Gilberte disait-elle cela pour me cacher qu’elle-même, selon

LE TEMPS RETROUVÉ

ŒUVRES DE MARCEL PROUST

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).

A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).

LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N. R. F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN.

(_édition illustrée par Laprade_).

_Collection in-8_ «_A la Gerbe_»

ŒUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).

MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE

DU TEMPS PERDU

XIV

LE TEMPS RETROUVÉ

GALLIMARD

_Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation

réservés pour tous pays, y compris la Russie._

Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1927.

CHAPITRE PREMIER

TANSONVILLE

TOUTE la journée, dans cette demeure de Tansonville un peu trop

campagne, qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux

promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures où chaque salon a

l’air d’un cabinet de verdure, et où sur la tenture des chambres, les

roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous

ont rejoints et vous tiennent compagnie--isolés du moins--car c’étaient

de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu’on eût

pu, si elle avait été vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre

en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des

chambres d’aujourd’hui où, sur un fond d’argent, tous les pommiers de

Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner

les heures que vous passez au lit, toute la journée je la passais dans

ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de

l’entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau,

étincelants de soleil, et sur la forêt de Méséglise. Je ne regardais,

en somme, tout cela avec plaisir que parce que je me disais: c’est joli

d’avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre, jusqu’au moment

où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire

en bleu sombre, simplement parce qu’il était plus loin, le clocher de

l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher

lui-même qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et

des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un

tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessiné,

s’inscrire dans le carreau de ma fenêtre. Et si je sortais un moment de

ma chambre, au bout du couloir j’apercevais, parce qu’il était orienté

autrement, comme une bande d’écarlate, la tenture d’un petit salon qui

n’était qu’une simple mousseline mais rouge, et prête à s’incendier si

un rayon de soleil y donnait.

Pendant nos promenades, Gilberte me parlait de Robert comme se

détournant d’elle, mais pour aller auprès d’autres femmes. Et il est

vrai que beaucoup encombraient sa vie, et, comme certaines camaraderies

masculines pour les hommes qui aiment les femmes, avec ce caractère de

défense inutilement faite et de place vainement usurpée qu’ont dans la

plupart des maisons les objets qui ne peuvent servir à rien.

Une fois, que j’avais quitté Gilberte assez tôt, je m’éveillai au

milieu de la nuit dans la chambre de Tansonville, et encore à demi

endormi j’appelai: «Albertine». Ce n’était pas que j’eusse pensé à

elle, ni rêvé d’elle, ni que je la prisse pour Gilberte. Ma mémoire

avait perdu l’amour d’Albertine, mais il semble qu’il y ait une mémoire

involontaire des membres, pâle et stérile imitation de l’autre, qui

vive plus longtemps comme certains animaux ou végétaux inintelligents

vivent plus longtemps que l’homme. Les jambes, les bras sont pleins de

souvenirs engourdis. Une réminiscence éclose en mon bras m’avait fait

chercher derrière mon dos la sonnette, comme dans ma chambre de Paris.

Et ne la trouvant pas, j’avais appelé: «Albertine», croyant que mon

amie défunte était couchée auprès de moi, comme elle faisait souvent le

soir, et que nous nous endormions ensemble, comptant, au réveil, sur le

temps qu’il faudrait à Françoise avant d’arriver, pour qu’Albertine pût

sans imprudence tirer la sonnette que je ne trouvais pas.

Robert vint plusieurs fois à Tansonville pendant que j’y étais. Il

était bien différent de ce que je l’avais connu. Sa vie ne l’avait

pas épaissi, comme M. de Charlus, tout au contraire, mais, opérant

en lui un changement inverse, lui avait donné l’aspect désinvolte

d’un officier de cavalerie--et bien qu’il eût donné sa démission au

moment de son mariage--à un point qu’il n’avait jamais eu. Au fur et

à mesure que M. de Charlus s’était alourdi, Robert (et sans doute il

était infiniment plus jeune, mais on sentait qu’il ne ferait que se

rapprocher davantage de cet idéal avec l’âge), comme certaines femmes

qui sacrifient résolument leur visage à leur taille et à partir d’un

certain moment ne quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant

espérer garder à la fois plusieurs jeunesses, c’est encore celle de la

tournure qui sera la plus capable de représenter les autres), était

devenu plus élancé, plus rapide, effet contraire d’un même vice. Cette

vélocité avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte

d’être vu, le désir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fébrilité

qui naît du mécontentement de soi et de l’ennui. Il avait l’habitude

d’aller dans certains mauvais lieux, et, comme il aimait qu’on ne le

vît ni y entrer, ni en sortir, il s’engouffrait pour offrir aux regards

malveillants des passants hypothétiques le moins de surface possible,

comme on monte à l’assaut. Et cette allure de coup de vent lui était

restée. Peut-être aussi schématisait-elle l’intrépidité apparente de

quelqu’un qui veut montrer qu’il n’a pas peur et ne veut pas se donner

le temps de penser.

