personnes dont il a été question dans cet ouvrage. En 1914, pendant
les deux mois que j’avais passés à Paris, j’avais aperçu M. de Charlus
et vu Bloch et Saint-Loup, ce dernier seulement deux fois. La seconde
fois était certainement celle où il s’était le plus montré lui-même;
il avait effacé toutes les impressions peu agréables de manque de
sincérité qu’il m’avait produites pendant le séjour à Tansonville que
je viens de rapporter et j’avais reconnu en lui toutes les belles
qualités d’autrefois. La première fois que je l’avais vu après la
déclaration de guerre, c’est-à-dire au début de la semaine qui suivit,
tandis que Bloch faisait montre des sentiments les plus chauvins,
Saint-Loup n’avait pas assez d’ironie pour lui-même qui ne reprenait
pas de service et j’avais été presque choqué de la violence de son
ton. Saint-Loup revenait de Balbec. «Non, s’écria-t-il avec force et
gaîté, tous ceux qui ne se battent pas, quelque raison qu’ils donnent,
c’est qu’ils n’ont pas envie d’être tués, c’est par _peur_.» Et
avec le même geste d’affirmation plus énergique encore que celui avec
lequel il avait souligné la peur des autres, il ajouta: «Et moi, si je
ne reprends pas de service, c’est tout bonnement par _peur, na_.»
J’avais déjà remarqué chez différentes personnes que l’affectation des
sentiments louables n’est pas la seule couverture des mauvais, mais
qu’une plus nouvelle est l’exhibition de ces mauvais, de sorte qu’on
n’ait pas l’air au moins de s’en cacher. De plus, chez Saint-Loup cette
tendance était fortifiée par son habitude, quand il avait commis une
indiscrétion, fait une gaffe, et qu’on aurait pu les lui reprocher,
de les proclamer en disant que c’était exprès. Habitude qui, je crois
bien, devait lui venir de quelque professeur à l’École de Guerre
dans l’intimité de qui il avait vécu et pour qui il professait une
grande admiration. Je n’eus donc aucun embarras pour interpréter cette
boutade comme la ratification verbale d’un sentiment que Saint-Loup
aimait mieux proclamer, puisqu’il avait dicté sa conduite et son
abstention dans la guerre qui commençait. «Est-ce que tu as entendu
dire, demanda-t-il en me quittant, que ma tante Oriane divorcerait?
Personnellement je n’en sais absolument rien. On dit cela de temps en
temps et je l’ai entendu annoncer si souvent que j’attendrai que ce
soit fait pour le croire. J’ajoute que ce serait très compréhensible;
mon oncle est un homme charmant, non seulement dans le monde, mais pour
ses amis, pour ses parents. Même, d’une façon, il a beaucoup plus de
cœur que ma tante qui est une sainte, mais qui le lui fait terriblement
sentir. Seulement c’est un mari terrible, qui n’a jamais cessé de
tromper sa femme, de l’insulter, de la brutaliser, de la priver
d’argent. Ce serait si naturel qu’elle le quitte que c’est une raison
pour que ce soit vrai, mais aussi pour que cela ne le soit pas parce
que c’en est une pour qu’on en ait l’idée et qu’on le dise. Et puis du
moment qu’elle l’a supporté si longtemps... Maintenant je sais bien
qu’il y a tant de choses qu’on annonce à tort, qu’on dément, et puis
qui plus tard deviennent vraies.» Cela me fit penser à lui demander
s’il avait jamais été question, avant son mariage avec Gilberte, qu’il
épousât Mlle de Guermantes. Il sursauta et m’assura que non, que ce
n’était qu’un de ces bruits du monde, qui naissent de temps à autre
on ne sait pourquoi, s’évanouissent de même et dont la fausseté ne
rend pas ceux qui ont cru en eux plus prudents, dès que naît un bruit
nouveau de fiançailles, de divorce, ou un bruit politique, pour y
ajouter foi et le colporter. Quarante-huit heures n’étaient pas passées
que certains faits que j’appris me prouvèrent que je m’étais absolument
trompé dans l’interprétation des paroles de Robert: «Tous ceux qui
ne sont pas au front, c’est qu’ils ont peur.» Saint-Loup avait dit
cela pour briller dans la conversation, pour faire de l’originalité
psychologique, tant qu’il n’était pas sûr que son engagement serait
accepté. Mais il faisait pendant ce temps-là des pieds et des mains
pour qu’il le fût, étant en cela moins original, au sens qu’il croyait
qu’il fallait donner à ce mot, mais plus profondément français de
