Il faut dire pourtant que si la guerre n’avait pas modifié le caractère

de Saint-Loup, son intelligence, conduite par une évolution où

l’hérédité entrait pour une grande part, avait pris un brillant que

je ne lui avais jamais vu. Quelle distance entre le jeune blondin qui

jadis était courtisé par les femmes chic ou aspirait à le devenir,

et le discoureur, le doctrinaire qui ne cessait de jouer avec les

mots! A une autre génération, sur une autre tige, comme un acteur

qui reprend le rôle joué jadis par Bressant ou Delaunay, il était

comme un successeur--rose, blond et doré, alors que l’autre était

mi-partie très noir et tout blanc--de M. de Charlus. Il avait beau ne

pas s’entendre avec son oncle sur la guerre, s’étant rangé dans cette

fraction de l’aristocratie qui faisait passer la France avant tout

tandis que M. de Charlus était au fond défaitiste, il pouvait montrer

à celui qui n’avait pas vu le «créateur du rôle» comment on pouvait

exceller dans l’emploi de raisonneur. «Il paraît que Hindenbourg c’est

une révélation, lui dis-je.--Une vieille révélation, me répondit-il

du «tac au tac», ou une future révélation.» Il aurait fallu, au

lieu de ménager l’ennemi, laisser faire Mangin, abattre l’Autriche

et l’Allemagne et européaniser la Turquie au lieu de montégriniser

la France. «Mais nous aurons l’aide des États-Unis, lui dis-je.--En

attendant, je ne vois ici que le spectacle des États désunis. Pourquoi

ne pas faire des concessions plus larges à l’Italie par la peur de

déchristianiser la France?--Si ton oncle Charlus t’entendait! lui

dis-je. Au fond tu ne serais pas fâché qu’on offense encore un peu plus

le Pape, et lui pense avec désespoir au mal qu’on peut faire au trône

de François-Joseph. Il se dit, d’ailleurs, en cela dans la tradition

de Talleyrand et du Congrès de Vienne.--L’ère du Congrès de Vienne est

révolue, me répondit-il; à la diplomatie secrète il faut opposer la

diplomatie concrète. Mon oncle est au fond un monarchiste impénitent à

qui on ferait avaler des carpes comme Mme Molé ou des escarpes comme

Arthur Meyer, pourvu que carpes et escarpes fussent à la Chambord. Par

haine du drapeau tricolore, je crois qu’il se rangerait plutôt sous le

torchon du Bonnet rouge, qu’il prendrait de bonne foi pour le Drapeau

blanc.» Certes, ce n’était que des mots et Saint-Loup était loin

d’avoir l’originalité quelquefois profonde de son oncle. Mais il était

aussi affable et charmant de caractère que l’autre était soupçonneux et

jaloux. Et il était resté charmant et rose comme à Balbec, sous tous

ses cheveux d’or. La seule chose où son oncle ne l’eût pas dépassé

était cet état d’esprit du faubourg Saint-Germain dont sont empreints

ceux qui croient s’en être le plus détachés et qui leur donne à la fois

ce respect des hommes intelligents pas nés (qui ne fleurit vraiment

que dans la noblesse et rend les révolutions si injustes) et cette

niaise satisfaction de soi. De par ce mélange d’humilité et d’orgueil,

de curiosité d’esprit acquise et d’autorité innée, M. de Charlus et

Saint-Loup, par des chemins différents et avec des opinions opposées,

étaient devenus, à une génération d’intervalle, des intellectuels que

toute idée nouvelle intéresse et des causeurs de qui aucun interrupteur

ne peut obtenir le silence. De sorte qu’une personne un peu médiocre

pouvait les trouver l’un et l’autre, selon la disposition où elle se

trouvait, éblouissants ou raseurs.

Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour

aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet; j’étais presque au

pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des

gothas), étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure

avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite,

mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont

allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la

ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel--du ciel

ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas

savoir que 8 h. ½ était devenu 9 h. ½--dans toute une partie du ciel

bleuâtre il continuait à faire un peu jour. Dans toute la partie de la

ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une

immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger

toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples

filets de pêcheurs alignés les uns auprès des autres, et qui étaient de

petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec

elle, sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense

révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous

pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme

celle qui ensanglantait en ce moment la France. Du reste, à force de

regarder le ciel paresseux et trop beau, qui ne trouvait pas digne de

lui de changer son horaire et au-dessus de la ville allumée prolongeait

mollement, en ces tons bleuâtres, sa journée qui s’attardait, le

vertige prenait: ce n’était plus une mer étendue, mais une gradation

verticale de bleus glaciers. Et les tours du Trocadéro qui semblaient

si proches des degrés de turquoise devaient en être extrêmement

éloignées, comme ces deux tours de certaines villes de Suisse qu’on

croirait dans le lointain voisines avec la pente des cimes. Je revins

sur mes pas, mais une fois quitté le pont des Invalides, il ne faisait

plus jour dans le ciel, il n’y avait même guère de lumières dans la

ville, et butant çà et là contre des poubelles, prenant un chemin pour

un autre, je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un

dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. Là, l’impression

d’Orient que je venais d’avoir se renouvela et, d’autre part, à

l’évocation du Paris du Directoire succéda celle du Paris de 1815.

Comme en 1815 c’était le défilé le plus disparate des uniformes des

troupes alliées; et, parmi elles, des Africains en jupe-culotte rouge,

des Hindous enturbannés de blanc suffisaient pour que de ce Paris où

je me promenais je fisse toute une imaginaire cité exotique, dans

un Orient à la fois minutieusement exact en ce qui concernait les

costumes et la couleur des visages, arbitrairement chimérique en ce

qui concernait le décor, comme de la ville où il vivait, Carpaccio fit

une Jérusalem ou une Constantinople en y assemblant une foule dont la

merveilleuse bigarrure n’était pas plus colorée que celle-ci. Marchant

derrière deux zouaves qui ne semblaient guère se préoccuper de lui,

j’aperçus un homme gras et gros, en feutre mou, en longue houppelande

et sur la figure mauve duquel j’hésitai si je devais mettre le nom d’un

acteur ou d’un peintre également connus pour d’innombrables scandales

sodomistes. J’étais certain en tout cas que je ne connaissais pas le

promeneur, aussi fus-je bien surpris, quand ses regards rencontrèrent

les miens, de voir qu’il avait l’air gêné et fit exprès de s’arrêter

et de venir à moi comme un homme qui veut montrer que vous ne le

surprenez nullement en train de se livrer à une occupation qu’il eût

préféré laisser secrète. Une seconde je me demandai qui me disait

bonjour: c’était M. de Charlus. On peut dire que pour lui l’évolution

de son mal ou la révolution de son vice était à ce point extrême où la

petite personnalité primitive de l’individu, ses qualités ancestrales,

sont entièrement interceptées par le passage en face d’elles du défaut

ou du mal générique dont ils sont accompagnés. M. de Charlus était

arrivé aussi loin qu’il était possible de soi-même, ou plutôt il

était lui-même si parfaitement masqué par ce qu’il était devenu et

qui n’appartenait pas à lui seul, mais à beaucoup d’autres invertis,

qu’à la première minute je l’avais pris pour un autre d’entre eux,

derrière ces zouaves, en plein boulevard, pour un autre d’entre eux

qui n’était pas M. de Charlus, qui n’était pas un grand seigneur,

qui n’était pas un homme d’imagination et d’esprit et qui n’avait

pour toute ressemblance avec le baron que cet air commun à eux tous,

et qui maintenant chez lui, au moins avant qu’on se fût appliqué à

bien regarder, couvrait tout. C’est ainsi qu’ayant voulu aller chez

Mme Verdurin j’avais rencontré M. de Charlus. Et certes, je ne

l’eusse pas comme autrefois trouvé chez elle; leur brouille n’avait

fait que s’aggraver et Mme Verdurin se servait même des événements

présents pour le discréditer davantage. Ayant dit depuis longtemps

qu’elle le trouvait usé, fini, plus démodé dans ses prétendues audaces

que les plus pompiers, elle résumait maintenant cette condamnation

et dégoûtait de lui toutes les imaginations en disant qu’il était

«avant-guerre». La guerre avait mis entre lui et le présent, selon le

petit clan, une coupure qui le reculait dans le passé le plus mort.

