XVIII

Le soleil d'onze heures frappait durement la maison blanche, et

l'ombre, raccourcie, n'était guère qu'une ligne bleue, au ras des murs.

Une vague brûlante déferlait à travers le ciel, sur Ravello éclatante

et silencieuse, dressée à la pointe de la montagne comme une cité

d'Orient.

Marie cherchait Isabelle, dans l'étroit jardin en corniche que les

anthémis jaunes, la sauge écarlate, les cinéraires bleu-faïence, les

œillets jaspés, les roses, toutes les roses, bariolaient de taches

claires et crues. Le toit touffu de la pergola concentrait un peu de

fraîcheur dans le demi-jour glauque qui verdissait l'or acide des

citrons. Marie aperçut enfin Isabelle et Angelo assis sur le banc de

marbre, entre les colonnes. Ils causaient d'un air languissant et ne

virent pas la jeune femme qui s'approchait d'eux.

--J'irai à Paris tous les mois, disait Isabelle... peut-être même

tous les quinze jours... D'ailleurs je profiterai de mes visites à

Pont-sur-Deule pour...

Elle s'interrompit et, d'une voix un peu trop gaie, elle appela:

--Marie!... Je ne te voyais pas. Tu me surprends en plein flirt avec

ce monsieur. Mais il va te céder la place, parce que nous avons nos

secrets. Allez-vous-en, don Angelo, allez travailler! Je vous promets

une heure de pose, cet après-midi, si Marie veut bien me prêter à

vous... Il fait mon portrait, ma chère! mais personne n'a vu ce

chef-d'œuvre, et je crains bien de quitter Ravello avant que l'ébauche

ne soit terminée.

--C'est monsieur di Toma qui retournera le premier à Pompéi. Papa aura

besoin de lui dans quelques jours!

Angelo répondit qu'il était à la disposition de son bon maître, et il

s'en alla, discrètement. Madame Van Coppenolle le suivait des yeux.

Elle murmura:

--Comme il est gentil, cet Angelo!... Nous sommes très camarades. Je

trouve qu'il gagne beaucoup à être connu... Ce n'est pas ton avis,

chérie!... Eh! peut-être n'es-tu pas bon juge. Tu compares tous les

hommes à Claude Delannoy. Claude est charmant... Mais Angelo a les

qualités de sa race... Il est pittoresque, sensible, ardent... Que ça

m'amuse de le regarder vivre!

Elle commettait l'éternelle imprudence féminine, en parlant de son

amant, sans nécessité, pour le plaisir! Et, voyant que le regard

distrait de Marie se fixait tout à coup, devenait sérieux et

interrogateur, elle ajouta, un peu lâchement:

--D'ailleurs, il n'est pas le seul qui m'intéresse! Monsieur Spaniello,

Salvatore, et ce bon vieux curé maniaque, don Alessandro, ils me

divertissent tous, ces Napolitains qu'on connaît si mal en France!

Un soupçon avait traversé l'esprit de Marie. La gaieté d'Isabelle

la rassura. Madame Laubespin considérait l'adultère comme un péché

très horrible,--d'autant plus rare qu'il est plus horrible. Précédé

de combats cruels, suivi de remords immédiats, il doit s'accomplir

dans les larmes et la honte... Or, les beaux yeux d'Isabelle étaient

limpides comme le ciel. Sa figure, un peu allongée, disait la béatitude

attendrissante d'une âme qui ne désire plus rien...

--Eh bien, la nuit t'a porté conseil?

Marie avoua qu'elle avait pleuré encore, avant de s'endormir. Au

réveil, plus calme, honteuse de son affolement, elle avait relu la

lettre de madame Wallers... Et elle venait de répondre une lettre

mesurée, calculée, qui réservait l'avenir.

--Je pardonne à André de tout mon cœur; je prierai pour sa guérison

et je demande qu'on m'envoie de ses nouvelles. Peut-être, s'il était

en danger, consentirais-je à le revoir, mais le médecin affirme qu'il

guérira. Les deux fractures des jambes ont été réduites, et il n'y a

pas de lésions internes.

Isabelle déclara que sa cousine devenait enfin raisonnable.

--Tu perdais la tête, hier soir, quand tu me parlais de te sacrifier,

de sacrifier Claude. Je craignais que, dans un accès de bigoterie, tu

ne fisses la sottise de partir pour soigner André Laubespin qui n'a pas

besoin de toi.

--Claude souffrirait trop... Je me représente sa jalousie, ses

angoisses... Et le courage me manque pour accomplir ce qui est,

peut-être, mon devoir...

