XIX

M. Wallers réclamait vainement son collaborateur. Il envoyait des

lettres comminatoires qui faisaient pleurer madame Van Coppenolle et

blasphémer Angelo di Toma. La nuit, dans la chambre voûtée, les deux

amants cherchaient ensemble le moyen de prolonger leur lune de miel, en

bernant l'archéologue...

--Reviens à Pompéi! disait Angelo. N'es-tu pas libre?

--Marie veut rester à Ravello.

--Qu'elle y reste!

--Mon départ lui donnera des soupçons... Elle nous rejoindra. Et que

ferons-nous, dans cette auberge de la Lune où chacun épie son voisin?

où les portes ne ferment pas, où les cloisons sont si minces qu'on

entend, d'une chambre à l'autre, voler les mouches?

Angelo s'irritait:

--Comme tu as peur d'être compromise! Si tu m'aimais passionnément, tu

serais plus brave. Moi, j'irais te retrouver dans ta maison, jusque

dans ton alcôve.

Il lui rappelait l'histoire sanglante du beau Carafa d'Andria et de

Marie d'Avalos, surpris et assassinés par un mari jaloux. Il enviait

la destinée de ces amants et souhaitait mourir en défendant Isabelle

contre le terrible, le sanguinaire Van Coppenolle!... Isabelle

frémissait. Autrefois elle eût pouffé de rire, mais elle subissait

l'influence romantique du décor, et, de jour en jour, à mesure qu'elle

s'éprenait davantage, elle perdait le sens français de l'ironie.

Pour ne pas gâter leurs joies, elle ne parlait jamais de l'avenir, et

elle fermait la bouche d'Angelo, avec un baiser, quand il se hasardait

à rêver tout haut... «Ah! si tu pouvais, si tu voulais!...» Il n'osait

prononcer les mots de fuite et de divorce, mais il eût trouvé tout

simple qu'Isabelle abandonnât Van Coppenolle pour goûter, aux bras de

son amant devenu son mari, une félicité éternelle... Les enfants?...

Angelo les prendrait bien, les enfants d'Isabelle! Il les aimerait,

pêle-mêle, avec les futurs petits di Toma. L'odieux filateur se

remarierait en Belgique, et tout le monde serait parfaitement content.

La fortune d'Isabelle permettrait de restaurer le palais Atranelli

et de découvrir le trésor... Alors, Angelo, riche, plus riche que sa

femme, relèverait le titre de baron. Salvatore travaillerait sans le

vil souci du gain et produirait des chefs-d'œuvre... La maman vivrait

heureuse, au sein d'une famille toujours accrue, et dépasserait l'âge

de cent ans...

Ainsi rêvait Angelo, mais il n'était pas dupe de ses désirs. Il savait

bien qu'Isabelle retournerait chez M. Van Coppenolle. Un pauvre

diable de peintre ne peut dire à sa maîtresse: «Le mensonge me fait

horreur. Quitte ton foyer, partage ma misère et admire ma délicatesse

sentimentale.» Désintéressé à sa façon, Angelo ne s'embarrassait pas

de ces délicatesses qui ressemblent à un chantage, et son immoralité

insouciante n'allait pas sans générosité... Il n'était pas scandalisé

quand un beau garçon pauvre épousait une femme riche, parce que l'amour

est la seule chose importante, et que des amoureux doivent mettre tout

en commun, la table, le lit et la bourse. Si la femme riche, mariée

et mère, ne pouvait épouser le beau garçon, celui-ci devait rester

pauvre et ne pas moins chérir sa maîtresse... Ainsi Angelo, né au pays

des sigisbées et des maris jaloux, accommodait ensemble des idées

contradictoires. Mais la haine du mensonge, la manie de la sincérité

intempestive, la rage de crier à la face de l'univers des vérités

dangereuses et désobligeantes, la folie de gâcher une vie, plusieurs

vies, par scrupule moral, au nom d'un principe,--tout ça, c'était des

idées de gens du Nord, des inventions ibséniennes!... Le sentimental

Angelo avait le sens du relatif. Il savait qu'en ce monde les pauvres

créatures pécheresses font ce qu'elles peuvent et non pas ce qu'elles

voudraient faire...

Salvatore, témoin discret des amours fraternelles, se réjouissait

en son cœur que madame Van Coppenolle eût sauvé Marie Laubespin de

l'irrésistible Angelo. Isabelle lui devenait sympathique comme une

belle-sœur, et il ne pensait pas à blâmer ces deux beaux jeunes gens

qui ne faisaient de mal à personne en se faisant l'un à l'autre tant

de plaisir... Salvatore, le plus honnête et le meilleur des hommes, ne

mêlait pas les choses de la morale aux choses de l'amour.

