IX

Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la

rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s'était avisé que les

aquarelles d'Angelo étaient à peine ébauchées, et l'artiste nonchalant

prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le

«second père!»

Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait

de l'avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues.

Et il se rappelait les beaux jours qu'il avait vécus, avec elle, à

Naples, pendant que M. Wallers s'installait à Pompéi.

Salvatore était le _patito_ de Marie, mais Angelo était un cavalier

servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle aimable.

Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu'il accompagnât madame

Laubespin, et quand il disait, par hasard: «Je resterai à la maison»,

ou: «J'irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le regardait

comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé des

excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules, des

soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs. Il

avait même donné des leçons d'italien à la dame de ses pensées, afin

de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je

vous aime!» n'est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C'était

une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de

rien-faire, c'était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des

barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l'archéologie et la peinture!

Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre,

mais Angelo ne se souciait pas d'habiter l'auberge de la Lune,

parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les

peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si

près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n'était venu

que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait

conté quelques histoires de voleurs au second père... L'horaire était

changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre

d'Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade...

Des cousins de Palerme arrivaient par le bateau...

A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu

simplement:

--Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant,

mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer

vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est

disponible à l'auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais

vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez

votre montre sur la mienne...

L'ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant

des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa

bourse était plate. Le _terne_ qu'il poursuivait, au _lotto_, depuis

cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du travail

s'imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune.

A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi.

Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée.

M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de

Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini,

de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre

russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,--tous ces gens qui

transformaient en Babel l'auberge de la Lune, qui vivaient à Pompéi, de

Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M. Guillaume

Wallers, à l'ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il traînait

avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré.

Et l'étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de

notes gonflaient les poches du savant. Il s'embusquait à tous les

carrefours, avec son appareil photographique. L'architecture, d'abord,

l'intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la

peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les

bijoux, les inscriptions.

Le plan de l'ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux

cent cinquante illustrations--dessins, gravures, aquarelles en

couleurs--qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M.

Wallers n'entendait pas qu'un dessinateur inexact compromît l'heureux

achèvement, et la publication opportune du chef-d'œuvre.

Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour

la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes

les âmes du purgatoire, n'eût pas décidé le peintre à reprendre ses

pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une

heure à la paresse napolitaine; mais, l'heure écoulée, il donnait le

signal... Et l'on retournait aux ruines.

Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello

qui habitait un _villino_ blotti contre le rempart. Angelo s'en allait

seul par les rues déjà tièdes. Il s'arrêtait devant toutes les maisons

fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait replanté,

dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes, le lierre

et l'iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des touristes

passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu'est l'œillade

napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté, entre les

cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais bien...» et

quelquefois: «Voulez-vous?...»

Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le

placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze

centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un

chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en faux

marbre--troisième style!--du modèle original, ne manquait à la copie...

Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n'avait rien à lui dire,

excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée avec de

petits morceaux d'os, à tel jardin, d'un décimètre carré, taillé dans

du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille. L'excellent

Gramegna était comme l'excellent Spaniello, un maniaque, doucement

envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son existence

d'homme jeune, tenaient dans l'enceinte ruinée, entre la porte du

Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d'Herculanum et la porte

de Nola.

Angelo lui demanda un jour s'il était amoureux...

--J'ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément.

Et il ajouta, avec un bon rire:

--Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte

Marine... On peut l'y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une

Napolitaine n'a des reins plus élégants et des jambes plus fines.

Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d'un jeune corps

féminin dissous dans la cendre durcie.

Angelo ricanait:

--Si ça te suffit!

Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes».

--Allons donc! A l'auberge de la Lune...

--Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles

me glacent le sang A force de les voir, je me sens devenir phoque...

Non, Gramegna, celle que j'aimerais...

--Celle que tu aimerais, Angè, n'est pas pour toi!...

Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de

cire, et Angelo s'en allait.

Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à

la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d'argent»,

des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret

et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s'était

décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel

de tripoter la couleur, l'échauffaient d'une fièvre imprévue. Pompéi

s'animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait

sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins,

ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce

cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des

pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir,

et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en

dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l'entendre

vibrer dans l'air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs...

Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses

pochades avec une adresse et une célérité merveilleuses, car il

savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait

surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette

ardeur tombait tout d'un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette

et chantonnait «_Capille nire_» ou «_Luna nova_». Son âme éteinte ne

reflétait plus que l'ennui.

Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers

visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n'était pas libre de

partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il

devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles...

Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles

peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus

rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes,

s'empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on

avait refait la toiture, s'emplissaient d'une ombre inquiétante...

Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores

de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses

femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo.

Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice

calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne est

tout imprégnée de péché; l'eau bénite n'a jamais touché ses dalles;

les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des courtisanes

et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un bon chrétien

ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté par des âmes

qui n'ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas de bravade,

puisqu'il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses lui passaient

des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il esquivait un signe

de croix, baisait son pouce, et invoquait son patron, l'ange Michel...

Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme

un chat, tout crispé d'horripilation, et il écoutait le silence.

Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un

rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe

crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait

des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum

d'éther et un très léger relent de cadavre...

Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre...

Et c'était l'heure où les boutiques de Toledo s'éclairent, où les

dames, revenant de la Villa Nazionale, font arrêter leurs équipages

devant les pâtissiers. Les petits «journalistes» crient à voix rauque

les dernières nouvelles... Les vendeurs de citrons et de figues d'Inde

allument leurs lanternes de papier... La galerie Umberto regorge

de foule. Angelo se rappelait la table du glacier, les vitrines des

photographes et des marchands de corail... Il avait eu des aventures,

dans cette galerie... O Naples bruyante, fleurie, souillée, chère

Naples, où es-tu? Le triste Angelo revoit tes filles drues, chevelues

et chaudes, et regardant Pompéi roulée au linceul du soir, il pense:

«Sainte Madone! il me semble que je couche avec une morte.»

Un vrai Napolitain porte le dieu de la combinaison dans son âme

ingénieuse. Angelo eut des conférences secrètes avec le garçon et la

fille de chambre, à l'auberge de la Lune. Et le professeur allemand

qui s'éternisait dans la plus belle chambre--dans la future chambre

de Marie!--trouva un scorpion dans sa cuvette. Le scorpion était mort

et desséché depuis l'automne, mais le professeur faillit tomber en

syncope, et sa fureur balbutiante fit craindre à MM. Weiss et Hoffbauer

qu'il ne mourût entre leurs mains, de congestion. Malgré les efforts de

ses compatriotes, il voulut quitter immédiatement l'hôtel et, le soir

même, il prit le train pour Pæstum, Taormine et Syracuse.

Angelo donna une pièce au domestique, un baiser à la servante, et

consola le patron en lui promettant le secret sur cette aventure.

La chambre au scorpion fut nettoyée et M. Wallers annonça la prochaine

arrivée de sa fille. Alors, Angelo se multiplia. Il fit le peintre

décorateur, l'ébéniste et le tapissier. Par ses soins, le plafond

devint un ciel bleu où s'envolaient des hirondelles; un vieux rideau

se rajeunit en housse sur un fauteuil; des mousselines orientales, un

peu usées, un peu effrangées, cachèrent les portes, et, pour rendre une

virginité à la table branlante, à la toilette boiteuse, on fit venir de

Naples quatorze petits pots de ripolin.

M. Wallers, candide et sans aucun soupçon, admirait l'activité du jeune

homme.

Il disait à M. Spaniello:

--J'ai calomnié le petit di Toma! Je le croyais paresseux... Point

du tout! Il n'était que distrait et léger. Bien surveillé, il fera

merveille... Et je me félicite de le tenir ici, sous ma main. Sans

doute, à Naples, quelqu'un l'empêchait de travailler... ou quelqu'une...