--Ton devoir!... Ma pauvre Marie, tu es une de ces femmes dont

l'espèce va disparaître, qui pratiquent l'immolation avec frénésie

et choisissent toujours, entre deux routes, celle où il y a des

cailloux... Et ta mère aussi, et toutes les femmes de ta famille,

excepté moi, ont cette manie d'être sublimes... J'entends les

bons conseils que ma tante Wallers te donnerait, si tu étais à

Pont-sur-Deule: «Une épouse chrétienne doit oublier les torts de son

époux repentant... La situation d'une jeune femme séparée est fausse,

pénible et choquante... Nous, les parents, nous en souffrons... Une

réconciliation conjugale ferait le bonheur de tous... Les pires maris,

quand ils sont las des aventures, deviennent meilleurs que les maris

fidèles... La femme a barre sur eux...» Ainsi parlerait ta mère, et ton

père l'approuverait.

--Mon père ne croit pas au repentir d'André. Il y voit une lubie de

malade.

--Suppose que cette lubie de malade devienne un sentiment profond et

sincère quand André sera guéri. Suppose qu'André, brouillé avec sa

maîtresse, désire refaire sa vie, auprès de toi, sa femme légitime?...

Il a quarante ans bientôt, monsieur Laubespin! Il doit être fatigué

des passions et de la bohème... Suppose encore qu'il donne à ta

famille toutes les garanties qu'elle demandera, qu'il accepte un temps

d'épreuve, un stage, un carême de pénitence et de purification...

Alors, tôt ou tard, ma tante Wallers, mon oncle même, et avec eux tous

les gens respectables, depuis monsieur Meurisse jusqu'à monsieur le

doyen de Sainte-Ursule, diront que c'est ton devoir, ton intérêt et ton

bonheur de redevenir, en fait, madame Laubespin...

Marie fouillait le sable avec la pointe de son ombrelle. Ses joues

pâlissaient et sa petite bouche se contractait nerveusement.

Isabelle continua:

--Que leur répondras-tu?... Que tu n'aimes plus André?... J'imagine

leur réplique: «Il ne s'agit pas d'amour, mais de devoir, de dignité,

de considération sociale...» Et si tu déclares: «Je me moque du devoir,

et de la dignité, et des préjugés, et de mon ex-mari, parce que j'aime

Claude Delannoy!...» ce sera un joli scandale... Tes parents mettront

Claude à la porte... Le suivras-tu?... Non, tu ne le suivras pas...

Marie Laubespin, qui n'a pas eu le courage du divorce, n'aura pas

le courage de l'amour... Tu n'es pas de ces folles qui lâchent leur

famille, et le monde, pour un amant.

--Oh! Belle!... Claude n'est pas...

--Il n'est pas ton amant, je le sais,--et même je le déplore... Ne

lève pas au ciel tes regards indignés... En te parlant avec cette

simplicité cynique, je te rends un service, ma chère, que personne ne

t'a rendu. Je t'oblige à connaître ton plus intime regret, ton désir le

plus caché, dans l'extrême fond de ta conscience... Marie, ma petite

Marie, tu ne retourneras jamais à monsieur Laubespin parce que tu aimes

Claude, parce que tu as envie d'être heureuse, plutôt que d'être

sainte et martyre... Et comme tu me plais ainsi, comme je te sens mieux

ma sœur!... Prends donc, dès maintenant, la résolution de divorcer, et

signifie cette résolution bien nette à tes parents et à ton mari, avant

qu'ils t'aient engagée et compromise...

Marie Laubespin réfléchissait. Le petit plaidoyer d'Isabelle résumait,

sous une forme brutale, les pensées contradictoires, les craintes, les

désirs timides qui, depuis la veille, hantaient son esprit. Elle dit

tout bas, comme à regret:

--Oui, j'ai envie d'être heureuse...

--L'envie ne suffit pas, répondit Isabelle. Il faut avoir la volonté.

Cette discussion se renouvela, sous des formes différentes, presque

tous les jours et à tout propos. Isabelle avait renoncé au périlleux

plaisir des confidences, mais en plaidant pour Claude, elle

satisfaisait le goût de propagande qui pousse la femme amoureuse à

corrompre les autres femmes. Elle donnait des leçons qui n'étaient pas

des leçons de morale. Comme elle l'avouait ingénument, Marie, troublée,

tentée, lui était plus chère; Marie, vaincue, lui serait plus chère

encore.

Pourtant, Marie se défendait. Absorbée par le conflit de son cœur

et de sa conscience, elle ne surprenait pas les manèges d'Isabelle

et d'Angelo; elle ne découvrait rien de suspect dans le zèle de sa

cousine; mais les discours de madame Van Coppenolle commençaient à

l'émouvoir. Ils lui rendaient familières des images qu'elle avait

toujours éloignées de sa pensée; ils l'entraînaient peu à peu sur des

chemins glissants, à l'extrême bord des abîmes, et Marie sentait venir

le vertige...

