Je songeais que je n’avais revu depuis bien longtemps aucune des

personnes dont il a été question dans cet ouvrage. En 1914, pendant

les deux mois que j’avais passés à Paris, j’avais aperçu M. de Charlus

et vu Bloch et Saint-Loup, ce dernier seulement deux fois. La seconde

fois était certainement celle où il s’était le plus montré lui-même;

il avait effacé toutes les impressions peu agréables de manque de

sincérité qu’il m’avait produites pendant le séjour à Tansonville que

je viens de rapporter et j’avais reconnu en lui toutes les belles

qualités d’autrefois. La première fois que je l’avais vu après la

déclaration de guerre, c’est-à-dire au début de la semaine qui suivit,

tandis que Bloch faisait montre des sentiments les plus chauvins,

Saint-Loup n’avait pas assez d’ironie pour lui-même qui ne reprenait

pas de service et j’avais été presque choqué de la violence de son

ton. Saint-Loup revenait de Balbec. «Non, s’écria-t-il avec force et

gaîté, tous ceux qui ne se battent pas, quelque raison qu’ils donnent,

c’est qu’ils n’ont pas envie d’être tués, c’est par _peur_.» Et

avec le même geste d’affirmation plus énergique encore que celui avec

lequel il avait souligné la peur des autres, il ajouta: «Et moi, si je

ne reprends pas de service, c’est tout bonnement par _peur, na_.»

J’avais déjà remarqué chez différentes personnes que l’affectation des

sentiments louables n’est pas la seule couverture des mauvais, mais

qu’une plus nouvelle est l’exhibition de ces mauvais, de sorte qu’on

n’ait pas l’air au moins de s’en cacher. De plus, chez Saint-Loup cette

tendance était fortifiée par son habitude, quand il avait commis une

indiscrétion, fait une gaffe, et qu’on aurait pu les lui reprocher,

de les proclamer en disant que c’était exprès. Habitude qui, je crois

bien, devait lui venir de quelque professeur à l’École de Guerre

dans l’intimité de qui il avait vécu et pour qui il professait une

grande admiration. Je n’eus donc aucun embarras pour interpréter cette

boutade comme la ratification verbale d’un sentiment que Saint-Loup

aimait mieux proclamer, puisqu’il avait dicté sa conduite et son

abstention dans la guerre qui commençait. «Est-ce que tu as entendu

dire, demanda-t-il en me quittant, que ma tante Oriane divorcerait?

Personnellement je n’en sais absolument rien. On dit cela de temps en

temps et je l’ai entendu annoncer si souvent que j’attendrai que ce

soit fait pour le croire. J’ajoute que ce serait très compréhensible;

