--Ne me parlez pas de cette fresque, monsieur Wallers!... Je serais
heureux de vous faire plaisir, mais je ne puis vous introduire dans
la villa, tant que le gouvernement n'aura pas acheté le terrain au
propriétaire qui a fait les fouilles, pour son compte personnel.
--On dirait que je vais la voler, votre fresque!
--Oh! monsieur Wallers, vous savez bien que la loi italienne réserve
à l'État la priorité pour l'achat des œuvres d'art. Mais l'État n'est
pas riche, et les propriétaires peuvent être tentés par l'argent
américain...
Ils discutaient ainsi, arrêtés devant l'atelier des Foulons. Marie et
Angelo étaient déjà tout près de la porte Stabienne. La jeune femme
tourna la tête:
--Bon! voilà papa et monsieur Spaniello qui se querellent. Ils oublient
que je vais à Naples.
--Vous allez à Naples! Et pourquoi?... Pour acheter des blouses
blanches! Ma mère vous les enverra...
--Et mes miniatures que j'ai laissées dans l'atelier de votre frère?
--Il vous les enverra, avec les blouses...
--Non, non! je dois les apporter moi-même...
--Qu'en ferez-vous?
--Je les achèverai. La lumière, dans ma chambre, est assez bonne...
Angelo éclata:
--Alors... alors, ce sera fini de nos promenades, de nos
conversations... Je ne vous verrai plus! Je passerai des journées
sinistres, tout seul, comme un vrai hibou des ruines!...
--Mais, vous-même, vous devez travailler.
--Je le dois, oui... parce que je ne peux pas faire autrement... parce
que monsieur Wallers me tient à la chaîne... Tandis que vous, une
femme, une jeune femme!...
Il grommela quelques mots en italien.
--Que dites-vous?
--Je me plains.
--Plaignez-vous en français.
--Je ne saurais pas... Vous me trouveriez ridicule... Les Françaises
trouvent ridicules les sentiments profonds, les passions naïves qui
s'expriment sincèrement...
Marie le regardait en souriant et reprenait involontairement la
comparaison qu'elle faisait dix fois par jour, à propos de tout.
Angelo, introduit par les circonstances dans l'intimité des Wallers,
avait des libertés et des privilèges qui naguère appartenaient au seul
Claude, mais sa présence, par un détour bizarre, ramenait toujours
Marie vers l'absent.
«Ah! pensait-elle, comme mon pauvre Claude a tort de craindre les
réflexions que je puis faire!... Angelo est très beau, et je ne le
trouve pas ridicule, mais il est fait pour être peint et sculpté,
et non pas pour être aimé... du moins par une femme de ma race...
Ces cheveux trop noirs, cette peau ambrée, cet excès de cils et de
sourcils, lui donnent un air... l'air d'un homme pas assez lavé...
Pourtant, il est soigné, Angelo! Il n'est pas comme son ami Santaspina
qui nous a révélé, un jour, qu'une brosse n'avait jamais déshonoré ses
belles dents... C'est un enfant, un grand enfant, pas méchant et d'âme
très simple, un enfant qui déteste le travail prolongé, l'ennui, la
pluie, les gens qui parlent de la morale et les gens qui parlent de
la mort... Il a l'ingénuité des enfants, leur despotisme câlin, leur
rouerie... Près de lui, je me sens presque vieille; et il me traite
comme une grande sœur... Et parfois, au contraire, sa puérilité me
rajeunit, et je redeviens petite fille...»
Cet enfantillage d'Angelo divertissait beaucoup Marie qui avait
toujours vécu parmi des gens graves, ou tout au moins sérieux et
pratiques. Elle aimait Angelo comme on aime les petites choses
charmantes et inutiles, comme on aime les compagnons de voyage,
rencontrés sur le pont d'un bateau. On dîne avec eux, on cause avec
eux, on descend avec eux, aux ports d'escale; on est, avec eux, plus
familièrement qu'avec des amis, et, la croisière terminée, on les
oublie...
Mais Claude était celui qu'on n'oublie pas, avec qui l'on voudrait
aller, par la mer paisible et la mer tempétueuse, jusqu'au bout du
voyage.
X
Sonore et grise, entre deux files de platanes, la route de Salerne suit
la voie ferrée, touche Pompéi à la porte Marine, redescend un peu vers
la mer et longe, à quelque distance, le rempart antique, de la porte
Stabienne à l'amphithéâtre.
Elle traverse la vallée du Sarno, les terres basses où fut l'ancien
port de Pompéi. Des maraîchers cultivent leurs légumes--les artichauts
surtout--sur ces terres fécondées par le volcan, et l'odeur des engrais
naturels, dont ils abusent, dépoétise quelquefois le paysage...
L'auberge de la Lune est bâtie au bord de cette route, loin de la
gare, loin des quatre ou cinq hôtels dont le groupement compose,
avec le bureau de poste et deux ou trois maisons particulières, la
moderne Pompéi. Ces hôtels privilégiés reçoivent le premier flot
des caravanes et se partagent presque également les «Cooks». Dans
la saison chaude, quand le voyageur se fait rare, les pisteurs
accueillent le moindre touriste par des cris de cannibales affamés. Ils
l'enveloppent, le harcèlent, le rabattent jusqu'au restaurant où des
garçons mélancoliques, en habit noir taché, balaient les mouches avec
des balais de papier tricolore. Et quand le malheureux se hasarde hors
du restaurant, un essaim de cochers l'assaille, claquant du fouet et
vociférant les noms de Castellamare et de Sorrente. A peine sauvé des
cochers, il tombe dans la horde des guides--soi-disant _autorisés_--qui
bourdonnent à ses oreilles: «Cent sous... cent sous... cent sous...»
