d’un article de journal: «Une exposition sensationnelle», on pouvait
être sûr qu’il s’agissait d’une exposition non de tableaux, mais de
robes, de robes destinées, d’ailleurs, à éveiller a ces délicates joies
d’art dont les Parisiennes étaient depuis trop longtemps sevrées».
C’est ainsi que l’élégance et le plaisir avaient repris; l’élégance,
à défaut des arts, cherchait à s’excuser comme ceux-ci en 1793, année
où les artistes exposant au Salon révolutionnaire proclamaient que
ce serait à tort qu’il paraîtrait «étrange à d’austères républicains
que nous nous occupions des arts quand l’Europe coalisée assiège le
territoire de la liberté». Ainsi faisaient en 1916 les couturiers qui,
d’ailleurs, avec une orgueilleuse conscience d’artistes, avouaient
que «chercher du nouveau, s’écarter de la banalité, préparer la
victoire, dégager pour les générations d’après la guerre une formule
nouvelle du beau, telle était l’ambition qui les tourmentait, la
chimère qu’ils poursuivaient, ainsi qu’on pouvait s’en rendre compte
en venant visiter leurs salons délicieusement installés rue de la
..., où effacer par une note lumineuse et gaie les lourdes tristesses
de l’heure semble être le mot d’ordre, avec la discrétion toutefois
qu’imposent les circonstances. Les tristesses de l’heure, il est
vrai, pourraient avoir raison des énergies féminines si nous n’avions
tant de hauts exemples de courage et d’endurance à méditer. Aussi en
pensant à nos combattants qui au fond de leur tranchée rêvent de plus
de confort et de coquetterie pour la chère absente laissée au foyer,
ne cesserons-nous pas d’apporter toujours plus de recherche dans la
création de robes répondant aux nécessités du moment. La vogue, cela
se conçoit, est surtout aux maisons anglaises, donc alliées, et on
raffole cette année de la robe-tonneau dont le joli abandon nous donne
à toutes un amusant petit cachet de rare distinction. Ce sera même une
des plus heureuses conséquences de cette triste guerre, ajoutait le
charmant chroniqueur (en attendant la reprise des provinces perdues,
le réveil du sentiment national), ce sera même une des plus heureuses
conséquences de cette guerre que d’avoir obtenu de jolis résultats
en fait de toilette, sans luxe inconsidéré et de mauvais aloi, avec
très peu de chose, d’avoir créé de la coquetterie avec des riens. A la
robe du grand couturier éditée à plusieurs exemplaires on préfère en
ce moment les robes faites chez soi, parce qu’affirmant l’esprit, le
goût et les tendances indiscutables de chacun.» Quant à la charité, en
pensant à toutes les misères nées de l’invasion, à tant de mutilés, il
était bien naturel qu’elle fût obligée de se faire «plus ingénieuse
encore», ce qui obligeait les dames à hauts turbans à passer la fin de
l’après-midi dans les thés autour d’une table de bridge, en commentant
les nouvelles du «front», tandis qu’à la porte les attendaient
leurs automobiles ayant sur le siège un beau militaire qui bavardait
avec le chasseur. Ce n’était pas, du reste, seulement les coiffures
surmontant les visages de leur étrange cylindre qui étaient nouvelles.
