Simple et droit, ainsi qu’un homme du vieux temps, mon père, qui ne se

soucie en aucune façon des peintres et de leur œuvre, accueillit, comme

on pouvait le faire à la campagne, le bon bourgeois d’Aix qui avait

traité son fils avec tant de bienveillance.

La chasse était ouverte et les cèpes bruns et les oronges carminées

tournaient leurs rondes parfumées autour des châtaigniers séculaires.

Il y avait alors à la maison une femme du pays qui savait accommoder le

gibier et faire frire à point, dans l’huile d’olive onctueuse et grasse,

les champignons.

Je revois Cézanne dans la cuisine, le dos contre le fourneau près duquel

j’allais chauffer ma joue d’enfant quand j’avais mal aux dents.

Tous les rêves du monde je les ai rêvés dans cette grande pièce carrelée

de briques au rouge usé, pleine de poêlons et de chaudrons de cuivre qui

servaient seulement en hiver, quand on tuait le cochon.

Je sais bien que ces souvenirs n’ont de valeur que pour moi, que je ne

reverrai probablement plus cette humble cuisine où je ne suis pas rentré

depuis la mort de ma mère qu’on enterra la même semaine que Cézanne,

mais tant pis, on n’écrit au fond que pour soi.

Devant ce feu, je revois l’enfant studieux et taciturne que j’ai été.

Ma grand’mère lisait attentivement le _Petit Méridional_, de l’article

de tête aux _Deux Orphelines_, le roman-feuilleton. Quand une phrase lui

plaisait, elle m’en faisait part, et quand elle avait terminé sa

lecture, elle me parlait de son enfance. Elle avait eu, comme je l’avais

alors, le goût des images et des livres, et chaque fois qu’on cite

devant moi une femme qui passe des examens difficiles, je pense à elle.

Elle avait préparé son brevet de capacité, comme elle disait, toute

seule, en gardant les moutons dans un mas perdu des Cévennes. Le pasteur

protestant lui prêtait quelques volumes et corrigeait ses devoirs, car

ni son père ni sa mère ne connaissaient leurs lettres.

Vers 1839, quand on crut qu’elle en savait assez, elle alla concourir à

Nîmes pour obtenir ce fameux brevet. Un voisin se rendait justement au

chef-lieu avec sa carriole; elle s’assit à côté de lui, le fichu de

grosse laine tricoté par sa mère sur un corsage tissé et cousu par elle,

sur une pauvre robe de filoselle taillée comme devait l’être celle d’une

serve du XIIIᵉ siècle, et, dans un panier, elle emportait une grammaire

française, du pain noir, quelque arithmétique, des œufs durs, une Bible

et des fruits.

Le voyage dura deux jours.

A Nîmes, elle but du café pour la première fois de sa vie, et, dans la

chambre de l’auberge où elle était descendue, elle passa la nuit à lire

sa grammaire et sa Bible, perdue dans cette ville qu’elle croyait

immense, si seule et si désemparée que tout se mêlait dans sa tête et

qu’elle ne savait plus si c’était C. V. Boîste, ancien avocat, auteur du

dictionnaire universel de la langue française, qui avait dicté à Moïse

la Sainte Loi, ou si c’était Dieu qui avait légiféré au sujet des

adjectifs pronominaux indéfinis.

Le lendemain elle fut reçue, et comme le charretier avait terminé lui

aussi ses affaires, ils repartirent tout de suite vers Champmorel où ils

arrivèrent le surlendemain avant l’aube.

Quand le soleil se leva, et malgré son diplôme, ma grand’mère ôta sa

belle robe et alla garder ses moutons...

Dans cette cuisine où se chauffait Cézanne, elle m’apprit à écrire et à

lire, elle me conta les histoires fantastiques de cet âpre pays

montagneux, celles du _Fantasti_ et de la _Bête du Gévaudan_.

Comme j’étais pâlot et délicat, elle m’obligeait encore à manger à

quatre heures une énorme côtelette de mouton dont j’avais horreur... Des

chanteurs ambulants installaient devant la porte de grands tableaux,

naïvement et minutieusement achevés comme des peintures du douanier

Rousseau, et qui représentaient les épisodes de quelque crime célèbre.

Le plus terrible pour moi était l’assassinat de Fualdès. Les chanteurs

montraient la scène d’un coup de gaule sur leur toile, et se mettaient à

brailler lamentablement:

«_Ecoutez âmes sensibles

L’épouvantable récit..._»

Plus tard, vers ma dixième année, un vieil homme qui travaillait chez

mon père et qui mangeait à table avec nous me contait, là, les campagnes

du Second Empire, car il avait fait deux fois sept ans de service.