Saint-André-des-Champs, plus en conformité avec tout ce qu’il y avait à
ce moment-là de meilleur chez les Français de Saint-André-des-Champs,
seigneurs, bourgeois et serfs respectueux des seigneurs ou révoltés
contre les seigneurs, deux divisions également françaises de la même
famille, sous-embranchement Françoise et sous-embranchement Sauton,
d’où deux flèches se dirigeaient à nouveau dans une même direction,
qui était la frontière. Bloch avait été enchanté d’entendre l’aveu
de la lâcheté d’un nationaliste (qui l’était d’ailleurs si peu) et,
comme Saint-Loup avait demandé si lui-même devait partir, avait pris
une figure de grand-prêtre pour répondre: «Myope.» Mais Bloch avait
complètement changé d’avis sur la guerre quelques jours après où il
vint me voir affolé. Quoique «myope», il avait été reconnu bon pour le
service. Je le ramenais chez lui quand nous rencontrâmes Saint-Loup
qui avait rendez-vous, pour être présenté au Ministère de la Guerre
à un colonel, avec un ancien officier, «M. de Cambremer», me dit-il.
«Ah! c’est vrai, mais c’est d’une ancienne connaissance que je te
parle. Tu connais aussi bien que moi Cancan.» Je lui répondis que je
le connaissais en effet et sa femme aussi, que je ne les appréciais
qu’à demi. Mais j’étais tellement habitué, depuis que je les avais vus
pour la première fois, à considérer la femme comme une personne malgré
tout remarquable, connaissant à fond Schopenhauer et ayant accès, en
somme, dans un milieu intellectuel qui était fermé à son grossier
époux, que je fus d’abord étonné d’entendre Saint-Loup répondre: «Sa
femme est idiote, je te l’abandonne. Mais lui est un excellent homme
qui était doué et qui est resté fort agréable.» Par l’«idiotie» de la
femme, Saint-Loup entendait sans doute le désir éperdu de celle-ci
de fréquenter le grand monde, ce que le grand monde juge le plus
sévèrement. Par les qualité du mari, sans doute quelque chose de
celles que lui reconnaissait sa nièce quand elle le trouvait le mieux
de la famille. Lui, du moins, ne se souciait pas de duchesses, mais à
vrai dire c’est là une «intelligence» qui diffère autant de celle qui
caractérise les penseurs, que «l’intelligence» reconnue par le public
à tel homme riche «d’avoir su faire sa fortune». Mais les paroles
de Saint-Loup ne me déplaisaient pas en ce qu’elles rappelaient que
la prétention avoisine la bêtise et que la simplicité a un goût un
peu caché mais agréable. Je n’avais pas eu, il est vrai, l’occasion
de savourer celle de M. de Cambremer. Mais c’est justement ce qui
fait qu’un être est tant d’êtres différents selon les personnes qui
le jugent, en dehors même des différences de jugement. De Cambremer
je n’avais connu que l’écorce. Et sa saveur, qui m’était attestée
par d’autres, m’était inconnue. Bloch nous quitta devant sa porte,
débordant d’amertume contre Saint-Loup, lui disant qu’eux autres,
«beaux fils galonnés», paradant dans les États-Majors, ne risquaient
rien, et que lui, simple soldat de 2e classe, n’avait pas envie
de se faire «trouer la peau» pour Guillaume. «Il paraît qu’il est
gravement malade, l’Empereur Guillaume», répondit Saint-Loup. Bloch
qui, comme tous les gens qui tiennent de près à la Bourse, accueillait
avec une facilité particulière les nouvelles sensationnelles, ajouta:
«On dit même beaucoup qu’il est mort.» A la Bourse tout souverain
malade, que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville
sur le point d’être assiégée est prise. «On ne le cache, ajouta Bloch,
que pour ne pas déprimer l’opinion chez les Boches. Mais il est mort
dans la nuit d’hier. Mon père le tient d’une source de tout premier
ordre.» Les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt
compte M. Bloch le père, alors que, par la chance qu’il avait, grâce
à de «hautes relations», d’être en communication avec elles, il en
recevait la nouvelle encore secrète que l’Extérieure allait monter ou
la de Beers fléchir. D’ailleurs, si à ce moment précis se produisait
une hausse sur la de Beers, ou des «offres» sur l’Extérieure, si le
marché de la première était «ferme» et «actif», celui de la seconde
«hésitant», «faible», et qu’on s’y tînt «sur la réserve», la source
de premier ordre n’en restait pas moins une source de premier ordre.
