Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»

Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:

«Cette pauvre Marie!...»

Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et

sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante,

détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût

arrivé». C'est pourquoi elle n'éprouvait aucun remords. Les remords,

croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont

Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n'avait

pas l'âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l'analyse

psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les

choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment,

elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu'il

adviendrait d'Angelo et d'elle-même quand sonnerait l'heure de la

séparation. Sa conscience morale, qui n'était pas extrêmement sensible

et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l'amour.

Elle se leva très tard, honteuse d'être pâlotte, avec des yeux battus

et contents, et elle redescendit au grand jour l'escalier qu'elle avait

descendu au clair de lune...

Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des

questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.

--Il est du onzième siècle, comme le palais Rufolo, dit fièrement la

bonne dame, mais mon grand-oncle Atranelli le fit démolir à moitié,

au temps du roi Murat, parce qu'il cherchait le trésor... car il y a

un trésor caché dans les murailles... Tout le monde le sait... Mon

grand-oncle ne trouva rien, mais il se ruina en fouilles... et son

fils, mon cousin Antonio, fut si pauvre qu'il dut vendre les belles

mosaïques des salons, et les deux statues antiques, et le sarcophage

qui servait de fontaine, dans le jardin... Nous autres, qui n'avons

pas beaucoup d'argent, nous conservons le palais abîmé et nous le

louons, en hiver, à des dames américaines... Angelo espère toujours

qu'on trouvera le trésor et mon cousin, don Alessandro, qui fut curé

de Saint-Pierre-Apôtre et qui lit dans les vieux parchemins, a reçu un

avertissement, en rêve, qu'il verrait notre fortune avant de mourir.

--Vous continuez donc les fouilles?

--_Aiemmè!_... Il faudrait de l'argent... Nous n'avons pas assez

d'argent, nous ne sommes riches que d'honneur, chère belle madame!

D'un pas lourd qui se traînait, la vieille dame conduisit Isabelle

à travers les salons pavés en marbre de couleur, peints de fresques

déteintes, où des meubles de pacotille se mêlaient aux débris

disparates de trois mobiliers anciens. Des lustres, dégarnis de leurs

pendeloques cristallines, luisaient d'un terne éclat sous la gaze grise

filée par les araignées. Le soleil avait mangé la couleur et brûlé

la soie des rideaux cramoisis. Il y avait, dans le salon des fêtes,

une espèce de fontaine en rocaille et en coquillages dont les nymphes

lépreuses s'effritaient. Sur un clavecin, au clavier jaunâtre, des

figurines de _Presepe_, bergers et mages, étalaient leurs costumes

fanés, à la mode des Abruzzes. Isabelle prit le roi Melchior pour

admirer sa belle robe de brocart rouge. L'étoffe éraillée parut tomber

en poussière. Elle toucha le clavecin... Il resta muet. Toutes ses

cordes étaient rompues.

--Ah! si nous trouvions jamais le trésor! disait la Napolitaine.

Elle proposa d'aller au jardin:

--Vous verrez l'atelier de mes fils... Angelo est sorti...

Isabelle feignit de craindre le soleil. Ce n'était pas avec donna

Carmela qu'elle voulait revoir le jardin.

Elle était déçue, presque offensée, qu'Angelo n'eût pas guetté son

réveil... Des pensées lui vinrent, tristes et menaçantes; elle se

souvint des séducteurs de romans qui méprisent leurs victimes au

lendemain de la séduction... Et elle eut envie de pleurer.

A la collation d'une heure, quand Angelo parut, avec l'oncle curé, elle

fut rassurée par le regard qu'il lui jeta,--un regard si mélancolique!

Il évitait de lui parler directement et il affectait même une froideur

exagérée, mais elle le sentait bouleversé jusqu'à l'âme et presque

malade de passion.

Alors, pour réagir contre le malaise amoureux qui l'envahissait,

elle s'étourdit de paroles et demanda à l'ancien _parocco_ de

Saint-Pierre-Apôtre l'histoire du trésor. Don Alessandro ne savait pas

le français, mais sa belle diction de prédicateur aidait Isabelle à

l'entendre. Il avait un masque de vieux Campanien, grave et affable,

une couronne de cheveux très blancs, des yeux noirs encore vifs, des

dents intactes, une soutane usée qu'il déboutonna sur son gilet et sa

culotte et qu'il enleva complètement au dessert. Il faisait de beaux

gestes sur de belles phrases cérémonieuses, des phrases drapées comme

une toge et qui avaient le son du latin. Et, dans ses discours et ses

actions, il montrait la charmante bonhomie italienne.