Les visages l’étaient aussi. Le dames à nouveaux chapeaux étaient
des jeunes femmes venues on ne savait trop d’où et qui étaient la
fleur de l’élégance, les unes depuis six mois, les autres depuis deux
ans, les autres depuis quatre. Ces différences avaient, d’ailleurs,
pour elles autant d’importance qu’au temps où j’avais débuté dans le
monde en avaient entre deux familles comme les Guermantes et les La
Rochefoucauld trois ou quatre siècles d’ancienneté prouvée. La dame qui
connaissait les Guermantes depuis 1914 regardait comme une parvenue
celle qu’on présentait chez eux en 1916, lui faisait un bonjour de
douairière, la dévisageait de son face-à-main et avouait dans une
moue qu’on ne savait même pas au juste si cette dame était ou non
mariée. «Tout cela est assez nauséabond», concluait la dame de 1914,
qui eût voulu que le cycle des nouvelles admissions s’arrêtât après
elle. Ces personnes nouvelles, que les jeunes gens trouvaient fort
anciennes, et que d’ailleurs certains vieillards qui n’avaient pas
été que dans le grand monde croyaient bien reconnaître pour ne pas
être si nouvelles que cela, n’offraient pas seulement à la société les
divertissements de conversation politique et de musique dans l’intimité
qui lui convenaient; il fallait encore que ce fussent elles qui les
offrissent, car pour que les choses paraissent nouvelles, même si
elles sont anciennes, et même si elles sont nouvelles, il faut en art,
comme en médecine, comme en mondanité, des noms nouveaux (ils étaient
d’ailleurs nouveaux en certaines choses). Ainsi Mme Verdurin était
allée à Venise pendant la guerre, mais comme ces gens qui veulent
éviter de parler chagrin et sentiment, quand elle disait que c’était
épatant, ce qu’elle admirait ce n’était ni Venise, ni Saint-Marc, ni
les palais, tout ce qui m’avait tant plu et dont elle faisait bon
marché, mais l’effet des projecteurs dans le ciel, des projecteurs sur
lesquels elle donnait des renseignements appuyés de chiffres. (Ainsi
d’âge en âge renaît un certain réalisme en réaction contre l’art admiré
jusque-là.) Le salon Sainte-Euverte était une étiquette défraîchie,
sous laquelle la présence des plus grands artistes, des ministres les
plus influents, n’eût attiré personne. On courait, au contraire, pour
écouter un mot prononcé par le secrétaire des uns ou le sous-chef de
cabinet des autres, chez les nouvelles dames à turban, dont l’invasion
ailée et jacassante emplissait Paris. Les dames du Premier Directoire
avaient une reine qui était jeune et belle et s’appelait Madame
Tallien. Celles du second en avaient deux qui étaient vieilles et
laides et qui s’appelaient Mme Verdurin et Mme Bontemps. Qui
eût pu tenir rigueur à Mme Bontemps que son mari eût joué un rôle,
âprement critiqué par l’_Echo de Paris_, dans l’affaire Dreyfus?
Toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste,
c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes, comme parmi d’anciens
socialistes, qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’Ordre
social, de la Tolérance religieuse, de la Préparation militaire. On
aurait détesté autrefois M. Bontemps parce que les antipatriotes
avaient alors le nom de dreyfusards. Mais bientôt ce nom avait été
oublié et remplacé par celui d’adversaire de la loi de trois ans. M.
Bontemps était, au contraire, un des auteurs de cette loi, c’était donc
un patriote. Dans le monde (et ce phénomène social n’est, d’ailleurs,
qu’une application d’une loi psychologique bien plus générale), les
nouveautés coupables ou non n’excitent l’horreur que tant qu’elles ne
sont pas assimilées et entourées d’éléments rassurants. Il en était du
dreyfusisme comme du mariage de Saint-Loup avec la fille d’Odette,
mariage qui avait d’abord fait crier. Maintenant qu’on voyait chez
les Saint-Loup tous les gens «qu’on connaissait», Gilberte aurait
pu avoir les mœurs d’Odette elle-même que, malgré cela, on y serait
«allé» et qu’on eût approuvé Gilberte de blâmer comme une douairière
des nouveautés morales non assimilées. Le dreyfusisme était maintenant
intégré dans une série de choses respectables et habituelles. Quant
à se demander ce qu’il valait en soi, personne n’y songeait, pas
plus pour l’admettre maintenant qu’autrefois pour le condamner. Il
n’était plus «shocking». C’était tout ce qu’il fallait. A peine se
rappelait-on qu’il l’avait été, comme on ne sait plus au bout de
quelque temps si le père d’une jeune fille fut un voleur ou non. Au
besoin, on peut dire: «Non, c’est du beau-frère, ou d’un homonyme que
vous parlez, mais contre celui-là il n’y a jamais eu rien à dire.»