Aussi Bloch nous annonça-t-il la mort du Kaiser d’un air mystérieux
et important, mais aussi rageur. Il était surtout particulièrement
exaspéré d’entendre Robert dire: «l’Empereur Guillaume». Je crois
que sous le couperet de la guillotine Saint-Loup et M. de Guermantes
n’auraient pas pu dire autrement. Deux hommes du monde restant seuls
vivants dans une île déserte, où ils n’auraient à faire preuve
de bonnes façons pour personne, se reconnaîtraient à ces traces
d’éducation, comme deux latinistes citeraient correctement du Virgile.
Saint-Loup n’eût jamais pu, même torturé par les Allemands, dire
autrement que «l’Empereur Guillaume». Et ce savoir-vivre est malgré
tout l’indice de grandes entraves pour l’esprit. Celui qui ne sait pas
les rejeter reste un homme du monde. Cette élégante médiocrité est
d’ailleurs délicieuse--surtout avec tout ce qui s’y allie de générosité
cachée et d’héroïsme inexprimé--à côté de la vulgarité de Bloch, à la
fois pleutre et fanfaron, qui criait à Saint-Loup: «Tu ne pourrais pas
dire «Guillaume» tout court? C’est ça, tu as la frousse, déjà ici tu te
mets à plat ventre devant lui! Ah! ça nous fera de beaux soldats à la
frontière, ils lécheront les bottes des Boches. Vous êtes des galonnés
qui savez parader dans un carrousel. Un point, c’est tout.» «Ce pauvre
Bloch veut absolument que je ne fasse que parader», me dit Saint-Loup
en souriant, quand nous eûmes quitté notre camarade. Et je sentais bien
que parader n’était pas du tout ce que désirait Robert, bien que je ne
me rendisse pas compte alors de ses intentions aussi exactement que
je le fis plus tard quand, la cavalerie restant inactive, il obtint
de servir comme officier d’infanterie, puis de chasseurs à pied, et
enfin quand vint la suite qu’on lira plus loin. Mais du patriotisme de
Robert, Bloch ne se rendit pas compte, simplement parce que Robert ne
l’exprimait nullement. Si Bloch nous avait fait des professions de foi
méchamment antimilitaristes une fois qu’il avait été reconnu «bon»,
il avait eu préalablement les déclarations les plus chauvines quand
il se croyait réformé pour myopie. Mais ces déclarations, Saint-Loup
eût été incapable de les faire; d’abord par une espèce de délicatesse
morale qui empêche d’exprimer les sentiments trop profonds et qu’on
trouve tout naturels. Ma mère autrefois non seulement n’eût pas hésité
une seconde à mourir pour ma grand’mère, mais aurait horriblement
souffert si on l’avait empêchée de le faire. Néanmoins, il m’est
impossible d’imaginer rétrospectivement dans sa bouche une phrase telle
que: «Je donnerais ma vie pour ma mère.» Aussi tacite était, dans
son amour de la France, Robert qu’en ce moment je trouvais beaucoup
plus Saint-Loup (autant que je pouvais me représenter son père) que
Guermantes. Il eût été préservé aussi d’exprimer ces sentiments-là
par la qualité en quelque sorte morale de son intelligence. Il y a
chez les travailleurs intelligents et vraiment sérieux une certaine
aversion pour ceux qui mettent en littérature ce qu’ils font, le font
valoir. Nous n’avions été ensemble ni au lycée, ni à la Sorbonne, mais
nous avions séparément suivi certains cours des mêmes maîtres, et je
me rappelle le sourire de Saint-Loup en parlant de ceux qui, tout
en faisant un cours remarquable, voulaient se faire passer pour des
hommes de génie en donnant un nom ambitieux à leurs théories. Pour peu
que nous en parlions, Robert riait de bon cœur. Naturellement notre
prédilection n’allait pas d’instinct aux Cottard ou aux Brichot, mais
enfin nous avions une certaine considération pour les gens qui savaient
à fond le grec ou la médecine et ne se croyaient pas autorisés pour
cela à faire les charlatans. De même que toutes les actions de maman
reposaient jadis sur le sentiment qu’elle eût donné sa vie pour sa
mère, comme elle ne s’était jamais formulé ce sentiment à elle-même,
