mais il avait de courts sommeils de vieillard, et il me disait qu’il se
levait plusieurs fois, dans la nuit, pour voir le ciel, à sa croisée, et
savoir s’il pourrait _aller au motif_.
* * * * *
On a dit qu’il exécuta ses _Baigneuses_ d’après de vieilles études
faites à l’académie Suisse, dans sa jeunesse. Ce qui paraît assez
innocent: une femme nue, dans une chambre exposée au soleil, eut été une
chose scandaleuse à Aix-en-Provence, et Paul Cézanne était trop timide
pour s’y risquer[G].
Sans doute, il ne se méfiait pas de lui. Il était trop mysogine pour
avoir peur d’être tenté, mais peut-être aussi pensait-il, le vieil
ermite de la peinture, qu’une belle fille peut offrir quelque danger.
Quoi qu’il en soit, il me disait souvent que le corps d’une femme est à
sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans.
* * * * *
Nous allions quelquefois, à la belle saison, nous asseoir à la terrasse
du _Café Clément_, qui était à cette époque le grand café d’Aix,
l’établissement fréquenté par les officiers, les étudiants riches et les
élégants de la ville qui ne craignaient pas de s’encanailler et d’être
vus à l’estaminet.
Ces derniers, peu nombreux, appartenaient à d’antiques familles
provençales et leurs parents vivaient encore dans des hôtels fermés que
j’imaginais pleins de beaux meubles anciens et de vieux portraits
illustres.
Paul Cézanne me semblait heureux d’être là, et quand il proposait
d’aller y prendre une consommation il disait toujours:
«Allons au _Caf’ Clem_...»
Nous étions trois ou quatre autour de lui: Pierre Léris, un jeune
étudiant en droit qui est à présent magistrat à Casablanca; Louis
Aurenche, qui accomplissait alors à Aix un stage dans l’enregistrement
et qui dirigeait à Lyon une courageuse petite revue: _La Terre
nouvelle_; Georges Eggenberger, qui doit être professeur quelque part,
et moi.
Il y avait un piano, sur une estrade basse devant la porte, et la
pianiste, qu’accompagnaient un violon et un violoncelle, était une jeune
femme excessivement brune qui ne regardait personne. Elle était coiffée
de bandeaux noirs à la Cléo de Mérode, et elle jouait bien sagement son
morceau, au bord de son tabouret, comme une institutrice qui
enseignerait aussi la musique.
Sous les grands platanes du cours Mirabeau, les désœuvrés défilaient, on
se saluait beaucoup et cérémonieusement. On voyait quelques étudiants au
balcon de leur cercle, de l’autre côté de l’avenue. Des gens entraient
au café ou en sortaient, mais je ne me souviens pas d’avoir vu un Aixois
saluer le peintre.
Personne ne semblait le connaître!...
* * * * *
Il n’avait pas beaucoup de relations; pourtant il me parlait toujours
avec une grande sympathie du sénateur, M. L...
Ils étaient sans doute amis d’enfance, et il lui faisait visite quand, à
l’époque des vacances parlementaires, il venait à Aix.
Un soir, je rencontrai Paul Cézanne sur le cours, passablement irrité.
Il s’était présenté chez le sénateur qui devait être, à ce moment, en
conférence avec quelques grands électeurs et qui ne put recevoir tout de
suite, comme il l’eut certainement désiré, son vieux camarade.
Il le fit prier d’attendre et de l’excuser, mais Cézanne sortit furieux
et c’est alors que je le vis.
Il commençait à parler fort et sans aménité:
«Les hommes politiques, il y en a mille en France, et c’est de la m...!
Tandis qu’il n’y a qu’un Cézanne!...»
J’eus quelque peine à le calmer. Je parvins à lui expliquer comment,
selon moi, la chose s’était passée, et que M. L... n’avait pu sans
doute mettre à la porte les gens qu’il recevait à cet instant...
Sa colère tomba brusquement:
«Vous êtes très fort, me dit-il, et très équilibré. Vous voyez très
lucidement... C’est effrayant, la vie!...»
* * * * *
Un _chineur_, comme on dit à l’Hôtel des Ventes de la rue Drouot, eut
fait rapidement fortune à cette époque, s’il avait eu l’idée de
rechercher à Marseille, à Arles ou à Aix, les toiles et les panneaux
abandonnés un peu partout par Vincent van Gogh, par Monticelli et par
Cézanne.