Marie arriva enfin, conduite par Salvatore. Elle trouva sa chambre

toute blanche, avec un plafond tout bleu, et partout des roses peintes

en guirlandes, partout un parfum de térébenthine qui s'en irait vite

dans les courants d'air... Une botte de jonquilles cachait la petite

brèche du pot à eau et se reflétait dans la glace un peu fendue...

Marie reconnut les soins d'Angelo. Elle en fut touchée:

--Grâce à vous, dit-elle, je me plairai ici... J'y serai tranquille et

heureuse.

Et elle ne vit pas que Salvatore soupirait.

Guillaume Wallers, ce jour-là, oublia Pompéi pour sa fille... Il était

content de la revoir. Sa tendresse paternelle déborda sur Angelo, et il

fit mille compliments au jeune homme.

Mais, le lendemain même, il perdit quelque illusion sur la vaillance de

son collaborateur.

Il se plaignait encore à M. Spaniello, tandis qu'Angelo et Marie

marchaient devant eux, dans la rue étroite.

--Sacré Angelo! avec sa guitare et son chevreau danseur!...

--Il est jeune, monsieur Wallers! A sa place, moi-même...

--Vous ne feriez pas sauter des chevreaux dans le jardin des Vettii...

--Ça, non, jamais!...

--Vous êtes un homme sérieux...

--Je suis sérieux, mais je suis homme, répondit doucement M.

Spaniello...

Il regardait les jeunes gens qui marchaient côte à côte, au même pas,

et il songeait que l'aveuglement des pères égale celui des maris. Mais

il n'osait expliquer sa pensée... Il dit seulement:

--Madame Laubespin a tout à fait l'air d'une jeune fille, et je ne puis

croire qu'elle ait été mariée...

M. Wallers n'entendit pas cette réflexion de son collègue. Il admirait

la porte Stabienne qui arrondit encore sa noble voûte dans l'épaisseur

du rempart, et il considérait les derniers chantiers des fouilles qui

marquent la limite de la Pompéi exhumée. De la porte Stabienne à la

porte de Nola, la cendre et la pierraille volcanique couvrent encore

une Pompéi dormante, et les cactus, les herbes grises, les pins chétifs

croissent librement sur son linceul.

--Vous avez dit que Pompéi n'apparaîtrait pas tout entière avant

un siècle! s'écria Wallers, désolé. Ces paroles de mauvais augure

me reviennent, chaque fois que je passe par ici... Dans un siècle,

Spaniello, dans un siècle!... On trouvera des maisons charmantes,

des peintures que l'air n'aura pas flétries, des bronzes grecs, des

bijoux, des papyrus... Dans un siècle! Et nous ne verrons pas ces

merveilles! Nous serons morts... Pourquoi toutes les nations civilisées

ne se cotisent-elles pas afin d'envoyer ici des milliers d'hommes qui

délivreraient Pompéi et la rendraient, complète, à nos yeux vivants?

--L'argent nous manque, dit tristement M. Spaniello. La contribution

de l'État est presque nulle, et ce sont les visiteurs qui assurent le

budget de Pompéi... Mais consolez-vous, cher monsieur Wallers. Les

quartiers ensevelis sont très probablement des quartiers pauvres...

--Hypothèse!

--... et, d'autre part, Pompéi délivrée perdra beaucoup de son charme

avec son mystère. La femme nue plaît moins que la femme demi nue

dont le voile incertain glisse, s'arrête, retenu par la hanche et le

genou... A découvrir Pompéi, lentement, notre curiosité passionnée

s'avive; la moindre beauté aperçue nous donne l'ivresse de la conquête

et de la possession...

--Elle nous donne aussi la fièvre de la jalousie. Dès que vous avez

trouvé une fresque sur un pan de mur, vous la cachez pour en jouir tout

seul, et c'est à regret que vous la livrez aux profanes... Ainsi dans

cette nouvelle villa, qu'un fermier a découverte en creusant un puits,

à Boscotrecase, près du Vésuve, il y a une fresque...

La douceur de vivre · 第 30 / 63 题