en tout cas elle eût trouvé non pas seulement inutile et ridicule,
mais choquant et honteux de l’exprimer aux autres; de même il m’était
impossible d’imaginer Saint-Loup (me parlant de son équipement, des
courses qu’il avait à faire, de nos chances de victoire, du peu de
valeur de l’armée russe, de ce que ferait l’Angleterre) prononçant
une des phrases les plus éloquentes que peut dire le Ministre le plus
sympathique aux députés debout et enthousiastes. Je ne peux cependant
pas dire que, dans ce côté négatif qui l’empêchait d’exprimer les beaux
sentiments qu’il ressentait, il n’y avait pas un effet de l’«esprit
des Guermantes», comme on en a vu tant d’exemples chez Swann. Car si
je le trouvais Saint-Loup surtout, il restait Guermantes aussi et par
là, parmi les nombreux mobiles qui excitaient son courage, il y en
avait qui n’étaient pas les mêmes que ceux de ses amis de Doncières,
ces jeunes gens épris de leur métier avec qui j’avais dîné chaque soir
et dont tant se firent tuer à la bataille de la Marne ou ailleurs
en entraînant leurs hommes. Les jeunes socialistes qu’il pouvait y
avoir à Doncières quand j’y étais, mais que je ne connaissais pas
parce qu’ils ne fréquentaient pas le milieu de Saint-Loup, purent se
rendre compte que les officiers de ce milieu n’étaient nullement des
«aristos» dans l’acception hautainement fière et bassement jouisseuse
que le «populo», les officiers sortis des rangs, les francs-maçons
donnaient à ce surnom. Et pareillement d’ailleurs, ce même patriotisme,
les officiers nobles le rencontrèrent pleinement chez les socialistes
que je les avais entendu accuser, pendant que j’étais à Doncières,
en pleine affaire Dreyfus, d’être des sans-patrie. Le patriotisme
des militaires, aussi sincère, aussi profond, avait pris une forme
définie qu’ils croyaient intangible et sur laquelle ils s’indignaient
de voir jeter «l’opprobre», tandis que les patriotes en quelque
sorte inconscients, indépendants, sans religion patriotique définie,
qu’étaient les radicaux-socialistes, n’avaient pas su comprendre quelle
réalité profonde vivait dans ce qu’ils croyaient de vaines et haineuses
formules. Sans doute Saint-Loup comme eux s’était habitué à développer
en lui, comme la partie la plus vraie de lui-même, la recherche et
la conception des meilleures manœuvres en vue des plus grands succès
stratégiques et tactiques, de sorte que, pour lui comme pour eux, la
vie de son corps était quelque chose de relativement peu important qui
pouvait être facilement sacrifié à cette partie intérieure, véritable
noyau vital chez eux, autour duquel l’existence personnelle n’avait
de valeur que comme un épiderme protecteur. Je parlai à Saint-Loup de
son ami le directeur du Grand Hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait
prétendu qu’il y avait eu au début de la guerre dans certains régiments
français des défections, qu’il appelait des «défectuosités», et avait
accusé de les avoir provoquée ce qu’il appelait le «militariste
prussien», disant d’ailleurs en riant à propos de son frère: «Il est
dans les tranchées, ils sont à trente mètres des Boches!» jusqu’à ce
qu’ayant appris qu’il l’était lui-même on l’eût mis dans un camp de
concentration. «A propos de Balbec, te rappelles-tu l’ancien liftier de
l’hôtel?» me dit en me quittant Saint-Loup sur le ton de quelqu’un qui
n’avait pas trop l’air de savoir qui c’était et qui comptait sur moi
pour l’éclairer. «Il s’engage et m’a écrit pour le faire entrer dans
l’aviation.» Sans doute le liftier était-il las de monter dans la cage
captive de l’ascenseur, et les hauteurs de l’escalier du Grand Hôtel
ne lui suffisaient plus. Il allait «prendre ses galons» autrement que
comme concierge, car notre destin n’est pas toujours ce que nous avions
cru. «Je vais sûrement appuyer sa demande, me dit Saint-Loup. Je le
disais encore à Gilberte ce matin, jamais nous n’aurons assez d’avions.