L’histoire de France qu’il m’apprit était d’une fantaisie et d’un

cocasse prodigieux, et ces leçons se terminaient toujours de la même

manière.

Quand ma grand’mère annonçait que le dîner était prêt, le père Cabanel,

qui ne songeait qu’aux gloires militaires, tirait de sa poche une pièce

de deux sous. Il me disait invariablement:

«L’an prochain tu iras au lycée... Tu en sors avec ton brevet

d’officier. Adieu la misère!»

Il faisait alors sauter ses deux sous, les rattrapait au vol et

répétait:

«Adieu la misère!»

Je raconte cela pour montrer que je n’ai pas vu Cézanne entre deux

trains, que je ne lui ai pas fait de rapides visites comme le firent

quelques-uns de ses admirateurs, mais qu’après l’avoir beaucoup

fréquenté à Aix, il a vécu un peu dans la maison de ma famille, simple

comme un vieux parent qu’on reçoit à l’occasion d’une fête...

* * * * *

Il m’avait dit souvent qu’il ferait mon portrait, mais les soldats ne

sortent guère qu’au moment où le jour tombe; le dimanche, je préférais

peut-être de faciles plaisirs à la pose obligatoire et je ne possède pas

le moindre souvenir de lui.

Chez mon père, un matin, il prit une feuille de papier et il y traça

plusieurs traits en me regardant.

On nous appela pour quelque promenade, la porte demeura ouverte, un coup

de vent enleva sans doute cette vague esquisse que je n’ai jamais

retrouvée et que je payerais cher à présent.

Cela d’ailleurs ne me déplaît pas, et je sais trop comment il traitait

d’anciens amis qu’il ne voyait plus beaucoup et qui avaient chez eux

«_des Cézanne_».

Je dois avouer cependant qu’il me fit un cadeau.

Il me donna son exemplaire des _Fleurs du Mal_, alors que j’étais encore

à la caserne.

Ce volume était caché dans mon paquetage, entre la capote numéro un et

les chemises matriculées. J’en prenais soin et je l’ai toujours.

C’est l’édition ordinaire de 1899, chez Calmann-Lévy. Le livre est

broché et, en tête de la dernière page, Cézanne a noté au crayon, en

chiffres romains:

VI-XV-XIX-XXVII-

XXX-LXVIII-LXXIV-LXXXII

D’après ces indications, les poèmes qu’il devait relire le plus

volontiers seraient donc:

V.--Les phares.

XV.--Don Juan aux enfers.

XIX.--L’Idéal.

XXVII.--Sed non satiata.

XXX.--Une charogne.

LXVIII.--Les chats.

LXXIV.--Le mort joyeux.

LXXXII.--Le goût du néant.

La couverture est éclaboussée de peinture, elle porte quelques taches

rouges et brunes, peut-être aussi l’empreinte d’un doigt qui s’était

appuyé contre la palette.

C’est tout ce que je possède: un bouquin maculé de couleurs et le

souvenir fort vague d’une ébauche disparue...

* * * * *

Pendant ces quelques jours, Cézanne ne me parut pas tourmenté une seule

fois par _cette sacré nom de Dieu de peinture_.

Dans la campagne d’Aix où je l’avais si souvent accompagné, il se

méfiait, il me semblait marcher maladroitement dans un paysage hérissé

de difficultés. Je comprenais qu’il avait interrogé cette nature, étudié

cet air, ces plans, ces horizons et ces volumes, et qu’il allait à

travers d’innombrables _motifs_.

Il me parut avoir laissé là-bas l’angoisse qui le suppliciait, et il

n’avait pas le souci de mettre à leur place, sur une toile, les

châtaigniers des combes cévenoles. Le chœur des lois qu’il cherchait à

surprendre ne flottait peut-être qu’autour des pins provençaux, et je

serais bien en peine de dire ce qu’il pensait de cette région sobre,

triste et religieuse que les voyageurs comparent à la Galilée.

Un soir, pour mieux honorer l’hôte, on invita à dîner quelques notables.

Nous étions une quinzaine, et je revois encore Paul Cézanne au haut bout

de la table confortablement servie, car mon père est un paysan, mais il

en remontrerait à beaucoup de gastronomes qui affirment que la cuisine

est le sixième des beaux-arts et qui mettent trop de littérature autour

des plats les plus simples.

