«--Une bacchante! Est-ce que tu te fiches de nous! Est-ce que ça existe,

une bacchante!... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,

tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se

serait déshabillée. Il faut qu’on sente ça, il faut que ça vive!

«Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se

pliait à son idéal de force et de vérité. Et, renchérissant:

«--Oui, oui, c’est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras

si ça pue la femme!...»

J’ai cité cette page de Zola parce que j’ai connu le sculpteur

_Mahoudeau_, qui n’était autre que Philippe Solari, affirmait-on.

Cézanne et lui se tutoyaient, mais le peintre n’avait pas l’air de le

prendre au sérieux.

Il ne voyait pas très souvent cet ancien compagnon, à l’époque où

j’étais à Aix, et je crois que Solari ne devait pas comprendre

grand’chose à la peinture de son ami qui lui reprochait de rechercher la

société des Aixois.

Aucun tumulte intérieur, aucun génie violent n’empêchaient évidemment ce

pauvre Solari d’être un bon vivant, malgré son éternel souci du

lendemain.

Il n’avait plus la moindre foi et il pactisait avec l’ennemi!

Cézanne me disait qu’il allait jusqu’à accepter une tasse de thé chez

une dame qui professait le dessin, l’aquarelle et la peinture, dans

quelques institutions où les jeunes filles distinguées copiaient

patiemment des profils de Minerve.

Un jour, Cézanne m’accueillit en riant, et il me conta tout de suite que

Germain Nouveau, le poète mendiant dont j’ai parlé, avait été donner une

aubade nocturne à Solari. Il s’était procuré une guitare sur laquelle il

accompagnait une chanson burlesque dont le vieux peintre n’avait retenu

que ces deux vers qui le ravissaient:

Ton aïeul, Monsieur le Singe,

Était moins malin que toi...

* * * * *

On me conduisit chez le sculpteur. S’il habitait, à Paris, une ancienne

boutique de fruitière, à

[Illustration: NU]

[Illustration: PAUL CÉZANNE, PAR LUI-MÊME vers 1875]

Aix-en-Provence il avait converti en atelier une grange qui devait

dépendre de l’hôtel de Lubières.

Il y avait contre les murs quelques moulages, et, sur une sellette, un

buste emmailloté de chiffons secs. Cela ne sentait guère le travail

là-dedans. Dans le morne après-midi de ce dimanche provincial, un

orphelinat en promenade passait, des cloches sonnaient sur la petite

ville endormie, tout semblait saupoudré d’une poussière mortuaire, pâle

comme les plâtres: les outils dont on ne devait pas souvent se servir,

la chaise qui perdait sa paille, quelques caisses, de vagues choses, et

les cheveux de ce vieil artiste sans génie qui avait cru conquérir

Paris, dans sa jeunesse...

VI

Souvenirs de Charles Camoin et Lettres de Paul Cézanne.

Le peintre Charles Camoin, que je rencontrai chez Cézanne alors qu’il

faisait, comme moi, son service militaire à Aix, a rassemblé dans un

article vivant et juste quelques-uns de ses souvenirs.

Il y parle de nos déjeuners du dimanche, rue Boulegon, et il y résume

parfaitement les principales idées du maître sur la peinture. Mais, je

le laisse parler lui-même:

--«En novembre 1901, j’arrive en garnison à Aix-en-Provence.

--Dès le premier jour, je me promets de faire la connaissance de

Cézanne, dont les œuvres exposées alors rue Laffitte soulevaient

l’hilarité des passants et faisaient l’objet de tant de discussions

passionnées à l’atelier Gustave Moreau.

--Je ne connaissais pas son adresse, mais je ne doutais pas que le

premier passant venu me l’indiquât.

--Après plusieurs démarches infructueuses, je commençais à désespérer.

J’eus alors l’idée d’entrer dans la cathédrale, dont le bedeau m’indiqua

aussitôt l’adresse des demoiselles Cézanne, les sœurs du peintre, qui

étaient des dévotes très connues.