Elle résolut de se distraire, par simple hygiène morale, et d'éviter

ces causeries qui l'enfiévraient.

Salvatore vint passer quelques jours à Ravello, et comme Angelo ne

quittait plus l'atelier, comme Isabelle, effrayée soudain par la

chaleur, s'installait, pour des journées entières, à l'ombre de la

pergola, le sculpteur accompagna Marie dans toutes ses promenades. Don

Alessandro les suivait parfois. Comme Salvatore et Spaniello, l'ancien

curé de Saint-Pierre-Apôtre était sensible au charme de la jeune femme.

Il lui savait gré d'être belle, bonne et pieuse, d'aimer l'archéologie

et d'écouter sans rire l'histoire du trésor et la légende de saint

Pantaléon.

Par les chemins de montagne, par la route en corniche sur la mer, à

pied ou dans un char à bancs traîné par le vieux cheval que Salvatore

conduisait lui-même, ils visitèrent toutes les chapelles, tous les

couvents de la contrée. Marie aima les églises byzantines, aux coupoles

de brique vernie, aux campaniles sveltes comme des minarets; elle

aima les nefs vides et blanches, où le cintre roman s'appuie sur les

colonnes ravies aux temples de Pæstum, où les fresques s'effacent, où

les mosaïques luisent doucement dans la lumière. Elle découvrait un

art inconnu, byzantin et un peu arabe, romain et un peu normand, un

art dont la beauté composite était faite de grâce barbare, de richesse

ruinée, de préciosité naïve.

Salvatore s'enthousiasmait pour les petits cloîtres moresques, pour

les chaires dressées sur des colonnes que supportent des lionceaux;

pour les portes de bronze vert, pour les sarcophages antiques. Don

Alessandro, qui n'était pas artiste, encore moins esthète, admirait

par instinct; mais, quand son neveu avait parlé, il disait, dans son

bel italien de prédicateur, des choses édifiantes et jolies: comment

la vierge «Avocate» apparut sur le mont Falerzio, à un berger; comment

la foudre tomba sur la madone du Rosaire, au couvent du Rédempteur,

et fit baisser les paupières de la Vierge et du «bambino»; comment la

madone marine, en bois de cèdre, vénérée à la Collegiata de Majori, fut

mystérieusement apportée par les vagues... Il joignait à ses récits

des anecdotes personnelles qui révélaient la simplicité de son âme et

la puissance de son imagination... Des superstitions innocentes se

mêlaient à sa foi robuste, ainsi que des liserons légers s'enroulent

au tronc d'un chêne. Don Alessandro voyait des miracles partout, et

c'était bien le prêtre le moins «moderniste» de la chrétienté, et

le moins disposé à discuter, historiquement, les Saints Évangiles.

Marie n'avait pas une grande estime pour le clergé napolitain, et

d'abord elle s'était intéressée par complaisance aux manies de don

Alessandro. Elle s'aperçut bientôt que ce petit prêtre campagnard,

un peu débraillé, pas très propre, appartenait à la race des saints

joyeux, si purs qu'ils n'ont pas besoin d'être austères. Souvent,

elle le comparait à la vénérable madame Vervins qui s'était élevée

à la sainteté par les degrés de la douleur et du renoncement, dans

le silence et la solitude, en bravant le vertige intellectuel des

spéculations mystiques. Don Alessandro fût mort de mélancolie entre les

murailles d'un couvent, mais son âme montait vers Dieu, sans effort,

comme l'alouette monte vers le zénith matinal, et toutes ses pensées,

toutes ses prières, jaillissaient en gaieté divine.

Le crépuscule ramenait les promeneurs à Ravello, et, après le dîner

frugal, toute la famille s'installait sur la terrasse, sans lanterne

ni lampe, à cause des moustiques. Quelquefois, un voisin, le vieux don

Patrice Alfano, qui avait porté la chemise rouge dans sa jeunesse,

venait prendre le frais chez les di Toma. Il racontait la guerre de

l'Indépendance et pleurait en parlant de Garibaldi. Don Alessandro

ne pouvait louer le spoliateur du pape, mais il respectait les

quatre-vingt-huit ans de don Patrice. Alors, il faisait des efforts

inouïs pour changer de conversation. Salvatore, qui était patriote et

républicain, s'amusait à embarrasser le pauvre oncle.

Des lucioles énamourées striaient de vertes phosphorescences la douce

pénombre bleue.

--Oncle prêtre, disait le sculpteur, voilà encore les âmes du

purgatoire qui vous avertissent. Suivez-les et vous trouverez peut-être

le trésor des Atranelli.

