Elle s'applique, profitant du jour qui baisse, inclinant son profil
délicat, au petit nez, au menton fin. Son pinceau effleure les ailes
ocellées de l'archange, vertes et bleues comme un émail persan. Et elle
est si absorbée qu'elle n'entend pas le coup discret frappé à la porte.
On frappe encore.
Cette fois, Marie Laubespin a entendu. Elle ne bouge pas et crie
seulement:
--C'est toi, Belle?... Entre...
Et, tout de suite, d'une voix changée, qui tremble un peu:
--Comment, c'est vous, Claude!
Elle a reconnu le pas du visiteur. Sans quitter sa chaise, elle tourne
la tête, tend la main. Mais qu'a donc Claude? Il touche à peine
cette main que Marie lui offre. Son visage maigre, aquilin, au type
hispano-flamand, paraît vieilli par l'inquiétude. La moustache noire
ne dissimule pas le pli amer de la bouche. Ses beaux yeux fauves,
brouillés de vert, ont une étrange expression...
--Vous arrivez d'Arras?... Pourquoi ne m'avez-vous pas avertie?...
Pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre?
--Parce que je voulais une explication... Je me suis décidé brusquement
à partir, et j'ai aperçu votre père à la gare. Il attendait le train
de Bruxelles qui arrive cinq minutes après le train de Paris. Il n'a
eu que le temps de me dire: «Viens dîner!» et il s'est élancé vers
un singulier bonhomme qui l'a embrassé, oui, embrassé sur les deux
joues!... Je les ai laissés à leurs effusions, et je suis allé mettre
mon sac chez ma tante... Et me voilà!
Marie demande:
--Vous êtes sûr?... Un singulier bonhomme embrassait papa?... C'est
invraisemblable, Claude! Papa est allé chercher à la gare et conduire à
l'hôtel du Cygne un jeune homme qu'il n'a jamais vu, qui s'est annoncé
par lettre, et qui est le fils du feu professeur Ercole di Toma, le
grand archéologue napolitain.
--Je ne connais pas...
--Un vieil ami de papa. Ils ont fouillé ensemble un peu partout, en
Sicile... Monsieur di Toma a laissé deux fils, un sculpteur et Angelo,
le peintre, notre convive de ce soir... C'est cet Angelo qui doit
illustrer le fameux ouvrage: _l'Art et la Vie à Pompéi_...
--Si son talent ressemble à son plumage, ce monsieur Thomas...
--Di Toma, Claude! vous le dépoétisez!
--Vous verrez s'il est poétique! Une espèce de rasta, habillé d'étoffes
trop minces, chaussé de souliers jaunes et coiffé d'un vieux feutre
gris... D'ailleurs assez beau garçon, mais odieux!
--Il n'a jamais quitté son pays; il n'est pas riche; il porte
les vêtements qu'il porterait à Naples, en cette saison... Soyez
charitable, Claude!
Le jeune homme ne répond pas. Il s'est assis dans la bergère, devant
le petit poêle rougeoyant. Marie nettoie ses pinceaux et couvre la
miniature que son ami n'a même pas regardée. Elle vient enfin s'asseoir
près de lui, et ils évitent de se regarder, chacun sentant la gêne de
l'autre, voulant parler et n'osant parler...
Il dit enfin:
--Isabelle est à Pont-sur-Deule?
--Oui, jusqu'à demain. J'irai à Courtrai avec elle pour voir Frédéric
Van Coppenolle. Accompagnez-nous... Ce sera une occasion de saluer
madame Vervins, notre vieille amie, au Béguinage.
Claude ne paraît pas entendre la timide invitation.
--J'admire, dit-il, le soin que vous avez de réconcilier des gens qui
ne s'aiment pas, qui ne s'accordent pas, qui finiront par se détester.
--Pourquoi? Isabelle est très bonne et Frédéric est un honnête garçon,
ni méchant, ni sot, laborieux, dévoué à sa famille...
--Frédéric est un balourd et Isabelle une écervelée. L'un est resté
Belge et l'autre est devenue Parisienne. La bière forte et le vin
mousseux!
--Puisqu'ils sont mariés...
--Ils divorceront!
--Claude!... Les sentiments religieux d'Isabelle...
--Parlez des vôtres, Marie, je les respecte en les maudissant, puisque
je souffre à cause d'eux... et vous aussi peut-être... Mais les
sentiments religieux d'Isabelle!... Non! C'est à mourir de rire...