mon oncle est un homme charmant, non seulement dans le monde, mais pour

ses amis, pour ses parents. Même, d’une façon, il a beaucoup plus de

cœur que ma tante qui est une sainte, mais qui le lui fait terriblement

sentir. Seulement c’est un mari terrible, qui n’a jamais cessé de

tromper sa femme, de l’insulter, de la brutaliser, de la priver

d’argent. Ce serait si naturel qu’elle le quitte que c’est une raison

pour que ce soit vrai, mais aussi pour que cela ne le soit pas parce

que c’en est une pour qu’on en ait l’idée et qu’on le dise. Et puis du

moment qu’elle l’a supporté si longtemps... Maintenant je sais bien

qu’il y a tant de choses qu’on annonce à tort, qu’on dément, et puis

qui plus tard deviennent vraies.» Cela me fit penser à lui demander

s’il avait jamais été question, avant son mariage avec Gilberte, qu’il

épousât Mlle de Guermantes. Il sursauta et m’assura que non, que ce

n’était qu’un de ces bruits du monde, qui naissent de temps à autre

on ne sait pourquoi, s’évanouissent de même et dont la fausseté ne

rend pas ceux qui ont cru en eux plus prudents, dès que naît un bruit

nouveau de fiançailles, de divorce, ou un bruit politique, pour y

ajouter foi et le colporter. Quarante-huit heures n’étaient pas passées

que certains faits que j’appris me prouvèrent que je m’étais absolument

trompé dans l’interprétation des paroles de Robert: «Tous ceux qui

ne sont pas au front, c’est qu’ils ont peur.» Saint-Loup avait dit

cela pour briller dans la conversation, pour faire de l’originalité

psychologique, tant qu’il n’était pas sûr que son engagement serait

accepté. Mais il faisait pendant ce temps-là des pieds et des mains

pour qu’il le fût, étant en cela moins original, au sens qu’il croyait

qu’il fallait donner à ce mot, mais plus profondément français de

Saint-André-des-Champs, plus en conformité avec tout ce qu’il y avait à

ce moment-là de meilleur chez les Français de Saint-André-des-Champs,

seigneurs, bourgeois et serfs respectueux des seigneurs ou révoltés

contre les seigneurs, deux divisions également françaises de la même

famille, sous-embranchement Françoise et sous-embranchement Sauton,

d’où deux flèches se dirigeaient à nouveau dans une même direction,

qui était la frontière. Bloch avait été enchanté d’entendre l’aveu

de la lâcheté d’un nationaliste (qui l’était d’ailleurs si peu) et,

comme Saint-Loup avait demandé si lui-même devait partir, avait pris

une figure de grand-prêtre pour répondre: «Myope.» Mais Bloch avait

complètement changé d’avis sur la guerre quelques jours après où il

vint me voir affolé. Quoique «myope», il avait été reconnu bon pour le

service. Je le ramenais chez lui quand nous rencontrâmes Saint-Loup

qui avait rendez-vous, pour être présenté au Ministère de la Guerre

à un colonel, avec un ancien officier, «M. de Cambremer», me dit-il.

«Ah! c’est vrai, mais c’est d’une ancienne connaissance que je te

parle. Tu connais aussi bien que moi Cancan.» Je lui répondis que je

le connaissais en effet et sa femme aussi, que je ne les appréciais

qu’à demi. Mais j’étais tellement habitué, depuis que je les avais vus

pour la première fois, à considérer la femme comme une personne malgré

tout remarquable, connaissant à fond Schopenhauer et ayant accès, en

somme, dans un milieu intellectuel qui était fermé à son grossier

époux, que je fus d’abord étonné d’entendre Saint-Loup répondre: «Sa

femme est idiote, je te l’abandonne. Mais lui est un excellent homme

qui était doué et qui est resté fort agréable.» Par l’«idiotie» de la

femme, Saint-Loup entendait sans doute le désir éperdu de celle-ci

de fréquenter le grand monde, ce que le grand monde juge le plus

sévèrement. Par les qualité du mari, sans doute quelque chose de

celles que lui reconnaissait sa nièce quand elle le trouvait le mieux

de la famille. Lui, du moins, ne se souciait pas de duchesses, mais à

vrai dire c’est là une «intelligence» qui diffère autant de celle qui

caractérise les penseurs, que «l’intelligence» reconnue par le public

à tel homme riche «d’avoir su faire sa fortune». Mais les paroles

de Saint-Loup ne me déplaisaient pas en ce qu’elles rappelaient que

la prétention avoisine la bêtise et que la simplicité a un goût un

peu caché mais agréable. Je n’avais pas eu, il est vrai, l’occasion

de savourer celle de M. de Cambremer. Mais c’est justement ce qui

fait qu’un être est tant d’êtres différents selon les personnes qui

le jugent, en dehors même des différences de jugement. De Cambremer

je n’avais connu que l’écorce. Et sa saveur, qui m’était attestée

par d’autres, m’était inconnue. Bloch nous quitta devant sa porte,

débordant d’amertume contre Saint-Loup, lui disant qu’eux autres,

«beaux fils galonnés», paradant dans les États-Majors, ne risquaient

rien, et que lui, simple soldat de 2e classe, n’avait pas envie

de se faire «trouer la peau» pour Guillaume. «Il paraît qu’il est

gravement malade, l’Empereur Guillaume», répondit Saint-Loup. Bloch

qui, comme tous les gens qui tiennent de près à la Bourse, accueillait

avec une facilité particulière les nouvelles sensationnelles, ajouta:

«On dit même beaucoup qu’il est mort.» A la Bourse tout souverain

malade, que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville

sur le point d’être assiégée est prise. «On ne le cache, ajouta Bloch,

que pour ne pas déprimer l’opinion chez les Boches. Mais il est mort

dans la nuit d’hier. Mon père le tient d’une source de tout premier

ordre.» Les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt

compte M. Bloch le père, alors que, par la chance qu’il avait, grâce

à de «hautes relations», d’être en communication avec elles, il en

recevait la nouvelle encore secrète que l’Extérieure allait monter ou

la de Beers fléchir. D’ailleurs, si à ce moment précis se produisait

une hausse sur la de Beers, ou des «offres» sur l’Extérieure, si le

marché de la première était «ferme» et «actif», celui de la seconde

«hésitant», «faible», et qu’on s’y tînt «sur la réserve», la source

de premier ordre n’en restait pas moins une source de premier ordre.