De même il y avait certainement eu dreyfusisme et dreyfusisme, et
celui qui allait chez la duchesse de Montmorency et faisait passer la
loi de trois ans ne pouvait être mauvais. En tout cas, à tout péché
miséricorde. Cet oubli qui était octroyé au dreyfusisme l’était _a
fortiori_ aux dreyfusards. Il n’y avait plus qu’eux, du reste, dans
la politique, puisque tous à un moment l’avaient été s’il voulaient
être du Gouvernement, même ceux qui représentaient le contraire de ce
que le dreyfusisme, dans sa choquante nouveauté, avait incarné (au
temps où Saint-Loup était sur une mauvaise pente): l’antipatriotisme,
l’irréligion, l’anarchie, etc. Ainsi le dreyfusisme de M. Bontemps,
invisible et contemplatif comme celui de tous les hommes politiques, ne
se voyait pas plus que les os sous la peau. Personne ne se fût rappelé
qu’il avait été dreyfusard, car les gens du monde sont distraits et
oublieux, parce qu’aussi il y avait de cela un temps fort long, et
qu’ils affectaient de croire plus long, car c’était une des idées
les plus à la mode de dire que l’avant-guerre était séparé de la
guerre par quelque chose d’aussi profond, simulant autant de durée
qu’une période géologique, et Brichot lui-même, ce nationaliste,
quand il faisait allusion à l’affaire Dreyfus disait: «Dans ces temps
préhistoriques». A vrai dire, ce changement profond opéré par la guerre
était en raison inverse de la valeur des esprits touchés, du moins à
partir d’un certain degré, car, tout en bas, les purs sots, les purs
gens de plaisir ne s’occupaient pas qu’il y eût la guerre. Mais tout
en haut, ceux qui se sont fait une vie intérieure ambiante ont peu
d’égard à l’importance des événements. Ce qui modifie profondément pour
eux l’ordre des pensées, c’est bien plutôt quelque chose qui semble
en soi n’avoir aucune importance et qui renverse pour eux l’ordre du
temps en les faisant contemporains d’un autre temps de leur vie. Un
chant d’oiseau dans le parc de Montboissier, ou une brise chargée
de l’odeur de réséda, sont évidemment des événements de moindre
conséquence que les plus grandes dates de la Révolution et de l’Empire.
Ils ont cependant inspiré à Chateaubriand, dans les _Mémoires
d’Outre-tombe_, des pages d’une valeur infiniment plus grande.
M. Bontemps ne voulait pas entendre parler de paix avant que
l’Allemagne eût été réduite au même morcellement qu’au moyen âge,
la déchéance de la maison de Hohenzollem prononcée, Guillaume ayant
reçu douze balles dans la peau. En un mot, il était ce que Brichot
appelait un «Jusquauboutiste», c’était le meilleur brevet de civisme
qu’on pouvait lui donner. Sans doute, les trois premiers jours, Mme
Bontemps avait été un peu dépaysée au milieu des personnes qui avaient
demandé à Mme Verdurin à la connaître, et ce fut d’un ton légèrement
aigre que Mme Verdurin répondit: «Le comte, ma chère», à Mme
Bontemps qui lui disait: «C’est bien le duc d’Haussonville que vous
venez de me présenter», soit par entière ignorance et absence de toute
association entre le nom Haussonville et un titre quelconque, soit, au
contraire, par excessive instruction et association d’idées avec le
«Parti des Ducs», dont on lui avait dit que M. d’Haussonville était
un des membres à l’Académie. A partir du quatrième jour elle avait
commencé d’être solidement installée dans le faubourg Saint-Germain.