Pour être complet il faudrait faire entrer en ligne de compte le désir,

plus il vieillissait, de paraître jeune, et même l’impatience de ces

hommes, toujours ennuyés, toujours blasés, que sont les gens trop

intelligents pour la vie relativement oisive qu’ils mènent et où leurs

facultés ne se réalisent pas. Sans doute l’oisiveté même de ceux-là

peut se traduire par de la nonchalance. Mais, surtout depuis la faveur

dont jouissent les exercices physiques, l’oisiveté a pris une forme

sportive, même en dehors des heures de sport et qui se traduit par une

vivacité fébrile qui croit ne pas laisser à l’ennui le temps ni la

place de se développer.

Devenant beaucoup plus sec, il ne faisait presque plus preuve vis-à-vis

de ses amis, par exemple vis-à-vis de moi, d’aucune sensibilité. Et

en revanche il avait avec Gilberte des affectations de sensibleries

poussées jusqu’à la comédie, qui déplaisaient. Ce n’est pas qu’en

réalité Gilberte lui fût indifférente. Non, Robert l’aimait. Mais il

lui mentait tout le temps, et son esprit de duplicité, sinon le fond

même de ses mensonges, était perpétuellement découvert. Et alors il

ne croyait pouvoir s’en tirer qu’en exagérant dans des proportions

ridicules la tristesse réelle qu’il avait de peiner Gilberte. Il

arrivait à Tansonville obligé, disait-il, de repartir le lendemain

matin pour une affaire avec un certain Monsieur du pays qui était censé

l’attendre à Paris et qui, précisément rencontré dans la soirée prés

de Combray, dévoilait involontairement le mensonge au courant duquel

Robert avait négligé de le mettre, en disant qu’il était venu dans le

pays se reposer pour un mois et ne retournerait pas à Paris d’ici là.

Robert rougissait, voyait le sourire mélancolique et fin de Gilberte,

se dépêtrait--en l’insultant--du gaffeur, rentrait avant sa femme, lui

faisait remettre un mot désespéré où il lui disait qu’il avait fait un

mensonge pour ne pas lui faire de peine, pour qu’en le voyant repartir

pour une raison qu’il ne pouvait pas lui dire elle ne crût pas qu’il

ne l’aimait pas (et tout cela, bien qu’il l’écrivît comme un mensonge,

était en somme vrai), puis faisait demander s’il pouvait entrer chez

elle et là, moitié tristesse réelle, moitié énervement de cette vie,

moitié simulation chaque jour plus audacieuse, sanglotait, s’inondait

d’eau froide, parlait de sa mort prochaine, quelquefois s’abattait sur

le parquet comme s’il se fût trouvé mal. Gilberte ne savait pas dans

quelle mesure elle devait le croire, le supposait menteur à chaque cas

particulier, et s’inquiétait de ce pressentiment d’une mort prochaine,

mais pensait que d’une façon générale elle était aimée, qu’il avait

peut-être une maladie qu’elle ne savait pas, et n’osait pas à cause

de cela le contrarier et lui demander de renoncer à ses voyages. Je

comprenais, du reste, d’autant moins pourquoi il se faisait que Morel

fût reçu comme l’enfant de la maison partout où étaient les Saint-Loup,

à Paris, à Tansonville.

Françoise, qui avait déjà vu tout ce que M. de Charlus avait fait

pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel,

n’en concluait pas que c’était un trait qui reparaissait à certaines

générations chez les Guermantes, mais plutôt--comme Legrandin aidait

beaucoup Théodore--elle avait fini, elle personne si morale et si

pleine de préjugés, par croire que c’était une coutume que son

universalité rendait respectable. Elle disait toujours d’un jeune

homme, que ce fût Morel ou Théodore: «Il a trouvé un Monsieur qui

s’est toujours intéressé à lui et qui lui a bien aidé.» Et comme en

pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui

pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu’ils détournaient,

n’hésitait pas à leur donner le beau rôle, à leur trouver «bien du

cœur». Elle blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué bien des

tours à Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guère avoir de

doutes sur la nature de leurs relations, car elle ajoutait: «Alors le

petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit: Prenez-moi

avec vrais, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien, et ma foi

ce Monsieur a tant de cœur que bien sûr que Théodore est sûr de

trouver près de lui peut-être bien plus qu’il ne mérite, car c’est

une tête brûlée, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit à

Jeannette (la fiancée de Théodore): Petite, si jamais vous êtes dans

la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et

vous donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore pour le mettre

dehors, bien sûr qu’il ne l’abandonnera jamais.»

De même estimait-elle plus Saint-Loup que Morel et jugeait-elle

que, malgré tous les coups que Morel avait faits, le marquis ne le

laisserait jamais dans la peine, car c’est un homme qui avait trop de

cœur, ou alors il faudrait qu’il lui soit arrivé à lui-même de grands

revers.

C’est au cours d’un de ces entretiens, qu’ayant demandé le nom de

famille de Théodore, qui vivait maintenant dans le Midi, je compris

brusquement que c’était lui qui m’avait écrit pour mon article du

_Figaro_ cette lettre, d’une écriture populaire et d’un langage

charmant, dont le nom du signataire m’était alors inconnu.