Le père d’un de mes amis possédait trois tableaux qu’il avait payés cinq
francs à Monticelli devant un café de la Cannebière, simplement pour se
débarrasser de cet homme dépenaillé avec lequel, ayant un rendez-vous
d’affaires, il ne voulait pas être vu, car il ne comprenait rien à cette
somptueuse peinture.
«C’était heureusement à l’apéritif du matin, me disait son fils, que le
peintre laissa ces trois panneaux sur le marbre de la table. Mon père
n’osa pas les... oublier, mais je crois que, le soir, il les eut jetés
dans l’eau pourrie du vieux port!...»
On pouvait trouver des œuvres de van Gogh dans les endroits les plus
imprévus.
Camoin m’a conté qu’il s’était lié, pendant qu’il achevait son service
militaire, avec un médecin-major dont il avait sans doute fait le
portrait.
Il lui avoua qu’il possédait quelques peintures assez drôles, reléguées
dans le grenier, parce que vraiment, il n’était guère possible de les
mettre ailleurs.
Camoin demanda la permission de les voir, prit une échelle, souleva la
trappe du plafond et émergea, comme il put, dans la lumière aveuglante
de ce débarras, parmi les battements d’ailes des pigeons effrayés qui
nichaient là.
Il aperçut plusieurs van Gogh perdus, et, sous les fientes crayeuses des
oiseaux, le grand portrait de l’homme à la chemise jaune!
Paul Cézanne abandonnait assez facilement ses toiles, j’en vis plusieurs
sous les arbres du Château-Noir, et on sait que Renoir trouva
l’aquarelle des _Baigneuses_ «en se promenant dans les rochers de
l’Estaque», dit M. A. Vollard qui conte, dans une de ces pages vivantes
dont son livre est plein, comment il acheta, à Aix-en-Provence, quelques
toiles de Cézanne:
«...Les Aixois n’étaient pas gens à se laisser séduire par de pareilles
«croûtes». Mais voilà qu’un individu arrive à mon hôtel avec un objet
enveloppé d’une toile: «J’en ai un, me dit-il sans préambule, et puisque
les Parisiens en veulent, et qu’on fait des coups là-dessus, je veux en
être!» Et, défaisant le paquet, il me montra un Cézanne: «Pas moins de
cent cinquante francs!» cria-t-il en s’appliquant une forte claque sur
les cuisses, pour mieux affirmer ses prétentions, et aussi pour se
donner du courage. Quand je lui eus compté l’argent: «Cézanne se croit
malin, me dit-il, mais il s’est foutu dedans quand il m’a fait cadeau de
ça!» Après avoir donné cours à sa joie, il continua: «Venez!» Je le
suivis dans une maison où, sur le palier qui, à Aix, tient lieu
généralement de dépotoir, quelques magnifiques Cézanne voisinaient avec
les objets les plus disparates...[H]»
* * * * *
Je n’aurais jamais osé ramasser une toile crevée ou une aquarelle
déchirée par Cézanne, et, à vingt ans, après un exercice militaire ou
une manœuvre, on ne songe guère à chercher des tableaux.
J’écrivais quelques vers, en me cachant, et je ne possédais qu’un livre
dans mon paquetage, un exemplaire des _Fleurs du Mal_ qu’il m’avait
donné et dont je parlerai plus loin.
Je n’acquis, à cette époque, qu’un volume en mauvais état: _Le Pays des
Arts_ de Duranty, et je le payai à peine quelques sous, bien que ce fut
une première édition.
Un bon génie m’empêcha certainement de le montrer à Cézanne, car
j’ignorais tout de cet auteur et mon innocence était absolue.
Quelque camarade de chambrée me l’emprunta et le perdit.
Je pense aujourd’hui, en frémissant, à la colère du maître, si je lui
avais porté ce livre.
Depuis, je l’ai retrouvé sur les quais, dans la boîte d’un bouquiniste.
Il coûtait un peu plus cher qu’à Aix, mais c’était toujours la première
édition. Cet ouvrage sans valeur ne dut pas connaître la réimpression,
et j’y lus l’histoire du _Peintre Louis Morin_ qui va voir _Maillobert_
dont l’atelier est au fond de la rue de Charonne.
Pour les initiés, ce bohème ridicule ne serait autre que Paul Cézanne
lui-même.
Mais voici la charge de Duranty:
«Un de mes amis m’avait souvent parlé du peintre Maillobert comme d’un
être fort curieux. Je me décidai un matin à aller voir ce personnage.
