M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des
lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et
blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux
amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en
bernant l'archéologue...
--Reviens à Pompéi! disait Angelo. N'es-tu pas libre?
--Marie veut rester à Ravello.
--Qu'elle y reste!
--Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que
ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin?
où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu'on
entend, d'une chambre à l'autre, voler les mouches?
Angelo s'irritait:
--Comme tu as peur d'être compromise! Si tu m'aimais passionnément, tu
serais plus brave. Moi, j'irais te retrouver dans ta maison, jusque
dans ton alcôve.
Il lui rappelait l'histoire sanglante du beau Carafa d'Andria et de
Marie d'Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait
la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle
contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle
frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait
l'influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu'elle
s'éprenait davantage, elle perdait le sens français de l'ironie.
Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l'avenir, et
elle fermait la bouche d'Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait
à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n'osait
prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout
simple qu'Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de
son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?...
Angelo les prendrait bien, les enfants d'Isabelle! Il les aimerait,
pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L'odieux filateur se
remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content.
La fortune d'Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli
et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa
femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le
vil souci du gain et produirait des chefs-d'œuvre... La maman vivrait
heureuse, au sein d'une famille toujours accrue, et dépasserait l'âge
de cent ans...
Ainsi rêvait Angelo, mais il n'était pas dupe de ses désirs. Il savait
bien qu'Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre
diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait
horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse
sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s'embarrassait pas
de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité
insouciante n'allait pas sans générosité... Il n'était pas scandalisé
quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l'amour
est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre tout
en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche, mariée
et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait rester
pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né au pays
des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des idées
contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie de la sincérité
intempestive, la rage de crier à la face de l'univers des vérités
dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie, plusieurs
vies, par scrupule moral, au nom d'un principe,--tout ça, c'était des
idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le sentimental
Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu'en ce monde les pauvres
créatures pécheresses font ce qu'elles peuvent et non pas ce qu'elles
voudraient faire...
Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait
en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de
l'irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une
belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens
qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l'un à l'autre tant
de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne
mêlait pas les choses de la morale aux choses de l'amour.
Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait
parfois des allusions timides à la peine qu'il souhaitait consoler.
Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin
avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur
solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du
sculpteur, elle raconta l'histoire de son amour. Elle trouva, pour
dépeindre Claude, des mots expressifs qui émurent Salvatore. Il
murmurait: «_Simpatico!_... _tanto simpatico!_...» et il plaignait,
sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite madone, sa
petite fée de Thulé, aux cheveux d'or et d'argent, lui devenait plus
chère, puisqu'elle était sensible et malheureuse.
Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire.
En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie.
Il n'admettait pas qu'elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André
Laubespin, qu'elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait,
et qu'elle eût le remords du péché dont elle n'avait pas la jouissance.
Il déclara:
--C'est de la métaphysique!...
--Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très
sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes
les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra,
je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude,
je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se
combattraient...
--Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c'est de la
métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime,
et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu'il vienne
donc! Tout s'arrangera...
Il s'obstinait dans cette idée, et Marie s'aperçut qu'ils étaient,
tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait
beaucoup Salvatore, qu'elle le tenait pour un très brave homme, loyal
et délicat, elle fut infiniment troublée...
Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la
maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle,
consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à
Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don
Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d'église
en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines.
M. Wallers n'apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui
écrivait qu'André Laubespin allait mieux, bien qu'il parlât toujours de
sa mort prochaine.
--Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille.
Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je
soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour...
--J'espère que non! s'écria Marie...
--Ne t'effraie pas... Je comprends que tu n'aimes plus André et que
tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin,
pense à l'avenir!... Ta mère et moi nous sommes vieux... Nous te
manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre
enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s'efforçait de
mériter ton pardon et ton estime, à défaut d'amour, ne devrais-tu pas
essayer... Au fond, il n'est pas méchant, Laubespin!
M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit
de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et
donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle
déclara qu'elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait
plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et
il allait rentrer en France.
--Pourvu qu'il ne vienne pas me relancer jusqu'à Naples! disait
Isabelle. Il m'a parlé autrefois d'une société qu'il veut fonder pour
l'exploitation des déchets volcaniques... Il est capable d'arriver sans
crier gare, et de m'emmener... Revoir Pompéi avec Frédéric, quelle
désillusion! Il faut le devancer, Marie, il faut revenir à l'auberge de
la Lune et retrouver nos amis, le gentil Spaniello, monsieur Hoffbauer,
l'abbé Masini...
Elle fit si bien qu'elle décida sa cousine. Marie était si triste
qu'elle n'avait plus de volonté.