Guillaume Wallers et ses hôtes n'attendaient plus que Marie.
Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui
avait aux fenêtres des _verdures_ drapées en rideaux, et sur toutes
ses parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres.
Les vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie
plus mates que l'ivoire, les maroquins et les brochages composaient
une tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d'Orient.
La cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne
que la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais,
soigneusement couvert de cendre. Comme on n'avait pas allumé le lustre
ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs
amorties. La plus grosse était placée presque au centre de la pièce
sur une table carrée; l'autre, sur le bureau, éclairait l'encrier
majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction
en bronze vert de la Victoire pompéienne.
En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait:
--Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu.
Dieu me garde de critiquer ce que je n'ai point vu. Je connais la haute
compétence et le tact de monsieur l'inspecteur Spaniello. Mais cette
idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me
paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera.
Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons.
Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c'est pour l'habiller de
neuf et la maquiller... Voyez ce qu'ils ont fait de Carcassonne en la
coiffant d'ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux,
les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs
toits de tuiles orangées...
Il s'interrompit:
--Voilà ma fille.
Et il présenta:
--Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.
Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la
cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule,
écoutait placidement l'ami Wallers, et, de l'autre côté, il y avait
Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s'avança
pour baiser la main de Marie.
Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et
elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d'un ridicule sympathique
et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines
vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d'été, une cravate
claire, un plastron et un col si luisant qu'on les eût dits en «linge
américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa
figure même n'était pas tout à fait d'un homme du monde à cause de la
perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des
cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache
ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C'était une beauté gênante,
beauté de modèle, d'aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et
les guenilles.
Tout de même, Angelo di Toma n'en était pas responsable! Et il se
faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans
un français correct, mais avec un terrible accent, il tourna un joli
compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa mère,
et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de noir
transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les
cheveux cendrés et argentés... Oui, c'était l'Infante!
M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle
aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu'elle sût très bien ne
pas l'avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma,
depuis qu'il était entré dans le salon, n'avait regardé qu'elle: il
profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de
tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante
dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et
forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance
ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre
d'une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque
soyeuse dans la lumière, et que l'ombre enveloppe d'une transparence
azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des
oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui
déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le
beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.
La robe d'Isabelle la couvrait sans la cacher. C'était un fourreau en
crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d'or; des perles dans
les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes
floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille,
contrastait avec la mousseline noire de Marie et l'honnête satin
broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s'en excusa:
--Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C'est que
ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,--à
tout hasard... Je n'avais pas autre chose,--à moins de dîner en
peignoir ou en costume tailleur.
--Je pense, dit l'Italien, que cette femme de chambre mérite notre
gratitude. Madame est aussi belle qu'Hélène Fourment.
Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d'amoureux
et de maquignon.
Guillaume Wallers dit:
--C'est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment.
--Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume.
--Tu es difficile!
--Un Rubens, c'est bien vulgaire.
--Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que
vous détestiez la Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien leur
charme!... J'ajoute, pour vous consoler, que vous n'avez pas l'âme
flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris.
M. di Toma demanda ce qu'était l'âme flamande en général et celle de
madame Van Coppenolle en particulier.
--L'âme flamande, dit Isabelle, c'est celle de ma belle-mère: un petit
lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne...
--C'est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier,
très jolie et qui flotte au vent.
On rit. Isabelle ne se fâcha pas.
--Sans plaisanterie, reprit-elle, l'âme flamande est bien engagée
dans la matière et elle est animée par l'amour du bien-être, l'amour
de l'argent et l'amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme,
quand elles sont du sexe féminin, s'enorgueillissent surtout de leurs
qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L'âme flamande
loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j'en crois mon
oncle Wallers.
La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle
déclara ces plaisanteries fort inconvenantes.
--Pardon, ma tante! dit Isabelle. J'accorde qu'il y a deux Flandres:
la vôtre, qui est celle de Watteau, et l'autre, celle de Teniers, qui
est aussi celle de ma belle-mère.
--Et celle de ton mari!
--Et celle de mon mari!