Quelquefois encore on voyait autour d’elle les fragments inconnus d’un
monde qu’on ne connaissait pas et qui n’étonnaient pas plus que des
débris de coquille autour du poussin, ceux qui savaient l’œuf d’où
Mme Bontemps était sortie. Mais dès le quinzième jour, elle les
avait secoués, et avant la fin du premier mois, quand elle disait:
«Je vais chez les Lévi», tout le monde comprenait, sans qu’elle eût
besoin de préciser, qu’il s’agissait des Lévis-Mirepoix, et pas une
duchesse ne se serait couchée sans avoir appris de Mme Bontemps
ou de Mme Verdurin, au moins par téléphone, ce qu’il y avait dans
le communiqué du soir, ce qu’on y avait omis, où on en était avec la
Grèce, quelle offensive on préparait, en un mot tout ce que le public
ne saurait que le lendemain ou plus tard, et dont on avait ainsi comme
une sorte de répétition des couturières. Dans la conversation, Mme
Verdurin, pour communiquer les nouvelles, disait: «nous» en parlant
de la France. «Hé bien, voici: nous exigeons du roi de Grèce qu’il se
retire du Péloponèse, etc.; nous lui envoyons, etc.» Et dans tous ses
récits revenait tout le temps le G.Q.G. (j’ai téléphoné au G.Q.G.),
abréviation qu’elle avait à prononcer le même plaisir qu’avaient
naguère les femmes qui ne connaissaient pas le prince d’Agrigente à
demander en souriant, quand on parlait de lui et pour montrer qu’elles
étaient au courant: «Grigri?», un plaisir qui dans les époques peu
troublées n’est connu que par les mondains, mais que dans ces grandes
crises le peuple même connaît. Notre maître d’hôtel, par exemple, si
on parlait du roi de Grèce, était capable, grâce aux journaux, de
dire comme Guillaume II: «Tino», tandis que jusque-là sa familiarité
avec les rois était restée plus vulgaire, ayant été inventée par lui,
comme quand jadis, pour parler du Roi d’Espagne, il disait: «Fonfonse».
On peut remarquer, d’ailleurs, qu’au fur et à mesure qu’augmenta le
nombre des gens brillants qui firent des avances à Mme Verdurin,
le nombre de ceux qu’elle appelait les «ennuyeux» diminua. Par une
sorte de transformation magique, tout ennuyeux qui était venu lui
faire une visite et avait sollicité une invitation devenait subitement
quelqu’un d’agréable, d’intelligent. Bref, au bout d’un an le nombre
des ennuyeux était réduit dans une proportion tellement forte, que la
«peur et l’impossibilité de s’ennuyer», qui avait tenu une si grande
place dans la conversation et joué un si grand rôle dans la vie de
Mme Verdurin, avait presque entièrement disparu. On eût dit que sur
le tard cette impossibilité de s’ennuyer (qu’autrefois, d’ailleurs,
elle assurait ne pas avoir éprouvée dans sa prime jeunesse) la faisait
moins souffrir, comme certaines migraines, certains asthmes nerveux qui
perdent de leur force quand on vieillit. Et l’effroi de s’ennuyer eût
sans doute entièrement abandonné Mme Verdurin, faute d’ennuyeux, si
elle n’avait, dans une faible mesure, remplacé ceux qui ne l’étaient
plus par d’autres recrutés parmi les anciens fidèles. Du reste, pour
en finir avec les duchesses qui fréquentaient maintenant chez Mme
Verdurin, elles venaient y chercher, sans qu’elles s’en doutassent,
exactement la même chose que les dreyfusards autrefois, c’est-à-dire un
plaisir mondain composé de telle manière que sa dégustation assouvît
les curiosités politiques et rassasiât le besoin de commenter entre
soi les incidents lus dans les journaux. Mme Verdurin disait: «Vous
viendrez à 5 heures parler de la guerre», comme autrefois «parler de
l’affaire», et dans l’intervalle: «Vous viendrez entendre Morel». Or
Morel n’aurait pas dû être là, pour la raison qu’il n’était nullement
réformé. Simplement il n’avait pas rejoint et était déserteur, mais
personne ne le savait. Une autre étoile du salon était «dans les
choux», qui malgré ses goûts sportifs s’était fait réformer. Il était
devenu tellement pour moi l’auteur d’une œuvre admirable à laquelle je
pensais constamment que ce n’est que par hasard, quand j’établissais
un courant transversal entre deux séries de souvenirs, que je songeais
qu’il était celui qui avait amené le départ d’Albertine de chez moi.