«Il demeurait au bout de la rue de Charonne, dans le fond d’une cour
occupée par un nourrisseur, un charron et une blanchisseuse, cour pleine
de fumier, de poulets, de chiens, d’enfants, de linge étendu et de
grosses roues de voiture...
«Au moment de frapper, j’entendis la voix d’un perroquet à l’intérieur.
Je frappai. «Entrez!» cria-t-on avec un accent méridional presque
extravagant.
«A peine entré, un cri partit intérieurement en moi: «Mais je suis chez
un fou!»
«Je me trouvai tout étourdi par le lieu et le personnage... Le peintre,
chauve, avec une immense barbe et deux dents d’une longueur
extraordinaire qui lui tenaient les lèvres entr’ouvertes, l’air jeune et
vieux à la fois, était lui-même, comme la divinité symbolique de son
atelier, indescriptible et sordide...
«...Mes yeux furent assaillis par tant d’énormes toiles suspendues
partout et si terriblement colorées, que je restai pétrifié.
«--Ah! ah! dit Maillobert avec un accent nasillard, traînant et
hypermarseillais, Monsieur est amateur de peinture (peinnn-turrre).
Voilà mes petites rognures de palette, ajouta-t-il en me désignant ses
plus gigantesques toiles...
«Je me retournai, effaré, car je voyais bien qu’il ne s’agissait pas
seulement là d’une rapinade burlesque et joyeuse; je voyais qu’on avait
la sensation du génie, de l’apostolat...
«Puis comme il vit que je regardais curieusement une série de grands
pots de pharmacie étalés par terre...
«--C’est ma boîte à peindre, me dit Maillobert. Je fais voir aux
ottrres qu’avec des drogues j’arrive à la vraie peinture, tandis qu’eux,
avec leurs belles couleurs, ils ne font que des dro...guës!...
Voyez-vous, reprit Maillobert, la peinture ne se fait qu’avec du
tempérament (il prononça temmpérammennte).
«Et ce disant, il brandissait une sorte de grande cuiller à pot en bois,
à long manche, avec le bout taillé en biseau...
«Maillobert n’exposait pas, pour de bonnes raisons. Il n’avait même pas
voulu, m’apprit-il, tenter le Salon des refusés, alors ouvert...»
Ce passage suffit à donner une idée de cette caricature imbécile et
méchante.
Duranty avait été l’ami de Cézanne, tout au moins un de ses camarades au
café Guerbois.
Il aimait la peinture qu’on faisait alors, celle de Manet et de Renoir,
et il a laissé un roman qu’on ne lit plus et qui est une sorte de
chef-d’œuvre en gris majeur: _Les malheurs d’Henriette Gérard._
Cette charge stupide n’était pas digne de lui, mais j’eus du flair le
jour où je ne me vantai pas devant Cézanne d’avoir découvert une
première édition du _Pays des Arts_!...
* * * * *
J’ai accompagné quelquefois le peintre au château-Noir, une vieille
bâtisse sur la route du Tholoret. Cartons bourrés d’aquarelles, toiles
jetées contre les murs, tubes de couleurs, tout y était à l’abandon,
dans de hautes et vastes pièces démeublées dont les fenêtres donnaient
sur un splendide paysage, et l’on songeait à un de ces anciens domaines
dont on a fermé le portail à la mort du dernier propriétaire.
Un après-midi d’été, comme j’étais alors caporal, et que je faisais
manœuvrer mon escouade sur le bord de la route, je vis arriver la
calèche de Cézanne.
Apercevant des soldats, et pensant que je pouvais être là, il mit la
tête à la portière.
J’enseignais, à ce moment, le mouvement de _présentez armes_, à mes
hommes, et je les laissai dans cette attitude pendant que je serrais
rapidement la main qu’il me tendait.
Je lui fis remarquer en souriant qu’on lui rendait les honneurs
suprêmes, et il leva les bras, effrayé et goguenard.
Je crois que c’est ce jour-là que j’aperçus sur le strapontin de sa
voiture une grande toile à laquelle il travaillait encore et que je vis
vendre l’an dernier à l’Hôtel de la rue Drouot.
