d’artistes dans une admirable habitation moyenâgeuse que leur faisait
un cloître ancien loué par eux, pour rien. Et, ma foi, en entendant
cette femme qui, en passant par tant de milieux vraiment distingués,
a gardé pourtant dans sa parole un peu de la verdeur de la parole
d’une femme du peuple, une parole qui vous montre les choses avec la
couleur que votre imagination y voit, l’eau me vient à la bouche de
la vie qu’elle me confesse avoir menée là-bas, chacun travaillant
dans sa cellule, et où, dans le salon, si vaste qu’il possédait deux
cheminées, tout le monde venait avant le déjeuner pour des causeries
tout à fait supérieures, mêlées de petits jeux, me refaisant penser à
celles qu’évoque ce chef-d’œuvre de Diderot, les lettres à Mademoiselle
Volland. Puis, après le déjeuner, tout le monde sortait, même les jours
de grains dans le coup de soleil, le rayonnement d’une ondée lignant de
son filtrage lumineux les nodosités d’un magnifique départ de hêtres
centenaires qui mettaient devant la grille le _beau_ végétal
affectionné par le XVIIIe siècle, et d’arbustes ayant pour boutons
fleurissants dans la suspension de leurs rameaux des gouttes de pluie.
On s’arrêtait pour écouter le délicat barbotis, énamouré de fraîcheur,
d’un bouvreuil se baignant dans la mignonne baignoire minuscule de
nymphembourg qu’est la corolle d’une rose blanche. Et comme je parle
à Mme Verdurin des paysages et des fleurs de là-bas délicatement
pastellisés par Elstir: «Mais c’est moi qui lui ai fait connaître tout
cela, jette-t-elle avec un redressement colère de la tête, tout vous
entendez bien, tout, les coins curieux, tous les motifs, je le lui ai
jeté à la face quand il nous a quittés, n’est-ce pas, Auguste? tous les
motifs qu’il a peints. Les objets, il les a toujours connus, cela il
faut être juste, il faut le reconnaître. Mais les fleurs, il n’en avait
jamais vu, il ne savait pas distinguer un althéa d’une passe-rose.
C’est moi qui lui ai appris à reconnaître, vous n’allez pas me croire,
à reconnaître le jasmin.» Et il faut avouer qu’il y a quelque chose
de curieux à penser que le peintre des fleurs que les amateurs d’art
nous citent aujourd’hui comme le premier, comme supérieur même à
Fantin-Latour, n’aurait peut-être jamais, sans la femme qui est là, su
peindre un jasmin. «Oui, ma parole, le jasmin; toutes les roses qu’il a
faites, c’est chez moi ou bien c’est moi qui les lui apportais. On ne
l’appelait chez nous que Monsieur Tiche. Demandez à Cottard, à Brichot,
à tous les autres, si on le traitait ici en grand homme. Lui-même en
aurait ri. Je lui apprenais à disposer ses fleurs; au commencement il
ne pouvait pas en venir à bout. Il n’a jamais su faire un bouquet.
Il n’avait pas de goût naturel pour choisir, il fallait que je lui
dise: «Non, ne peignez pas cela, cela n’en vaut pas la peine, peignez
ceci.» Ah! s’il nous avait écoutés aussi pour l’arrangement de sa vie
comme pour l’arrangement de ses fleurs et s’il n’avait pas fait ce
sale mariage!» Et brusquement, les yeux enfiévrés par l’absorption
d’une rêverie tournée vers le passé, avec le nerveux taquinage, dans
l’allongement maniaque de ses phalanges, du floche des manches de son
corsage, c’est, dans le contournement de sa pose endolorie, comme
un admirable tableau qui n’a, je crois, jamais été peint, et où se
liraient toute la révolte contenue, toutes les susceptibilités rageuses
d’une amie outragée dans les délicatesses, dans la pudeur de la femme.