C’est avec cela qu’on verra ce que prépare l’adversaire. C’est cela
qui lui enlèvera le bénéfice le plus grand d’une attaque, celui de
la surprise, l’armée la meilleure sera peut-être celle qui aura les
meilleurs yeux. Eh bien, et la pauvre Françoise a-t-elle réussi à faire
réformer son neveu?» Mais Françoise, qui avait fait depuis longtemps
tous ses efforts pour que son neveu fût réformé et qui, quand on lui
avait proposé une recommandation, par la voie des Guermantes, pour le
général de Saint-Joseph, avait répondu d’un ton désespéré: «Oh! non, ça
ne servirait à rien, il n’y a rien à faire avec ce vieux bonhomme-là,
c’est tout ce qu’il y a de pis, il est patriotique», Françoise, dès
qu’il avait été question de la guerre, et quelque douleur qu’elle en
éprouvât, trouvait qu’on ne devait pas abandonner les «pauvres Russes»,
puisqu’on était «alliancé». Le maître d’hôtel, persuadé d’ailleurs que
la guerre ne durerait que dix jours et se terminerait par la victoire
éclatante de la France, n’aurait pas osé, par peur d’être démenti
par les événements, et n’aurait même pas eu assez d’imagination pour
prédire une guerre longue et indécise. Mais cette victoire complète
et immédiate, il tâchait au moins d’en extraire d’avance tout ce qui
pouvait faire souffrir Françoise. «Ça pourrait bien faire du vilain,
parce qu’il paraît qu’il y en a beaucoup qui ne veulent pas marcher,
des gars de seize ans qui pleurent.» Il tâchait aussi pour la «vexer»
de lui dire des choses désagréables, c’est ce qu’il appelait «lui jeter
un pépin, lui lancer une apostrophe, lui envoyer un calembour». «De
seize ans, Vierge Marie», disait Françoise, et un instant méfiante:
«On disait pourtant qu’on ne les prenait qu’après vingt ans, c’est
encore des enfants.--Naturellement les journaux ont ordre de ne pas
dire cela. Du reste, c’est toute la jeunesse qui sera en avant, il n’en
reviendra pas lourd. D’un côté, ça fera du bon, une bonne saignée,
là, c’est utile de temps en temps, ça fera marcher le commerce. Ah!
dame, s’il y a des gosses trop tendres qui ont une hésitation, on
les fusille immédiatement, douze balles dans la peau, vlan! D’un
côté, il faut ça. Et puis, les officiers, qu’est-ce que ça peut leur
faire? Ils touchent leurs pesetas, c’est tout ce qu’ils demandent.»
Françoise pâlissait tellement pendant chacune de ces conversations
qu’on craignait que le maître d’hôtel ne la fît mourir d’une maladie
de cœur. Elle ne perdait pas ses défauts pour cela. Quand une jeune
fille venait me voir, si mal aux jambes qu’eût la vieille servante,
m’arrivait-il de sortir un instant de ma chambre, je la voyais au haut
d’une échelle, dans la penderie, en train, disait-elle, de chercher
quelque paletot à moi pour voir si les mites ne s’y mettaient pas, en
réalité pour nous écouter. Elle gardait malgré toutes mes critiques sa
manière insidieuse de poser des questions d’une façon indirecte pour
laquelle elle avait utilisé depuis quelque temps un certain «parce
que sans doute». N’osant pas me dire: «Est-ce que cette dame a un
hôtel?» elle me disait, les yeux timidement levés comme ceux d’un bon
chien: «Parce que sans doute cette dame a un hôtel particulier...»,
évitant l’interrogation flagrante, moins pour être polie que pour ne
pas sembler curieuse. Enfin, comme les domestiques que nous aimons le
plus--surtout s’ils ne nous rendent presque plus les services et les
égards de leur emploi--restent, hélas, des domestiques et marquent
plus nettement les limites (que nous voudrions effacer) de leur caste
au fur et à mesure qu’ils croient le plus pénétrer la nôtre, Françoise
avait souvent à mon endroit (pour me piquer, eût dit le maître d’hôtel)
de ces propos étranges qu’une personne du monde n’aurait pas; avec
une joie aussi dissimulée mais aussi profonde que si c’eût été une