Les amis de ma famille n’avaient certainement jamais entendu parler du

vieillard avec lequel ils soupaient, comme on dit encore dans le Gard,

mais ils étaient pleins de déférence.

Pourquoi songer d’ailleurs à les excuser. S’ils avaient vu la peinture

de Cézanne, ils auraient sans doute fait la grimace, mais cette grimace

eut été moins laide que les sourires de certains confrères, des membres

de l’Institut et que la gouaille montmartroise de M. Willette.

Cézanne avait gardé son tricot de laine sous sa jaquette, et il était

d’une humeur égale.

Il aurait dû pourtant bondir à chaque mot.

Pour montrer que la peinture les intéressait, deux ou trois convives se

mirent à parler de ce qu’ils avaient vu.

Le greffier de la justice de paix possédait son portrait au fusain,

enlevé en quelques minutes par un artiste ambulant qui, à l’époque de la

foire d’Alais, s’installait avec un carton sur les genoux, devant une

terrasse de café, croquait un consommateur et lui offrait ensuite

l’image rapide et sinistre moyennant cinquante centimes.

Un autre avait admiré au musée de Nîmes une extraordinaire toile. Le

gardien priait le visiteur d’aller à travers l’immense salle, et les

yeux de ce portrait si remarquable suivaient tous ses déplacements. Sans

doute fallait-il une prodigieuse science pour en arriver là!

Paul Cézanne, résigné, écoutait ces bourdes innocentes sans la moindre

colère.

Je songeais à une histoire qu’on m’avait contée et que j’ai retrouvée

depuis dans le livre pittoresque, que M. Gustave Coquiot, qui visita

Aix, après la mort de Cézanne, lui consacre.

Il était question dans cette histoire d’un banquet et de quelques

opinions qu’il valait mieux garder pour soi, en présence du peintre,

mais je laisse parler M. Coquiot:

«--...Il fallait qu’il fît pourtant partie de la Société des Amis des

Arts, à Aix!» pensa un jour un des jeunes amis de Cézanne, M. Jouven, un

photographe artiste qui avait alors ses ateliers un peu en dehors de la

ville, au boulevard de l’Armée. Et il décide Cézanne à offrir une toile

à la Société en question et à assister au premier banquet qu’elle

organisera.

«Cézanne se laisse faire. Sa toile, on l’a mise au-dessus d’une porte;

personne ne peut la voir. Au banquet, il y assiste, d’abord tranquille.

Mais, au dessert, le président se met à prôner l’éducation dite

classique, et il encense Bouguereau, chef vénéré des Salons officiels.

Cézanne, bon Dieu! se lève d’un coup; et, tapant du poing sur la table,

renversant les bouteilles, il s’écrie: «Il n’y a que Delacroix et

Courbet! Vous êtes tous des c...!» Et la porte claque. Le lendemain, il

dit à Jouven: «Ça y est! j’ai encore fait des bêtises, je me suis

emballé! Mais tout de même, ce sont des j.-f... vos amis des arts...»

A cette table, devant les propos cocasses de ces braves gens, il

souriait. J’étais loin de lui et j’entendais seulement sa voix qui

protestait quand son voisin souhaitait le voir revenir à un plat:

«Écoutez... M. Larguier, père...»

X

Après la mort.

Je ne devais plus le retrouver[K]. Il m’écrivit quelques lettres que je

ne me console pas de ne plus avoir. Il m’eut d’ailleurs été difficile de

les publier dans ces pages de souvenirs, car il y étrillait, dru et sans

gants, comme il savait le faire, quelques contemporains.

Avant de me quitter, sachant que j’étais sur le point de venir à Paris,

il me donna une lettre d’introduction que je devais porter à Octave

Mirbeau.

Je n’ai jamais fait beaucoup de visites et je trouvai plus commode

d’envoyer par la poste le mot de Cézanne à l’illustre écrivain.

Il est probable qu’il m’attendit, et il ne me répondit point. Il n’avait

pas à le faire.

Je sais pourtant que je m’en étonnai naïvement auprès de mon protecteur.

Il m’écrivit que je n’étais guère _arriviste_, que ce n’est pas ainsi

que j’aurais dû manœuvrer, et qu’il faut être plus adroit pour

réussir...

Je ne pus retenir un sourire en lisant ces reproches du vieux solitaire,

mort depuis des années et des années, à tout ce qui n’était pas le rêve

âprement poursuivi.

Depuis, j’ai acheté tous les ouvrages qu’on a publiés. Je ne l’ai

reconnu que dans celui de M. Ambroise Vollard.