Saint-Loup insistait pour que je restasse à Tansonville et laissa

échapper une fois, bien qu’il ne cherchât visiblement plus à me faire

plaisir, que ma venue avait été pour sa femme une joie telle qu’elle en

était restée, à ce qu’elle lui avait dit, transportée de joie tout un

soir, un soir où elle se sentait si triste que je l’avais, en arrivant

à l’improviste, miraculeusement sauvée du désespoir, «peut-être du

pire», ajouta-t-il. Il me demandait de tâcher de la persuader qu’il

l’aimait, me disant que la femme qu’il aimait aussi, il l’aimait moins

qu’elle et romprait bientôt. «Et pourtant», ajouta-t-il, avec une telle

félinité et un tel besoin de confidence que je croyais par moments que

le nom de Charlie allait, malgré Robert, «sortir» comme le numéro d’une

loterie, «j’avais de quoi être fier. Cette femme qui me donna tant de

preuves de sa tendresse et que je vais sacrifier à Gilberte, jamais

elle n’avait fait attention à un homme, elle se croyait elle-même

incapable d’être amoureuse. Je suis le premier. Je savais qu’elle

s’était refusée à tout le monde tellement que, quand j’ai reçu la

lettre adorable où elle me disait qu’il ne pouvait y avoir de bonheur

pour elle qu’avec moi, je n’en revenais pas. Évidemment, il y aurait de

quoi me griser, si la pensée de voir cette pauvre petite Gilberte en

larmes ne m’était pas intolérable. Ne trouves-tu pas qu’elle a quelque

chose de Rachel?», me disait-il. Et en effet j’avais été frappé d’une

vague ressemblance qu’on pouvait à la rigueur trouver maintenant entre

elles. Peut-être tenait-elle à une similitude réelle de quelques traits

(dus par exemple à l’origine hébraïque pourtant si peu marquée chez

Gilberte) à cause de laquelle Robert, quand sa famille avait voulu

qu’il se mariât, s’était senti attiré vers Gilberte. Elle tenait aussi

à ce que Gilberte, ayant surpris des photographies de Rachel, cherchait

pour plaire à Robert à imiter certaines habitudes chères à l’actrice,

comme d’avoir toujours des nœuds rouges dans les cheveux, un ruban

de velours noir au bras, et se teignait les cheveux pour paraître

brune. Puis sentant que ses chagrins lui donnaient mauvaise mine, elle

essayait d’y remédier. Elle le faisait parfois sans mesure. Un jour où

Robert devait venir le soir pour vingt-quatre heures à Tansonville,

je fus stupéfait de la voir venir se mettre à table si étrangement

différente de ce qu’elle était, non seulement autrefois, mais même les

jours habituels, que je restai stupéfait comme si j’avais eu devant moi

une actrice, une espèce de Théodora. Je sentais que malgré moi je la

regardais trop fixement dans ma curiosité de savoir ce qu’elle avait

de changé. Cette curiosité fut d’ailleurs bientôt satisfaite quand

elle se moucha, car, malgré toutes les précautions qu’elle y mit, par

toutes les couleurs qui restèrent sur le mouchoir, en faisant une riche

palette, je vis qu’elle était complètement peinte. C’était cela qui lui

faisait cette bouche sanglante et qu’elle s’efforçait de rendre rieuse

en croyant que cela lui allait bien, tandis que l’heure du train qui

s’approchait sans que Gilberte sût si son mari arrivait vraiment ou

s’il n’enverrait pas une de ces dépêches dont M. de Guermantes avait

spirituellement fixé le modèle: «Impossible venir, mensonge suit»,

pâlissait ses joues et cernait ses yeux.

«Ah! vois-tu, me disait Saint-Loup--avec un accent volontairement

tendre qui contrastait tant avec sa tendresse spontanée d’autrefois,

avec une voix d’alcoolique et des modulations d’acteur--Gilberte

heureuse, il n’y a rien que je ne donnerais pour cela. Elle a tant fait

pour moi. Tu ne peux pas savoir.» Et ce qui était le plus déplaisant

dans tout cela était encore l’amour-propre, car Saint-Loup était flatté

d’être aimé par Gilberte, et, sans oser dire que c’était Morel qu’il

aimait, donnait pourtant sur l’amour que le violoniste était censé

avoir pour lui des détails qu’il savait bien exagérés sinon inventés

de toute pièce, lui à qui Morel demandait chaque jour plus d’argent.

Et c’était en me confiant Gilberte qu’il repartait pour Paris. J’eus,

du reste, l’occasion, pour anticiper un peu, puisque je suis encore

à Tansonville, de l’y apercevoir une fois dans le monde, et de loin,

où sa parole, malgré tout vivante et charmante, me permettait de

retrouver le passé. Je fus frappé de voir combien il changeait. Il

ressemblait de plus en plus à sa mère. Mais la manière de sveltesse

hautaine qu’il avait héritée d’elle et qu’elle avait parfaite, chez

lui, grâce à l’éducation la plus accomplie, s’exagérait, se figeait;