Elle était très compliquée, l'histoire du trésor! Isabelle comprit

seulement que toute la famille di Toma vivait d'espérance et jouissait,

par l'imagination, des fabuleuses richesses cachées dans le palais

Atranelli. Et l'amante s'attendrit en songeant que son Angelo était

pauvre... Claude Delannoy aussi était pauvre, mais il supportait

mal la médiocrité et, dès ses vingt ans, il avait travaillé sans

relâche, âprement, car, dans la bourgeoisie flamande, l'homme qui

fait sa fortune lui-même est le vrai héros, le seul qu'on estime et

qu'on admire. L'esprit utilitaire de la race dédaigne les faibles,

les rêveurs, comme des parasites sociaux. D'ailleurs, on dépense

magnifiquement l'argent qu'on gagne... Isabelle s'étonnait donc

qu'Angelo supportât gaiement la pauvreté et qu'il préférât à un métier

lucratif des travaux mal payés, les combinaisons de la loterie et

l'attente hasardeuse du trésor.

--Pour moi, disait le prêtre, je suis assuré de ne jamais manquer du

nécessaire, par une faveur spéciale du bon Dieu.

--Vous avez une pension, don Alessandro?

--Une toute petite, mais trop grande pour moi! Que me faut-il, à

mon âge? L'air de Ravello est si fin qu'il m'entretient en santé...

La poussière des archives me nourrit. Et je suis heureux d'écrire,

pieusement, la relation du miracle de saint Pantaléon, martyr, dont le

sang se liquéfie, à la messe solennelle du vingt-sept juillet, dans

la cathédrale de Ravello,--ce qui contrarie fortement ces messieurs

de Naples, avec leur saint Janvier!... Le sang de saint Pantaléon est

moins célèbre dans l'univers, mais j'ose dire qu'il n'est pas moins

précieux et peut-être plus authentique...

--Cousin, prenons garde de ne pas dire des paroles légères! Saint

Janvier est un grand saint! s'écria donna Carmela.

--Si vous connaissiez mieux saint Pantaléon!

--Ah! le vénérable, qu'il nous exauce! Qu'il nous fasse trouver le

trésor! Nous lui donnerons un vase d'or pur pour son ampoule.

La discussion continua entre la vieille dame et le curé. Angelo se leva

de table.

--Maman, j'emmène madame Isabelle. Je veux commencer son portrait.

Après la séance, nous irons en promenade.

Dans le jardin, sous la pergola que criblait le soleil, Isabelle se

plaignit:

--Où êtes-vous allé?... Vous n'étiez pas impatient de me revoir?...

Il ne répondit pas. Quand ils furent dans l'atelier, il se jeta sur le

divan, la tête dans ses mains.

--Angè!... qu'as-tu?... Pourquoi cette tristesse?... Tu ne m'aimes

plus?...

--Je t'aime trop. Je suis malheureux...

--Tu es malheureux, toi qui, cette nuit...

--Ah! ma fleur blanche, j'ai mal d'aimer, j'ai mal de cette passion

que je porte avec des angoisses mortelles et des soupirs... Ce matin,

je n'ai pas osé te revoir. J'aurais défailli sous tes yeux. Je me suis

sauvé dans la montagne. Et comme j'ai pleuré d'amour en répétant ton

nom chéri, en me roulant sur les cistes que j'écrasais... J'étais fou!

--Tu es encore fou, mon pauvre Angelo. Ton chagrin m'offense. Hier,

avant-hier, tu m'aimais, et tu étais joyeux.

--Parce que je pensais à te posséder... Maintenant, j'ai peur de te

perdre...

--Est-ce moi, Angè, la femme du nord, qui dois t'apprendre ce que tu

m'avais enseigné, par ton exemple: jouir de l'heure qui passe, ne pas

gâter le présent par la crainte de l'avenir?

--Tu ne comprends pas! s'écria-t-il, avec une exaltation qui effraya

Isabelle... Tu ne me connais pas du tout... Tu crois que les hommes de

mon pays font l'amour en riant, sur un air de tarentelle!...

--Rappelle-toi ta sérénade: «Les larmes et les soupirs ne me suffoquent

plus, Cuncè!...»

--Ah! ce soir-là!... Je ne savais comment j'allais t'aimer et je ne

chantais pas pour toi seule... Tiens, je voudrais mourir!

