Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la
chambre qui lui sert d'atelier, copie en miniature, sur parchemin, les
fragments d'un évangéliaire.
La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre
unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon.
Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes,
de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux,
elle n'aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le
panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là
d'un rouge neuf et joyeux, ailleurs d'un violet bleuâtre ou d'un gris
de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la
fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le
beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol,
monte d'un jet puissant, se complique, s'affine et s'achève en plein
ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.
Le cher asile de Marie reflète son âme: ordre, pureté, clarté,--point
de joie... Point de tristesse pourtant. Après avoir beaucoup pleuré,
Marie est devenue calme, puis sereine; et, maintenant, elle ne semble
pas malheureuse de n'avoir pas de bonheur. Est-ce l'amour ravivé de
Dieu, est-ce l'amour nouveau de l'art qui l'a tirée de sa passivité
mélancolique? Claude Delannoy, à qui rien n'échappe de ce qui intéresse
Marie, dit parfois que l'on peut tout espérer d'une femme qui vit à la
hauteur des oiseaux et des cloches. Les inguérissables, les découragés,
craindraient cette solitude baignée de lumière. Le jour les blesse,
comme la vérité. Ils veulent les demi-teintes, le clair-obscur, les
contours indécis... Marie Laubespin aime à voir clair en elle et autour
d'elle.
Cette renaissance de son énergie s'est manifestée surtout depuis deux
ans, depuis qu'elle a entrepris, à l'instigation de son ami Claude,
une série de miniatures, d'après les maîtres italiens et flamands. Ces
miniatures--variations admirables sur un thème unique--doivent former
le _Livre des Annonciations_, dont Guillaume Wallers écrira le texte.
Une dizaine sont terminées, mises sous verre, et placées en ordre
sur les murs. Presque toutes sont italiennes, exécutées d'après des
photographies, des croquis et des notes de couleur prises aux Uffizi
de Florence. Elles répètent la même scène, dans un décor analogue, et
pourtant aucune ne ressemble à l'autre.
Il y a des Annonciations joyeuses et des Annonciations tragiques; et
celles de l'aube, et celles du soir, et celles qui sont violettes
comme l'améthyste, et celles qui s'embrasent comme les rubis de
l'amour divin. Chacune est un grain du rosaire que les vieux peintres
catholiques ont égrené. Et de toutes formes, de toutes couleurs, de
toute époque; elles disent: _Ave Maria!_
Avec quelle tendresse, avec quelle piété, Marie Laubespin a ciselé ces
pierreries précieuses! Quelle aimable compagnie elle a trouvée en ces
beaux êtres vêtus de robes splendides, inclinés pour l'adoration, et
qui emplissent l'atelier d'un muet cantique et d'un frisson d'ailes!
C'est pour eux que les cloches de Sainte-Ursule sonnent les trois
angélus! C'est pour eux que s'épanouissent, dans un vase de cristal,
les roses blanches, les marguerites blanches, les chrysanthèmes blancs,
toutes les fleurs immaculées des quatre saisons. Ils sont les gardiens,
les confidents, les consolateurs de la jeune femme qui vit parmi eux,
comme une jeune fille, et qui, sans doute, a oublié l'homme impur et
son méchant amour.
Tous rappellent une pensée, une joie, un chagrin, associés par ce
souvenir au travail délicat de l'artiste.
Marie était bien lasse encore quand elle peignit cette Vierge
siennoise, d'après Simone Memmi, cette Vierge qui n'est point belle,
qui n'est point femme, qui a l'ovale allongé, les yeux étroits, la
bouche aux coins tombants d'une figure japonaise et qui se blottit,
se cache dans sa grande chaire de marbre. Elle semble avoir peur de
l'ange aux ailes fauves, l'ange d'or sur fond d'or, couronné de sombre
feuillage, ceint d'une écharpe volante, et qui tend, non pas le lys
mystique, mais un rameau pareil à sa couronne, grêle et obscur, détaché
d'un arbre inconnu, peut-être le dernier rameau du vieil arbre de la
science...
Elles furent aussi les amies des jours tristes, la Vierge d'Orcagna, si
grave, telle une savante abbesse qui interrompt sa lecture pour écouter
le messager, recueillie et point surprise,--et la Vierge de Botticelli,
dans sa chambre ouverte sur un panorama de villes compliquées et
de fleuves sinueux; cette Vierge, qui n'est pas très jeune, qui a
beaucoup pensé déjà et beaucoup pleuré, qui prévoit et accepte les
glaives, tandis que l'ange, vêtu de pourpre et de violet comme le soir
d'automne, la regarde, l'adore et la plaint.
Elles furent les compagnes des jours apaisés, la Vierge d'Agnolo Gaddi,
blanche et bleue, en robe stricte, princesse d'un roman céleste,
enclose dans la demeure enchantée, la tour d'ivoire où l'ange même
n'entrera pas... Et la Vierge de Baldovinetto qui accueille le messager
avec un geste de châtelaine indulgente; et la Vierge très blonde,
attribuée à Vinci, assise au crépuscule dans le jardin des cyprès,
devant la table de marbre qui est peut-être un sarcophage antique: elle
a une main levée, l'autre main sur le Livre des Prophéties; son voile
découvre son front qui retient toute la lumière...
Plus tard, quand Marie Laubespin se reprit à vivre, quand elle redevint
belle, et retrouva cet air de ses quinze ans, cet air distrait, étonné,
de la jeune fille en attente, au printemps de cette année même, elle
se plut à peindre les plus féminines des madones, celles qui ne prient
pas, qui ne lisent pas, qui sont des enfants pieuses et bien coiffées,
dans leur petite chambre...
La plus jolie, c'est la fillette florentine de Lorenzo di Credi, dans
le beau palais qui ouvre sur un jardin aux buis taillés et sur des
montagnes bleuissantes... Oui, vraiment, une fillette très sage, qui
étudiait sa leçon près de son petit lit quand l'Annonciateur est entré.
Elle l'invite du geste, à s'approcher, et sourit, contente, comme si on
lui promettait un fiancé fils de roi et un bel enfant tout pareil à sa
poupée. Et l'ange, n'est-ce pas le serviteur favori du roi lointain, le
page naïf, joufflu sous ses boucles, et bien intimidé?
Et, maintenant, Marie a délaissé les vierges italiennes, et elle
inaugure la série des flamandes, par cette exquise madone de
l'évangéliaire, chef-d'œuvre d'un maître inconnu,--fillette aussi,
comme la Florentine, mais plus humble, moins jolie, d'une grâce presque
chétive, qui veut être la servante et non la fiancée du Seigneur.
Son front est bombé, ses cheveux rares, sa poitrine étroite. Comment
pourra-t-elle porter l'enfant? Ce n'est pas la rose mystique, ce n'est
pas la colombe, ce n'est pas l'étoile du matin: c'est une pauvre petite
fille de Flandre, une pâquerette née à l'ombre des cathédrales, sans
force, sans vie, sans éclat, mais qui fleurit de bonne volonté et qui
attend que Dieu la cueille...
Et de toutes les saintes Marie, ses patronnes, Marie préfère celle-là.