--Il était à peu près huit heures du soir lorsque j’arrivai 25, rue

Boulegon, ne sachant comment j’allais me présenter au maître que je

considérais comme le plus grand de son temps.

--Je sonne plusieurs fois, enfin, j’entends une fenêtre qui s’ouvre et,

du deuxième étage, une voix demande: «Qui est là?»

--Je suis tellement intimidé que je ne réponds rien.

--J’attends encore. Un pas lourd se fait entendre derrière la porte, et

voici Cézanne, à demi vêtu, qui vient m’ouvrir lui-même.

--Il était déjà couché et s’était levé pour moi!

--Je bredouille quelques mots d’excuses.

--Je lui parle des tableaux que j’ai vus rue Laffitte, je veux m’en

aller, mais il m’invite à le suivre.

--Nous voici dans une petite salle à manger de bourgeois de province.

--Cézanne est assis en face de moi.

--Il me parle aussitôt peinture, il m’explique comment le pied de la

lampe posée sur la table se détache sur le fond de la toile cirée, mais

je suis trop ému pour recueillir tout le fruit de cette première

entrevue que je n’ose prolonger davantage; d’ailleurs, il m’autorise à

revenir le voir, et c’est pour moi l’essentiel.

--Ainsi débutèrent nos relations qui devinrent de plus en plus

fréquentes et cordiales.

--Je rencontrai un jour chez lui le poète Léo Larguier, qui faisait

comme moi son service à Aix.

--Cézanne nous invitait souvent à déjeuner chez lui, le dimanche.

--Ces repas étaient remplis d’exubérance et de gaîté, on discutait art

et littérature.

--Parfois, Cézanne s’écriait brusquement, en soulignant ses mots d’un

grand coup de poing sur la table: «_Je suis tout de même très peintre!_»

--Il lui arrivait de se lever au milieu du repas sans qu’on sût

pourquoi, et de disparaître dans la pièce voisine.

--Mᵐᵉ Brémond, sa cuisinière, apportait le plat suivant, mais Cézanne ne

revenait toujours pas.

--Il était à son chevalet et nous avait complètement oubliés.

--Souvent, j’allais à sa rencontre le dimanche, à l’église, où il était

assis au banc des marguilliers.

--«_La religion, disait-il, est pour moi une hygiène morale._»

--Mais, dès le seuil de l’église, la peinture reprenait ses droits et

faisait l’unique objet de nos entretiens.

--Lorsque j’évoque le souvenir de ces conversations au cours desquelles

Cézanne m’expliquait le but de ses recherches, affirmant qu’il parlait

plus justement que n’importe qui sur la peinture, je les retrouve toutes

résumées en quelques pensées auxquelles il revenait sans cesse.

--«_Avant tout, il n’y a_, disait-il, _que le tempérament_ id est, _la

force initiale, qui puisse porter quelqu’un au but qu’il doit

atteindre._»

--Une théorie, certes, il en avait une, il en proclamait même la

nécessité, mais il s’empressait d’ajouter: «_Théorie développée et

appliquée au contact de la nature._»

--Il voulait avoir raison _sur le motif_, et non en devisant de

«_théories purement spéculatives dans lesquelles on s’égare souvent_».

--Il oppose, pour les différencier, le travail du littérateur à celui du

peintre:

«_Le peintre concrète ses sensations au moyen du dessin et de la

couleur, tandis que le littérateur s’exprime avec des abstractions._» Et

déjà il signalait dans ses lettres à Emile Bernard le danger de l’esprit

littérateur comme s’il le pressentait:

«_Ne faites pas de littérature, faites de la peinture, voilà le salut_».

«_Les théories sont toujours faciles, il n’y a que la preuve à faire de

ce qu’on pense qui présente de sérieuses difficultés._»

--Il n’y avait pas, dans sa pensée, de théorie qui pût s’imposer à

l’exclusion de toute autre. Il fallait, disait-il, s’exprimer avec ses

sensations, avec son tempérament, se méfier de toutes les influences.