la pénétration du regard propre aux Guermantes lui donnait l’air

d’inspecter tous les lieux au milieu desquels il passait, mais d’une

façon quasi inconsciente, par une sorte d’habitude et de particularité

animale; même immobile, la couleur qui était la sienne plus que de

tous les Guermantes, d’être seulement de l’ensoleillement d’une

journée d’or devenue solide, lui donnait comme un plumage si étrange,

faisait de lui une espèce si rare, si précieuse, qu’on aurait voulu

la posséder pour une collection ornithologique; mais quand, de plus,

cette lumière changée en oiseau se mettait en mouvement, en action,

quand par exemple je voyais Robert de Saint-Loup entrer dans une soirée

où j’étais, il avait des redressements de sa tête si joyeusement

et si fièrement huppée sous l’aigrette d’or de ses cheveux un peu

déplumés, des mouvements de cou tellement plus souples, plus fiers

et plus coquets que n’en ont les humains, que devant la curiosité et

l’admiration moitié mondaine, moitié zoologique qu’il vous inspirait,

on se demandait si c’était dans le faubourg Saint-Germain qu’on se

trouvait ou au Jardin des Plantes et si on regardait un grand seigneur

traverser un salon, ou se promener dans sa cage un merveilleux oiseau.

Pour peu qu’on y mît un peu d’imagination, le ramage ne se prêtait

pas moins à cette interprétation que le plumage. Il disait ce qu’il

croyait grand siècle et par là imitait les manières des Guermantes.

Mais un rien d’indéfinissable faisait qu’elles devenaient les manières

de M. de Charlus. «Je te quitte un instant, me dit-il, dans cette

soirée où Mme de Marsantes était un peu plus loin. Je vais faire un

doigt de cour à ma nièce.» Quant à cet amour dont il me parlait sans

cesse, il n’était pas d’ailleurs que celui pour Charlie, bien que ce

fût le seul qui comptât pour lui. Quel que soit le genre d’amours d’un

homme, on se trompe toujours sur le nombre des personnes avec qui il a

des liaisons, parce qu’on interprète faussement des amitiés comme des

liaisons, ce qui est une erreur par addition, mais aussi parce qu’on

croit qu’une liaison prouvée en exclut une autre, ce qui est un autre

genre d’erreur. Deux personnes peuvent dire: «la maîtresse de X..., je

la connais», prononcer deux noms différents et ne se tromper ni l’une

ni l’autre. Une femme qu’on aime suffit rarement à tous nos besoins et

on la trompe avec une femme qu’on n’aime pas. Quant au genre d’amours

que Saint-Loup avait hérité de M. de Charlus, un mari qui y est enclin

fait habituellement le bonheur de sa femme. C’est une loi générale à

laquelle les Guermantes trouvaient le moyen de faire exception parce

que ceux qui avaient ce goût voulaient faire croire qu’ils avaient, au

contraire, celui des femmes. Ils s’affichaient avec l’une ou l’autre

et désespéraient la leur. Les Courvoisier en usaient plus sagement. Le

jeune vicomte de Courvoisier se croyait seul sur la terre, et depuis

l’origine du monde, à être tenté par quelqu’un de son sexe. Supposant

que ce penchant lui venait du diable, il lutta contre lui, épousa une

femme ravissante, lui fit des enfants... Puis un de ses cousins lui

enseigna que ce penchant est assez répandu, poussa la bonté jusqu’à le

mener dans des lieux où il pouvait le satisfaire. M. de Courvoisier

n’en aima que plus sa femme, redoubla de zèle prolifique et elle et lui

étaient cités comme le meilleur ménage de Paris. On n’en disait point

autant de celui de Saint-Loup parce que Robert au lieu de se contenter

de l’inversion, faisait mourir sa femme de jalousie en cherchant sans

plaisir des maîtresses!

Il est possible que Morel, étant excessivement noir, fût nécessaire

à Saint-Loup comme l’ombre l’est au rayon de soleil. On imagine très

bien dans cette famille si ancienne un grand seigneur blond, doré,

intelligent, doué de tous les prestiges et recelant à fond de cale un

goût secret, ignoré de tous, pour les nègres. Robert, d’ailleurs, ne

laissait jamais la conversation toucher à ce genre d’amours qui était

le sien. Si je disais un mot: «Oh! je ne sais pas, répondait-il avec

un détachement si profond qu’il en laissait tomber son monocle, je

n’ai pas soupçon de ces choses-là. Si tu désires des renseignements

là-dessus, mon cher, je te conseille de t’adresser ailleurs. Moi,

je suis un soldat, un point c’est tout. Autant ces choses-là

m’indiffèrent, autant je suis avec passion la guerre balkanique.