On dispersait aussi des toiles de Degas et de Renoir, et le marteau
d’ivoire du commissaire-priseur, comme une baguette de chef d’orchestre,
voltigeait, menant l’_andante_ du marché, et l’_allegro_ précipité des
enchères énormes, devant les grands magnats de la peinture, assis sur
des bancs de réfectoire ou d’asile de nuit. Dans l’odeur souveraine
propre à cette morgue du bric-à-brac, une odeur de poussière et de
vieilles nippes, le public était, comme toujours, classiquement composé:
brocanteurs, marchands, amateurs, curieux, et, dans le couloir, les
inévitables Orientaux, Arméniens et Juifs, qui ne s’intéressent qu’aux
tapis qui sentent la peste et aux poteries de Rhodes ou de la Perse qui
sentent encore l’huile rance qu’elles continrent.
Ceux-là, sans se soucier des tableaux anciens ou modernes, baragouinent
un sabir rauque et guttural de pirates.
Près de moi, il y avait un de ces petits rentiers miteux qui ont attendu
pendant soixante ans, dans quelque administration, l’heure de la
retraite, le moment de la déchéance et du rancart. Je devinais qu’il
avait coutume de venir là, chaque après-midi, parce qu’il y faisait
chaud et que cela ne coûtait rien.
Il gloussait quand un amateur lançait un chiffre à propos d’un dessin de
Degas ou d’une esquisse de Renoir, mais quand le Cézanne eut été adjugé
à soixante mille francs, il ne se posséda plus.
Il tourna vers moi de pauvres yeux usés dans lesquels l’indignation
mettait presque une flamme, un triste visage résigné et barbu, et il osa
me dire:
«Ils sont fous, monsieur; soixante mille francs, ça? C’est honteux!...»
Je ne bronchai pas, je le regardai seulement sans bienveillance, et il
murmura, ne sachant pas combien il était sublime: «J’en ferais
autant!...»
S’il n’eut pas prononcé ces derniers mots, sa critique m’eut fait songer
à celle de MM. Fernand Piet, Victor Binet ou Adolphe Willette.
* * * * *
«Fils, tu es un homme de génie... tu as le sens pratique de la vie...»
C’est ainsi que le peintre qui oubliait de me verser du vin, à table,
parlait à Paul Cézanne fils, qui remplissait mon verre en souriant.
Le bon grand homme était ravi de voir «que ça collait», que «nous
sympathisions», son fils qui arrivait de Paris, et moi.
Il ne l’avouait pas, mais je devinais, quand il me parlait de «l’enfant»
que je ne connaissais pas encore, qu’il se faisait un monde de cette
cordiale entrevue...
* * * * *
Il s’approchait de moi et il mettait alors sa main devant sa bouche
comme s’il allait me confier à voix basse quelque chose qui ne devait
être entendue que de moi, mais il me criait le bon mot qu’il semblait
devoir murmurer, dans un tonnerre de rires.
Lorsqu’il parlait en réfléchissant, je lui voyais prendre toujours la
même attitude: son coude gauche reposait dans sa main droite, et il
caressait sa barbiche avec deux doigts de sa main demeurée libre.
* * * * *
La peinture était son unique souci et sa préoccupation perpétuelle.
Il y avait un an qu’il n’avait pas vu Charles Comoin lorsqu’il le
rencontra à Marseille, dans une rue. Avant de lui serrer la main et de
lui demander de ses nouvelles, il lui dit, comme s’il continuait
naturellement une conversation qu’ils auraient eue la veille:
«Bonjour, monsieur Camoin. Tout n’est que théories, mais appliquées et
développées au contact de la nature!...»
* * * * *
Emile Bernard, dans son pieux petit ouvrage, et M. Ambroise Vollard,
dans son livre, ont dit à quel point Cézanne avait horreur du moindre
contact.
«... Cézanne ne pouvait supporter d’être seulement frôlé. Même son fils,
qu’il chérissait par-dessus tout--«Paul est mon Orient», avait-il
coutume de dire--n’osait pas prendre le bras de son père sans lui dire:
«Pardon, tu permets, papa!»
Et Cézanne, malgré le regard affectueux dont il gratifiait son enfant,
ne pouvait réprimer un frémissement[I].
Voici, à présent, ce que conte Emile Bernard[J]:
«Il se trouva que, pour abréger un petit bout de chemin, il me mena dans
un endroit escarpé et très glissant. Il marchait devant moi et je le
suivais. A un moment, le pied vint à lui manquer et il alla en arrière.
Je me portai immédiatement pour le retenir. A peine eus-je mis la main
sur lui pour cet office, qu’il entra dans une grande colère, jura et me
maltraita, puis il courut devant, jetant de temps à autre des regards
craintifs de mon côté comme si j’avais attenté à sa vie...