Là-dessus elle nous parle de l’admirable portrait qu’Elstir a fait
pour elle, le portrait de la famille Collard, portrait donné par elle
au Luxembourg au moment de sa brouille avec le peintre, confessant que
c’est elle qui a donné au peintre l’idée de faire l’homme en habit
pour obtenir tout ce beau bouillonnement du linge et qui a choisi la
robe de velours de la femme, robe faisant un appui au milieu de tout
le papillotage des nuances claires des tapis, des fleurs, des fruits,
des robes de gaze des fillettes pareilles à des tutus de danseuses. Ce
serait elle aussi qui aurait donné l’idée de ce coiffage, idée dont on
a fait ensuite honneur à l’artiste, idée qui consistait, en somme, à
peindre la femme, non pas en représentation mais surprise dans l’intime
de sa vie de tous les jours. «Je lui disais: Mais dans la femme qui se
coiffe, qui s’essuie la figure, qui se chauffe les pieds, quand elle
ne croit pas être vue, il y a un tas de mouvements intéressants, des
mouvements d’une grâce tout à fait léonardesque!» Mais sur un signe de
Verdurin indiquant le réveil de ces indignations comme malsain pour
la grande nerveuse que serait au fond sa femme, Swann me fait admirer
le collier de perles noires porté par la maîtresse de la maison et
achetées par elle, toutes blanches, à la vente d’un descendant de
Mme de La Fayette à qui elles auraient été données par Henriette
d’Angleterre, perles devenues noires à la suite d’un incendie qui
détruisit une partie de la maison que les Verdurin habitaient dans
une rue dont je ne me rappelle plus le nom, incendie après lequel fut
retrouvé le coffret où étaient ces perles, mais devenues entièrement
noires. «Et je connais le portrait de ces perles, aux épaules mêmes de
Mme de La Fayette, oui, parfaitement, leur portrait, insista Swann
devant les exclamations des convives un brin ébahis, leur portrait
authentique, dans la collection du duc de Guermantes.» Une collection
qui n’a pas son égale au monde, proclame-t-il, et que je devrais aller
voir, une collection héritée par le célèbre duc, qui était son neveu
préféré, de Mme de Beausergent sa tante, de Mme de Beausergent
depuis Mme d’Hayfeld, la sœur de la marquise de Villeparisis
et de la princesse de Hanovre. Mon frère et moi nous l’avons tant
aimé autrefois sous les traits du charmant bambin appelé Basin, qui
est bien en effet le prénom du duc. Là-dessus, le docteur Cottard,
avec une finesse qui décèle chez lui l’homme tout à fait distingué,
ressaute à l’histoire des perles et nous apprend que des catastrophes
de ce genre produisent dans le cerveau des gens des altérations tout
à fait pareilles à celles qu’on remarque dans la matière inanimée et
cite d’une façon vraiment plus philosophique que ne feraient bien
des médecins le propre valet de chambre de Mme Verdurin qui, dans
l’épouvante de cet incendie où il avait failli périr, était devenu un
autre homme, ayant une écriture tellement changée qu’à la première
lettre que ses maîtres, alors en Normandie, reçurent de lui leur
annonçant l’événement, ils crurent à la mystification d’un farceur.
Et pas seulement une autre écriture, selon Cottard, qui prétend
que de sobre cet homme était devenu si abominablement pochard que
Mme Verdurin avait été obligée de le renvoyer. Et la suggestive
dissertation passa, sur un signe gracieux de la maîtresse de maison, de
la salle à manger au fumoir vénitien dans lequel Cottard me dit avoir
assisté à de véritables dédoublements de la personnalité, nous citant
le cas d’un de ses malades, qu’il s’offre aimablement à m’amener chez
moi et à qui il suffisait qu’il touchât les tempes pour l’éveiller à
une seconde vie, vie pendant laquelle il ne se rappelait rien de la
première, si bien que, très honnête homme dans celle-là, il y aurait
été plusieurs fois arrêté pour des vols commis dans l’autre où il
serait tout simplement un abominable gredin. Sur quoi Mme Verdurin
remarque finement que la médecine pourrait fournir des sujets plus
vrais à un théâtre où la cocasserie de l’imbroglio reposerait sur
des méprises pathologiques, ce qui, de fil en aiguille, amène Mme
Cottard à narrer qu’une donnée toute semblable a été mise en œuvre par
un amateur qui est le favori des soirées de ses enfants, l’Écossais
Stevenson, un nom qui met dans la bouche de Swann cette affirmation
péremptoire: «Mais c’est tout à fait un grand écrivain, Stevenson, je
vous assure, M. de Goncourt, un très grand, l’égal des plus grands.»