D’ailleurs--et ceci s’adressait plutôt au monde politique, qui était

moins informé--elle le représentait comme aussi «toc», aussi «à côté»

comme situation mondaine que comme valeur intellectuelle. «Il ne voit

personne, personne ne le reçoit», disait-elle à M. Bontemps, qu’elle

persuadait aisément. Il y avait d’ailleurs du vrai dans ces paroles.

La situation de M. de Charlus avait changé. Se souciant de moins en

moins du monde, s’étant brouillé par caractère quinteux et ayant, par

conscience de sa valeur sociale, dédaigné de se réconcilier avec la

plupart des personnes qui étaient la fleur de la société, il vivait

dans un isolement relatif qui n’avait pas, comme celui où était morte

Mme de Villeparisis, l’ostracisme de l’aristocratie pour cause, mais

qui aux yeux du public paraissait pire pour deux raisons. La mauvaise

réputation, maintenant connue, de M. de Charlus faisait croire aux gens

peu renseignés que c’était pour cela que ne le fréquentaient point les

gens que de son propre chef il refusait de fréquenter. De sorte que ce

qui était l’effet de son humeur atrabilaire semblait celui du mépris

des personnes à l’égard de qui elle s’exerçait. D’autre part, Mme de

Villeparisis avait eu un grand rempart: la famille. Mais M. de Charlus

avait multiplié entre elle et lui les brouilles. Elle lui avait,

d’ailleurs--surtout côté vieux faubourg, côté Courvoisier--semblé

inintéressante. Et il ne se doutait guère, lui qui avait fait vers

l’art, par opposition aux Courvoisier, des pointes si hardies, que ce

qui eût intéressé le plus en lui un Bergotte, par exemple, c’était sa

parenté avec tout ce vieux faubourg, c’eût été le pouvoir de décrire

la vie quasi provinciale menée par ses cousines de la rue de la

Chaise, à la place du Palais-Bourbon et à la rue Garancière. Point de

vue moins transcendant et plus pratique, Mme Verdurin affectait

de croire qu’il n’était pas Français. «Quelle est sa nationalité

exacte, est-ce qu’il n’est pas Autrichien? demandait innocemment M.

Verdurin.--Mais non, pas du tout, répondait la comtesse Molé, dont le

premier mouvement obéissait plutôt au bon sens qu’à la rancune.--Mais

non, il est Prussien, disait la Patronne, mais je vous le dis, je le

sais, il nous l’a assez répété qu’il était membre héréditaire de la

Chambre des Seigneurs de Prusse et Durchlaucht.--Pourtant la reine de

Naples m’avait dit...--Vous savez que c’est une affreuse espionne,

s’écriait Mme Verdurin qui n’avait pas oublié l’attitude que la

souveraine déchue avait eue un soir chez elle. Je le sais et d’une

façon précise, elle ne vivait que de ça. Si nous avions un gouvernement

plus énergique, tout ça devrait être dans un camp de concentration.

Et allez donc! En tout cas, vous ferez bien de ne pas recevoir ce

joli monde, parce que je sais que le Ministre de l’Intérieur a l’œil

sur eux, votre hôtel serait surveillé. Rien ne m’enlèvera de l’idée

que pendant deux ans Charlus n’a pas cessé d’espionner chez moi.» Et

pensant probablement qu’on pouvait avoir un doute sur l’intérêt que

pouvaient présenter pour le gouvernement allemand les rapports les

plus circonstanciés sur l’organisation du petit clan, Mme Verdurin,

d’un air doux et perspicace, en personne qui sait que la Valeur de ce

qu’elle dit ne paraîtra que plus précieuse si elle n’enfle pas la voix

pour le dire: «Je vous dirai que dès le premier jour j’ai dit à mon

mari: Ça ne me va pas, la façon dont cet homme s’est introduit chez

moi. Ça a quelque chose de louche. Nous avions une propriété au fond

d’une baie, sur un point très élevé. Il était sûrement chargé par les

Allemands de préparer là une base pour leurs sous-marins. Il y avait

des choses qui m’étonnaient et que maintenant je comprends. Ainsi au

début il ne pouvait pas venir par le train avec les autres habitués.