Il enfouit sa tête dans les genoux d'Isabelle. Alors, elle lui caressa

les cheveux en le grondant:

--Comme tu es surexcité!... C'est vrai que tu me révèles un autre

Angelo... Cette passion, cette mélancolie!...

Elle prit les boucles noires et rudes à pleines mains et força

Angelo à lever la tête. Penchée, elle contempla ce visage d'amour,

douloureux, mortellement pâle, qui lui donna la plus douce sensation

d'orgueil féminin... Elle avait vu, sur des figures d'hommes, le coup

de lumière du désir qui passe, l'ombre du regret, la grimace de la

convoitise,--mais jamais la passion, dans son énergie et sa naïveté...

De vagues arrière-pensées qui la tourmentaient encore se dissipèrent.

--Je t'adore, mon Angè! Sois heureux!...

La chambre d'Angelo était bien plus petite que l'atelier, et c'était

sans doute l'ancienne sacristie de la chapelle, coupée de cloisons avec

de vagues nervures de voûte. Une armoire en marqueterie de citronnier

occupait tout un panneau, face à la «toilette» d'acajou commun, achetée

chez un brocanteur de Salerne. Un fauteuil qui perdait son crin, une

chaise qui perdait sa paille, un beau lit gondole, de style Empire,

complétaient le mobilier. Il y avait des traces de fresques à la partie

supérieure de la muraille, et la partie inférieure, blanchie à la

chaux, était sommairement tendue d'un vieux damas splendide mais troué,

cramoisi dans l'ombre et rose dans la lumière.

L'unique fenêtre ogivale, ouvrant sur le ravin à pic, n'avait pas

d'autre rideau qu'un figuier sauvage. Quand la brise de mer se leva,

vers cinq heures, les branches à grosses feuilles découpées, chargées

de figues vertes, frôlèrent la vitre et réveillèrent les amants...

Isabelle demanda:

--Es-tu encore triste?

--Est-ce que les anges sont tristes, dans le paradis?

--Tu n'es «ange» que de nom.

--Mais toi, tu es le paradis.

Il retrouvait sa gaieté enfantine. A demi-vêtu, il alla chercher dans

l'armoire une bouteille de marsala, des gâteaux secs, durs comme des

cailloux, et un très beau verre de Venise, un peu fêlé, qui ressemblait

à un hippocampe.

--Bois, ma reine! Je veux te servir à genoux. Et puis je t'habillerai

moi-même, et je tresserai tes cheveux...

--A Pont-sur-Deule, tu t'es vanté de remplacer, au besoin, les femmes

de chambre. Qui m'eût dit!...

--Qui m'eût dit, Belle, que, je les tiendrais captives, ces deux

colombes d'amour qui palpitaient sous la dentelle!... Déjà, tu me

fascinais...

--Et Marie?

--Oh! comme elle est froide, cette femme-là!... Son nom me gèle la

bouche...

Isabelle le taquina:

--Tu lui as fait la cour!... Avoue-le!... Elle t'a repoussé!... C'est

par dépit que tu m'as prise!... Tu ne veux pas me l'avouer?... Eh

bien, je lui demanderai à elle-même, et elle me le dira. Alors, je te

quitterai, pour te punir de ta perfidie...

Il y eut un choc cristallin. Le verre de Venise, lancé à travers la

chambre, s'était brisé contre l'armoire. Angelo, suffoquant de colère,

criait:

--Puisse-t-elle mourir égorgée, cette femelle du diable!

Par bonheur, ces imprécations étaient proférées en dialecte napolitain.

Isabelle, stupéfaite, se dit qu'il ne faisait pas bon plaisanter avec

Angelo, qu'il avait le sang violent et la main prompte... Mais cela

même n'était pas pour lui déplaire.

Ils coulèrent vite, les trois jours, les trois nuits de liberté!

Isabelle et Angelo passaient de l'amour au sommeil et du sommeil

à l'amour. Donna Carmela ne les gênait guère. Elle était persuadée

qu'Angelo faisait le portrait de madame Van Coppenolle. Aux repas

seulement, elle les voyait, et, devant elle, ils exagéraient leur

réserve cérémonieuse. La bonne dame disait à don Alessandro:

--C'est étrange! l'air de Ravello qui nous tient en santé, nous

autres vieux, fatigue les jeunes. Madame Isabelle se fait pâle et mon

Angiolino a les yeux creux comme saint Antoine au désert... Pourtant,

il est mieux nourri que saint Antoine, mon cher fils; il a bon appétit,

et c'est une chose belle que de le voir devant une assiette de macaroni

aux coquillages.

