IV

Guillaume Wallers et ses hôtes n'attendaient plus que Marie.

Ils étaient réunis dans la bibliothèque aux boiseries brunes, qui

avait aux fenêtres des _verdures_ drapées en rideaux, et sur toutes

ses parois, du parquet au plafond, des livres, des milliers de livres.

Les vieilles reliures de veau fauve à fers dorés, les peaux de truie

plus mates que l'ivoire, les maroquins et les brochages composaient

une tenture chaude, éclatante et sombre comme certains tapis d'Orient.

La cheminée à hotte et à colonnettes de marbre noir, aussi ancienne

que la maison, recélait un énorme feu de houille, un vrai feu anglais,

soigneusement couvert de cendre. Comme on n'avait pas allumé le lustre

ciselé de dauphins, deux lampes inégales répandaient des lueurs

amorties. La plus grosse était placée presque au centre de la pièce

sur une table carrée; l'autre, sur le bureau, éclairait l'encrier

majestueux, le portrait de Marie dans un petit cadre, et une réduction

en bronze vert de la Victoire pompéienne.

En ce moment, debout, le dos au feu, Guillaume Wallers déclarait:

--Ce que monsieur di Toma vient de nous raconter me trouble un peu.

Dieu me garde de critiquer ce que je n'ai point vu. Je connais la haute

compétence et le tact de monsieur l'inspecteur Spaniello. Mais cette

idée de refaire les toits écroulés et de replanter les jardins me

paraît dangereuse. Vous affirmez que ma première visite me rassurera.

Je le souhaite. Mais je crains beaucoup les architectes et les maçons.

Quand ces gens-là se mettent dans une ruine, c'est pour l'habiller de

neuf et la maquiller... Voyez ce qu'ils ont fait de Carcassonne en la

coiffant d'ardoises gothiques, dans ce sec Languedoc où les châteaux,

les villes, les villages, les moindres masures, cuisent au soleil leurs

toits de tuiles orangées...

Il s'interrompit:

--Voilà ma fille.

Et il présenta:

--Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.

Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la

cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule,

écoutait placidement l'ami Wallers, et, de l'autre côté, il y avait

Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s'avança

pour baiser la main de Marie.

Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et

elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d'un ridicule sympathique

et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines

vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d'été, une cravate

claire, un plastron et un col si luisant qu'on les eût dits en «linge

américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa

figure même n'était pas tout à fait d'un homme du monde à cause de la

perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des

cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache

ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C'était une beauté gênante,

beauté de modèle, d'aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et

les guenilles.

Tout de même, Angelo di Toma n'en était pas responsable! Et il se

faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans

un français correct, mais avec un terrible accent, il tourna un joli

compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa mère,

et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de noir

transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les

cheveux cendrés et argentés... Oui, c'était l'Infante!

M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle

aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu'elle sût très bien ne

pas l'avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma,

depuis qu'il était entré dans le salon, n'avait regardé qu'elle: il

profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de

tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante

dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et

forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance

ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre

d'une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque

soyeuse dans la lumière, et que l'ombre enveloppe d'une transparence

azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des

oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui

déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le

beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.

La robe d'Isabelle la couvrait sans la cacher. C'était un fourreau en

crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d'or; des perles dans

les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes

floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille,

contrastait avec la mousseline noire de Marie et l'honnête satin

broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s'en excusa:

--Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C'est que

ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,--à

tout hasard... Je n'avais pas autre chose,--à moins de dîner en

peignoir ou en costume tailleur.

--Je pense, dit l'Italien, que cette femme de chambre mérite notre

gratitude. Madame est aussi belle qu'Hélène Fourment.

Il considérait Isabelle avec un étrange regard de peintre, d'amoureux

et de maquignon.

Guillaume Wallers dit:

--C'est très juste. Ma nièce ressemble à Hélène Fourment.

--Cela ne me flatte guère, oncle Guillaume.

--Tu es difficile!

--Un Rubens, c'est bien vulgaire.

--Oh! dit Claude, vous êtes une Flamande, ma chère Isabelle, bien que

vous détestiez la Flandre et ses habitants. Les Rubens ont bien leur

charme!... J'ajoute, pour vous consoler, que vous n'avez pas l'âme

flamande, pas du tout. On voit que vous avez été élevée à Paris.

M. di Toma demanda ce qu'était l'âme flamande en général et celle de

madame Van Coppenolle en particulier.

--L'âme flamande, dit Isabelle, c'est celle de ma belle-mère: un petit

lumignon dans une énorme lanterne en verre épais. La mienne...

--C'est, repartit Claude, une bougie rose dans une lanterne en papier,

très jolie et qui flotte au vent.

On rit. Isabelle ne se fâcha pas.

--Sans plaisanterie, reprit-elle, l'âme flamande est bien engagée

dans la matière et elle est animée par l'amour du bien-être, l'amour

de l'argent et l'amour de soi. Les personnes qui possèdent cette âme,

quand elles sont du sexe féminin, s'enorgueillissent surtout de leurs

qualités ménagères, de leur fécondité et de leur vertu. L'âme flamande

loge dans le ventre, comme le voulaient les anciens, si j'en crois mon

oncle Wallers.

La bonne madame Wallers hocha sa tête placide à bandeaux gris, et elle

déclara ces plaisanteries fort inconvenantes.

--Pardon, ma tante! dit Isabelle. J'accorde qu'il y a deux Flandres:

la vôtre, qui est celle de Watteau, et l'autre, celle de Teniers, qui

est aussi celle de ma belle-mère.

--Et celle de ton mari!

--Et celle de mon mari!

La douceur de vivre · 第 14 / 63 题