Et comme, sur mon émerveillement des plafonds à caissons écussonnés
provenant de l’ancien palazzo Barberini, de la salle où nous fumons,
je laisse percer mon regret du noircissement progressif d’une certaine
vasque par la cendre de nos «londrès», Swann, ayant raconté que des
taches pareilles attestent sur les livres ayant appartenu à Napoléon
Ier, livres possédés, malgré ses opinions antibonapartistes, par le
duc de Guermantes, que l’empereur chiquait, Cottard, qui se révèle un
curieux vraiment pénétrant en toutes choses, déclare que ces taches ne
viennent pas du tout de cela--mais là, pas du tout, insiste-t-il avec
autorité--mais de l’habitude qu’il avait d’avoir toujours dans la main,
même sur les champs de bataille, des pastilles de réglisse, pour calmer
ses douleurs de foie. «Car il avait une maladie de foie et c’est de
cela qu’il est mort, conclut le docteur.»
Je m’arrêtai là, car je partais le lendemain et, d’ailleurs, c’était
l’heure où me réclamait l’autre maître au service de qui nous sommes
chaque jour, pour une moitié de notre temps. La tâche à laquelle il
nous astreint, nous l’accomplissons les yeux fermés. Tous les matins
il nous rend à notre autre maître, sachant que sans cela nous nous
livrerions mal à la sienne. Curieux, quand notre esprit a rouvert
ses yeux, de savoir ce que nous avons bien pu faire chez le maître
qui étend ses esclaves avant de les mettre à une besogne précipitée,
les plus malins, à peine la tâche finie, tâchent de subrepticement
regarder. Mais le sommeil lutte avec eux de vitesse pour faire
disparaître les traces de ce qu’ils voudraient voir. Et depuis tant
de siècles, nous ne savons pas grand’chose là-dessus.--Je fermai
donc le journal des Goncourt. Prestige de la littérature! J’aurais
voulu revoir les Cottard, leur demander tant de détails sur Elstir,
aller voir la boutique du Petit Dunkerque si elle existait encore,
demander la permission de visiter cet hôtel des Verdurin où j’avais
dîné. Mais j’éprouvais un vague trouble. Certes, je ne m’étais jamais
dissimulé que je ne savais pas écouter ni, dès que je n’étais plus
seul, regarder; une vieille femme ne montrait à mes yeux aucune espèce
de collier de perles et ce qu’on en disait n’entrait pas dans mes
oreilles. Tout de même, ces êtres-là, je les avais connus dans la vie
quotidienne, j’avais souvent dîné avec eux, c’étaient les Verdurin,
c’était le duc de Guermantes, c’étaient les Cottard, chacun d’eux
m’avait paru aussi commun qu’à ma grand’mère ce Basin dont elle ne se
doutait guère qu’il était le neveu chéri, le jeune héros délicieux,
de Mme de Beausergent, chacun d’eux m’avait semblé insipide; je me
rappelais les vulgarités sans nombre dont chacun était composé... «Et
que tout cela fît un astre dans la nuit!!!»
* * * * *
Je résolus de laisser provisoirement de côté les objections qu’avaient
pu faire naître en moi contre la littérature ces pages des Goncourt.