«Je connaissais depuis trop peu de temps mon vieux maître pour savoir
toute la bizarrerie de son caractère... Il rentra dans la maison, en
laissant toutes les portes ouvertes comme pour m’inviter... Je vins
déposer, dans ma chambre de travail, ma boîte de couleurs.
«Alors que j’y étais, j’entendis s’ouvrir à grand fracas la porte de son
atelier, et son pas précipité secoua l’escalier, il surgit, les yeux
hors de la tête.
«--Je vous prie de m’excuser, je n’ai voulu que vous retenir de tomber.»
«...Il jura affreusement et me fit peur par sa mine terrible; il
balbutiait: «Personne ne me touchera... ne me mettra le grappin
dessus... Jamais! Jamais!»
«J’avais beau lui représenter que mon acte avait été cordial et
respectueux, que je voulais éviter qu’il tombât. Rien n’y fit...
«...Je rentrai chez moi si attristé que je ne pus souper. Comme j’allais
me mettre au lit, on cogna à notre porte. C’était Cézanne; il venait
voir comment j’allais de mon oreille... Il fut très aimable et sembla
ignorer ce qui avait eu lieu... J’en fus si énervé que je ne pus dormir
de la nuit, et le lendemain, en son absence de la maison d’Aix, je fus
trouver Mᵐᵉ Brémond...
«--...Il n’a cessé de faire votre éloge hier, toute la soirée, me
dit-elle; d’ailleurs, ne vous étonnez pas de cela, il ne peut souffrir
qu’on le touche. J’ai vu ici bien souvent des choses en ce genre avec M.
Gasquet, un poète qui l’a beaucoup fréquenté. Moi-même, j’ai ordre de
passer à côté de lui sans le toucher, même de ma jupe...»
Je dois dire qu’il ne m’est jamais rien arrivé de semblable. Pourtant,
il s’appuyait familièrement à mon bras, et, l’ayant souvent aidé à
mettre son manteau, j’ai dû l’effleurer plusieurs fois. Je savais du
reste qu’il avait horreur du moindre attouchement et, peut-être, ai-je
été toujours excessivement prudent.
Renan dit quelque part: «_Nolli me tangere, c’est le mot des belles
amours..._»
Ne me touchez pas! Ce cri, dans un recul, me semble aujourd’hui la
devise même de l’artiste. Ne signifie-t-il point: Je tâtonnerai, le
chemin sera difficile, et, souvent, je manquerai de tomber, mais je ne
veux d’aucun secours, je n’ai besoin de personne, et les plus grands ne
sont pas capables de me soutenir!...
VIII
Cézanne parle...
(_Je publie, dans ce chapitre, des notes recueillies par le fils même de
Cézanne, et je n’y ajoute pas une ligne de mon encre, ne voulant pas
toucher aux pensées, aux réflexions et aux affirmations du peintre..._)
I
Les appréciations de la critique en matière d’art sont formulées moins
d’après des données esthétiques que d’après des conventions littéraires.
II
L’artiste doit fuir la littérature en art.
III
L’art est la révélation d’une sensibilité exquise.
IV
La sensibilité caractérise l’individu; à son degré le plus parfait, elle
distingue l’artiste.
V
Une grande sensibilité est la disposition la plus heureuse à toute belle
conception d’art.
VI
Ce qui séduit le plus, dans l’art, c’est la personnalité de l’artiste
lui-même.
VII
L’artiste objective sa sensibilité, sa distinction native.
VIII
La noblesse de la conception nous révèle l’âme de l’artiste.
IX
L’artiste concrétise et individualise.
X
L’artiste éprouve de la joie à pouvoir communiquer aux autres âmes son
enthousiasme devant le chef-d’œuvre de la nature dont il croit posséder
le mystère.
XI
Le génie est le pouvoir de renouveler son émotion à son contact
quotidien.
XII
Pour l’artiste, voir c’est concevoir, et concevoir, c’est composer.
XIII
Car l’artiste ne note pas ses émotions comme l’oiseau module ses sons:
il compose.
XIV
L’importance de l’art ne se voit pas dans l’universalité de ses
résultats immédiats.
XV
L’art est une religion. Son but est l’élévation de la pensée.
XVI
Celui qui n’a pas le goût de l’absolu (la perfection) se contente d’une
médiocrité tranquille.
XVII
On juge de l’excellence des esprits par le développement original de
leurs conceptions.
XVIII
Une intelligence qui organise puissamment est la collaboration la plus
précieuse de la sensibilité pour la réalisation de l’œuvre d’art.