Il avait remarqué la tristesse de madame Laubespin et il faisait

parfois des allusions timides à la peine qu'il souhaitait consoler.

Un jour, après avoir lu des lettres de France, Marie, seule au jardin

avec Salvatore, céda au besoin de confidence qui tourmentait son cœur

solitaire. Encouragée par le bon regard, le sourire affectueux du

sculpteur, elle raconta l'histoire de son amour. Elle trouva, pour

dépeindre Claude, des mots expressifs qui émurent Salvatore. Il

murmurait: «_Simpatico!_... _tanto simpatico!_...» et il plaignait,

sans jalousie, cet homme que Marie aimait. Et sa petite madone, sa

petite fée de Thulé, aux cheveux d'or et d'argent, lui devenait plus

chère, puisqu'elle était sensible et malheureuse.

Mais quand elle lui demanda un conseil précis, il ne sut rien dire.

En réalité, il ne comprenait rien aux scrupules religieux de Marie.

Il n'admettait pas qu'elle pût hésiter entre Claude Delannoy et André

Laubespin, qu'elle sacrifiât un bonheur certain à un devoir abstrait,

et qu'elle eût le remords du péché dont elle n'avait pas la jouissance.

Il déclara:

--C'est de la métaphysique!...

--Vous ne me conseillez pas de divorcer, Salvatore! Je suis très

sincèrement, très profondément catholique, comme ma mère, comme toutes

les femmes de la famille Wallers... Tant que monsieur Laubespin vivra,

je ne me sentirai jamais libre... Même divorcée, même mariée à Claude,

je ne serais pas heureuse, parce que ma conscience et mon cœur se

combattraient...

--Oui, oui... répétait le sculpteur... Je dis bien: c'est de la

métaphysique... Mais pourquoi divorceriez-vous?... Aimez qui vous aime,

et fiez-vous à la miséricorde de Dieu... Et votre Claude, qu'il vienne

donc! Tout s'arrangera...

Il s'obstinait dans cette idée, et Marie s'aperçut qu'ils étaient,

tous deux, aux antipodes du monde moral... Et, comme elle estimait

beaucoup Salvatore, qu'elle le tenait pour un très brave homme, loyal

et délicat, elle fut infiniment troublée...

Cependant M. Wallers tomba, un beau jour au palais Atranelli. Toute la

maisonnée lui fit fête; Angelo dissimula son déplaisir et Isabelle,

consternée, insista pour que le cher oncle demeurât quelque temps à

Ravello. Elle trouva un complice involontaire dans la personne de don

Alessandro qui ouvrit ses archives à M. Wallers et le promena d'église

en église. Pendant ce temps, Angelo bâclait ses dessins par douzaines.

M. Wallers n'apportait aucune nouvelle importante. Sa femme lui

écrivait qu'André Laubespin allait mieux, bien qu'il parlât toujours de

sa mort prochaine.

--Pour le moment, dit Wallers à sa fille, il faut te tenir tranquille.

Nous verrons si ton mari persistera dans ses bonnes dispositions. Je

soupçonne que sa gueuse de maîtresse lui a joué quelque vilain tour...

--J'espère que non! s'écria Marie...

--Ne t'effraie pas... Je comprends que tu n'aimes plus André et que

tu ne désires pas le revoir... Ta volonté sera respectée. Mais enfin,

pense à l'avenir!... Ta mère et moi nous sommes vieux... Nous te

manquerons un jour... Que sera ta vie stérile et solitaire, ma pauvre

enfant? Si André, transformé, devenu un autre homme, s'efforçait de

mériter ton pardon et ton estime, à défaut d'amour, ne devrais-tu pas

essayer... Au fond, il n'est pas méchant, Laubespin!

M. Wallers repartit le surlendemain avec Angelo. Salvatore les suivit

de près, et les deux cousines restèrent seules avec don Alessandro et

donna Carmela. Mais avant la fin de la semaine, madame Van Coppenolle

déclara qu'elle allait mourir de neurasthénie aiguë. Elle ne dormait

plus, et montrait une humeur exécrable. Son mari était à New-York, et

il allait rentrer en France.

--Pourvu qu'il ne vienne pas me relancer jusqu'à Naples! disait

Isabelle. Il m'a parlé autrefois d'une société qu'il veut fonder pour

l'exploitation des déchets volcaniques... Il est capable d'arriver sans

crier gare, et de m'emmener... Revoir Pompéi avec Frédéric, quelle

désillusion! Il faut le devancer, Marie, il faut revenir à l'auberge de

la Lune et retrouver nos amis, le gentil Spaniello, monsieur Hoffbauer,

l'abbé Masini...

Elle fit si bien qu'elle décida sa cousine. Marie était si triste

qu'elle n'avait plus de volonté.

La douceur de vivre · 第 51 / 63 题