Isabelle n'a jamais réfléchi sérieusement à quoi que ce soit, excepté
à ses robes, à ses chapeaux et à ses amoureux... Ne protestez pas! Je
dis amoureux et non amants. Et je veux croire avec vous qu'Isabelle
est vertueuse, ce qui d'ailleurs m'est indifférent... Je pourrais
tout au plus m'étonner de cette ardeur que vous mettez à réconcilier
les Van Coppenolle, vous qui avez fait du mariage une expérience si
malheureuse. Mais je ne m'en étonne plus trop. Je sais maintenant que
vous prêchez d'exemple.
--Expliquez-vous. Je ne comprends pas...
--Pourquoi m'avez-vous écrit la lettre froide, réticente et calculée
que j'ai reçue hier? Vous m'annoncez, brusquement, que vous avez changé
d'avis, que vous suivrez votre père à Naples et que vous y resterez
huit ou dix mois!... Rien ne me faisait prévoir ce voyage, et j'en
chercherais encore la véritable raison, celle que vous n'osez pas
dire, si une phrase de ma tante, tout à l'heure, ne m'avait éclairé...
Votre mari doit venir à Pont-sur-Deule, et votre famille prépare une
réconciliation... On disait même que monsieur Laubespin était attendu,
ce soir... Cela, je ne l'ai pas cru, puisque j'avais rencontré votre
père, à la gare, avec son Napolitain et qu'il m'avait invité...
Pourtant...
--Mon pauvre Claude!... Vous êtes fier de votre clairvoyance et de
votre beau raisonnement. Il n'y a pas de quoi... Votre tante a beaucoup
d'imagination, et vous, une étrange crédulité... Ne cherchez aucune
relation entre un racontar de petite ville et mon voyage qui ne sera
pas, je vous l'affirme, un second voyage de noces... J'ajoute que ni
monsieur Laubespin, ni moi, ne souhaitons reprendre la vie commune...
--Bien vrai, Marie?... Ah! je respire!... Vous me pardonnez, dites?...
--Oui, mon ami.
--Et, malgré votre lettre, vous resterez?
--Non...
--Pourquoi?...
--Il faut que je m'en aille, Claude, il le faut! pour moi, pour vous...
Je sens que je vous fais du mal, et cela me trouble... Je voudrais vous
guérir et je ne le puis qu'en m'éloignant...
--C'est à cause de moi?...
--Oui... Il y a un malentendu entre nous. Vous me regardez comme une
veuve ou une femme libre, qui peut, selon son cœur, accueillir ou
repousser votre amour. Vous oubliez que le choix ne m'est pas permis,
que je suis mariée devant le prêtre, et que les torts de monsieur
Laubespin ne suppriment pas mes devoirs... Ah! pourquoi m'avez-vous
parlé? Je ne soupçonnais rien. Je croyais à votre fraternelle amitié.
J'étais presque heureuse...
--Est-ce possible, Marie! C'est moi que vous fuyez, et parce que,
dans un moment d'émotion, j'ai eu la faiblesse d'avouer un amour que
je croyais deviné!... Si j'étais dangereux pour votre repos, si vous
m'aimiez... mais vous ne m'aimez pas!... Alors, que craignez-vous?...
Mes importunités?... Je saurai me taire. Je me suis tu vingt ans.
N'avez-vous pas trouvé en moi un frère et un ami?
--Je ne les trouve plus... Je trouve un homme qui se plaint, qui
m'effraie, que je fais souffrir et qui me tourmente... Tout à
l'heure encore, vous m'avez cherché une querelle absurde. La semaine
dernière... c'était autre chose...
--Je vous ai baisé la main... comme tant d'autres fois.
--Non, pas comme les autres fois... Tout est changé, Claude...
Elle secoue la tête, et son petit visage exprime une volonté
irrévocable qui consterne le jeune homme.
Il soupire, sans protester, le front dans ses mains. Et des souvenirs
l'assiègent qui lui montrent Marie mêlée à toute son existence d'homme
et d'enfant.
Leurs mères s'étaient mariées la même année, et madame Wallers eut
d'abord un fils, Jacques. Marie attendit, pour naître, que Claude fût
né. On aurait pu les endormir dans le même berceau. Mais l'heureuse
petite Wallers fut choyée dès sa naissance, tandis que Claude, tout de
suite orphelin, ne connut pas le lait, le sourire, le baiser de la
femme et la cadence de ses genoux. Pauvre poussin de couveuse!
Les seuls plaisirs de son enfance délaissée, il les eut chez les
voisins Wallers qui l'invitaient à passer des après-midi avec le gros
Jacques, bruyant et pleurard, Isabelle, la cousine de Paris, coquette
et gourmande, et cette petite Marie, blonde, qui semblait en porcelaine.