--Qui le sait?... En cherchant bien!... Elles m'aiment tant, ces âmes

bénies!

Et don Alessandro redisait l'histoire de Teresina, la vieille

blanchisseuse qui l'avait rencontré une nuit de mai, près de Santa

Maria a Gradillo...

--Elle m'appelle:

»--_Oi!_ père Sandro, voyez-vous pas ces petites flammes qui marchent

devant vous?...

»--Je ne vois point de flammes, donna Teresi.

»--Père Sandro, Dieu vous les cache pour ne pas vous donner d'orgueil;

mais moi, pécheresse, je les vois clairement et je sais que ce sont les

âmes du purgatoire qui vous aiment et vous protègent.»

Don Alessandro avait cru les yeux de Teresina et non les siens propres.

Depuis cette nuit mémorable, il avait une grande dévotion à ces pauvres

âmes et priait pour elles soir et matin, et spécialement à sa messe du

vendredi...

--Ah! soupirait donna Carmela, puissent-elles nous faire trouver le

trésor! Nous fonderons une messe quotidienne à leur intention...

L'idée du trésor mettait tout le monde en verve. Chacun proposait

un moyen de recherche inédit et original, et les domestiques mêmes,

Peppino et Luisella, qui apportaient des carafes d'eau pure, disaient

leur mot, avec la familiarité coutumière aux serviteurs italiens. Ils

finissaient par s'asseoir sur le bord de la terrasse, pas loin des

maîtres, ne gênant personne et n'étant point gênés, au grand scandale

d'Isabelle Van Coppenolle. Et quand Salvatore prenait sa guitare et

qu'il chantait, avec Angelo, les romances chères à donna Carmela, la

chambrière et le jardinier accompagnaient le refrain de leurs voix

traînantes.

Donna Carmela s'attendrissait. Ces chansons démodées--_Fenesta

vascia... la Mona-cella... Il primm' amore_--lui rappelaient sa

jeunesse, ses fiançailles, ses noces heureuses,--et elle essuyait une

larme, tandis que don Patrice, transporté dans le passé, fredonnait _la

Marche de Garibaldi_.

Ces reposantes soirées détendaient les nerfs de Marie. Elle devenait,

pour une heure, pareille à ces bonnes gens qui l'entouraient, si

simples, si contents de vivre, réjouis par le ciel étoilé, le jardin

en fleur, la musique, la sympathie des âmes du purgatoire et la

possession d'un trésor imaginaire. Isabelle et Angelo se jetaient des

fleurs en riant; Peppino agaçait Carulina; donna Carmela égrenait le

chapelet des souvenirs, et, dans l'ombre, Salvatore se rapprochait de

Marie. Une passion désespérée gonflait sa poitrine. Il murmurait en

son âme l'aveu qu'il interdisait à ses lèvres, et le bonheur deviné

d'Angelo lui donnait envie de pleurer. Il pensait que Marie partirait

bientôt et qu'il ne la reverrait jamais en ce monde. Alors il ciselait,

d'après elle, l'image idéale, la statuette immatérielle qu'il lui

élèverait dans le sanctuaire de sa mémoire... Il contemplait, pour

les revoir toujours, la petite tête aux cheveux cendrés par la nuit,

la robe pâle, la main maigrelette sur le marbre du banc... Cependant

Marie songeait à Claude, à la ruelle du Béguinage, au baiser dont

elle avait, à peine, senti la douceur fugitive... Elle songeait:

«S'il était là, maintenant! Si nous étions seuls!...» L'ombre autour

d'elle s'imprégnait de volupté diffuse; le parfum des orangers était

si intense qu'il semblait changer la couleur de l'air. Des étoiles

pleuvaient sur le golfe. Et des voix aériennes, éparses, plus légères

que les vibrations sidérales, venaient du fond de la nuit, du fond des

temps, quand la brise soufflait du sud où sont les îlots des sirènes...

Chacun regagnait sa chambre... Marie, déshabillée, faisait sa prière,

à genoux sur le carreau; elle demandait à Dieu la force de faire son

devoir, et surtout la grâce de le connaître... L'insoluble problème la

sollicitait... Couchée, elle ne dormait pas. Une fièvre brûlait ses

veines... Elle essayait de lire. Son esprit s'évaguait toujours. Alors,

elle se mettait à la fenêtre; elle appuyait au fer du balconnet ses

paumes et sa joue brûlantes... Ses larmes coulaient. Elle appelait:

«Claude!... mon cher amour, mon seul amour!...»

Au bout du jardin, la porte entr'ouverte de l'atelier irradiait une

lueur rougeâtre qui s'éteignait tout à coup.

La douceur de vivre · 第 50 / 63 题