I
La rue commence au chevet de l'église et finit à la berge du canal. En
été, quand le soleil baisse, l'ombre du clocher s'allonge sur les pavés
humides où l'herbe arrachée repousse toujours. Les maisons à pignon et
à colombage, accotées l'une à l'autre de guingois, sont expressives
comme ces maisons animées qu'on voit dans les tableaux de «diableries».
N'est-pas Breughel ou Bosch qui a dessiné leurs façades, ouvert les
yeux glauques de leurs croisées, et planté sur leur chef caduc un beau
hennin pointu en tuiles rouges?
Au bout de la rue, l'église Sainte-Ursule-et-les-Vierges monte comme un
rempart, tout hérissée de flèches, d'arcs-boutants et de gargouilles.
Le jour, on ne distingue pas les verrières, éteintes et fanées parmi
les réseaux noirs du plomb, mais les soirs de fête, quand les chapelles
intérieures s'allument, une floraison miraculeuse, feu, émail, pourpre
et saphir, apparaît dans les lancettes sombres des ogives.
C'est ici le cœur vénérable de Pont-sur-Deule.
Au delà de l'église-cathédrale, la ville est déjà modernisée. On
trouve des voies larges, bien éclairées, des magasins, succursales de
Paris. Plus loin, derrière l'Esplanade, hors de l'enceinte de Vauban,
le nouveau quartier industriel développe ses grands murs de brique
enfumée, ses toits de zinc et de verre, ses cheminées qui salissent le
ciel. Et plus loin encore, c'est la campagne, pareille aux fonds des
batailles de Van der Meulen ou de Wouwermans, coupée de canaux, plantée
de peupliers et de moulins, ronde à perte de vue sous le ciel rond,
balayée par l'ombre des nuages, verte, avec, çà et là, le rouge vif
d'un toit de ferme, la tache fauve d'une vache paissante,--la campagne
cultivée, habitée, où l'on sent partout la présence et le labeur de
l'homme, où l'on n'est jamais seul avec la nature...
Mais, entre l'église et le canal, l'innocente petite rue, verte
d'herbe, sonore de cloches, garde un air ancien, tranquille et
dévot. Épargnée par les «embellisseurs» et par les industriels de
Pont-sur-Deule, avec ses vieilles façades de brique, avec ses vieux
toits pourpres ou bleus, elle a conservé son nom du Moyen âge, son nom
légendaire et parfumé: «_Rue au Chapel-de-roses_».
Un après-midi de novembre, le bruit d'une porte qu'on ferme, le bruit
d'un pas sur les pavés, éveillent la petite rue assoupie. Mademoiselle
Broquette, la mercière, lance un coup-d'œil furtif entre les bonnets
ruchés, les journaux et les cartes postales qui ornent la vitrine de
son magasin. Au premier étage d'une maison, un store à franges se
soulève. Mademoiselle Hautremont, la vieille infirme, regarde dans le
miroir-espion suspendu à sa fenêtre... Et chacune pense:
«Il y a quelque chose de nouveau chez les Wallers.»
Tous les jours, par tous les temps, à six heures précises, M. Guillaume
Wallers, l'archéologue, sort de son logis pour une promenade apéritive.
On sait qu'il va suivre le petit quai du canal jusqu'à la rue du Port;
qu'il s'arrêtera au café Belle-Fleur, place de l'Homme-sans-tête,
et qu'il rentrera chez lui par la grande rue du Beffroi et la place
Sainte-Ursule-et-les-Vierges.
Les gens guettent M. Wallers comme les bourgeois de Kœnigsberg
guettaient Emmanuel Kant. La ponctualité de l'archéologue égale celle
du métaphysicien. Il tient, dans le quartier, le rôle de ces automates
qui surgissent des antiques horloges compliquées, annoncent l'heure par
une révérence, font trois petits tours et s'en vont. Quand mademoiselle
Hautremont et mademoiselle Broquette voient paraître leur illustre
voisin, elles savent qu'il est temps d'allumer le fourneau et de
préparer le souper... Six heures!
Mademoiselle Hautremont n'en croit pas ses yeux... Oui, c'est bien
M. Wallers qui ouvre, avec lenteur, un parapluie considérable. C'est
bien lui, sa haute taille, sa bedaine, sa tête en œuf, ses larges
joues couperosées, ses cheveux roussâtres qui blanchissent, son
pardessus à col d'astrakan orné de la rosette rouge. Il n'a pas le type
conventionnel du savant. Il ressemble à un échevin de Franz Hals, à
quelque syndic des drapiers ou des maîtres marchands de toile.