Même en mettant de côté l’indice individuel de naïveté qui est frappant
chez le mémorialiste, je pouvais d’ailleurs me rassurer à divers
points de vue. D’abord, en ce qui me concernait personnellement, mon
incapacité de regarder et d’écouter, que le journal cité avait si
péniblement illustrée pour moi, n’était pourtant pas totale. Il y
avait en moi un personnage qui savait plus ou moins bien regarder,
mais c’était un personnage intermittent, ne reprenant vie que
quand se manifestait quelque essence générale, commune à plusieurs
choses, qui faisait sa nourriture et sa joie. Alors le personnage
regardait et écoutait, mais à une certaine profondeur seulement, de
sorte que l’observation n’en profitait pas. Comme un géomètre qui,
dépouillant les choses de leurs qualités sensibles, ne voit que leur
substratum linéaire, ce que racontaient les gens m’échappait, car
ce qui m’intéressait, c’était non ce qu’ils voulaient dire, mais la
manière dont ils le disaient, en tant qu’elle était révélatrice de
leur caractère ou de leurs ridicules; ou plutôt c’était un objet qui
avait toujours été plus particulièrement le but de ma recherche parce
qu’il me donnait un plaisir spécifique, le point qui était commun à
un être et à un autre. Ce n’était que quand je l’apercevais que mon
esprit--jusque-là sommeillant, même derrière l’activité apparente
de ma conversation, dont l’animation masquait pour les autres un
total engourdissement spirituel--se mettait tout à coup joyeusement
en chasse, mais ce qu’il poursuivait alors--par exemple l’identité
du salon Verdurin dans divers lieux et divers temps--était situé à
mi-profondeur, au delà de l’apparence elle-même, dans une zone un
peu plus en retrait. Aussi le charme apparent, copiable, des êtres
m’échappait parce que je n’avais plus la faculté de m’arrêter à lui,
comme le chirurgien qui, sous le poli d’un ventre de femme, verrait le
mal interne qui le ronge. J’avais beau dîner en ville, je ne voyais
pas les convives, parce que quand je croyais les regarder je les
radiographiais. Il en résultait qu’en réunissant toutes les remarques
que j’avais pu faire dans un dîner sur les convives, le dessin des
lignes tracées par moi figurait un ensemble de lois psychologiques
où l’intérêt propre qu’avait eu dans ses discours le convive ne
tenait presque aucune place. Mais cela enlevait-il tout mérite à mes
portraits puisque je ne les donnais pas pour tels? Si l’un de ces
portraits, dans le domaine de la peinture, met en évidence certaines
vérités relatives au volume, à la lumière, au mouvement, cela fait-il
qu’il soit nécessairement inférieur à tel portrait ne lui ressemblant
aucunement de la même personne, dans lequel mille détails qui sont omis
dans le premier seront minutieusement relatés, deuxième portrait d’où
l’on pourra conclure que le modèle était ravissant tandis qu’on l’eût
cru laid dans le premier, ce qui peut avoir une importance documentaire
et même historique, mais n’est pas nécessairement une vérité d’art.
Puis ma frivolité, dès que je n’étais pas seul, me faisait désirer
de plaire, plus désireux d’amuser en bavardant que de m’instruire en
écoutant, à moins que je ne fusse allé dans le monde pour interroger
sur quelque point d’art, ou quelque soupçon jaloux qui m’avait occupé
l’esprit avant! Mais j’étais incapable de voir ce dont le désir n’avait
pas été éveillé en moi par quelque lecture, ce dont je n’avais pas
d’avance désiré moi-même le croquis que je désirais ensuite confronter
avec la réalité. Que de fois, je le savais bien, même si cette page de
Goncourt ne me l’eût pas appris, je suis resté incapable d’accorder
mon attention à des choses ou à des gens qu’ensuite, une fois que leur
image m’avait été présentée dans la solitude par un artiste, j’aurais
fait des lieues, risqué la mort pour retrouver. Alors mon imagination
était partie, avait commencé à peindre. Et ce devant quoi j’avais
bâillé l’année d’avant, je me disais avec angoisse, le contemplant
d’avance, le désirant: «Sera-t-il vraiment impossible de le voir?