Moi je lui avais très gentiment proposé une chambre dans le château. Hé

bien, non, il avait préféré habiter Doncières où il y avait énormément

de troupe. Tout ça sentait l’espionnage à plein nez.» Pour la première

des accusations dirigées contre le baron de Charlus, celle d’être

passé de mode, les gens du monde ne donnaient que trop aisément raison

à Mme Verdurin. En fait, ils étaient ingrats, car M. de Charlus

était en quelque sorte leur poète, celui qui avait su dégager dans la

mondanité ambiante une sorte de poésie où il entrait de l’histoire, de

la beauté, du pittoresque, du comique, de la frivole élégance. Mais

les gens du monde, incapables de comprendre cette poésie, n’en voyant

aucune dans leur vie, la cherchaient ailleurs et mettaient à mille

pieds au-dessus de M. de Charlus des hommes qui lui étaient infiniment

inférieurs, mais qui prétendaient mépriser le monde et, en revanche,

professaient des théories de sociologie et d’économie politique. M. de

Charlus s’enchantait à raconter des mots involontairement lyriques, et

à décrire les toilettes savamment gracieuses de la duchesse de X...,

la traitant de femme sublime, ce qui le faisait considérer comme une

espèce d’imbécile par des femmes du monde qui trouvaient la duchesse

de X ... une sotte sans intérêt, que les robes sont faites pour

être portées mais sans qu’on ait l’air d’y faire aucune attention,

et qui, elles, plus intelligentes, couraient à la Sorbonne ou à la

Chambre, si Deschanel devait parler. Bref, les gens du monde s’étaient

désengoués de M. de Charlus, non pas pour avoir trop pénétré, mais sans

avoir pénétré jamais sa rare valeur intellectuelle. On le trouvait

«avant-guerre», démodé, car ceux-là mêmes qui sont le plus incapables

de juger les mérites sont ceux qui pour les classer adoptent le plus

l’ordre de la mode; ils n’ont pas épuisé, pas même effleuré les hommes

de mérite qu’il y avait dans une génération, et maintenant il faut les

condamner tous en bloc car voici l’étiquette d’une génération nouvelle,

qu’on ne comprendra pas davantage. Quant à la deuxième accusation,

celle de germanisme, l’esprit juste-milieu des gens du monde la leur

faisait repousser, mais elle avait trouvé un interprète inlassable

et particulièrement cruel en Morel qui, ayant su garder dans les

journaux, et même dans le monde, la place que M. de Charlus avait, en

prenant, les deux fois, autant de peine, réussi à lui faire obtenir,

mais non pas ensuite à lui faire retirer, poursuivait le baron d’une

haine implacable; c’était non seulement cruel de la part de Morel,

mais doublement coupable, car quelles qu’eussent été ses relations

exactes avec le baron, il avait connu de lui ce qu’il cachait à tant

de gens, sa profonde bonté. M. de Charlus avait été avec le violoniste

d’une telle générosité, d’une telle délicatesse, lui avait montré de

tels scrupules de ne pas manquer à sa parole, qu’en le quittant l’idée

que Charlie avait emportée de lui n’était nullement l’idée d’un

homme vicieux (tout au plus considérait-il le vice du baron comme une

maladie) mais de l’homme ayant le plus d’idées élevées qu’il eût jamais

connu, un homme d’une sensibilité extraordinaire, une manière de saint.

Il le niait si peu que, même brouillé avec lui, il disait sincèrement

à des parents: «Vous pouvez lui confier votre fils, il ne peut avoir

sur lui que la meilleure influence.» Aussi quand il cherchait par ses

articles à le faire souffrir, dans sa pensée ce qu’il bafouait en lui

ce n’était pas le vice, c’était la vertu. Un peu avant la guerre, de

petites chroniques, transparentes pour ce qu’on appelait les initiés,

avaient commencé à faire le plus grand tort à M. de Charlus. De l’une

intitulée: «Les mésaventures d’une douairière en us, les vieux jours de

la Baronne», Mme Verdurin avait acheté cinquante exemplaires pour

pouvoir la prêter à ses connaissances, et M. Verdurin, déclarant que

Voltaire même n’écrivait pas mieux, en donnait lecture à haute voix.

