mouvement plus lent, mais plus insidieux, plus alarmant,
car ce regard faisait penser à l’objet invisible encore et peut-être
déjà proche qu’il cherchait, les projecteurs se remuaient sans cesse,
flairaient l’ennemi, le cernaient dans leurs lumières jusqu’au moment
où les avions aiguillés bondiraient en chasse pour le saisir. Et
escadrille après escadrille chaque aviateur s’élançait ainsi de la
ville, transporté maintenant dans le ciel, pareil à une Walkyrie.
Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons, s’éclairaient et je
dis à Saint-Loup que s’il avait été à la maison la veille, il aurait
pu, tout en contemplant l’apocalypse dans le ciel, voir sur la terre,
comme dans l’enterrement du comte d’Orgaz du Greco où ces différents
plans sont parallèles, un vrai vaudeville joué par des personnages en
chemise de nuit, lesquels, à cause de leurs noms célèbres, eussent
mérité d’être envoyés à quelque successeur de ce Ferrari dont les
notes mondaines nous avaient si souvent amusés, Saint-Loup et moi, que
nous nous amusions pour nous-mêmes à en inventer. Et c’est ce que nous
aurions fait encore ce jour-là comme s’il n’y avait pas la guerre, bien
que sur un sujet fort «guerre»: la peur des Zeppelins--reconnu: la
duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit, le duc de Guermantes
inénarrable en pyjama rose et peignoir de bain, etc., etc. «Je suis
sûr, me dit-il, que dans tous les grands hôtels on a dû voir les juives
américaines en chemise, serrant sur leur sein décati le collier de
perles qui leur permettra d’épouser un duc décavé. L’hôtel Ritz, ces
soirs-là, doit ressembler à l’Hôtel du libre échange.»
Je demandai à Saint-Loup si cette guerre avait confirmé ce que
nous disions des guerres passées à Doncières. Je lui rappelai des
propos que lui-même avait oubliés, par exemple sur les pastiches des
batailles par les généraux à venir. «La feinte, lui disais-je, n’est
plus guère possible dans ces opérations qu’on prépare d’avance avec
de telles accumulations d’artillerie. Et ce que tu m’as dit depuis
sur les reconnaissances par les avions, qu’évidemment tu ne pouvais
pas prévoir, empêche l’emploi des ruses napoléoniennes.--Comme tu te
trompes, me répondit-il, cette guerre, évidemment, est nouvelle par
rapport aux autres et se compose elle-même de guerres successives, dont
la dernière est une innovation par rapport à celle qui l’a précédée.
Il faut s’adapter à une formule nouvelle de l’ennemi pour se défendre
contre elle, et alors lui-même recommence à innover, mais, comme en
toute chose humaine, les vieux trucs prennent toujours. Pas plus tard
qu’hier au soir, le plus intelligent des critiques militaires écrivait:
«Quand les Allemands ont voulu délivrer la Prusse orientale, ils ont
commencé l’opération par une puissante démonstration fort au sud contre
Varsovie, sacrifiant dix mille hommes pour tromper l’ennemi. Quand
ils ont créé, au début de 1915, la masse de manœuvre de l’archiduc
Eugène pour dégager la Hongrie menacée, ils ont répandu le bruit que
cette masse était destinée à une opération contre la Serbie. C’est
ainsi qu’en 1800 l’armée qui allait opérer contre l’Italie était
essentiellement qualifiée d’armée de réserve et semblait destinée
non à passer les Alpes, mais à appuyer les armées engagées sur les
théâtres septentrionaux. La ruse d’Hindenburg attaquant Varsovie pour
masquer l’attaque véritable sur les lacs de Mazurie est imitée d’un
plan de Napoléon de 1812.» «Tu vois que M. Bidou reproduit presque les
paroles que tu me rappelles et que j’avais oubliées. Et comme la guerre
n’est pas finie, ces ruses-là se reproduiront encore et réussiront,
car on ne perce rien à jour, ce qui a pris une fois a pris parce que
c’était bon et prendra toujours.» Et en effet, bien longtemps après
cette conversation avec Saint-Loup, pendant que les regards des Alliés
étaient fixés sur Pétrograd, contre laquelle capitale on croyait
que les Allemands commençaient leur marche, ils préparaient la plus
puissante offensive contre l’Italie. Saint-Loup me cita bien d’autres
exemples de pastiches militaires, ou, si l’on croit qu’il n’y a pas
un art mais une science militaire, d’application de lois permanentes.
«Je ne veux pas dire, il y aurait contradiction dans les mots, ajouta
Saint-Loup, que l’art de la guerre soit une science. Et s’il y a une
science de la guerre, il y a diversité, dispute et contradiction entre
les savants. Diversité projetée pour une part dans la catégorie du
temps. Ceci est assez rassurant, car, pour autant que cela est, cela
n’indique pas forcément erreur mais vérité qui évolue.» Il devait me
dire plus tard: «Vois dans cette guerre l’évolution des idées sur la
possibilité de la percée, par exemple. On y croit d’abord, puis on
vient à la doctrine de l’invulnérabilité des fronts, puis à celle de la
percée possible, mais dangereuse, de la nécessité de ne pas faire un
pas en avant sans que l’objectif soit d’abord détruit (un journaliste
péremptoire écrira que prétendre le contraire est la plus grande
sottise qu’on puisse dire), puis, au contraire, à celle d’avancer
avec une très faible préparation d’artillerie, puis on en vient à
faire remonter l’invulnérabilité des fronts à la guerre de 1870 et à
prétendre que c’est une idée fausse pour la guerre actuelle, donc une
idée d’une vérité relative. Fausse dans la guerre actuelle à cause de
l’accroissement des masses et du perfectionnement des engins (voir
Bidou du 2 juillet 1918), accroissement qui d’abord avait fait croire
que la prochaine guerre serait très courte, puis très longue, et enfin
a fait croire de nouveau à la possibilité des décisions victorieuses.
Bidou cite les Alliés sur la Somme, les Allemands vers Paris en 1918.
De même à chaque conquête des Allemands on dit: le terrain n’est
rien, les villes ne sont rien, ce qu’il faut c’est détruire la force
militaire de l’adversaire. Puis les Allemands à leur tour adoptent
cette théorie en 1918 et alors Bidou explique curieusement (2 juillet
1918) comment certains points vitaux, certains espaces essentiels
s’ils sont conquis décident de la victoire. C’est, d’ailleurs, une
tournure de son esprit. Il a montré comment si la Russie était bouchée
sur mer elle serait défaite et qu’une armée enfermée dans une sorte de
camp d’emprisonnement est destinée à périr.»