XIX
L’art est une adaptation des choses à nos besoins et à nos goûts.
XX
La technique d’un art comporte un langage et une logique.
XXI
Une formule d’art est parfaite quand elle est adéquate au caractère et à
la grandeur du sujet interprété.
XXII
Le style ne se crée pas de l’imitation servile des maîtres; il procède
de la façon propre de sentir et de s’exprimer de l’artiste.
XXIII
A la manière dont une conception d’art est rendue, nous pouvons juger de
l’élévation d’esprit et de la conscience de l’artiste.
XXIV
La recherche de la nouveauté et de l’originalité est un besoin factice
qui dissimule mal la banalité et l’absence de tempérament.
XXV
La ligne et le modelé n’existent point. Le dessin est un rapport de
contraste ou simplement le rapport de deux tons, le blanc et le noir.
XXVI
La lumière et l’ombre sont un rapport de couleurs, les deux accidents
principaux diffèrent non par leur intensité générale mais par leur
sonorité propre.
XXVII
La forme et le contour des objets nous sont donnés par les oppositions
et les contrastes qui résultent de leurs colorations particulières.
XXVIII
Le dessin pur est une abstraction. Le dessin et la couleur ne sont point
distincts, tout dans la nature étant coloré.
XXIX
Au fur et à mesure que l’on peint, l’on dessine. La justesse du ton
donne à la fois la lumière et le modelé de l’objet. Plus la couleur
s’harmonise, plus le dessin va se précisant.
XXX
Contrastes et rapports de tons, voilà tout le secret du dessin du
modelé.
XXXI
La nature est en profondeur.
Entre le peintre et son modèle s’interpose un plan, l’atmosphère.
Les corps vus dans l’espace sont tous convexes.
XXXII
L’atmosphère forme le fond immuable sur l’écran duquel viennent se
décomposer toutes les oppositions de couleurs, tous les accidents de
lumière. Elle constitue l’enveloppe du tableau en contribuant à sa
synthèse et à son harmonie générale.
XXXIII
On peut donc dire que peindre c’est _contraster_.
XXXIV
Il n’y a ni peinture claire ni peinture foncée, mais simplement des
rapports de tons. Quand ceux-ci sont mis avec justesse, l’harmonie
s’établit toute seule. Plus ils sont nombreux et variés, plus l’effet
est grand et agréable à l’œil.
XXXV
La peinture, comme tout art, comporte une technique, une manipulation
d’ouvrier, mais la justesse d’un ton et l’heureuse combinaison des
effets dépendent uniquement du choix de l’artiste.
XXXVI
L’artiste ne perçoit pas directement tous les rapports: il les sent.
XXXVII
Sentir juste et réaliser pleinement donnent le style.
XXXVIII
La peinture est l’art de combiner des effets, c’est-à-dire d’établir des
rapports entre des couleurs, des contours et des plans.
XXXIX
La méthode se dégage au contact de la nature.
Elle se développe par les circonstances. Elle consiste à chercher
l’expression de ce que l’on ressent, à organiser les sensations dans une
esthétique personnelle.
XL
A priori, les écoles n’existent pas.
La question qui prime tout est celle de l’art en lui-même. La peinture
est donc ou bonne ou mauvaise.
XLI
Voir sur nature, c’est dégager le caractère de son modèle.
Peindre, ce n’est pas copier servilement l’objectif: c’est saisir une
harmonie entre des rapports nombreux, c’est les transposer dans une
gamme à soi en les développant suivant une logique neuve et originale.
XLII
Faire un tableau, c’est composer...
IX
Dans les Cévennes.
A l’automne de 1902, après mon départ d’Aix et ma libération, Paul
Cézanne, accompagné de Mᵐᵉ Cézanne et de son fils, vint passer quelques
jours dans les Cévennes, chez mon père, qui le reçut de son mieux, sans
rien savoir de cet illustre visiteur.
On a dit souvent, avec des histoires à l’appui, que le vieux maître
aixois était peu sociable et qu’il était d’une fréquentation difficile,
mais vis-à-vis de moi, il fut toujours d’une humeur égale, et pendant
son séjour, il fut charmant.
Il était en confiance et ne se méfiait de personne.
Pourtant, mille petites choses auraient pu le mettre hors de lui.
J’avais dit à mon père: c’est un grand peintre dont on parle beaucoup à
Paris, et j’ai déjeuné ou dîné chez lui plusieurs fois par semaine
pendant mon service militaire...