Autrefois cela t’intéressait, l’histoire des batailles. Je te disais

alors qu’on reverrait, même dans les conditions les plus différentes,

les batailles typiques, par exemple le grand essai d’enveloppement

par l’aile de la bataille d’Ulm. Eh bien! si spéciales que soient ces

guerres balkaniques, Lullé-Burgas c’est encore Ulm, l’enveloppement

par l’aile. Voilà les sujets dont tu peux me parler. Mais pour le

genre de choses auxquelles tu fais allusion, je m’y connais autant

qu’en sanscrit.» Ces sujets que Robert dédaignait ainsi, Gilberte, au

contraire, quand il était reparti, les abordait volontiers en causant

avec moi. Non, certes, relativement à son mari car elle ignorait, ou

feignait d’ignorer tout. Mais elle s’étendait volontiers sur eux en

tant qu’ils concernaient les autres, soit qu’elle y vît une sorte

d’excuse indirecte pour Robert, soit que celui-ci, partagé comme son

oncle entre un silence sévère à l’égard de ces sujets et un besoin de

s’épancher et de médire, l’eût instruite pour beaucoup. Entre tous, M.

de Charlus n’était pas épargné; c’était sans doute que Robert, sans

parler de Morel à Gilberte, ne pouvait s’empêcher, avec elle, de lui

répéter, sous une forme ou sous une autre, ce que le violoniste lui

avait appris. Et il poursuivait son ancien bienfaiteur de sa haine.

Ces conversations, que Gilberte affectionnait, me permirent de lui

demander si, dans un genre parallèle, Albertine, dont c’est par elle

que j’avais entendu la première fois le nom, quand jadis elles étaient

amies de cours, avait de ces goûts. Gilberte refusa de me donner

ce renseignement. Au reste, il y avait longtemps qu’il eût cessé

d’offrir quelque intérêt pour moi. Mais je continuais à m’en enquérir

machinalement, comme un vieillard qui, ayant perdu la mémoire, demande

de temps à autre des nouvelles du fils qu’il a perdu.

Un autre jour je revins à la charge et demandai encore à Gilberte

si Albertine aimait les femmes. «Oh! pas du tout.--Mais vous disiez

autrefois qu’elle avait mauvais genre.--J’ai dit cela, moi? vous devez

vous tromper. En tout cas si je l’ai dit--mais vous faites erreur--je

parlais au contraire d’amourettes avec des jeunes gens. A cet âge-là,

du reste, cela n’allait probablement pas bien loin.»

Gilberte disait-elle cela pour me cacher qu’elle-même, selon ce

qu’Albertine m’avait dit, aimait les femmes et avait fait à Albertine

des propositions? Ou bien (car les autres sont souvent plus renseignés

sur notre vie que nous ne croyons) savait-elle que j’avais aimé, que

j’avais été jaloux d’Albertine et (les autres pouvant savoir plus de

vérité que nous ne croyons, mais l’étendre aussi trop loin et être

dans l’erreur par des suppositions excessives, alors que nous les

avions espérés dans l’erreur par l’absence de toute supposition)

s’imaginait-elle que je l’étais encore et me mettait-elle sur les yeux,

par bonté, ce bandeau qu’on a toujours tout prêt pour les jaloux?

En tout cas, les paroles de Gilberte, depuis «le mauvais genre»

d’autrefois jusqu’au certificat de bonne vie et mœurs d’aujourd’hui,

suivaient une marche inverse des affirmations d’Albertine qui avait

fini presque par avouer des demi-rapports avec Gilberte. Albertine

m’avait étonné en cela comme sur ce que m’avait dit Andrée, car

pour toute cette petite bande, si j’avais d’abord cru, avant de la

connaître, à sa perversité, je m’étais rendu compte de mes fausses

suppositions, comme il arrive si souvent quand on trouve une honnête

fille et presque ignorante des réalités de l’amour dans le milieu

qu’on avait cru à tort le plus dépravé. Puis j’avais refait le chemin

en sens contraire, reprenant pour vraies mes suppositions du début.

Mais peut-être Albertine avait-elle voulu me dire cela pour avoir

l’air plus expérimentée qu’elle n’était et pour m’éblouir, à Paris, du

prestige de sa perversité comme la première fois, à Balbec, par celui

de sa vertu. Et tout simplement, quand je lui avais parlé des femmes

qui aimaient les femmes, pour ne pas avoir l’air de ne pas savoir ce

que c’était, comme dans une conversation on prend un air entendu si

on parle de Fourier ou de Tobolsk encore qu’on ne sache pas ce que

c’est. Elle avait peut-être vécu près de l’amie de Mlle Vinteuil

et d’Andrée, séparée par une cloison étanche d’elles qui croyaient

qu’elle n’en était pas, ne s’était renseignée ensuite--comme une

femme qui épouse un homme de lettres cherche à se cultiver--qu’afin

de me complaire en se faisant capable de répondre à mes questions,

jusqu’au jour où elle avait compris qu’elles étaient inspirées par

la jalousie et où elle avait fait machine en arrière, à moins que ce

ne fût Gilberte qui me mentît. L’idée me vint que c’était pour avoir

appris d’elle, au cours d’un flirt qu’il aurait conduit dans le sens

qui l’intéressait, qu’elle ne détestait pas les femmes, que Robert

l’avait épousée, espérant des plaisirs qu’il n’avait pas dû trouver

chez lui puisqu’il les prenait ailleurs. Aucune de ces hypothèses

n’était absurde, car chez des femmes comme la fille d’Odette ou les

jeunes filles de la petite bande il y a une telle diversité, un tel

cumul de goûts alternants, si même ils ne sont pas simultanés, qu’elles

passent aisément d’une liaison avec une femme à un grand amour pour un

homme, si bien que définir le goût réel et dominant reste difficile.