Aussi Bloch nous annonça-t-il la mort du Kaiser d’un air mystérieux

et important, mais aussi rageur. Il était surtout particulièrement

exaspéré d’entendre Robert dire: «l’Empereur Guillaume». Je crois

que sous le couperet de la guillotine Saint-Loup et M. de Guermantes

n’auraient pas pu dire autrement. Deux hommes du monde restant seuls

vivants dans une île déserte, où ils n’auraient à faire preuve

de bonnes façons pour personne, se reconnaîtraient à ces traces

d’éducation, comme deux latinistes citeraient correctement du Virgile.

Saint-Loup n’eût jamais pu, même torturé par les Allemands, dire

autrement que «l’Empereur Guillaume». Et ce savoir-vivre est malgré

tout l’indice de grandes entraves pour l’esprit. Celui qui ne sait pas

les rejeter reste un homme du monde. Cette élégante médiocrité est

d’ailleurs délicieuse--surtout avec tout ce qui s’y allie de générosité

cachée et d’héroïsme inexprimé--à côté de la vulgarité de Bloch, à la

fois pleutre et fanfaron, qui criait à Saint-Loup: «Tu ne pourrais pas

dire «Guillaume» tout court? C’est ça, tu as la frousse, déjà ici tu te

mets à plat ventre devant lui! Ah! ça nous fera de beaux soldats à la

frontière, ils lécheront les bottes des Boches. Vous êtes des galonnés

qui savez parader dans un carrousel. Un point, c’est tout.» «Ce pauvre

Bloch veut absolument que je ne fasse que parader», me dit Saint-Loup

en souriant, quand nous eûmes quitté notre camarade. Et je sentais bien

que parader n’était pas du tout ce que désirait Robert, bien que je ne

me rendisse pas compte alors de ses intentions aussi exactement que

je le fis plus tard quand, la cavalerie restant inactive, il obtint

de servir comme officier d’infanterie, puis de chasseurs à pied, et

enfin quand vint la suite qu’on lira plus loin. Mais du patriotisme de

Robert, Bloch ne se rendit pas compte, simplement parce que Robert ne

l’exprimait nullement. Si Bloch nous avait fait des professions de foi

méchamment antimilitaristes une fois qu’il avait été reconnu «bon»,

il avait eu préalablement les déclarations les plus chauvines quand

il se croyait réformé pour myopie. Mais ces déclarations, Saint-Loup

eût été incapable de les faire; d’abord par une espèce de délicatesse

morale qui empêche d’exprimer les sentiments trop profonds et qu’on

trouve tout naturels. Ma mère autrefois non seulement n’eût pas hésité

une seconde à mourir pour ma grand’mère, mais aurait horriblement

souffert si on l’avait empêchée de le faire. Néanmoins, il m’est

impossible d’imaginer rétrospectivement dans sa bouche une phrase telle

que: «Je donnerais ma vie pour ma mère.» Aussi tacite était, dans

son amour de la France, Robert qu’en ce moment je trouvais beaucoup

plus Saint-Loup (autant que je pouvais me représenter son père) que

Guermantes. Il eût été préservé aussi d’exprimer ces sentiments-là

par la qualité en quelque sorte morale de son intelligence. Il y a

chez les travailleurs intelligents et vraiment sérieux une certaine

aversion pour ceux qui mettent en littérature ce qu’ils font, le font

valoir. Nous n’avions été ensemble ni au lycée, ni à la Sorbonne, mais

nous avions séparément suivi certains cours des mêmes maîtres, et je

me rappelle le sourire de Saint-Loup en parlant de ceux qui, tout

en faisant un cours remarquable, voulaient se faire passer pour des

hommes de génie en donnant un nom ambitieux à leurs théories. Pour peu

que nous en parlions, Robert riait de bon cœur. Naturellement notre

prédilection n’allait pas d’instinct aux Cottard ou aux Brichot, mais

enfin nous avions une certaine considération pour les gens qui savaient

à fond le grec ou la médecine et ne se croyaient pas autorisés pour

cela à faire les charlatans. De même que toutes les actions de maman

reposaient jadis sur le sentiment qu’elle eût donné sa vie pour sa

mère, comme elle ne s’était jamais formulé ce sentiment à elle-même,