«_Les conseils, la méthode d’un autre, ne doivent pas changer votre

manière de sentir._

«_L’influence des maîtres ne doit être pour vous qu’une orientation, et

votre émotion propre finira par emmerger et conquérir sa place au

soleil._

«_Confiance, c’est une bonne méthode de construction qu’il vous faut

arriver à posséder_».

--Parmi les anciens, il évoquait souvent le Tintoret, «_le plus vaillant

des Vénitiens_»; Delacroix, dont il avait une aquarelle posée par terre

dans la ruelle de son lit, comme une œuvre de chevet, et Courbet qui

avait, disait-il, «_l’image toute faite dans son œil_».

--A propos de Corot, il disait: «_J’aime mieux une peinture mieux

assise_», et il préférait Diaz à Monticelli.

--Des petits maîtres du XVIIIᵉ, il disait: «_Ils ont leur caractère, je

suis très tolérant_», mais il n’admettait pas Ingres comme peintre.

«_Renoir a peint la femme de Paris, moi je vais à ce paysan qui passe._»

--Parmi les écrivains, ses préférences allaient à Stendhal; il

conseillait la lecture de l’_Histoire de la peinture en Italie_ et celle

de _Manette Salomon_, d’Edmond de Goncourt.

«_Voilà ce qu’un peintre doit lire._»

--De Zola, il disait: «_C’est un phraséologue._»

--Sa vie se passait dans la plus grande solitude. «_Je vis avec mes

pensées_», disait-il. «_Je suis souvent invité à aller chez M. et Mᵐᵉ

X..., mais que voulez-vous que j’aille faire dans leur salon, je dis

tout le temps: nom de Dieu!_»

--Et il se confinait dans la recherche incessante de son but:

«_réaliser_», «_faire l’image_».

--Aujourd’hui encore, je ne peux évoquer sans émotion le souvenir de

cette grande figure, de ce noble vieillard qui me disait: «_Je vous

parle comme un père_» et qui voulut bien m’accorder son amitié.

--Je lui écrivis un jour que, dans _Les Phares_ de Baudelaire, il

manquait désormais une strophe.

--A quoi il me répondit simplement:

«_Je vous remercie pour la façon toute fraternelle dont vous envisagez

les efforts que j’ai tentés pour m’exprimer lucidement en peinture._»

--Comme je m’accusais, un jour, de ne pas réfléchir assez en

travaillant, et de m’abandonner par trop à l’instinct, il me répondit

ceci:

«_Michel-Ange était un constructeur et Raphaël un artiste qui, si grand

qu’il soit, est toujours bridé par le modèle, et lorsqu’il veut devenir

réfléchisseur, il tombe au-dessous de son grand rival..._»

* * * * *

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette phrase ce que Paul

Cézanne pensait de son art, et surtout, on doit se garder de lui prêter,

comme on l’a si souvent fait, d’autres pensées. N’a-t-il pas dit

lui-même à Rouault:

«Ne crois pas que notre très haut et très noble art s’enseigne ou

s’apprenne aux écoles, aux académies: ce que tu sauras là, sera réformé

dès que tu pourras en observer avec amour les formes et les couleurs.

Crois encore moins aux pontifes qui vivent les erreurs qu’ils enseignent

jusqu’à ces erreurs: elles ne sont quelquefois qu’une ancienne vérité

déformée qui apparaîtrait magnifique si on enlevait les scories qui la

recouvrent et qui la cachent.

«Crois encore moins à ceux qui, après ma mort, parleront en mon nom ou

se disputeront sur mon malheureux cadavre jusqu’à la plus mauvaise et la

plus imparfaite de mes œuvres. Il y aura toujours après la bataille, et

à la nuit propice, des chacals et des hyènes qui rôderont.

«Si l’on organise mon triomphe, n’y crois pas; s’ils essaient en mon nom

de créer une école, dis-leur qu’ils n’ont jamais compris, jamais aimé ce

que j’ai fait.»

Voici, d’ailleurs, quelques lettres adressées, les quatre premières à

Charles Camoin, les autres à Louis Aurenche.