Et encore ce courant transversal aboutissait, en ce qui concernait ces
reliques de souvenirs d’Albertine, à une voie s’arrêtant en pleine
friche à plusieurs années de distance. Car je ne pensais plus jamais à
elle. C’était une voie non fréquentée de souvenirs, une ligne que je
n’empruntais plus. Tandis que les œuvres de «dans les choux» étaient
récentes et cette ligne de souvenirs perpétuellement fréquentée et
utilisée par mon esprit.
Je dois, du reste, dire que la connaissance du mari d’Andrée n’était
ni très facile ni très agréable à faire, et que l’amitié qu’on lui
vouait était promise à bien des déceptions. Il était, en effet, à ce
moment déjà fort malade et s’épargnait les fatigues autres que celles
qui lui paraissaient devoir peut-être lui donner du plaisir. Or il ne
classait parmi celles-là que les rendez-vous avec des gens qu’il ne
connaissait pas encore et que son ardente imagination lui représentait
sans doute comme ayant une chance d’être différents des autres. Mais
pour ceux qu’il connaissait déjà, il savait trop bien comment ils
étaient, comment ils seraient, ils ne lui paraissaient plus valoir la
peine d’une fatigue dangereuse pour lui et peut-être mortelle. C’était,
en somme, un très mauvais ami. Et peut-être dans son goût pour des
gens nouveaux se retrouvait-il quelque chose de l’audace frénétique
qu’il portait jadis, à Balbec, aux sports, au jeu, à tous les excès de
table. Quant à Mme Verdurin, elle voulait à chaque fois me faire
faire la connaissance d’Andrée, ne pouvant admettre que je l’eusse
connue depuis longtemps. D’ailleurs Andrée venait rarement avec son
mari, mais elle était pour moi une amie admirable et sincère. Fidèle
à l’esthétique de son mari, qui était en réaction contre les Ballets
russes, elle disait du marquis de Polignac: «Il a sa maison décorée par
Bakst; comment peut-on dormir là dedans, j’aimerais mieux Dubufe.»
D’ailleurs les Verdurin, par le progrès fatal de l’esthétisme, qui
finit par se manger la queue, disaient ne pas pouvoir supporter le
modern style (de plus c’était munichois) ni les appartements blancs et
n’aimaient plus que les vieux meubles français dans un décor sombre.
On fut très étonné à cette époque, où Mme Verdurin pouvait avoir
chez elle qui elle voulait, de lui voir faire indirectement des avances
à une personne qu’elle avait complètement perdue de vue, Odette. On
trouvait qu’elle ne pourrait rien ajouter au brillant milieu qu’était
devenu le petit groupe. Mais une séparation prolongée, en même temps
qu’elle apaise les rancunes, réveille quelquefois l’amitié. Et puis le
phénomène qui amène non seulement les mourants à ne prononcer que des
noms autrefois familiers, mais les vieillards à se complaire dans leurs
souvenirs d’enfance, ce phénomène a son équivalent social. Pour réussir
dans l’entreprise de faire revenir Odette chez elle, Mme Verdurin
n’employa pas, bien entendu, les «ultras», mais les habitués moins
fidèles qui avaient gardé un pied dans l’un et l’autre salon. Elle
leur disait: «Je ne sais pas pourquoi on ne la voit plus ici. Elle est
peut-être brouillée, moi pas. En somme, qu’est-ce que je lui ai fait?