en tout cas elle eût trouvé non pas seulement inutile et ridicule,

mais choquant et honteux de l’exprimer aux autres; de même il m’était

impossible d’imaginer Saint-Loup (me parlant de son équipement, des

courses qu’il avait à faire, de nos chances de victoire, du peu de

valeur de l’armée russe, de ce que ferait l’Angleterre) prononçant

une des phrases les plus éloquentes que peut dire le Ministre le plus

sympathique aux députés debout et enthousiastes. Je ne peux cependant

pas dire que, dans ce côté négatif qui l’empêchait d’exprimer les beaux

sentiments qu’il ressentait, il n’y avait pas un effet de l’«esprit

des Guermantes», comme on en a vu tant d’exemples chez Swann. Car si

je le trouvais Saint-Loup surtout, il restait Guermantes aussi et par

là, parmi les nombreux mobiles qui excitaient son courage, il y en

avait qui n’étaient pas les mêmes que ceux de ses amis de Doncières,

ces jeunes gens épris de leur métier avec qui j’avais dîné chaque soir

et dont tant se firent tuer à la bataille de la Marne ou ailleurs

en entraînant leurs hommes. Les jeunes socialistes qu’il pouvait y

avoir à Doncières quand j’y étais, mais que je ne connaissais pas

parce qu’ils ne fréquentaient pas le milieu de Saint-Loup, purent se

rendre compte que les officiers de ce milieu n’étaient nullement des

«aristos» dans l’acception hautainement fière et bassement jouisseuse

que le «populo», les officiers sortis des rangs, les francs-maçons

donnaient à ce surnom. Et pareillement d’ailleurs, ce même patriotisme,

les officiers nobles le rencontrèrent pleinement chez les socialistes

que je les avais entendu accuser, pendant que j’étais à Doncières,

en pleine affaire Dreyfus, d’être des sans-patrie. Le patriotisme

des militaires, aussi sincère, aussi profond, avait pris une forme

définie qu’ils croyaient intangible et sur laquelle ils s’indignaient

de voir jeter «l’opprobre», tandis que les patriotes en quelque

sorte inconscients, indépendants, sans religion patriotique définie,

qu’étaient les radicaux-socialistes, n’avaient pas su comprendre quelle

réalité profonde vivait dans ce qu’ils croyaient de vaines et haineuses

formules. Sans doute Saint-Loup comme eux s’était habitué à développer

en lui, comme la partie la plus vraie de lui-même, la recherche et

la conception des meilleures manœuvres en vue des plus grands succès

stratégiques et tactiques, de sorte que, pour lui comme pour eux, la

vie de son corps était quelque chose de relativement peu important qui

pouvait être facilement sacrifié à cette partie intérieure, véritable

noyau vital chez eux, autour duquel l’existence personnelle n’avait

de valeur que comme un épiderme protecteur. Je parlai à Saint-Loup de

son ami le directeur du Grand Hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait

prétendu qu’il y avait eu au début de la guerre dans certains régiments

français des défections, qu’il appelait des «défectuosités», et avait

accusé de les avoir provoquée ce qu’il appelait le «militariste

prussien», disant d’ailleurs en riant à propos de son frère: «Il est

dans les tranchées, ils sont à trente mètres des Boches!» jusqu’à ce

qu’ayant appris qu’il l’était lui-même on l’eût mis dans un camp de

concentration. «A propos de Balbec, te rappelles-tu l’ancien liftier de

l’hôtel?» me dit en me quittant Saint-Loup sur le ton de quelqu’un qui

n’avait pas trop l’air de savoir qui c’était et qui comptait sur moi

pour l’éclairer. «Il s’engage et m’a écrit pour le faire entrer dans

l’aviation.» Sans doute le liftier était-il las de monter dans la cage

captive de l’ascenseur, et les hauteurs de l’escalier du Grand Hôtel

ne lui suffisaient plus. Il allait «prendre ses galons» autrement que

comme concierge, car notre destin n’est pas toujours ce que nous avions

cru. «Je vais sûrement appuyer sa demande, me dit Saint-Loup. Je le

disais encore à Gilberte ce matin, jamais nous n’aurons assez d’avions.