* * * * *

_Aix, 3 février 1902._

CHER MONSIEUR CAMOIN,

J’ai reçu samedi seulement votre dernière lettre, j’ai adressé ma

réponse à Avignon. Aujourd’hui 3, je trouve dans ma boîte votre lettre

du 2 février, venant de Paris. Larguier fut malade la semaine dernière

et retenu à l’infirmerie, ce qui explique le retard dans la transmission

de votre lettre.--Puisque vous voilà à Paris, et que les maîtres du

Louvre vous attirent, et si cela vous dit, faites d’après les grands

maîtres décoratifs Véronèse et Rubens des études, mais comme vous feriez

d’après nature,--ce que je n’ai su faire qu’incomplètement.--Mais vous

faites bien surtout d’étudier sur nature. D’après ce que j’ai pu voir de

vous, vous marcherez rapidement. Je suis heureux d’apprendre que vous

appréciez Vollard, qui est un sincère et sérieux en même temps. Je vous

félicite sincèrement de vous trouver auprès de Madame votre mère, qui

dans les moments de tristesse et d’abattement sera pour vous le plus sûr

point d’appui moral, et la source la plus vive où vous puissiez puiser

un courage nouveau pour travailler à votre art, ce qu’il faudrait

tâcher d’arriver à faire, non pas sans ressort et mollement, mais d’une

façon calme et continue, ce qui ne peut manquer d’amener un état de

clairvoyance, très utile pour vous diriger avec fermeté dans la vie.--Je

vous remercie pour la façon toute fraternelle dont vous envisagez les

efforts que j’ai tentés pour arriver à m’exprimer lucidement en

peinture.

Dans l’espoir que j’aurai un jour le plaisir de vous revoir, je vous

serre cordialement et affectueusement la main.

Votre vieux confrère,

Paul CÉZANNE.

* * * * *

_Aix, 22 février 1903._

CHER MONSIEUR CAMOIN,

Très fatigué, 64 _ans_ d’âge, je vous prie d’excuser le retard très

prolongé que j’ai mis à vous répondre. Ce ne sera que deux mots.

Mon fils, actuellement à Paris, est un _grand philosophe_. Je ne veux

pas dire par là que ce soit ni l’égal, ni l’émule de Diderot, Voltaire

ou Rousseau. Voulez-vous l’honorer de votre visite, 31, rue Ballu: près

de la place Clichy, où se trouve la statue du général Moncey.--En lui

écrivant, je lui dirai un mot de vous; il est assez ombrageux, _un

indifférent_, mais bon garçon. Son intermédiaire aplanira pour moi la

difficulté que j’ai de comprendre dans la vie.

Vous remercie vivement pour votre dernière lettre. Mais je dois

travailler.--Tout est, en _art surtout_, théorie développée et appliquée

au contact de la nature.

Reparlerons de tout cela quand j’aurai le plaisir de vous revoir.

Ceci est la lettre la plus juste que je vous ai écrite jusqu’ici.

Credo.

Bien cordialement à vous,

P. CÉZANNE.

Quand je vous verrai, je vous parlerai plus justement que n’importe qui,

sur la peinture.--Je n’ai rien à cacher _en art_.

Il n’y a que la force initiale _id est_, le _tempérament_, qui puisse

porter quelqu’un au but qu’il doit atteindre.

P. CÉZANNE.

* * * * *

_Aix, 28 janvier 1902._

CHER MONSIEUR CAMOIN,

Voici déjà nombre de jours écoulés, où j’ai eu le plaisir de vous lire.

J’ai peu de choses à vous dire; on parle plus en effet de peinture et

peut-être mieux en étant sur le motif, qu’en devisant de théories

purement spéculatives,--et dans lesquelles on s’égare assez souvent.

J’ai plus d’une fois, dans mes longues heures de solitude, pensé à vous.