Et, parvenu au guichet de la porte Marine, il demeure ahuri, assourdi,
et tout étonné du silence.
Les peintres, les savants, dont la bourse est légère et qui se
contentent d'un gîte simple et d'une chère modeste, se retrouvent en
famille à l'auberge de la Lune. M. Wallers y était venu, autrefois. Il
aimait cette bâtisse jaunâtre, irrégulière, sans style, sans façade,
avec des escaliers extérieurs, des portes cintrées, des terrasses
avançantes qu'abrite un auvent de roseaux. Il aimait la cour encombrée
de cages à poules, de barriques, de jarres, d'ustensiles domestiques,
et la salle à manger qui forme un pavillon détaché, vert de clématite
grimpante; et le jardin où de grands eucalyptus versent une ombre
aromatique sur une exèdre de pierre.
Ce matin-là, quand Wallers, Angelo et Marie entrèrent dans la salle à
manger, la plupart des pensionnaires attaquaient déjà la _zuppa alle
vongole_ qui est une agréable soupe aux coquillages.
La plus longue table était occupée par les barbares de l'extrême Nord,
fils de Vikings, grands et forts comme des ours, et dont les cheveux
et les barbes présentaient toutes les variétés du blond. Presque tous
étaient peintres. Leurs femmes, hautes sur jambes, chair de lait,
tresses de lin, marquaient un goût regrettable pour le costume-réforme,
les brassières de bébé, les robes sans ceinture et de couleur verte ou
violette.
La seconde table, plus petite, était réservée aux archéologues.
L'Allemagne et la France y fraternisaient, non sans quelque réserve.
M. le docteur Hoffbauer, vaste personnage au teint de jambon, au nez
trop petit, au rire énorme, chevelu d'un chaume raide et roussâtre,
représentait la culture germanique. Excellent homme, malgré la
pédanterie nationale, un peu gaffeur, très pacifique au fond, il
portait sa moustache retroussée comme celle du kaiser, mais cette
moustache de savant s'obstinait à retomber vers le menton bien nourri
troué d'une fossette innocente.
Son collègue, M. Weiss, Allemand du Sud, plus vif et plus souple,
enseignait l'histoire romaine aux étudiants de Munich, tandis que M.
Hoffbauer était exclusivement un lecteur d'inscriptions, un déterreur
de palais et de temples, qui avait fait campagne en Grèce et en
Asie Mineure. Son érudition était immense, sa patience infinie, sa
sensibilité presque nulle. M. Hoffbauer, bien différent de Guillaume
Wallers, avait une éducation esthétique purement livresque. Ses yeux
voyaient des chapiteaux, des frises, des métopes, des architraves, des
statues, des fresques, des caractères gravés--et jamais M. Hoffbauer
ne se fût trompé sur le style, l'origine, la date approximative, la
signification et la destination de ces objets vénérables!--mais leur
beauté, M. Hoffbauer ne la _voyait_ pas... Il la connaissait, il la
concevait, intellectuellement; il la démontrait comme un théorème; il
l'imposait comme un dogme; il l'eût défendue contre les Philistins,
à coups redoublés de sa lourde plume... Mais, pareil aux adorateurs
d'Isis, il n'avait jamais vu la déesse. M. Hoffbauer était un grand
cerveau aveugle. Indifférent au monde extérieur, il n'avait même pas
cet amour de la nature qui est indépendant du sens esthétique, et qui
est si commun chez les Germains. Quand M. Wallers décrivait le charme
d'une peinture, quand M. Weiss racontait la merveille d'une aurore, vue
de l'Etna, M. Hoffbauer disait bien: «Ach!... colossal... colossal...»
mais il discutait aussitôt tel ou tel détail de la fresque, citait
des opinions, réfutait des arguments, construisait une hypothèse. Et
l'on sentait que le moindre caillou étrusque, mycénien ou crétois,
l'intéressait plus que l'aurore.
L'abbé Masini, fureteur, imaginatif, spirituel, était d'une autre race
et d'une autre école. Il se rapprochait de Wallers, car il cherchait
la vie dans l'art, et les hommes dans leurs œuvres. Peut-être sa
documentation était un peu mince, ses hypothèses trop hardies, ses
jugements trop rapides. Il avait une disposition dangereuse à embellir
les choses qu'il aimait, et ses ouvrages, abondants, éloquents,
passionnés, révélaient un artiste presque trop sensible pour devenir
jamais un grand savant.
Les frères Barrington, deux jumeaux à figures rasées, vêtus de kaki,
chaussés de guêtres jaunes, se ressemblaient exactement. Ils n'étaient
pas archéologues: ils se disaient «esthètes». William était peintre;
Edward était architecte.
Il y avait encore une demi-douzaine de personnages qui ne parlaient pas
français, et qui occupaient un bout de la troisième table,--celle des
touristes passagers.
--Monsieur le professeur Wallers, où étiez-vous, ce matin? dit M.
Hoffbauer avec un dur accent et un sourire épanoui... Je suis allé à
cette ferme près du Vésuve, où l'on a trouvé les restes d'une villa...
Il y a de très belles peintures dans cette villa, monsieur Wallers.
L'administration n'a pas d'argent pour les acheter, et la loi italienne
interdit au propriétaire de les vendre, et même de les montrer, contre
argent... Je suis allé chez le fermier pour le convaincre de me laisser
prendre une petite photographie.