Mademoiselle Hautremont pose son tricot, pique la longue aiguille dans
son tour de faux cheveux, au coin de l'oreille, et elle appelle:
--Émilie!... Émilie!
Émilie accourt. Cinquante ans, mi-duègne, mi-béguine, demoiselle de
compagnie et servante-maîtresse.
--Émilie! Monsieur Guillaume qui sort, à cette heure-ci!
--A cette heure-ci? Mademoiselle est bien sûre?
--Il est arrêté devant mademoiselle Broquette. Il regarde les
journaux...
Et les langues d'aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient
qu'elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une
langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu'il possède la
meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne
mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper!
Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les
trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses:
--Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours...
La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand
elle prononce le nom d'Isabelle Van Coppenolle.
Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d'elle,--et
quand on parle d'une femme, en province, ce n'est pas pour en dire du
bien. Flamande d'origine, Flamande par sa robuste beauté blonde, elle
a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d'avoir
été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie,
frivole, s'est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un
Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van
Coppenolle; elle habite Courtrai qu'elle déteste. Elle a deux enfants,
un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse
fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou
trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui
est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L'archéologue la
reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d'Isabelle, et il a pris
l'habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage
de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui
défendent la sévérité. Il s'entremet donc auprès de M. Van Coppenolle
et tâche de réconcilier les époux. C'est l'affaire de quelques jours.
Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!»
dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.
Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du
dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné.
Le séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, puisque M.
Guillaume Wallers va partir pour Naples.
Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura
peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais
sera-ce bien en l'honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant
de choses!...
--Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?...
Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de
demoiselle. La duègne rectifie:
--Madame Laubespin n'est pas divorcée, pas même séparée légalement...
Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur
Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec
la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg...
--L'occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute
pensive...
--Aujourd'hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures...
Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu'un... Le pauvre
cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il
préférerait raccommoder celui de sa fille.
Mademoiselle Hautremont ne peut qu'approuver ce sentiment. Certes, on
ne doit pas comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, une
femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie s'est
résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce qu'il
avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se fasse
pardonner! Marie lui sera clémente...
--Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s'il y avait quelque
nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu'il
est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien
étonnée qu'ils eussent un secret pour Claude puisqu'ils le traitent
comme le fils de la maison...
--Qui vivra verra!...
Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa
fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien
que l'esprit de la petite ville mêle un peu d'aigreur à ces commérages,
on s'accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et
particulièrement M. Guillaume.
Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule,
et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition
ancestrale,--avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège de
Pont-sur-Deule, puis au lycée du chef-lieu; il fut étudiant à Paris,
chartiste, élève de l'école de Rome; mais, parvenu à la célébrité,
il refusa toute fonction officielle et ne voulut même pas se fixer à
Paris. Vrai bourgeois flamand, par l'écorce épaisse, le sens pratique,
le goût des jouissances matérielles, aimant les belles choses et
l'argent qui permet de les acquérir, excellent chef de famille,
catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n'avait pas, comme on
dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, une demoiselle
Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la maison de la rue
au Chapel-de-roses où il commença d'entasser meubles, tapisseries,
livres, objets d'art et curiosités de toute espèce. Il souhaitait
douze enfants. Il n'eut qu'un fils et une fille, et les joies de
cette paternité n'allèrent pas sans rançon. Jacques, l'aîné, très
intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des Hansuys
parlait en lui, et il se révéla, dès l'adolescence, homme d'action et
homme d'affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, maintenant,
dans l'Argentine, et achète des laines pour le compte d'un grand
_peigneur_ de Roubaix. Marie, plus délicate, plus affinée, reçut au
couvent des Ursulines la même éducation que sa mère avait reçue vingt
ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième année, munie de
principes religieux très solides et d'un petit _fac-similé_ de brevet
supérieur qui enorgueillissait beaucoup madame Wallers.