Et, bien que le gros Jacques fût l'aîné d'un an, Claude, plus grand,
plus mâle, était, dans tous les jeux, celui qui tue les méchants et
protège les faibles: il était l'explorateur casqué de papier qui
arrache la petite Marie aux cannibales; il était saint Christophe, qui
porte Jésus sur son dos. Il était le père de toutes les poupées...
Marie l'aimait. Marie lui offrait la moitié de ses gâteaux, sa boîte
à couleurs, son jeu de patience, et elle lui écrivait, au premier
janvier, sur du papier à dentelle acheté par la bonne... Marie, la
froide et fragile Marie, chérissait Claude parce qu'il était mal
habillé, pas riche, et qu'il n'avait pas de maman.
S'ils avaient grandi côte à côte, au lieu d'être séparés par le collège
et la pension, leur tendresse enfantine eût suivi sa pente naturelle et
fût devenue de l'amour. Mais, quand Marie sortit du couvent, Claude,
bachelier, partit pour Paris. Aux vacances, il voyagea. Et le cœur
incertain de la jeune fille appartint à l'homme fait, à l'homme hardi
qui, le premier, voulut le prendre.
Et c'est alors que Claude comprit son amour, né de ses émotions
puériles comme un fleuve formé d'humbles ruisseaux. Il fut déchiré
jusqu'à l'âme, mais stoïque dans sa douleur, raide d'orgueil, il cacha
sa jalousie. En se comparant au fiancé de Marie Wallers, il pensa que
la lutte n'était pas possible, et l'humiliation éprouvée exaspéra
son désir d'être «quelqu'un», de dépasser Laubespin par le succès et
la fortune... Il travailla avec rage, au lieu de se lamenter, car il
avait un tempérament d'homme d'action et répugnait aux tristesses
contemplatives et stériles. Et, Marie étant à jamais perdue pour lui,
heureuse loin de lui, il tâcha de l'oublier. Il tint, dans ses bras, de
doux corps féminins; il fit, parfois, pleurer des femmes qui l'aimèrent
et qu'il crut aimer... Mais aucune ne lui rendit ce sentiment de
tendresse protectrice et timide, cette fraîche joie, cette volupté pure
et délicate qu'il avait ressentis aux dernières grandes vacances, avant
le mariage de Marie, l'année qui fut leur seizième année...
Et voilà qu'après dix ans ils se retrouvèrent, lui, devenu ingénieur
des mines en Artois, elle, presque libérée, dans la vieille maison
tiède encore de leur enfance. Marie était moins jolie qu'autrefois,
car c'est l'amour de l'homme qui fait la beauté de la femme. Ses joues
étaient devenues trop minces, ses tempes creuses; ses paupières se
fripaient dans les larmes, comme une soie trop fine, et sa chevelure
lumineuse éteignait ses reflets... Mais, plus que jamais, elle était
cette enfant faible, silencieuse et touchante que Claude avait tant
aimée! Elle était la petite Marie...
Mais lui, le grand Claude, il n'était plus un collégien pauvre et
ombrageux. Il avait fait ses preuves. Il valait Laubespin. Il vaudrait
davantage.
Son âme s'ouvrit toute au rêve éblouissant de la revanche et de la
conquête.
Un jour de printemps, dans le clair atelier, pendant que chantait le
carillon de Sainte-Ursule, Claude éclata en mots d'amour. Il dit la
monstruosité d'un mariage fictif qui enchaîne les époux, redevenus
étrangers par les sentiments et par les intérêts; il cita des femmes
divorcées qui conservaient l'estime des honnêtes gens; il insinua que
l'annulation en cour de Rome est facilement obtenue quand on a de la
fortune et des amis haut placés...
Marie fut épouvantée par ces discours. Elle crut que le Tentateur
s'était incarné sous la forme chère de Claude. D'abord, muette et
consternée, elle répondit enfin, en pleurant. Claude ignorait-il
qu'elle était une vraie chrétienne, qu'elle voyait dans le mariage non
pas un contrat, mais un sacrement? L'amour qu'il implorait d'elle,
l'Église l'appelait tout simplement, tout crûment: adultère.
--Et moi qui croyais à votre amitié! Moi qui étais si confiante, si
heureuse! Il faut nous séparer...
Il trembla. A force de promesses, pourtant, il rassura la jeune femme.
Il obtint qu'elle oublierait l'aveu intempestif. Mais quand un homme
a dit: «Je vous aime» à une femme elle garde le son de ces mots dans
l'oreille et dans le cœur, et elle croit les entendre, déguisés, sous
les phrases les plus banales. La peur de l'amour, sans cesse, la ramène
à l'idée de l'amour.