On me dit que le sculpteur Maillol travaille à un buste de Paul Cézanne

qui doit être érigé sur quelque place de sa ville natale. Les esprits

faciles à contenter peuvent penser que cette glorification est juste et

que la fête sera belle autour du monument, mais l’amende honorable ne

répare pas toujours l’outrage, et, si j’avais le goût des déplacements,

je ferais ce jour-là un voyage à Aix, où je ne suis jamais revenu,

simplement pour ajouter un chapitre curieux à ce petit livre.

Le triomphe d’un artiste méconnu et méprisé, de son vivant, ne peut être

organisé que lorsque a disparu la génération responsable de l’insulte.

Les Aixois nés aux alentours de 1835 ne doivent pas être nombreux, et la

vieille ville, indifférente à la gloire du plus illustre de ses fils,

peut se réhabiliter en lui offrant le marbre et le laurier.

Son prestige est aujourd’hui souverain.

On m’affirmait récemment qu’un collectionneur avait vendu les tableaux

du XVIIIᵉ siècle qu’il amassait depuis longtemps pour acheter des

Cézanne. Il paraît qu’il possède deux cents toiles et qu’il serait ravi

de les donner à la ville natale du peintre, si elle souhaitait, un jour,

faire un musée Paul Cézanne. J’ai parlé de cette collection, on m’a

répondu: «C’est impossible; nous connaissons toute l’œuvre du vieux

maître...»

Est-on sûr de la connaître exactement? Sans doute, on a battu le rappel,

et tous ceux qui avaient une de ces études qu’il abandonnait parfois en

plein champ, chez des paysans, dans une chambre où il ne retournait pas,

se sont hâtés de s’en défaire, dès qu’ils ont su que cette peinture à

laquelle ils ne comprenaient rien avait quelque valeur[L].

Les écrivains laissent parfois dans leurs tiroirs des œuvres posthumes;

les peintres laissent presque toujours des œuvres... apocryphes.

On a fabriqué de faux Cézanne et on doit en fabriquer encore. Il y a de

véritables usines d’où sortent des Daumier et des Corot, des Renoir et

des Monticelli, et certains truqueurs sont si adroits qu’on pourrait les

couronner de la tiare de Saïtapharnès, malgré leur modestie. Je ne veux

point parler de ces toiles destinées à l’Amérique ou à des amateurs sans

flair que leur snobisme et leur ingénuité disposent aux pires duperies,

mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il existe des Cézanne

perdus. On voudrait assister à une rétrospective de son œuvre. Ce serait

d’un intérêt immense.

Les hommes qui ont aujourd’hui cinquante ans n’étaient pas nés quand on

trouvait pour presque rien, chez le père Tanguy, les toiles que Cézanne

exécuta vers 1870-1875, celles qui dataient de plus loin, de l’époque où

il peignait _Un après-midi à Naples_, et _La Femme à la puce_, le

_Portrait du nègre Scipion_, _Le Pain et les œufs_, _Le Festin_, _La

Léda_, _La Tentation de saint Antoine_, _Le Pacha_, etc.

On ne connaît guère les œuvres de la jeunesse--il est peut-être plus

exact de dire: les œuvres de la première manière,--du peintre, que par

des reproductions photographiques.

Je me souviens de mon étonnement, un soir où je dînais chez Mᵐᵉ Cézanne

qui conservait aux murs de la salle à manger et du salon d’anciennes

toiles.

J’en saluai quelques-unes qui m’étaient familières.

Elles dataient probablement de 1898, mais elles étaient semblables à

celles sur lesquelles j’avais vu s’acharner le maître d’Aix.

C’était le Cézanne du compotier et des trois pommes, le Cézanne du mont

de la Victoire, des natures mortes et des paysages sans empâtements ni

reliefs de tons, le Cézanne des jus puissants mais sobres et presque

lisses.

A côté de ces compositions, je vis pour la première fois des toiles qui

étaient sans doute de l’époque où il peignait _L’Homme au chapeau de

paille_ et _La Maison du pendu_.

Je sais que je revins au quartier latin, où j’habitais, enthousiasmé,

n’ayant pas dit grand’chose au cours de ce repas excellent, et ayant

écouté M. A. Vollard, qui était du dîner, et qui parlait de la façon la

plus pittoresque, avec des nonchalances et des cruautés de grand

félin...

* * * * *

On s’est demandé quelquefois si Cézanne avait voyagé.