C’est avec cela qu’on verra ce que prépare l’adversaire. C’est cela

qui lui enlèvera le bénéfice le plus grand d’une attaque, celui de

la surprise, l’armée la meilleure sera peut-être celle qui aura les

meilleurs yeux. Eh bien, et la pauvre Françoise a-t-elle réussi à faire

réformer son neveu?» Mais Françoise, qui avait fait depuis longtemps

tous ses efforts pour que son neveu fût réformé et qui, quand on lui

avait proposé une recommandation, par la voie des Guermantes, pour le

général de Saint-Joseph, avait répondu d’un ton désespéré: «Oh! non, ça

ne servirait à rien, il n’y a rien à faire avec ce vieux bonhomme-là,

c’est tout ce qu’il y a de pis, il est patriotique», Françoise, dès

qu’il avait été question de la guerre, et quelque douleur qu’elle en

éprouvât, trouvait qu’on ne devait pas abandonner les «pauvres Russes»,

puisqu’on était «alliancé». Le maître d’hôtel, persuadé d’ailleurs que

la guerre ne durerait que dix jours et se terminerait par la victoire

éclatante de la France, n’aurait pas osé, par peur d’être démenti

par les événements, et n’aurait même pas eu assez d’imagination pour

prédire une guerre longue et indécise. Mais cette victoire complète

et immédiate, il tâchait au moins d’en extraire d’avance tout ce qui

pouvait faire souffrir Françoise. «Ça pourrait bien faire du vilain,

parce qu’il paraît qu’il y en a beaucoup qui ne veulent pas marcher,

des gars de seize ans qui pleurent.» Il tâchait aussi pour la «vexer»

de lui dire des choses désagréables, c’est ce qu’il appelait «lui jeter

un pépin, lui lancer une apostrophe, lui envoyer un calembour». «De

seize ans, Vierge Marie», disait Françoise, et un instant méfiante:

«On disait pourtant qu’on ne les prenait qu’après vingt ans, c’est

encore des enfants.--Naturellement les journaux ont ordre de ne pas

dire cela. Du reste, c’est toute la jeunesse qui sera en avant, il n’en

reviendra pas lourd. D’un côté, ça fera du bon, une bonne saignée,

là, c’est utile de temps en temps, ça fera marcher le commerce. Ah!

dame, s’il y a des gosses trop tendres qui ont une hésitation, on

les fusille immédiatement, douze balles dans la peau, vlan! D’un

côté, il faut ça. Et puis, les officiers, qu’est-ce que ça peut leur

faire? Ils touchent leurs pesetas, c’est tout ce qu’ils demandent.»

Françoise pâlissait tellement pendant chacune de ces conversations

qu’on craignait que le maître d’hôtel ne la fît mourir d’une maladie

de cœur. Elle ne perdait pas ses défauts pour cela. Quand une jeune

fille venait me voir, si mal aux jambes qu’eût la vieille servante,

m’arrivait-il de sortir un instant de ma chambre, je la voyais au haut

d’une échelle, dans la penderie, en train, disait-elle, de chercher

quelque paletot à moi pour voir si les mites ne s’y mettaient pas, en

réalité pour nous écouter. Elle gardait malgré toutes mes critiques sa

manière insidieuse de poser des questions d’une façon indirecte pour

laquelle elle avait utilisé depuis quelque temps un certain «parce

que sans doute». N’osant pas me dire: «Est-ce que cette dame a un

hôtel?» elle me disait, les yeux timidement levés comme ceux d’un bon

chien: «Parce que sans doute cette dame a un hôtel particulier...»,

évitant l’interrogation flagrante, moins pour être polie que pour ne

pas sembler curieuse. Enfin, comme les domestiques que nous aimons le

plus--surtout s’ils ne nous rendent presque plus les services et les

égards de leur emploi--restent, hélas, des domestiques et marquent

plus nettement les limites (que nous voudrions effacer) de leur caste

au fur et à mesure qu’ils croient le plus pénétrer la nôtre, Françoise

avait souvent à mon endroit (pour me piquer, eût dit le maître d’hôtel)