A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à
l'ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l'amour, qui ne
soupçonne même pas sa forme de femme et qui s'est toujours baignée en
chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire
des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie
spirituelle est forte et profonde, où l'instinct humain de l'amour
fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements,
l'intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans
le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l'avait accoutumée
à l'examen de conscience, à la méditation, à l'effort perpétuel de la
volonté qui réprime les mouvements de l'instinct. Elle avait pris au
sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement,
d'y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à
gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s'approcher de la
perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne
n'eût deviné dans cette âme close l'immense trésor des rêves, des
tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l'enfance, et dérobé à tous
les regards.
M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le
monde, à Pont sur-Deule, n'a rien qui puisse enivrer les sens et
troubler le cerveau d'une enfant dévote. Marie connut les sauteries,
les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui
avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en
particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti,
mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un
fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine...
Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la
trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les
anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol.
Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l'éclat d'une chevelure
soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d'or; le bleu de ses yeux était
pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée
autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses
où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C'était la
beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur
des climats humides, si tendre qu'elle se flétrit et se couperose vite
sous l'action de l'air et du soleil.
André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, ne fut séduit
qu'au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, parut
l'ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l'Agnès française,
rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il voulut
plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune,
intelligent, assez riche pour n'être pas soupçonné de vilains calculs,
il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie
l'agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour
l'amour l'obscur pressentiment de sa destinée, l'éveil bien vague et
bien incomplet de l'instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des
tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux...
Ils s'épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et
doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux
médecin routinier et bourru, vit chaque jour s'accroître sa clientèle.
Il semblait aimer sa petite femme, et n'avait pas encore épuisé le
charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était
sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au
«sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l'éducation, mal
préparée à l'intimité conjugale, elle se prêtait à l'amour docilement,
et n'imaginait pas d'autres plaisirs que ceux de la tendresse. André
était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste pour
accomplir la tâche parfois difficile d'une éducation amoureuse... A
la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut
très pénible et elle accoucha prématurément d'un enfant mort... Madame
Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule
pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous
les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d'y
aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer
longtemps un être qui n'avait pas vécu; il avait besoin de gaieté,
de mouvement et de plaisir. S'ennuya-t-il de trouver à son foyer une
femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences
essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous
prétexte de ménager Marie, il se détacha d'elle et se créa, au dehors,
des intérêts, des habitudes, des liens qu'elle ignora longtemps. Marie
n'était pas jalouse: elle concevait l'adultère comme une monstruosité,
un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne
supposait pas qu'André pût lui mentir pendant des mois et des années,
avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée
devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient
heureuse; elle-même croyait l'être, engourdie dans cette existence de
chrysalide. N'ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l'espèce de
résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.
Trois ans, quatre ans, passèrent, et l'inévitable petit hasard qui
produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d'André
Laubespin. Il avait--depuis combien de temps?--une maîtresse et cette
maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite
de surprise, de dégoût et d'humiliation. L'idée de la paternité d'André
lui fut plus cruelle que l'idée de la trahison. Elle se sentit blessée
dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n'avait pu
donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas,
souillé de mensonges, vautré dans l'ordure... Le dégoût submergea
l'amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André
s'emporta. Il osa dire--ce que tout homme eût compris et même certaines
femmes, mais non pas Marie Laubespin!--il osa dire que Marie l'avait
déçu, qu'elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de
chair...
Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille
où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d'épouse
chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle n'estimait plus
André et ne l'approchait qu'avec répugnance. Bientôt, elle eut la
certitude qu'il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive
séparation.
Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et
qui n'a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une
réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l'espérance de
manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On
pense qu'une femme de vingt-sept ans ne peut s'accommoder toujours
d'une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la
déprécie et l'oblige à une demi-dépendance.
Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé,
Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes
malingres, et la pluie redouble, criblant l'eau verte, l'eau si lente
qu'on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive
opposée, le vitrage d'une fabrique s'éclaire, bleu d'électricité,
envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des
hautes cheminées se teintent d'une rougeur sanglante. Une cloche
d'atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières
lampes jaunissent les fenêtres des estaminets où les mariniers se
querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches
chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants
pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d'une cabine, monte une voix
de femme berçant un nourrisson.
Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de
la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique
aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne
révèle leur présence. Jamais ils n'ouvrent leurs fenêtres dont les
stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et
jardinières, tournés vers le dehors pour l'admiration des passants...
On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture...
Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins
d'yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure
colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande:
«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu'est-ce que cela
signifie?...»