Depuis la guerre le ton avait changé. L’inversion du baron n’était pas

seule dénoncée, mais aussi sa prétendue nationalité germanique: «Frau

Bosch», «Frau von den Bosch» étaient les surnoms habituels de M. de

Charlus. Un morceau d’un caractère poétique avait ce titre emprunté

à certains airs de danse dans Beethoven: «Une Allemande». Enfin deux

nouvelles: «Oncle d’Amérique et Tante de Francfort» et «Gaillard

d’arrière» lues en épreuves dans le petit clan, avaient fait la joie

de Brichot lui-même qui s’était écrié: «Pourvu que très haute et très

puissante Anastasie ne nous caviarde pas!» Les articles eux-mêmes

étaient plus fins que ces titres ridicules. Leur style dérivait de

Bergotte mais d’une façon à laquelle seul peut-être j’étais sensible,

et voici pourquoi. Les écrits de Bergotte n’avaient nullement influé

sur Morel. La fécondation s’était faite d’une façon toute particulière

et si rare que c’est à cause de cela seulement que je la rapporte

ici. J’ai indiqué en son temps la manière si spéciale que Bergotte

avait, quand il parlait, de choisir ses mots, de les prononcer.

Morel, qui l’avait longtemps rencontré, avait fait de lui alors des

«imitations», où il contrefaisait parfaitement sa voix, usant des mêmes

mots qu’il eût pris. Or maintenant, Morel pour écrire transcrivait

des conversations à la Bergotte, mais sans leur faire subir cette

transposition qui en eût fait du Bergotte écrit. Peu de personnes ayant

causé avec Bergotte, on ne reconnaissait pas le ton, qui différait du

style. Cette fécondation orale est si rare que j’ai voulu la citer ici.

Elle ne produit, d’ailleurs, que des fleurs stériles.

Morel qui était au bureau de la presse et dont personne ne connaissait

la situation irrégulière affectait de trouver, son sang français

bouillant dans ses veines comme le jus des raisins de Combray, que

c’était peu de chose que d’être dans un bureau pendant la guerre et

feignait de vouloir s’engager (alors qu’il n’avait qu’à rejoindre)