Vint le dernier dimanche d'octobre. Claude avait déjeuné chez les
Wallers. Il monta dans l'atelier pour voir les _Annonciations_.
Marie soufflait sur le papier de soie qui couvrait les enluminures,
et la feuille légère et transparente se rebroussait ou s'envolait.
Parfois, l'haleine de la jeune femme effleurait les mains impatientes
de Claude.
Il avait d'abord regardé les peintures précieuses, mais bientôt ses
yeux se détournèrent des Madones et des archanges, et caressèrent d'un
regard hésitant le cou nu de Marie, sa nuque ambrée, où les tresses
aux fortes racines croisaient leurs cordes soyeuses, dorées à la base
et qui s'argentaient en remontant vers le front, selon la courbe de la
tête. Et Claude était fasciné par cette chevelure dont la splendide
orfèvrerie brillait dans la lumière comme un joyau, et qui exhalait une
odeur de jeunesse, mêlée au parfum pur de l'iris.
Soudain, la jeune femme fit la moue:
--Vous êtes distrait, Claude!
Elle rejeta les miniatures sur la table et se tourna vers Claude...
Et elle reconnut tout à coup ce visage qu'elle avait vu, le jour
de l'aveu, et qu'elle pensait bien ne revoir jamais. Une émotion
l'envahit, plaisir triste et douce peine...
Soudain, Claude prit la main de son amie et la baisa, dans ce creux
sensible et délicat de la paume, puis sur la chair du poignet; tout le
long du bras demi-nu, jusqu'au pli du coude où l'épiderme plus mince
laisse transparaître une petite veine bleue. Puis la porte se referma
derrière lui, et la jeune femme se retrouva seule.
Les anges, autour d'elle, élevaient des lis, et les Madones, sous
les colombes planantes, accueillaient dans leur âme l'époux divin.
L'atelier baignait dans le silence et la blancheur comme un oratoire.
Marie s'assit, la tête dans les mains, et pria.
Pendant ce temps, Claude emportait dans sa solitude d'Arras le souvenir
de la nuque dorée, du bras mince, de l'artère battante sous la peau
fiévreuse. Et toute la nuit il veilla, malade d'amour, rêvant de cette
pulsation plus troublante que le spasme de la volupté, comme s'il avait
possédé, dans un baiser profond, le cœur même, le cœur mystérieux et
caché de Marie...
«Tout est changé!» a-t-elle dit... Maintenant, la pensée de Claude
émerge des souvenirs profonds, et retrouve la réalité présente... Oui,
tout est changé depuis cette dernière visite, depuis ce baiser. Et la
lettre de Marie, ce voyage brusquement décidé, révèlent que la dévote
timide a pris peur.
Pourtant Claude ne veut pas qu'elle parte. Il ne le veut pas!
Obstiné contre l'évidence, espérant modifier cette résolution qui le
désespère, et où il devine l'influence souveraine du confesseur, Claude
emploie l'éternelle tactique, celle qui réussit toujours quand la
femme est tendre et qu'elle aime un peu. Il se plaint, pour se faire
plaindre. Il dit sa solitude, les folles, les mauvaises pensées qui lui
viennent...
La porte du poêle projette un reflet ardent sur le tapis, mais la
fenêtre est pleine de nuit bleue. Un Esprit voilé, triste et souriant,
le Crépuscule qui a le visage du Souvenir, est entré dans la chambre.
Son geste invisible amollit les volontés, rapproche les âmes...
«Marie! ne m'abandonnez pas! Ne me livrez pas aux tentations du
désespoir... Je suis un homme, et le meilleur de nous ne vaut pas
grand'chose... Apprenez-moi à vous chérir comme vous voulez être
chérie, dans le sacrifice et la pureté... J'essaierai, Marie,
quoique un tel amour me soit difficile... Faites ce miracle de
me rendre pareil à vous! Mais ne me quittez pas, ne partez pas,
bien-aimée!»
Elle ne bouge pas, comme endormie, quoique ses yeux fixes brillent
dans l'ombre... Et soudain, elle se lève, va vers la table, cherche et
tâtonne... La clarté brutale d'une lampe jaillit.
--Non, Claude! Épargnez-nous... Je souffre de vous faire souffrir...
mais il faut que je parte... Ma décision est prise... N'insistez
pas... Et puis, descendez... Mon père est revenu, je pense... On vous
attend... Je dois m'habiller...
--C'est bien. J'ai compris...
--Claude!
--Je vous ai trop importunée. Pardon! Je me retire...
Il est parti!... Elle demeure, au milieu de l'atelier, immobile, la
bouche entr'ouverte comme pour appeler... Et un flot de larmes coule
sur ses joues.