C’est chez moi qu’elle a connu ses deux maris. Si elle veut revenir,
qu’elle sache que les portes lui sont ouvertes.» Ces paroles, qui
auraient dû coûter à la fierté de la Patronne si elles ne lui avaient
pas été dictées par son imagination, furent redites, mais sans succès.
Mme Verdurin attendit Odette sans la voir venir, jusqu’à ce que des
événements qu’on verra plus loin amenassent pour de tout autres raisons
ce que n’avait pu l’ambassade pourtant zélée des lâcheurs. Tant il est
peu de réussites faciles, et d’échecs définitifs.
Les choses étaient tellement les mêmes, tout en paraissant différentes,
qu’on retrouvait tout naturellement les mots d’autrefois: «bien
pensants, mal pensants». Et de même que les anciens communards avaient
été antirévisionnistes, les plus grands dreyfusards voulaient faire
fusiller tout le monde et avaient l’appui des généraux, comme ceux-ci
au temps de l’affaire avaient été contre Galliffet. A ces réunions,
Mme Verdurin invitait quelques dames un peu récentes, connues par
les œuvres et qui les premières fois venaient avec des toilettes
éclatantes, de grands colliers de perles qu’Odette, qui en avait un
aussi beau, de l’exhibition duquel elle-même avait abusé, regardait,
maintenant qu’elle était en «tenue de guerre» à l’imitation des dames
du faubourg, avec sévérité. Mais les femmes savent s’adapter. Au bout
de trois ou quatre fois elles se rendaient compte que les toilettes
qu’elles avaient crues chic étaient précisément proscrites par les
personnes qui l’étaient, elles mettaient de côté leurs robes d’or et se
résignaient à la simplicité.
Mme Verdurin disait: «C’est désolant, je vais téléphoner à Bontemps
de faire le nécessaire pour demain, on a encore «caviardé» toute la fin
de l’article de Norpois et simplement parce qu’il laissait entendre
qu’on avait «limogé» Percin.» Car la bêtise courante faisait que
chacun tirait sa gloire d’user des expressions courantes, et croyait
montrer qu’elle était ainsi à la mode comme faisait une bourgeoise en
disant, quand on parlait de M. de Bréauté ou de Charlus: «Qui? Bebel
de Bréauté, Mémé de Charlus?» Les duchesses font de même, d’ailleurs,
et avaient le même plaisir à dire «limoger» car, chez les duchesses,
c’est, pour les roturiers un peu poètes, le nom qui diffère, mais elles
s’expriment selon la catégorie d’esprit à laquelle elles appartiennent
et où il y a aussi énormément de bourgeois. Les classes d’esprit n’ont
pas égard à la naissance.
Tous ces téléphonages de Mme Verdurin n’étaient pas, d’ailleurs,
sans inconvénient. Quoique nous ayons oublié de le dire, le «salon»
Verdurin, s’il continuait en esprit et en vérité, s’était transporté
momentanément dans un des plus grands hôtels de Paris, le manque de
charbon et de lumière rendant plus difficiles les réceptions des
Verdurin dans l’ancien logis, fort humide, des Ambassadeurs de Venise.