pendant que Mme Verdurin faisait tout ce qu’elle pouvait pour lui

persuader de rester à Paris. Certes, elle était indignée que M. de

Cambremer, à son âge, fût dans un état-major, et de tout homme qui

n’allait pas chez elle elle disait: «Où est-ce qu’il a encore trouvé le

moyen de se cacher celui-là?», et si on affirmait que celui-là était

en première ligne depuis le premier jour, répondait sans scrupule de

mentir ou peut-être par habitude de se tromper: «Mais pas du tout,

il n’a pas bougé de Paris, il fait quelque chose d’à peu près aussi

dangereux que de promener un ministre, c’est moi qui vous le dis, je

vous en réponds, je le sais par quelqu’un qui l’a vu»; mais pour les

fidèles ce n’était pas la même chose, elle ne voulait pas les laisser

partir, considérant la guerre comme une grande «ennuyeuse» qui les

faisait la lâcher; aussi faisait-elle toutes les démarches pour qu’ils

restassent, ce qui lui donnerait le double plaisir de les avoir à

dîner et, quand ils n’étaient pas encore arrivés ou déjà partis, de

flétrir leur inaction. Encore fallait-il que le fidèle se prêtât à cet

embusquage, et elle était désolée de voir Morel feindre de vouloir s’y

montrer récalcitrant; aussi lui dis ait-elle: «Mais si, vous servez

dans ce bureau, et plus qu’au front. Ce qu’il faut, c’est d’être utile,

faire vraiment partie de la guerre, en être. Il y a ceux qui en sont

et les embusqués. Eh bien, vous, vous en êtes, et, soyez tranquille,

tout le monde le sait, personne ne vous jette la pierre.» Telle dans

des circonstances différentes, quand pourtant les hommes n’étaient pas

aussi rares et qu’elle n’était pas obligée comme maintenant d’avoir

surtout des femmes, si l’un d’eux perdait sa mère, elle n’hésitait

pas à lui persuader qu’il pouvait sans inconvénient continuer à venir

à ses réceptions. «Le chagrin se porte dans le cœur. Vous voudriez

aller au bal (elle n’en donnait pas), je serais la première à vous le

déconseiller, mais ici, à mes petits mercredis ou dans une baignoire,

personne ne s’en étonnera. On sait bien que vous avez du chagrin...»

Maintenant les hommes étaient plus rares, les deuils plus fréquents,

inutiles même à les empêcher d’aller dans le monde, la guerre

suffisait. Elle voulait leur persuader qu’ils étaient plus utiles à la

France en restant à Paris, comme elle leur eût assuré autrefois que le

défunt eût été plus heureux de les voir se distraire. Malgré tout elle

avait peu d’hommes, peut-être regrettait-elle parfois d’avoir consommé

avec M. de Charlus une rupture sur laquelle il n’y avait plus à revenir.

Mais si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se fréquentaient

plus, chacun--avec quelques petites différences sans grande

importance--continuait, comme si rien n’avait changé, Mme Verdurin

à recevoir, M. de Charlus à aller à ses plaisirs: par exemple, chez

Mme Verdurin, Cottard assistait maintenant aux réceptions dans

un uniforme de colonel de «l’île du Rêve», assez semblable à celui

d’un amiral haïtien et sur le drap duquel un large ruban bleu ciel

rappelait celui des «Enfants de Marie»; quant à M. de Charlus, se

trouvant dans une ville d’où les hommes déjà faits, qui avaient

été jusqu’ici son goût, avaient disparu, il faisait comme certains

Français, amateurs de femmes en France et vivant aux colonies: il

avait, par nécessité d’abord, pris l’habitude et ensuite le goût des

petits garçons.

Encore le premier de ces traits caractéristiques du salon Verdurin

s’effaça-t-il assez vite, car Cottard mourut bientôt «face à l’ennemi»,

dirent les journaux, bien qu’il n’eût pas quitté Paris, mais se fût,

en effet, surmené pour son âge, suivi bientôt par M. Verdurin, dont

la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir.

J’avais pu étudier son œuvre à un point de vue en quelque sorte absolu.

Mais lui, surtout au fur et à mesure qu’il vieillissait, la reliait

superstitieusement à la société qui lui avait fourni ses modèles et,

après s’être ainsi, par l’alchimie des impressions, transformée chez

lui en œuvres d’art, lui avait donné son public, ses spectateurs. De

plus en plus enclin à croire matériellement qu’une part notable de la

beauté réside dans les choses, ainsi que, pour commencer, il avait

adoré en Mme Elstir le type de beauté un peu lourde qu’il avait

poursuivie, caressé dans des peintures, des tapisseries, il voyait

disparaître avec M. Verdurin un des derniers vestiges du cadre social,

du cadre périssable--aussi vite caduc que les modes vestimentaires

elles-mêmes qui en font partie--qui soutient un art, certifie son

authenticité, comme la Révolution en détruisant les élégances du

XVIIIe aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes ou affliger

Renoir la disparition de Montmartre et du Moulin de la Galette; mais

surtout en M. Verdurin il voyait disparaître les yeux, le cerveau, qui

avaient eu de sa peinture la vision la plus juste, où cette peinture,

à l’état de souvenir aimé, résidait en quelque sorte. Sans doute des

jeunes gens avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais une

autre peinture, et qui n’avaient pas comme Swann, comme M. Verdurin,

reçu des leçons de goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet,

leur permettant de juger Elstir avec justice. Aussi celui-ci se

sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin avec lequel il était

pourtant brouillé depuis tant d’années, et ce fut pour lui comme un

peu de la beauté de son œuvre qui s’éclipsait avec un peu de ce qui

existait dans l’univers de conscience de cette beauté.

Le temps retrouvé Tome 1 (de 2) · 第 6 / 16 段