C’est ainsi qu’Albertine avait cherché à me plaire pour me décider

à l’épouser, mais elle y avait renoncé elle-même à cause de mon

caractère indécis et tracassier. C’était, en effet, sous cette forme

trop simple que je jugeais mon aventure avec Albertine, maintenant que

je ne voyais plus cette aventure que du dehors.

Ce qui est curieux et ce sur quoi je ne puis m’étendre, c’est à quel

point, vers cette époque-là, toutes les personnes qu’avait aimées

Albertine, toutes celles qui auraient pu lui faire faire ce qu’elles

auraient voulu, demandèrent, implorèrent, j’oserai dire mendièrent,

à défaut de mon amitié, quelques relations avec moi. Il n’y aurait

plus eu besoin d’offrir de l’argent à Mme Bontemps pour qu’elle

me renvoyât Albertine. Ce retour de la vie, se produisant quand

il ne servait plus à rien, m’attristait profondément, non à cause

d’Albertine, que j’eusse reçue sans plaisir si elle m’eût été ramenée,

non plus de Touraine mais de l’autre monde, mais à cause d’une jeune

femme que j’aimais et que je ne pouvais arriver à voir. Je me disais

que si elle mourait, ou si je ne l’aimais plus, tous ceux qui eussent

pu me rapprocher d’elle tomberaient à mes pieds. En attendant,

j’essayais en vain d’agir sur eux, n’étant pas guéri par l’expérience,

qui aurait dû m’apprendre —si elle apprenait jamais rien--qu’aimer est

un mauvais sort comme ceux qu’il y a dans les contes contre quoi on ne

peut rien jusqu’à ce que l’enchantement ait cessé.

--Justement, reprit Gilberte, le livre que je tiens parle de ces

choses. C’est un vieux Balzac que je pioche pour me mettre à la

hauteur de mes oncles, _la Fille aux yeux d’Or_. Mais c’est

absurde, invraisemblable, un beau cauchemar. D’ailleurs, une femme

peut, peut-être, être surveillée ainsi par une autre femme, jamais

par un homme.--Vous vous trompez, j’ai connu une femme qu’un homme

qui l’aimait était arrivé véritablement à séquestrer; elle ne pouvait

jamais voir personne et sortait seulement avec des serviteurs

dévoués.--Hé bien, cela devrait vous faire horreur à vous qui êtes si

bon. Justement nous disions avec Robert que vous devriez vous marier.

Votre femme vous guérirait et vous feriez son bonheur.--Non, parce que

j’ai trop mauvais caractère.--Quelle idée!--Je vous assure! J’ai, du

reste, été fiancé, mais je n’ai pas pu.

Je ne voulus pas emprunter à Gilberte _la Fille aux yeux d’Or_

puisqu’elle le lisait. Mais elle me prêta, le dernier soir que je

passai chez elle, un livre qui me produisit une impression assez vive

et mêlée. C’était un volume du journal inédit des Goncourt.

J’étais triste, ce dernier soir, en remontant dans ma chambre, de

penser que je n’avais pas été une seule fois revoir l’église de Combray

qui semblait m’attendre au milieu des verdures dans une fenêtre toute

violacée. Je me disais: «Tant pis, ce sera pour une autre année si je

ne meurs pas d’ici là», ne voyant pas d’autre obstacle que ma mort

et n’imaginant pas celle de l’église qui me semblait devoir durer

longtemps après ma mort comme elle avait duré longtemps avant ma

naissance.

Quand, avant d’éteindre ma bougie, je lus le passage que je transcris

plus bas, mon absence de disposition pour les lettres, pressentie

jadis du côté de Guermantes, confirmée durant ce séjour dont c’était

le dernier soir--ce soir des veilles de départ où, l’engourdissement

des habitudes qui vont finir cessant, on essaie de se juger--me parut

quelque chose de moins regrettable, comme si la littérature ne révélait

pas de vérité profonde, et en même temps il me semblait triste que

la littérature ne fût pas ce que j’avais cru. D’autre part, moins

regrettable me semblait l’état maladif qui allait me confiner dans une

maison de santé, si les belles choses dont parlent les livres n’étaient

pas plus belles que ce que j’avais vu. Mais par une contradiction

bizarre, maintenant que ce livre en parlait, j’avais envie de les

voir. Voici les pages que je lus jusqu’à ce que la fatigue me fermât

les yeux:

«Avant-hier tombe ici, pour m’emmener dîner chez lui, Verdurin,

l’ancien critique de la Revue, l’auteur de ce livre sur Whistler où

vraiment le faire, le coloriage artiste de l’original Américain est

souvent rendu avec une grande délicatesse par l’amoureux de tous les

raffinements, de toutes les _joliesses_ de la chose peinte qu’est

Verdurin. Et tandis que je m’habille pour le suivre, c’est, de sa part,

tout un récit où il y a, par moments, comme l’épellement apeuré d’une

confession sur le renoncement à écrire aussitôt après son mariage avec

la «Madeleine» de Fromentin, renoncement qui serait dû à l’habitude de

la morphine et aurait eu cet effet, au dire de Verdurin, que la plupart

des habitués du salon de sa femme, ne sachant même pas que le mari

eût jamais écrit, lui parlaient de Charles Blanc, de Saint-Victor, de

Sainte-Beuve, de Burty, comme d’individus auxquels ils le croyaient,

lui, tout à fait inférieur. «Voyons, vous Goncourt, vous savez bien,

et Gautier le savait aussi, que mes salons étaient autre chose que

ces piteux _Maîtres d’autrefois_ crus un chef-d’œuvre dans la

famille de ma femme.» Puis, par un crépuscule où il y a près des tours

du Trocadéro comme le dernier allumement d’une lueur qui en fait des

tours absolument pareilles aux tours enduites de gelée de groseille des

anciens pâtissiers, la causerie continue dans la voiture qui doit nous

conduire quai Conti où est leur hôtel, que son possesseur prétend être

l’ancien hôtel des Ambassadeurs de Venise et où il y aurait un fumoir

dont Verdurin me parle comme d’une salle transportée telle quelle, à

la façon des _Mille et une Nuits_, d’un célèbre palazzo, dont

j’oublie le nom, _palazzo_ à la margelle du puits représentant un

couronnement de la Vierge que Verdurin soutient être absolument du plus

beau Sansovino et qui servirait, pour leurs invités, à jeter la cendre

de leurs cigares. Et ma foi, quand nous arrivons, dans le glauque et

le diffus d’un clair de lune vraiment semblable à ceux dont la peinture

classique abrite Venise, et sur lequel la coupole silhouettée de

l’Institut fait penser à la Salute dans les tableaux de Guardi, j’ai un

peu l’illusion d’être au bord du Grand Canal. L’illusion est entretenue

par la construction de l’hôtel où du premier étage on ne voit pas le

quai et par le dire évocateur du maître de maison affirmant que le

nom de la rue du Bac--du diable si j’y avais jamais pensé--viendrait

du bac sur lequel des religieuses d’autrefois, les Miramiones, se

rendaient aux offices de Notre-Dame. Tout un quartier où a flâné mon

enfance quand ma tante de Courmont l’habitait, et que je me prends à

«_raimer_» en retrouvant, presque contiguë à l’hôtel des Verdurin,

l’enseigne du «Petit Dunkerque», une des rares boutiques survivant

ailleurs que vignettées dans le crayonnage et les frottis de Gabriel de

Saint-Aubin, où le XVIIIe siècle curieux venait asseoir ses moments

d’oisiveté pour le marchandage des jolités françaises et étrangères

et «tout ce que les arts produisent de plus nouveau», comme dit une

facture de ce Petit Dunkerque, facture dont nous sommes seuls, je

crois, Verdurin et moi, à posséder une épreuve et qui est bien un des

volants chefs-d’œuvre de papier ornementé sur lequel le règne de Louis

XV faisait ses comptes, avec son en-tête représentant une mer toute

vagueuse, chargée de vaisseaux, une mer aux vagues ayant l’air d’une

illustration de l’Édition des Fermiers Généraux de l’Huître et des

Plaideurs. La maîtresse de la maison, qui va me placer à côté d’elle,

me dit aimablement avoir fleuri sa table rien qu’avec des chrysanthèmes

japonais, mais des chrysanthèmes disposés en des vases qui seraient

de rarissimes chefs-d’œuvre, l’un entre autres, fait de bronze, sur

lequel des pétales en cuivre rougeâtre sembleraient être la vivante

effeuillaison de la fleur. Il y a là Cottard, le docteur et sa femme,

le sculpteur polonais Viradobetski, Swann le collectionneur, une

grande dame russe, une princesse au nom en or qui m’échappe, et Cottard

me souffle à l’oreille que c’est elle qui aurait tiré à bout portant

sur l’archiduc Rodolphe et d’après qui j’aurais en Galicie et dans tout

le nord de la Pologne une situation absolument exceptionnelle, une

jeune fille ne consentant jamais à promettre sa main sans savoir si son

fiancé est un admirateur de la Faustin.

«Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres Occidentaux--jette en

manière de conclusion la princesse, qui me fait l’effet, ma foi, d’une

intelligence tout à fait supérieure--cette pénétration par un écrivain

de l’intimité de la femme.» Un homme au menton et aux lèvres rasés, aux

favoris de maître d’hôtel, débitant sur un ton de condescendance des

plaisanteries de professeur de seconde qui fraye avec les premiers de

sa classe pour la Saint-Charlemagne, et c’est Brichot, l’universitaire.