Toute la journée du mercredi, Angelo ne fit que soupirer. Une velléité

d'aveu, la nuit précédente, avait provoqué les larmes d'Isabelle qui

répétait:

--Je m'en doute bien... Tu as aimé Marie! Tu m'as prise, moi, par

dépit, et parce qu'elle n'a pas voulu de toi...

C'était, hélas! la vérité ou plutôt un aspect de la vérité qui a un

endroit et un envers. Angelo connaissait l'envers, le côté intime, la

trame des sentiments et des volontés. Isabelle, amoureuse, jalouse,

blessée dans sa fierté, ne regarderait jamais que l'endroit. A toutes

les explications d'Angelo, elle opposerait le fait brutal, et, avec

l'implacable logique des femmes, elle en conclurait qu'Angelo était un

menteur, et qu'elle était, elle, une victime!

A quoi bon déclancher la catastrophe qui, peut-être, ne se produirait

jamais?... Les jours de bonheur étaient comptés pour Angelo et

Isabelle... Il espérait bien la retrouver, en France, au prochain

printemps, car, pour se rapprocher d'elle, il tenterait la fortune

à Paris... Mais n'était-il pas cruel de gâter, par un scrupule de

sincérité bien inutile, le songe délicieux de Ravello?

Il finit par se convaincre que Marie ne parlerait pas, puisqu'elle

n'avait point parlé.

Pourtant, il lui souhaitait la mort subite quand elle arriva, le

mercredi soir, et il crut deviner, dans ses yeux graves, une inquiétude

qu'elle dissimulait, par politesse ou par politique. Elle donna de

bonnes nouvelles de M. Wallers, mais elle ne dit rien de son voyage sur

la route prodigieuse qu'elle n'avait pas regardée.

Isabelle éprouva la même sensation de malaise à constater l'étrange

distraction et la tristesse de sa cousine.

--Viens te reposer! Je t'ai cédé ma chambre, et j'habite au rez

de-chaussée, parce que ton sommeil est plus léger que le mien. En bas,

on entend les servantes, le matin... Mais je me lève tard...

Elle conduisit Marie dans la chambre immense dont la fenêtre était

encore ouverte.

--Vois cet admirable pays!... Respire les orangers... La lune décroît,

mais sa lumière est plus vaporeuse... Emplis tes yeux de cette belle

nuit, avant que je ne ferme les volets... Vivre ici, c'est la moitié

du bonheur. Être aimée ici serait le bonheur tout entier... Ah! petite

Marie, si Claude soupçonnait le charme des nuits de Ravello, il ne

serait pas en Flandre...

Marie éclata en sanglots:

--Tais-toi, Belle!... Si tu savais!...

Elle se jeta au cou d'Isabelle qui oublia son égoïste souci. Tant de

fois, Marie l'avait consolée!... Avec une tendresse de sœur, madame Van

Coppenolle interrogea la jeune femme éperdue.

Marie parla dans un flot de larmes. Une lettre de sa mère lui avait

appris, le matin même, qu'André Laubespin était malade, à la suite

d'un accident d'automobile. Sa vie n'était pas en danger; mais, très

déprimé, très pessimiste, il se croyait perdu. On l'avait transporté

d'abord chez sa maîtresse, puis dans une maison de santé. Le

médecin-directeur, qui était son ami, avait reçu ses confidences et

l'expression formelle de son désir: revoir Marie, mourir pardonné.

--Et voilà la cause de tes larmes! fit Isabelle, stupéfaite...

Pardonne à André, si le cœur t'en dit. Le pardon ne t'engage à rien...

Si André doit mourir, il mourra plus tranquille; s'il ne meurt pas,

vous penserez l'un à l'autre, sans inimitié. Claude n'exige pas, je

suppose, que tu haïsses ce pauvre Laubespin, qui n'est pas un mauvais

diable, quoique tu sois trop angélique pour lui... A moins que... mais

non, je me trompe!... Tu n'as pas un regain d'amour conjugal?

--Non, dit Marie en essuyant ses yeux. Je n'aime plus André. Il est

sorti de ma vie, sorti de mon cœur, sorti même de mon souvenir... Je

revois son visage effacé, vague comme celui d'un mort. Et quand je me

dis: «C'est mon mari. Je suis sa femme», ces mots ne correspondent

plus à aucune réalité... Mon mariage me semble aussi lointain que mes

souvenirs d'enfance... Je comprends maintenant que je n'ai pas aimé

André d'un amour véritable, que mon affection de petite fille ingénue

ne pouvait le rendre heureux... Les hommes demandent aux femmes un

autre amour que je ne pouvais donner, et qui même, je l'avoue, me

faisait horreur... André a eu de grands torts, mais il n'était pas sans

excuses.