Que ne donnerais-je pas pour cela!» Quand on lit des articles sur
des gens, même simplement des gens du monde, qualifiés de «derniers
représentants d’une société dont il n’existe plus aucun témoin», sans
doute on peut s’écrier: «Dire que c’est d’un être si insignifiant
qu’on parle avec tant d’abondance et d’éloges! c’est cela que j’aurais
déploré de ne pas avoir connu si je n’avais fait que lire les journaux
et les revues, et si je n’avais pas vu «l’homme», mais j’étais plutôt
tenté en lisant de telles pages dans les journaux de penser: «Quel
malheur--alors que j’étais seulement préoccupé de retrouver Gilberte
ou Albertine--que je n’aie pas fait plus attention à ce monsieur, je
l’avais pris pour un raseur du monde, pour un simple figurant, c’était
une figure!» Cette disposition-là, les pages de Goncourt que je lus
me la firent regretter. Car peut-être j’aurais pu conclure d’elles
que la vie apprend à rabaisser le prix de la lecture, et nous montre
que ce que l’écrivain nous vante ne valait pas grand’chose; mais je
pouvais tout aussi bien en conclure que la lecture, au contraire, nous
apprend à relever la valeur de la vie, valeur que nous n’avons pas
su apprécier et dont nous nous rendons compte seulement par le livre
combien elle était grande. A la rigueur, nous pouvons nous consoler de
nous être peu plu dans la société d’un Vinteuil, d’un Bergotte, puisque
le bourgeoisisme pudibond de l’un, les défauts insupportables de
l’autre ne prouvent rien contre eux, puisque leur génie est manifesté
par leurs œuvres; de même la prétentieuse vulgarité d’un Elstir à
ses débuts. Ainsi le journal des Goncourt m’avait fait découvrir
qu’Elstir n’était autre que le «Monsieur Tiche» qui avait tenu jadis
de si exaspérants discours à Swann, chez les Verdurin. Mais quel est
l’homme de génie qui n’a pas adopté les irritantes façons de parler
des artistes de sa bande, avant, d’arriver (comme c’était venu pour
Elstir et comme cela arrive rarement) à un bon goût supérieur. Les
lettres de Balzac, par exemple, ne sont-elles pas semées de termes
vulgaires que Swann eût souffert mille morts d’employer? Et cependant
il est probable que Swann, si fin, si purgé de tout ridicule haïssable,
eût été incapable d’écrire la _Cousine Bette_ et le _Curé de
Tours_. Que ce soit donc les Mémoires qui aient tort de donner du
charme à leur société alors qu’elle nous a déplu est un problème de
peu d’importance, puisque, même si c’est l’écrivain de Mémoires qui se
trompe, cela ne prouve rien contre la valeur de la vie qui produit de
tels génies et qui n’existait pas moins dans les œuvres de Vinteuil,
d’Elstir et de Bergotte.
Tout à l’autre extrémité de l’expérience, quand je voyais que les plus
curieuses anecdotes, qui font la matière inépuisable, divertissement
des soirées solitaires pour le lecteur, du journal des Goncourt, lui
avaient été contées par ces convives que nous eussions à travers ces
pages envié de connaître et qui ne m’avaient pas laissé à moi trace
d’un souvenir intéressant, cela n’était pas trop inexplicable encore.
Malgré la naïveté de Goncourt, qui concluait de l’intérêt de ces
anecdotes à la distinction probable de l’homme qui les contait, il
pouvait très bien se faire que des hommes médiocres eussent eu dans
leur vie, ou entendu raconter, des choses curieuses et les contassent
à leur tour. Goncourt savait écouter, comme il savait voir; je ne le
savais pas. D’ailleurs, tous ces faits auraient eu besoin d’être jugés
un à un. M. de Guermantes ne m’avait certes pas donné l’impression de
cet adorable modèle des grâces juvéniles que ma grand’mère eût tant
voulu connaître et me proposait comme modèle inimitable d’après les
Mémoires de Mme de Beausergent. Mais il faut songer que Basin avait
alors sept ans, que l’écrivain était sa tante, et que même les maris
qui doivent divorcer quelques mois après vous font un grand éloge de
leur femme. Une des plus jolies poésies de Sainte-Beuve est consacrée à
l’apparition devant une fontaine d’une jeune enfant couronnée de tous
les dons et de toutes les grâces, la jeune Mlle de Champlâtreux, qui
ne devait pas avoir alors dix ans. Malgré toute la tendre vénération
que le poète de génie qu’est la comtesse de Noailles portait à sa
belle-mère, la duchesse de Noailles, née Champlâtreux, il est possible,
si elle avait eu à en faire le portrait, que celui-ci eût contrasté
assez vivement avec celui que Sainte-Beuve en traçait cinquante ans
plus tôt.