A mon nom prononcé par Verdurin, il n’a pas une parole qui marque qu’il

connaisse nos livres, et c’est en moi un découragement colère éveillé

par cette conspiration qu’organise contre nous la Sorbonne, apportant,

jusque dans l’aimable logis où je suis fêté, la contradiction,

l’hostilité d’un silence voulu. Nous passons à table et c’est alors

un extraordinaire défilé d’assiettes qui sont tout bonnement des

chefs-d’œuvre de l’art du porcelainier, celui dont, pendant un

repas délicat, l’attention chatouillée d’un amateur écoute le plus

complaisamment le bavardage artiste--des assiettes de Yung-Tsching

à la couleur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, à l’effeuillé

turgide de leurs iris d’eau, à la traversée, vraiment décoratoire, par

l’aurore d’un vol de martins-pêcheurs et de grues, aurore ayant tout à

fait ces tons matutinaux qu’entre-regarde quotidiennement, boulevard

Montmorency, mon réveil--des assiettes de Saxe plus mièvres dans le

gracieux de leur faire, à l’endormement, à l’anémie de leurs roses

tournées au violet, au déchiquetage lie-de-vin d’une tulipe, au rococo

d’un œillet ou d’un myosotis--des assiettes de Sèvres engrillagées par

le fin guillochis de leurs annelures blanches, verticillées d’or, ou

que noue, sur l’à-plat crémeux de la pâte, le galant relief d’un ruban

d’or--enfin toute une argenterie où courent ces myrtes de Luciennes

que reconnaîtrait la Dubarry. Et ce qui est peut-être aussi rare,

c’est la qualité vraiment tout à fait remarquable des choses qui sont

servies là dedans, un manger finement mijoté, tout un fricoté comme

les Parisiens, il faut le dire bien haut, n’en ont jamais dans les

plus grands dîners, et qui me rappelle certains cordons bleus de Jean

d’Heurs. Même le foie gras n’a aucun rapport avec la fade mousse qu’on

sert habituellement sous ce nom, et je ne sais pas beaucoup d’endroits

où la simple salade de pommes de terre est faite ainsi de pommes de

terre ayant la fermeté de boutons d’ivoire japonais, le patiné de ces

petites cuillers d’ivoire avec lesquelles les Chinoises versent l’eau

sur le poisson qu’elles viennent de pêcher. Dans le verre de Venise

que j’ai devant moi, une riche bijouterie de rouges est mise par un

extraordinaire Léoville acheté à la vente de M. Montalivet et c’est un

amusement pour l’imagination de l’œil et aussi, je ne crains pas de le

dire, pour l’imagination de ce qu’on appelait autrefois la gueule, de

voir apporter une barbue qui n’a rien des barbues pas fraîches qu’on

sert sur les tables les plus luxueuses et qui ont pris dans les retards

du voyage le modelage sur leur dos de leurs arêtes; une barbue qu’on

sert non avec la colle à pâte que préparent, sous le nom de sauce

blanche, tant de chefs de grande maison, mais avec de la véritable

sauce blanche, faite avec du beurre à cinq francs la livre; de voir

apporter cette barbue dans un merveilleux plat Tching-Hon traversé

par les pourpres rayages d’un coucher de soleil sur une mer où passe

la navigation drolatique d’une bande de langoustes, au pointillis

grumeleux si extraordinairement rendu qu’elles semblent avoir été

moulées sur des carapaces vivantes, plat dont le marli est fait de

la pêche à la ligne par un petit Chinois d’un poisson qui est un

enchantement de nacreuse couleur par l’argentement azuré de son ventre.

Comme je dis à Verdurin le délicat plaisir que ce doit être pour lui

que cette raffinée mangeaille dans cette collection comme aucun prince

n’en possède à l’heure actuelle derrière ses vitrines: «On voit bien

que vous ne le connaissez pas», me jette mélancoliquement la maîtresse

de maison, et elle me parle de son mari comme d’un original maniaque,

indifférent à toutes ces jolités, «un maniaque, répète-t-elle, oui,

absolument cela, un maniaque qui aurait plutôt l’appétit d’une

bouteille de cidre, bue dans la fraîcheur un peu encanaillée d’une

ferme normande». Et la charmante femme à la parole vraiment amoureuse

des colorations d’une contrée nous parle avec un enthousiasme

débordant de cette Normandie qu’ils ont habitée, une Normandie qui

serait un immense parc anglais, à la fragrance de ses hautes futaies

à la Lawrence, au velours cryptomeria, dans leur bordure porcelainée

d’hortensias roses, de ses pelouses naturelles, au chiffonnage de roses

soufre dont la retombée sur une porte de paysans, où l’incrustation de

deux poiriers enlacés simule une enseigne tout à fait ornementale, fait

penser à la libre retombée d’une branche fleurie dans le bronze d’une

applique de Gouthière, une Normandie qui serait absolument insoupçonnée

des Parisiens en vacances et que protège la barrière de chacun de ses

clos, barrières que les Verdurin me confessent ne pas s’être fait faute

de lever toutes. A la fin du jour, dans un éteignement sommeilleux de

toutes les couleurs où la lumière ne serait plus donnée que par une

mer presque caillée ayant le bleuâtre du petit lait--mais non, rien de

la mer que vous connaissez, proteste ma voisine frénétiquement, en

réponse à mon dire que Flaubert nous avait menés, mon frère et moi, à

Trouville, rien, absolument rien, il faudra venir avec moi, sans cela

vous ne saurez jamais--ils rentraient, à travers les vraies forêts

en fleurs de tulle rose que faisaient les rhododendrons, tout à fait

grisés par rôdeur des jardineries qui donnaient au mari d’abominables

crises d’asthme--oui, insista-t-elle, c’est cela, de vraies crises

d’asthme.»

Le temps retrouvé Tome 1 (de 2) · 第 1 / 16 段