--Il a fallu que tu ailles à Pompéi pour comprendre les raisons de

votre désaccord et trouver des excuses à monsieur Laubespin!...

--Peut-être, dit Marie en rougissant.

--Comme les voyages instruisent la jeunesse!... Je devine que ton

petit cœur somnolent, un peu troublé par Claude, s'est éveillé dans

la douceur de ce pays... Tu reviendras plus amoureuse qu'au départ...

Angelo dirait que la grâce de Vénus t'a touchée...

Le beau rire d'Isabelle fit redoubler les pleurs de Marie.

--Que tu es enfant! Tu pleures, parce que tu aimes?... Et le moyen de

ne pas aimer, quand on a ton âge, ta beauté, ton âme charmante, quand

on est tendrement chérie par Claude, quand on pense à lui dans le plus

doux pays du monde? Ah! les courtes nuits d'été, à Naples, lorsqu'on

est amoureuse, et seule, sont plus longues que les nuits d'hiver, à

Courtrai?...

--Ne me suggère pas des pensées qui me feraient honte!... Mon amour ne

peut exister que s'il est pur... De toutes mes forces, je repousse la

tentation...

--Mais tu la subis?

--Hélas! j'ai été trop orgueilleuse... Dieu me punit... Oui, je

souffre, Belle, je souffre de mon amour et de ma solitude... Mon cœur

dormait peut-être, mais il rêvait un très beau rêve de tendresse idéale

et de pureté... Il s'est éveillé dans cette Italie trop douce, pour la

lutte et la douleur... C'est affreux!

--Non, ma chérie, c'est bien beau et bien touchant, dit Isabelle,

redevenue sérieuse... Mais tu ne vas pas jouer au naturel les héroïnes

de Corneille... Il faut prendre un parti... André t'a préféré une

autre femme; il a des regrets et même du repentir... Tant mieux ou

tant pis pour lui!... Pardonne-lui de loin. Il ne mourra pas, et vous

divorcerez, à l'amiable, proprement et gentiment... Est-ce qu'un

honnête divorce, suivi d'un honnête mariage, ne vaut pas mieux qu'un

amour étouffé, comprimé, qui te détraquera et qui sera tout de même un

adultère sentimental?

Elle croyait que cette idée du divorce révolterait Marie... Mais Marie

appuya sa tête contre la vitre et recommença de pleurer. La lune

dédorait ses cheveux, pâlissait ses joues où glissaient des gouttes

brillantes. Ce n'était plus la sage Marie, droite et rigide comme un

lys, la Marie mystique et raisonnable qui tenait en ordre son âme et sa

maison, heureuse de peindre sur parchemin les anges et les madones et

d'écouter les carillons flamands.

--Divorcer!... C'est la tentation la plus forte. Je la repousse; elle

revient. Être libre, épouser Claude, vivre, moi qui n'ai pas vécu,

avoir un foyer à moi, des enfants...

--Mais tu n'as qu'à vouloir!...

Marie répondit qu'elle était trop sincèrement catholique pour désobéir

à l'Église et qu'elle mettait son honneur à vivre selon sa foi... On

ne l'avait pas mariée par force ou par fraude. Devant Dieu, elle était

l'épouse d'André Laubespin...

Ce langage sonnait comme du chinois aux oreilles de l'amoureuse

Isabelle. Elle trouvait que sa cousine exagérait la vertu et poussait

la dévotion jusqu'au fanatisme. Assurément, madame Van Coppenolle

n'était pas une libre-penseuse, mais elle pratiquait une religion

moyenne et commode, et elle pensait que le bon Dieu a les idées larges,

la miséricorde facile, surtout pour les pauvres femmes qu'il a créées

faibles et jolies...

--Ma chérie, dit-elle, si Claude avait eu l'esprit de te rejoindre,

ici, tu raisonnerais d'autre façon. Sèche tes yeux, va te coucher, et

oublie ces grands malheurs qui te menacent. Ils n'existent que dans ton

imagination. André guérira; il reprendra sa maîtresse, et toi... tu

écouteras le conseil que te donne cette belle nuit parfumée...

