II

Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la

chambre qui lui sert d'atelier, copie en miniature, sur parchemin, les

fragments d'un évangéliaire.

La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre

unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon.

Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes,

de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux,

elle n'aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le

panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là

d'un rouge neuf et joyeux, ailleurs d'un violet bleuâtre ou d'un gris

de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la

fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le

beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol,

monte d'un jet puissant, se complique, s'affine et s'achève en plein

ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.

Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,--point

de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré,

Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble

pas malheureuse de n'avoir pas de bonheur. Est-ce l'amour ravivé de

Dieu, est-ce l'amour nouveau de l'art qui l'a tirée de sa passivité

mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n'échappe de ce qui intéresse

Marie, dit parfois que l'on peut tout espérer d'une femme qui vit à la

hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés,

craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse,

comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les

contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour

d'elle.

Cette renaissance de son énergie s'est manifestée surtout depuis deux

ans, depuis qu'elle a entrepris, à l'instigation de son ami Claude,

une série de miniatures, d'après les maîtres italiens et flamands. Ces

miniatures--variations admirables sur un thème unique--doivent former

le _Livre des Annonciations_, dont Guillaume Wallers écrira le texte.

Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées en ordre

sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées d'après des

photographies, des croquis et des notes de couleur prises aux Uffizi

de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor analogue, et

pourtant aucune ne ressemble à l'autre.

Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et

celles de l'aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes

comme l'améthyste, et celles qui s'embrasent comme les rubis de

l'amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres

catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de

toute époque; elles disent: _Ave Maria!_

Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces

pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces

beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l'adoration, et

qui emplissent l'atelier d'un muet cantique et d'un frisson d'ailes!

C'est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois

angélus! C'est pour eux que s'épanouissent, dans un vase de cristal,

les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs,

toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens,

les confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi eux,

comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l'homme impur et

son méchant amour.

Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce

souvenir au travail délicat de l'artiste.

Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge

siennoise, d'après Simone Memmi, cette Vierge qui n'est point belle,

qui n'est point femme, qui a l'ovale allongé, les yeux étroits, la

bouche aux coins tombants d'une figure japonaise et qui se blottit,

se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de

l'ange aux ailes fauves, l'ange d'or sur fond d'or, couronné de sombre

feuillage, ceint d'une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys

mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché

d'un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la

science...

Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d'Orcagna, si

grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter

le messager, recueillie et point surprise,--et la Vierge de Botticelli,

dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et

de fleuves sinueux; cette Vierge, qui n'est pas très jeune, qui a

beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les

glaives, tandis que l'ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir

d'automne, la regarde, l'adore et la plaint.

Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d'Agnolo Gaddi,

blanche et bleue, en robe stricte, princesse d'un roman céleste,

enclose dans la demeure enchantée, la tour d'ivoire où l'ange même

n'entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager

avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde,

attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès,

devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle

a une main levée, l'autre main sur le Livre des Prophéties; son voile

découvre son front qui retient toute la lumière...

Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint

belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné,

de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle

se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient

pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées,

dans leur petite chambre...

La plus jolie, c'est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans

le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des

montagnes bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage, qui

étudiait sa leçon près de son petit lit quand l'Annonciateur est entré.

Elle l'invite du geste, à s'approcher, et sourit, contente, comme si on

lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout pareil à sa

poupée. Et l'ange, n'est-ce pas le serviteur favori du roi lointain, le

page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé?

Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle

inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de

l'évangéliaire, chef-d'œuvre d'un maître inconnu,--fillette aussi,

comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d'une grâce presque

chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur.

Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment

pourra-t-elle porter l'enfant? Ce n'est pas la rose mystique, ce n'est

pas la colombe, ce n'est pas l'étoile du matin: c'est une pauvre petite

fille de Flandre, une pâquerette née à l'ombre des cathédrales, sans

force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui

attend que Dieu la cueille...

Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.

La douceur de vivre · 第 12 / 63 题