Le nouveau salon ne manquait pas, du reste, d’agrément. Comme à Venise
la place, comptée à cause de l’eau, commande la forme des palais,
comme un bout de jardin dans Paris ravit plus qu’un parc en province,
l’étroite salle à manger qu’avait Mme Verdurin à l’hôtel faisait
d’une sorte de losange aux murs éclatants de blancheur comme un écran
sur lequel se détachaient à chaque mercredi, et presque tous les jours,
tous les gens les plus intéressants, les plus variés, les femmes
les plus élégantes de Paris, ravis de profiter du luxe des Verdurin
qui, grâce à leur fortune, allait croissant à une époque où les plus
riches se restreignaient faute de toucher leurs revenus. La forme
donnée aux réceptions se trouvait modifiée sans qu’elles cessassent
d’enchanter Brichot, qui, au fur et à mesure que les relations des
Verdurin allaient s’étendant, y trouvait des plaisirs nouveaux et
accumulés dans un petit espace comme des surprises dans un chausson de
Noël. Enfin, certains jours, les dîneurs étaient si nombreux que la
salle à manger de l’appartement privé était trop petite, on donnait le
dîner dans la salle à manger immense d’en bas, où les fidèles, tout
en feignant hypocritement de déplorer l’intimité d’en haut, étaient
ravis au fond--en faisant bande à part comme jadis dans le petit
chemin de fer--d’être un objet de spectacle et d’envie pour les tables
voisines. Sans doute dans les temps habituels de la paix une note
mondaine subrepticement envoyée au _Figaro_ ou au _Gaulois_
aurait fait savoir à plus de monde que n’en pouvait tenir la salle à
manger du Majestic que Brichot avait dîné avec la duchesse de Duras
Mais depuis la guerre, les courriéristes mondains ayant supprimé ce
genre d’informations (ils se rattrapaient sur les enterrements, les
citations et les banquets franco-américains), la publicité ne pouvait
plus exister que par ce moyen enfantin et restreint, digne des premiers
âges, et antérieur à la découverte de Gutenberg, être vu à la table
de Mme Verdurin. Après le dîner on montait dans les salons de la
Patronne, puis les téléphonages commençaient. Mais beaucoup de grands
hôtels étaient, à cette époque, peuplés d’espions qui notaient les
nouvelles téléphonées par Bontemps avec une indiscrétion que corrigeait
seulement par bonheur le manque de sûreté de ses informations, toujours
démenties par l’événement.
Avant l’heure où les thés d’après-midi finissaient, à la tombée du
jour, dans le ciel encore clair, on voyait de loin de petites taches
brunes qu’on eût pu prendre, dans le soir bleu, pour des moucherons
ou pour des oiseaux. Ainsi quand on voit de très loin une montagne
on pourrait croire que c’est un nuage. Mais on est ému parce qu’on
sait que ce nuage est immense, à l’état solide, et résistant. Ainsi
étais-je ému parce que la tache brune dans le ciel d’été n’était ni un
moucheron, ni un oiseau, mais un aéroplane monté par des hommes qui
veillaient sur Paris. Le souvenir des aéroplanes que j’avais vus avec
Albertine dans notre dernière promenade, près de Versailles, n’entrait
pour rien dans cette émotion, car le souvenir de cette promenade
m’était devenu indifférent.
A l’heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, passant dans
la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au
risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées,
arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je
souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient
dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du
soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et
plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et
que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que, prêt à
repartir pour la guerre, il disait en voyant se bousculer les embusqués
retenant leurs tables: «On ne dirait pas que c’est la guerre ici.»