Ayant dit, madame Van Coppenolle embrassa sa cousine et s'en fut

rejoindre son amant.

Les amoureux mettent en commun toutes choses, y compris les secrets de

leurs amis. Isabelle, sans scrupule, apporta les confidences de Marie,

toutes chaudes, sur l'oreiller d'Angelo.

--Tu ne l'aurais pas reconnue. Elle tremblait d'amour et de crainte;

elle me faisait pitié; on aurait dit une petite fille... Je l'aime

beaucoup, tu sais, je l'aime comme une sœur, et ça me navre de la voir

triste quand moi je suis si heureuse... J'ai failli lui dire: «Envoie

André au diable, et, puisque tu aimes Claude, sois à lui, comme je suis

à Angelo!...» Oui, j'avais l'aveu sur les lèvres...

--Par Dieu! ma fleur blanche, ferme-les bien, tes jolies lèvres, et

retiens l'aveu... Ta cousine n'a pas besoin de savoir ce que savent nos

anges gardiens. Vous autres Français, vous êtes bavards et confiants

jusqu'à la folie...

--Toi, tu es méfiant comme un chat.

--Jure que tu ne diras rien de nos amours, jure sur l'honneur de ta

mère! Je le veux.

Cette formule agaçait Isabelle.

--Pourquoi invoques-tu, à propos de tout, l'honneur de maman ou celui

de madame di Toma? Ce n'est pas le moment d'en parler, quand tu me fais

faire des choses qui consterneraient ces pauvres femmes!... Tu es un

peu romantique, Angè!...

--Tu n'oses pas jurer?...

--Je ne veux pas t'obéir, quand tu me parles sur ce ton. Je suis bien

libre!

Elle haussa ses belles épaules nues et se prit à rire. Tout à coup

Angelo la repoussa, si brusquement, qu'elle faillit tomber du lit.

--Tu ne m'as jamais aimé. Va-t'en!

Isabelle fut si étonnée qu'elle oublia de se mettre en colère...

Quelle méchante figure faisait Angelo!... Les moindres taquineries lui

étaient insupportables, surtout quand elles excitaient sa jalousie

ou blessaient son amour-propre. Il se déclarait l'«humble esclave»

d'Isabelle: mais lorsqu'elle s'avisait de commander ou de défendre:

«Fais ceci!... Ne dis pas cela!...», il cédait avec répugnance.

Quelquefois même il se cabrait... Isabelle ne le reconnaissait plus.

Elle ne savait pas, cette Flamande, que, pour les mâles des pays

latins, la femme est toujours un trésor possédé, une proie conquise.

A cause d'elle, l'homme tue ou se fait tuer, mais, amant ou mari, il

reste le maître.

Ainsi, dans l'intimité amoureuse, se révélaient déjà les contrastes

essentiels des deux races. Isabelle, à de certains moments, éprouvait à

fleur de peau, à fleur d'âme, une appréhension frissonnante, un petit

hérissement défensif devant cet être mystérieux qu'est l'Étranger...

Même en pleine joie, elle le sentait différent, inexplicable, avec

des tendresses exquises et des façons impérieuses, des violences et

presque des brutalités succédant à la volupté langoureuse et à la

mélancolie lascive. Il abusait du sentiment, des larmes, des soupirs,

et la positive Isabelle trouvait que la légende a bien dénaturé l'amour

napolitain et la gaieté napolitaine.

Elle était beaucoup moins élégiaque, et sa sensualité bien portante et

peu raffinée, s'attablait au plaisir comme à un banquet de kermesse.

Il boudait, tourné contre le mur. Elle lui tira les cheveux et lui

murmura dans l'oreille:

--Eh bien, oui, je te jure de garder notre secret. Es-tu content!...

Veux-tu que je m'en aille?

Non, il ne voulait plus la chasser... La bougie qui coulait sur le

flambeau de cuivre sans bobèche, posé à même le dallage, oscillait

dans le courant d'air de la porte. Des traces d'or broché brillaient

sur la tenture cramoisie; les rameaux du figuier sauvage tremblaient

contre la fenêtre, et les deux amants réconciliés balbutiaient ces

paroles que tous les amants répètent depuis des siècles, en faisant les

gestes éternels: paroles puériles et hardies, charmantes et niaises,

qu'Isabelle et Angelo prononçaient, chacun dans sa langue, parce qu'à

cette minute précise Angelo avait oublié le français et Isabelle

l'italien.

La douceur de vivre · 第 49 / 63 题