Ce qui eût peut-être été plus troublant, c’était l’entre-deux,
c’étaient ces gens desquels ce qu’on dit implique, chez eux, plus que
la mémoire qui a su retenir une anecdote curieuse, sans que pourtant
on ait, comme pour les Vinteuil, les Bergotte, le recours de les juger
sur leur œuvre; ils n’en ont pas créé, ils en ont seulement--à notre
grand étonnement à nous qui les trouvions si médiocres--inspiré. Passe
encore que le salon qui, dans les musées, donnera la plus grande
impression d’élégance, depuis les grandes peintures de la Renaissance,
soit celui de la petite bourgeoise ridicule que j’eusse, si je ne
l’avais pas connue, rêvé devant le tableau de pouvoir approcher dans
la réalité, espérant apprendre d’elle les secrets les plus précieux
que l’art du peintre, que sa toile ne me donnaient pas et de qui la
pompeuse traîne de velours et de dentelles est un morceau de peinture
comparable aux plus beaux du Titien. Si j’avais compris jadis que ce
n’est pas le plus spirituel, le plus instruit, le mieux relationné
des hommes, mais celui qui sait devenir miroir et peut refléter ainsi
sa vie, fût-elle médiocre, qui devient un Bergotte (les contemporains
le tinssent-ils pour moins homme d’esprit que Swann et moins savant
que Brichot), on peut souvent à plus forte raison en dire autant des
modèles de l’artiste. Dans l’éveil de l’amour de la beauté, chez
l’artiste, qui peut tout peindre, de l’élégance où il pourra trouver
de si beaux motifs, le modèle lui sera fourni par des gens un peu plus
riches que lui, chez qui il trouvera ce qu’il n’a pas d’habitude dans
son atelier d’homme de génie méconnu qui vend ses toiles cinquante
francs, un salon avec des meubles recouverts de vieille soie, beaucoup
de lampes, de belles fleurs, de beaux fruits, de belles robes--gens
modestes relativement, ou qui le paraîtraient à des gens vraiment
brillants (qui ne connaissent même pas leur existence), mais qui, à
cause de cela, sont plus à portée de connaître l’artiste obscur, de
l’apprécier, de l’inviter, de lui acheter ses toiles, que les gens de
l’aristocratie qui se font peindre, comme le Pape et les chefs d’État,
par les peintres académiciens. La poésie d’un élégant foyer et des
belles toilettes de notre temps ne se trouvera-t-elle pas plutôt,
pour la postérité, dans le salon de l’éditeur Charpentier par Renoir
que dans le portrait de la princesse de Sagan ou de la comtesse de la
Rochefoucauld par Cotte ou Chaplin? Les artistes qui nous ont donné les
plus grandes visions d’élégance en ont recueilli les éléments chez des
gens qui étaient rarement les grands élégants de leur époque, lesquels
se font rarement peindre par l’inconnu porteur d’une beauté qu’ils
ne peuvent pas distinguer sur ses toiles, dissimulée qu’elle est par
l’interposition d’un poncif de grâce surannée qui flotte dans l’œil du
public comme ces visions subjectives que le malade croit effectivement
posées devant lui. Mais que ces modèles médiocres que j’avais connus
eussent en outre inspiré, conseillé certains arrangements qui m’avaient
enchanté, que la présence de tel d’entre eux dans les tableaux fût plus
que celle d’un modèle, mais d’un ami qu’on veut faire figurer dans ses
toiles, c’était à se demander si tous les gens que nous regrettons de
ne pas avoir connus parce que Balzac les peignait dans ses livres ou
les leur dédiait en hommage d’admiration, sur lesquels Sainte-Beuve
ou Baudelaire firent leurs plus jolis vers, si, à plus forte raison,
toutes les Récamier, toutes les Pompadour ne m’eussent pas paru
d’insignifiantes personnes, soit par une infirmité de ma nature, ce
qui me faisait alors enrager d’être malade et de ne pouvoir retourner
voir tous les gens que j’avais méconnus, soit qu’elles ne dussent leur
prestige qu’à une magie illusoire de la littérature, ce qui forçait à
changer de dictionnaire pour lire et me consolait de devoir d’un jour
à l’autre, à cause des progrès que faisait mon état maladif, rompre
avec la société, renoncer au voyage, aux musées, pour aller me soigner
dans une maison de santé. Peut-être, pourtant, ce côté mensonger, ce
faux-jour n’existe-t-il dans les Mémoires que quand ils sont trop
récents, trop près des réputations, qui plus tard s’anéantiront si
vite, aussi bien intellectuelles que mondaines. (Et si l’érudition
essaye alors de réagir contre cet ensevelissement, parvient-elle à
détruire un sur mille de ces oublis qui vont s’entassant?)
