III

Elle s'applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil

délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes

ocellées de l'archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle

est si absorbée qu'elle n'entend pas le coup discret frappé à la porte.

On frappe encore.

Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie

seulement:

--C'est toi, Belle?... Entre...

Et, tout de suite, d'une voix changée, qui tremble un peu:

--Comment, c'est vous, Claude!

Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne

la tête, tend la main. Mais qu'a donc Claude? Il touche à peine

cette main que Marie lui offre. Son visage maigre, aquilin, au type

hispano-flamand, paraît vieilli par l'inquiétude. La moustache noire

ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves,

brouillés de vert, ont une étrange expression...

--Vous arrivez d'Arras?... Pourquoi ne m'avez-vous pas avertie?...

Pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre?

--Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement

à partir, et j'ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train

de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n'a

eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s'est élancé vers

un singulier bonhomme qui l'a embrassé, oui, embrassé sur les deux

joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre

mon sac chez ma tante... Et me voilà!

Marie demande:

--Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C'est

invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à

l'hôtel du Cygne un jeune homme qu'il n'a jamais vu, qui s'est annoncé

par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le

grand archéologue napolitain.

--Je ne connais pas...

--Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble un peu partout, en

Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et Angelo,

le peintre, notre convive de ce soir... C'est cet Angelo qui doit

illustrer le fameux ouvrage: _l'Art et la Vie à Pompéi_...

--Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas...

--Di Toma, Claude! vous le dépoétisez!

--Vous verrez s'il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d'étoffes

trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d'un vieux feutre

gris... D'ailleurs assez beau garçon, mais odieux!

--Il n'a jamais quitté son pays; il n'est pas riche; il porte

les vêtements qu'il porterait à Naples, en cette saison... Soyez

charitable, Claude!

Le jeune homme ne répond pas. Il s'est assis dans la bergère, devant

le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la

miniature que son ami n'a même pas regardée. Elle vient enfin s'asseoir

près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de

l'autre, voulant parler et n'osant parler...

Il dit enfin:

--Isabelle est à Pont-sur-Deule?

--Oui, jusqu'à demain. J'irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric

Van Coppenolle. Accompagnez-nous... Ce sera une occasion de saluer

madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage.

Claude ne paraît pas entendre la timide invitation.

--J'admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui

ne s'aiment pas, qui ne s'accordent pas, qui finiront par se détester.

--Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon,

ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille...

--Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L'un est resté

Belge et l'autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin

mousseux!

--Puisqu'ils sont mariés...

--Ils divorceront!

--Claude!... Les sentiments religieux d'Isabelle...

--Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque

je souffre à cause d'eux... et vous aussi peut-être... Mais les

sentiments religieux d'Isabelle!... Non! C'est à mourir de rire...

Isabelle n'a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté

à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je

dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu'Isabelle

est vertueuse, ce qui d'ailleurs m'est indifférent... Je pourrais

tout au plus m'étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier

les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si

malheureuse. Mais je ne m'en étonne plus trop. Je sais maintenant que

vous prêchez d'exemple.

--Expliquez-vous. Je ne comprends pas...

--Pourquoi m'avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée

que j'ai reçue hier? Vous m'annoncez, brusquement, que vous avez changé

d'avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez

huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j'en

chercherais encore la véritable raison, celle que vous n'osez pas

dire, si une phrase de ma tante, tout à l'heure, ne m'avait éclairé...

Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une

réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu,

ce soir... Cela, je ne l'ai pas cru, puisque j'avais rencontré votre

père, à la gare, avec son Napolitain et qu'il m'avait invité...

Pourtant...

--Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de

votre beau raisonnement. Il n'y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup

d'imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune

relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera

pas, je vous l'affirme, un second voyage de noces... J'ajoute que ni

monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune...

--Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?...

--Oui, mon ami.

--Et, malgré votre lettre, vous resterez?

--Non...

--Pourquoi?...

--Il faut que je m'en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous...

Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous

guérir et je ne le puis qu'en m'éloignant...

--C'est à cause de moi?...

--Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une

veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou

repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m'est pas permis,

que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur

Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m'avez-vous

parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié.

J'étais presque heureuse...

--Est-ce possible, Marie! C'est moi que vous fuyez, et parce que,

dans un moment d'émotion, j'ai eu la faiblesse d'avouer un amour que

je croyais deviné!... Si j'étais dangereux pour votre repos, si vous

m'aimiez... mais vous ne m'aimez pas!... Alors, que craignez-vous?...

Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans.

N'avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami?

--Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui

m'effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à

l'heure encore, vous m'avez cherché une querelle absurde. La semaine

dernière... c'était autre chose...

--Je vous ai baisé la main... comme tant d'autres fois.

--Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude...

Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté

irrévocable qui consterne le jeune homme.

Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs

l'assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d'homme

et d'enfant.

Leurs mères s'étaient mariées la même année, et madame Wallers eut

d'abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût

né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l'heureuse

petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de

suite orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la

femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!

Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les

voisins Wallers qui l'invitaient à passer des après-midi avec le gros

Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette

et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.

Et, bien que le gros Jacques fût l'aîné d'un an, Claude, plus grand,

plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et

protège les faibles: il était l'explorateur casqué de papier qui

arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui

porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...

Marie l'aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte

à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier

janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la

froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu'il était mal

habillé, pas riche, et qu'il n'avait pas de maman.

S'ils avaient grandi côte à côte, au lieu d'être séparés par le collège

et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et

fût devenue de l'amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude,

bachelier, partit pour Paris. Aux vacances, il voyagea. Et le cœur

incertain de la jeune fille appartint à l'homme fait, à l'homme hardi

qui, le premier, voulut le prendre.

Et c'est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions

puériles comme un fleuve formé d'humbles ruisseaux. Il fut déchiré

jusqu'à l'âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d'orgueil, il cacha

sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que

la lutte n'était pas possible, et l'humiliation éprouvée exaspéra

son désir d'être «quelqu'un», de dépasser Laubespin par le succès et

la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il

avait un tempérament d'homme d'action et répugnait aux tristesses

contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui,

heureuse loin de lui, il tâcha de l'oublier. Il tint, dans ses bras, de

doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l'aimèrent

et qu'il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de

tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure

et délicate qu'il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant

le mariage de Marie, l'année qui fut leur seizième année...

Et voilà qu'après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur

des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille maison

tiède encore de leur enfance. Marie était moins jolie qu'autrefois,

car c'est l'amour de l'homme qui fait la beauté de la femme. Ses joues

étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses paupières se

fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et sa chevelure

lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, elle était

cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude avait tant

aimée! Elle était la petite Marie...

Mais lui, le grand Claude, il n'était plus un collégien pauvre et

ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait

davantage.

Son âme s'ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la

conquête.

Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le

carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d'amour. Il dit la

monstruosité d'un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus

étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes

divorcées qui conservaient l'estime des honnêtes gens; il insinua que

l'annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la

fortune et des amis haut placés...

Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur

s'était incarné sous la forme chère de Claude. D'abord, muette et

consternée, elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il

qu'elle était une vraie chrétienne, qu'elle voyait dans le mariage non

pas un contrat, mais un sacrement? L'amour qu'il implorait d'elle,

l'Église l'appelait tout simplement, tout crûment: adultère.

--Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si

heureuse! Il faut nous séparer...

Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme.

Il obtint qu'elle oublierait l'aveu intempestif. Mais quand un homme

a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans

l'oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous

les phrases les plus banales. La peur de l'amour, sans cesse, la ramène

à l'idée de l'amour.

Vint le dernier dimanche d'octobre. Claude avait déjeuné chez les

Wallers. Il monta dans l'atelier pour voir les _Annonciations_.

Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures,

et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s'envolait.

Parfois, l'haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes

de Claude.

Il avait d'abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses

yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent d'un

regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les tresses

aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées à la base

et qui s'argentaient en remontant vers le front, selon la courbe de la

tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la splendide

orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui exhalait une

odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l'iris.

Soudain, la jeune femme fit la moue:

--Vous êtes distrait, Claude!

Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude...

Et elle reconnut tout à coup ce visage qu'elle avait vu, le jour

de l'aveu, et qu'elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion

l'envahit, plaisir triste et douce peine...

Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux

sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le

long du bras demi-nu, jusqu'au pli du coude où l'épiderme plus mince

laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma

derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule.

Les anges, autour d'elle, élevaient des lis, et les Madones, sous

les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l'époux divin.

L'atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire.

Marie s'assit, la tête dans les mains, et pria.

Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d'Arras le souvenir

de la nuque dorée, du bras mince, de l'artère battante sous la peau

fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d'amour, rêvant de cette

pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s'il avait

possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et

caché de Marie...

«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude

émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui,

tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la

lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote

timide a pris peur.

Pourtant Claude ne veut pas qu'elle parte. Il ne le veut pas!

Obstiné contre l'évidence, espérant modifier cette résolution qui le

désespère, et où il devine l'influence souveraine du confesseur, Claude

emploie l'éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la

femme est tendre et qu'elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire

plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui

viennent...

La porte du poêle projette un reflet ardent sur le tapis, mais la

fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant,

le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre.

Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes...

«Marie! ne m'abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du

désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas

grand'chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être

chérie, dans le sacrifice et la pureté... J'essaierai, Marie,

quoique un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de

me rendre pareil à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas,

bien-aimée!»

Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent

dans l'ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et

tâtonne... La clarté brutale d'une lampe jaillit.

--Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir...

mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N'insistez

pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous

attend... Je dois m'habiller...

--C'est bien. J'ai compris...

--Claude!

--Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire...

Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l'atelier, immobile, la

bouche entr'ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule

sur ses joues.

La douceur de vivre · 第 13 / 63 题