maladie grave, si j’avais chaud et que la sueur--je n’y prenais pas
garde--perlât à mon front: «Mais vous êtes en nage», me disait-elle,
étonnée comme devant un phénomène étrange, souriant un peu avec le
mépris que cause quelque chose d’indécent, «vous sortez, mais vous avez
oublié de mettre votre cravate», prenant pourtant la voix préoccupée
qui est chargée d’inquiéter quelqu’un sur son état. On aurait dit
que moi seul dans l’univers avais jamais été en nage. Car dans son
humilité, dans sa tendre admiration pour des êtres qui lui étaient
infiniment inférieurs, elle adoptait leur vilain tour de langage. Sa
fille s’étant plaint d’elle à moi et m’ayant dit (je ne sais de qui
elle l’avait appris): «Elle a toujours quelque chose à dire, que je
ferme mal les portes, et patati patali et patata patala», Françoise
crut sans doute que son incomplète éducation seule l’avait privée
jusqu’ici de ce bel usage. Et sur ses lèvres où j’avais vu fleurir
jadis le français le plus pur, j’entendis plusieurs fois par jour: «Et
patati patali et patata patala». Il est du reste curieux combien non
seulement les expressions mais les pensées varient peu chez une même
personne. Le maître d’hôtel ayant pris l’habitude de déclarer que M.
Poincaré était mal intentionné, pas pour l’argent, mais parce qu’il
avait voulu absolument la guerre, il redisait cela sept à huit fois par
jour devant le même auditoire habituel et toujours aussi intéressé. Pas
un mot n’était modifié, pas un geste, une intonation. Bien que cela ne
durât que deux minutes, c’était invariable, comme une représentation.
Ses fautes de français corrompaient le langage de Françoise tout autant
que les fautes de sa fille.
Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, se faisait lire les
communiqués, auxquels elle ne comprenait rien, par le maître d’hôtel
qui n’y comprenait guère davantage, et chez qui le désir de tourmenter
Françoise était souvent dominé par une allégresse patriotique; il
disait avec un rire sympathique, en parlant des Allemands: «Ça doit
chauffer, notre vieux Joffre est en train de leur tirer des plans
sur la comète.» Françoise ne comprenait pas trop de quelle comète il
s’agissait, mais n’en sentait pas moins que cette phrase faisait partie
des aimables et originales extravagances auxquelles une personne bien
élevée doit répondre avec bonne humeur, par urbanité, et haussant
gaiement les épaules d’un air de dire: «Il est bien toujours le même»,
elle tempérait ses larmes d’un sourire. Au moins était-elle heureuse
que son nouveau garçon boucher qui, malgré son métier, était assez
craintif (il avait cependant commencé dans les abattoirs) ne fût pas
d’âge à partir. Sans quoi elle eût été capable d’aller trouver le
Ministre de la Guerre.
Le maître d’hôtel n’eût pu imaginer que les communiqués ne fussent pas
excellents et qu’on ne se rapprochât pas de Berlin, puisqu’il lisait:
«Nous avons repoussé, avec de fortes pertes pour l’ennemi, etc.»,
actions qu’il célébrait comme de nouvelles victoires. J’étais cependant
effrayé de la rapidité avec laquelle le théâtre de ces victoires se
rapprochait de Paris, et je fus même étonné que le maître d’hôtel,
ayant vu dans un communiqué qu’une action avait eu lieu près de Lens,
n’eût pas été inquiet en voyant dans le journal du lendemain que ses
suites avaient tourné à notre avantage à Jouy-le-Vicomte, dont nous
tenions solidement les abords. Le maître d’hôtel savait, connaissait
pourtant bien le nom, Jouy-le-Vicomte, qui n’était pas tellement
éloigné de Combray. Mais on lit les journaux comme on aime, un bandeau
sur les yeux. On ne cherche pas à comprendre les faits. On écoute les
douces paroles du rédacteur en chef, comme on écoute les paroles de sa
maîtresse. On est battu et content parce qu’on ne se croit pas battu,
mais vainqueur.