Ces idées, tendant, les unes à diminuer, les autres à accroître mon
regret de ne pas avoir de dons pour la littérature, ne se présentèrent
plus à ma pensée pendant les longues années que je passai à me soigner,
loin de Paris, dans une maison de santé où, d’ailleurs, j’avais tout à
fait renoncé au projet d’écrire, jusqu’à ce que celle-ci ne pût plus
trouver de personnel médical, au commencement de 1916. Je rentrai
alors dans un Paris bien différent de celui où j’étais déjà revenu une
première fois, comme on le verra tout à l’heure, en août 1914, pour
subir une visite médicale, après quoi j’avais rejoint ma maison de
santé.
CHAPITRE II
M. DE CHARLUS PENDANT LA GUERRE; SES OPINIONS, SES PLAISIRS
UN des premiers soirs dès mon nouveau retour à Paris en 1916, ayant
envie d’entendre parler de la seule chose qui m’intéressait alors, la
guerre, je sortis, après le dîner, pour aller voir Mme Verdurin,
car elle était, avec Mme Bontemps, une des reines de ce Paris de
la guerre qui faisait penser au Directoire. Comme par l’ensemencement
d’une petite quantité de levure, en apparence de génération spontanée,
des jeunes femmes allaient tout le jour coiffées de hauts turbans
cylindriques comme aurait pu l’être une contemporaine de Mme
Tallien. Par civisme, ayant des tuniques égyptiennes droites, sombres,
très «guerre», sur des jupes très courtes, elles chaussaient des
lanières rappelant le cothurne selon Talma, ou de hautes guêtres
rappelant celles de nos chers combattants; c’est, disaient-elles, parce
qu’elles n’oubliaient pas qu’elles devaient réjouir les yeux de ces
combattants qu’elles se paraient encore, non seulement de toilettes
«floues», mais encore de bijoux évoquant les armées par leur thème
décoratif, si même leur matière ne venait pas des armées, n’avait pas
été travaillée aux armées; au lieu d’ornements égyptiens rappelant la
campagne d’Égypte, c’étaient des bagues ou des bracelets faits avec
des fragments d’obus ou des ceintures de 75, des allume-cigarettes
composés de deux sous anglais, auxquels un militaire était arrivé à
donner, dans sa cagna, une patine si belle que le profil de la reine
Victoria y avait l’air tracé par Pisanello; c’est encore parce qu’elles
y pensaient sans cesse, disaient-elles, qu’elles portaient à peine le
deuil quand l’un des leurs tombait, sous le prétexte qu’il était «mêlé
de fierté», ce qui permettait un bonnet de crêpe anglais blanc (du
plus gracieux effet et autorisant tous les espoirs), dans l’invincible
certitude du triomphe définitif, et permettait ainsi de remplacer le
cachemire d’autrefois par le satin et la mousseline de soie, et même de
garder ses perles, «tout en observant le tact et la correction qu’il
est inutile de rappeler à des Françaises».