Malgré son admiration profonde pour Rembrandt et pour Rubens, pour

Véronèse et Michel-Ange, il ne visita ni la Hollande, ni la Belgique, ni

l’Italie.

Il n’a pas vu la _Ronde de nuit_ dans la salle du _Trippenhuis_

d’Amsterdam qui mire sa façade cuite et sanglante dans l’eau d’un

canal, quand le fin brouillard hollandais permet les reflets et les jeux

de lumières.

Qu’eut rapporté le peintre de l’Estaque de la plage de Scheveninguen et

de la mer du Nord qu’aimèrent van de Velde et Ruysdael.

Il n’a pas voulu prier non plus, lui, le vieux chrétien, devant l’autel

de l’église Saint-Jacques, à Anvers, où est inhumé Rubens, le maître des

triomphes et des apothéoses, et il n’a pas eu la curiosité, lui qui

savait le latin, d’aller lire l’épitaphe[M] que Gevaertz composa pour

son ami.

Il n’a pas fait le pieux et classique pèlerinage de presque tous les

artistes à Rome. Lui qui était fou des grands Vénitiens et de

Michel-Ange, il ne les a pas vus chez eux.

Il pensa, pendant quelque temps, accomplir un voyage en Espagne, et en

1891 il fit un séjour en Suisse.

Il passa trois mois à Neufchâtel et je ne sais s’il y travailla. Il

visita très rapidement Berne, la plus helvétique des villes confédérées;

Fribourg, avec sa cathédrale et son pont monumental; Vevey, que Musset

entrevit tout clair de pommiers à travers ses larmes; Lausanne pleine

d’étudiants, Genève internationale comme un palace au bord d’un lac.

Ses paysages sont ceux de l’Ile-de-France et de sa Provence natale.

Au temps où il suivait les cours de l’Académie Suisse[N], il s’en allait

peindre en compagnie de Guillaumin dans un ancien parc, à

Issy-les-Moulineaux; en 1870, il travailla à l’Estaque; après la guerre

il vint avec Pissarro à Auvers-sur-Oise; il peignit à Barbizon, un peu

partout, autour de Fontainebleau, puis de retour à Aix, voici les

paysages de sa vieillesse: les bords de l’Arc, le mont de la Victoire,

le Jas de Bouffan, le Tholonet, le Château-Noir, la Montée des Lauves.

Voyager, pour lui, c’était perdre du temps...

* * * * *

On a suffisamment interprété l’œuvre de Cézanne sans que je tente

moi-même de barbouiller de mon encre le dos des châssis que je l’aidai

souvent à porter.

Il m’eût été facile de faire, à mon tour, des commentaires et de donner

à ce petit livre un poids inutile qu’il n’aura pas. Je le préfère plus

simple et plus léger. Il a été accordé à peu d’hommes de vivre dans

l’intimité du vieux peintre. Je n’ai sans doute pas tout dit, mais

est-il nécessaire de tout dire? Goncourt, qui n’aimait pas Sainte-Beuve,

contait que le critique avait, une fois, entrevu Napoléon à Boulogne,

juste au moment où l’Empereur, qui se croyait à l’abri des regards,

était en train de pisser, et l’auteur de _Manette Salomon_ ajoutait:

«C’est ainsi qu’il a vu tous les grands hommes!...»

Entre le point de vue de Sirius et celui du valet de chambre, il y a

peut-être place pour un peu de de vérité.

Si j’ai réussi à me maintenir dans ce juste milieu, je n’ai fait pour

cela aucun effort, n’ayant eu qu’à me souvenir de quelques humbles

événements autour de cette grande figure solitaire.

Une phrase que j’écrivais plus haut me hanterait pourtant comme un

remords si je n’ajoutais ce becquet, et on pourrait peut-être s’y

méprendre, croire que j’ai caché quelque chose.

J’avais à parler de Cézanne, je l’ai fait en essayant de travailler

comme lui, sans me laisser distraire, en ne pensant qu’au modèle, et

j’ai conté à peu près tout ce dont je me souviens.

Je n’ai pas le goût de la charge et j’ai probablement négligé les mots,

les attitudes, les manies que ceux qui ne l’ont jamais vu prêtent

généreusement au vieux maître.

Sa vie entièrement vouée à la peinture n’eut pas une ombre. Elle fut

unie et monotone, et je songe devant elle à l’aventure éblouissante ou

tragique que fut l’existence de quelques grands artistes...

Le soir descendait derrière les collines de Fierole et Léonard de Vinci,

à la fenêtre de son atelier, regardait le crépuscule sur les toits de

Florence.