Puis à 9 h. ½, alors que personne n’avait encore eu le temps de finir
de dîner, à cause des ordonnances de police on éteignait brusquement
toutes les lumières et la nouvelle bousculade des embusqués arrachant
leurs pardessus aux chasseurs du restaurant où j’avais dîné avec
Saint-Loup un soir de perme, avait lieu à 9 h. 35 dans une mystérieuse
pénombre de chambre où l’on montre la lanterne magique, ou de salle
de spectacle servant à exhiber les films d’un de ces cinémas vers
lesquels allaient se précipiter dîneurs et dîneuses. Mais après cette
heure-là, pour ceux qui, comme moi, le soir dont je parle, étaient
restés à dîner chez eux, et sortaient pour aller voir des amis, Paris
était, au moins dans certains quartiers, encore plus noir que n’était
le Combray de mon enfance; les visites qu’on se faisait prenaient un
air de visites de voisins de campagne. Ah! si Albertine avait vécu,
qu’il eût été doux, les soirs où j’aurais dîné en ville, de lui donner
rendez-vous dehors, sous les arcades. D’abord, je n’aurais rien vu,
j’aurais eu l’émotion de croire qu’elle avait manqué au rendez-vous,
quand tout à coup j’eusse vu se détacher du mur noir une de ses chères
robes grises, ses yeux souriants qui m’auraient aperçu, et nous
aurions pu nous promener enlacés sans que personne nous distinguât,
nous dérangeât et rentrer ensuite à la maison. Hélas, j’étais seul et
je me faisais l’effet d’aller faire une visite de voisin à la campagne,
de ces visites comme Swann venait nous en faire après le dîner, sans
rencontrer plus de passants dans l’obscurité de Tansonville, par ce
petit chemin de halage, jusqu’à la rue du Saint-Esprit, que je n’en
rencontrais maintenant dans les rues devenues de sinueux chemins
rustiques de la rue Clotilde à la rue Bonaparte. D’ailleurs, comme ces
fragments de paysage, que le temps qu’il fait modifie, n’étaient plus
contrariés par un cadre devenu nuisible, les soirs où le vent chassait
un grain glacial je me croyais bien plus au bord de la mer furieuse,
dont j’avais jadis tant rêvé, que je ne m’y étais senti à Balbec; et
même d’autres éléments de nature qui n’existaient pas jusque-là à
Paris faisaient croire qu’on venait, descendant du train, d’arriver
pour les vacances, en pleine campagne: par exemple le contraste de
lumière et d’ombre qu’on avait à côté de soi par terre les soirs
de clair de lune. Celui-ci donnait de ces effets que les villes ne
connaissent pas, même en plein hiver; ses rayons s’étalaient sur la
neige qu’aucun travailleur ne déblayait plus, boulevard Haussmann,
comme ils eussent fait sur un glacier des Alpes. Les silhouettes des
arbres se reflétaient nettes et pures sur cette neige d’or bleuté, avec
la délicatesse qu’elles ont dans certaines peintures japonaises ou dans
certains fonds de Raphaël; elles étaient allongées à terre au pied de
l’arbre lui-même, comme on les voit souvent dans la nature au soleil
couchant, quand celui-ci inonde et rend réfléchissantes les prairies où
des arbres s’élèvent à intervalles réguliers. Mais, par un raffinement
d’une délicatesse délicieuse, la prairie sur laquelle se développaient
ces ombres d’arbres, légères comme des âmes, était une prairie
paradisiaque, non pas verte mais d’un blanc si éclatant, à cause du
clair de lune qui rayonnait sur la neige de jade, qu’on aurait dit que
cette prairie était tissée seulement avec des pétales de poiriers en
fleurs. Et sur les places, les divinités des fontaines publiques tenant
en main un jet de glace avaient l’air de statues d’une matière double
pour l’exécution desquelles l’artiste avait voulu marier exclusivement
le bronze au cristal. Par ces jours exceptionnels, toutes les maisons
étaient noires. Mais au printemps, au contraire, parfois de temps à
autre, bravant les règlements de la police, un hôtel particulier, ou
seulement un étage d’un hôtel, ou même seulement une chambre d’un
étage, n’ayant pas fermé ses volets apparaissait, ayant l’air de se
soutenir toute seule sur d’impalpables ténèbres, comme une projection
purement lumineuse, comme une apparition sans consistance. Et la femme
qu’en levant les yeux bien haut on distinguait dans cette pénombre
dorée prenait, dans cette nuit où l’on était perdu et où elle-même
semblait recluse, le charme mystérieux et voilé d’une vision d’Orient.
Puis on passait et rien n’interrompait plus l’hygiénique et monotone
piétinement rythmique dans l’obscurité.
* * * * *