de ces propos étranges qu’une personne du monde n’aurait pas; avec

une joie aussi dissimulée mais aussi profonde que si c’eût été une

maladie grave, si j’avais chaud et que la sueur--je n’y prenais pas

garde--perlât à mon front: «Mais vous êtes en nage», me disait-elle,

étonnée comme devant un phénomène étrange, souriant un peu avec le

mépris que cause quelque chose d’indécent, «vous sortez, mais vous avez

oublié de mettre votre cravate», prenant pourtant la voix préoccupée

qui est chargée d’inquiéter quelqu’un sur son état. On aurait dit

que moi seul dans l’univers avais jamais été en nage. Car dans son

humilité, dans sa tendre admiration pour des êtres qui lui étaient

infiniment inférieurs, elle adoptait leur vilain tour de langage. Sa

fille s’étant plaint d’elle à moi et m’ayant dit (je ne sais de qui

elle l’avait appris): «Elle a toujours quelque chose à dire, que je

ferme mal les portes, et patati patali et patata patala», Françoise

crut sans doute que son incomplète éducation seule l’avait privée

jusqu’ici de ce bel usage. Et sur ses lèvres où j’avais vu fleurir

jadis le français le plus pur, j’entendis plusieurs fois par jour: «Et

patati patali et patata patala». Il est du reste curieux combien non

seulement les expressions mais les pensées varient peu chez une même

personne. Le maître d’hôtel ayant pris l’habitude de déclarer que M.

Poincaré était mal intentionné, pas pour l’argent, mais parce qu’il

avait voulu absolument la guerre, il redisait cela sept à huit fois par

jour devant le même auditoire habituel et toujours aussi intéressé. Pas

un mot n’était modifié, pas un geste, une intonation. Bien que cela ne

durât que deux minutes, c’était invariable, comme une représentation.

Ses fautes de français corrompaient le langage de Françoise tout autant

que les fautes de sa fille.

Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, se faisait lire les

communiqués, auxquels elle ne comprenait rien, par le maître d’hôtel

qui n’y comprenait guère davantage, et chez qui le désir de tourmenter

Françoise était souvent dominé par une allégresse patriotique; il

disait avec un rire sympathique, en parlant des Allemands: «Ça doit

chauffer, notre vieux Joffre est en train de leur tirer des plans

sur la comète.» Françoise ne comprenait pas trop de quelle comète il

s’agissait, mais n’en sentait pas moins que cette phrase faisait partie

des aimables et originales extravagances auxquelles une personne bien

élevée doit répondre avec bonne humeur, par urbanité, et haussant

gaiement les épaules d’un air de dire: «Il est bien toujours le même»,

elle tempérait ses larmes d’un sourire. Au moins était-elle heureuse

que son nouveau garçon boucher qui, malgré son métier, était assez

craintif (il avait cependant commencé dans les abattoirs) ne fût pas

d’âge à partir. Sans quoi elle eût été capable d’aller trouver le

Ministre de la Guerre.

Le maître d’hôtel n’eût pu imaginer que les communiqués ne fussent pas

excellents et qu’on ne se rapprochât pas de Berlin, puisqu’il lisait:

«Nous avons repoussé, avec de fortes pertes pour l’ennemi, etc.»,

actions qu’il célébrait comme de nouvelles victoires. J’étais cependant

effrayé de la rapidité avec laquelle le théâtre de ces victoires se

rapprochait de Paris, et je fus même étonné que le maître d’hôtel,

ayant vu dans un communiqué qu’une action avait eu lieu près de Lens,

n’eût pas été inquiet en voyant dans le journal du lendemain que ses

suites avaient tourné à notre avantage à Jouy-le-Vicomte, dont nous

tenions solidement les abords. Le maître d’hôtel savait, connaissait

pourtant bien le nom, Jouy-le-Vicomte, qui n’était pas tellement

éloigné de Combray. Mais on lit les journaux comme on aime, un bandeau

sur les yeux. On ne cherche pas à comprendre les faits. On écoute les

douces paroles du rédacteur en chef, comme on écoute les paroles de sa

maîtresse. On est battu et content parce qu’on ne se croit pas battu,

mais vainqueur.

Le temps retrouvé Tome 1 (de 2) · 第 4 / 16 段