Une atmosphère de rêve baignait les dômes, les tours, les palais

héréditaires, et un vol de ramiers disparaissait du côté de

Monte-Albano.

Dans sa robe de velours, barbu comme un saint ou un astrologue,

l’altissime peintre voyait les plaines lombardes creusées par lui de

canaux fertilisants; la cour du More, à Milan; la duchesse Beatrice;

Jean Galéas; Charles VII et Louis XII à la tête des armées françaises.

Il souriait en pensant à la construction de sa machine à voler; il

avait tout connu et il savait tout.

L’heure était prodigieuse. La trace noire laissée sur la place de la

Seigneurie par le bûcher de Savonarole était encore visible; Michel-Ange

animait la pierre; au palais Borgia, on relevait la garde romagnole à la

porte de bronze du duc César, et Monna Lisa, la femme de Messer Zanobi

del Giocondo rentrait de la promenade...

Rubens, sortant des pages d’une princesse, partait pour l’Italie.

Il en revenait avant la trentaine, maître de son art. Il habitait des

palais, et, ambassadeur, parlait au nom de son prince. L’archiduc Albert

voulut servir de parrain à un premier enfant qu’il eut d’Isabelle

Brandt; il était l’hôte des reines, menait un train de grand seigneur,

épousait à la fin de sa vie cette belle Hélène Fourment qui était une

enfant de seize ans, ambrée et grasse, et son allégresse d’artiste ne

s’effara jamais devant les secrets de l’énigme plastique...

Van Dyck fut un svelte, élégant et mélancolique prince, un beau cavalier

dont la vie fut une perpétuelle fête, et si j’avais à conter l’existence

de Rembrandt, il me semble que j’écrirais un drame que l’on devrait

représenter sans allumer le lustre, dans la pénombre d’un théâtre. Toute

joie serait bannie de cette pièce hautaine. Le décor serait celui d’une

salle enfumée aussi propice aux choses de la cabale qu’à celles de la

peinture.

Je ferais pourtant accrocher aux murs les miroirs devant lesquels le

vieux sorcier du clair-obscur aimait à peindre, d’après son propre

visage, et parmi tout un bric-à-brac fastueux et bizarre, inquiétant et

précieux, je ferais passer Saskia en robe d’odalisque ou de juive

orientale. Ce serait le drame de l’alchimiste qui a su fabriquer de l’or

et qu’on a persécuté...

Ivre de foi républicaine et de pureté antique, David se passionnait pour

les ennemis de Danton, et, calme, dans l’orage révolutionnaire, prenait

des croquis au pied de la guillotine... Le haut chapeau aux poils

rebroussés de Goya était posé sur un cabinet espagnol, et une duchesse

ôtait sa robe dans son atelier qu’elle emplissait de tous les parfums de

la _Maja desnuda_... Au retour d’un voyage en Orient, Delacroix, en frac

irréprochable, passait à son cou une cravate rouge à laquelle pendait

une étoile d’émail et d’or, et se rendait ainsi à un gala des

Tuileries... Tous ont vécu, fastueux, pauvres, puissants et tourmentés,

mais s’il n’y avait pas la peinture dans la vie de Paul Cézanne, il n’y

aurait rien.

Il était fait, selon la parole de Shakespeare, de la même étoffe que ses

songes.

On ne lui a rien offert, il n’a rien demandé, et il a vécu à l’écart,

sans se mêler à rien de ce qui intéresse les hommes, à une époque

tranquille, avec l’unique souci de son travail et de son art, et lorsque

je me retourne vers ces années de ma jeunesse où j’eus le grand honneur

de le voir souvent, j’aperçois un vieillard obstiné, un homme las de sa

journée qui revient des champs et des bois, une toile à la main, à

l’heure où l’Angélus bénit la petite ville qui l’ignore...

_Paris_, 1923.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

I.--Une Sous-Préfecture 7

II.--23, rue Boulegon 21

III.--L’aumône à Humilis 35

IV.--Le baron Cochin et Nina de Villars 47

V.--Claude Lantier et Mahoudeau 65

VI.--Souvenirs de Charles Camoin et lettres de Paul Cézanne 83

VII.--Au hasard des Souvenirs 105

VIII.--Cézanne parle 129

IX.--Dans les Cévennes 139

X.--Après la mort 153

NOTES:

[A] Paul Cézanne s’exprimait exactement ainsi.

[B] André Salmon. _Cézanne._

[C] _Cézanne_, par Gustave Coquiot.

Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs) · 第 5 / 6 段