M. Aurenche a été nommé receveur à Pierrelate en Dauphiné. M. Larguier,

que je vois assez fréquemment, le dimanche surtout, m’a transmis votre

lettre. Il soupire après le moment de sa libération, elle arrivera dans

six ou sept mois. Mon fils qui est ici a fait sa connaissance et ils

sortent et passent souvent la soirée ensemble; ils parlent un peu de

littérature et d’avenir d’art. Son passage à l’armée fini, M. Larguier

retournera probablement à Paris continuer ses études (sciences morales

et politiques) rue Saint-Guillaume, où professe notamment M. Hanoteau,

sans abandonner néanmoins la poésie. Mon fils y retournera aussi, il

aura donc le plaisir de faire votre connaissance, quand vous remonterez

à la capitale. Vollard est passé par Aix, il y a une quinzaine. J’ai

reçu des nouvelles de Monet, et la carte de Louis Leydet, fils du

sénateur, circonscription d’Aix. Ce dernier est peintre, il est

actuellement à Paris et est dans les mêmes idées que vous et moi. Vous

voyez qu’une ère d’art nouveau se prépare, vous le pressentiez;

continuez d’étudier sans défaillance, Dieu fera le reste. Je termine en

vous souhaitant bon courage, de bonnes études, et le succès ne peut

manquer de couronner vos efforts.

Croyez-moi bien sincèrement avec vous, et vive la patrie notre mère

commune, et terre d’espérance, et agréez mes vifs remerciements pour

votre bon souvenir.

Votre dévoué,

Paul CÉZANNE.

* * * * *

_Aix, 13 septembre 1903._

CHER MONSIEUR CAMOIN,

Je suis heureux de recevoir de vos nouvelles, et vous félicite d’être

libre de vous livrer entièrement à l’étude.

Je croyais vous avoir dit en causant que Monet habitait Giverny; je

souhaite que l’influence

[Illustration: LA FEMME AU CHAPELET]

[Illustration: PAUL CÉZANNE en 1905]

artistique que ce maître ne peut manquer d’exercer sur l’entourage plus

ou moins direct qui l’environne, se fasse sentir dans la mesure

strictement nécessaire qu’elle peut et doit avoir sur un artiste jeune

et bien disposé au travail. Couture disait à ses élèves «ayez de bonnes

fréquentations», soit «Allez au Louvre». Mais après avoir vu les grands

maîtres qui y reposent, il faut se hâter d’en sortir et vivifier en soi,

au contact de la nature, les instincts, les sensations d’art qui

résident en nous. Je regrette de ne pouvoir me trouver avec vous. L’âge

serait peu si d’autres considérations ne m’empêchaient de quitter Aix.

J’espère néanmoins que j’aurai un jour le plaisir de vous revoir.

Larguier est à Paris. Mon fils est à Fontainebleau avec sa mère.

Je dois vous souhaiter de bonnes études en présence de la nature, c’est

ce qu’il y a de mieux.

Si vous rencontriez le maître que tous deux admirons[F], rappelez-moi à

son bon souvenir.

Il n’aime pas beaucoup, je crois, à ce qu’on l’embête, mais en faveur de

la sincérité peut-être se défendrait-il un peu.

Croyez-moi bien cordialement à vous,

Paul CÉZANNE.

* * * * *

_Aix, 25 septembre 1903._

CHER MONSIEUR AURENCHE,

Je suis très heureux d’apprendre la naissance de votre fils, vous allez

comprendre quelle assiette il va apporter dans votre vie.

Paul, qui est à Fontainebleau, se chargera de vous porter de vive voix,

à son retour, mes compliments, je ne vous dirai pas quand; mais je

travaille opiniâtrement, et si le soleil d’Austerlitz de la peinture

brillait pour moi, nous irions en chœur vous serrer la main.

P. CÉZANNE.

* * * * *

_Aix, 25 janvier 1904._

MON CHER MONSIEUR AURENCHE,

Je vous remercie beaucoup des vœux que vous et les vôtres m’adressez à

l’occasion du nouvel an.

Je vous prie de recevoir les miens à votre tour, et de les faire agréer

chez vous.

Vous me parlez dans votre lettre de ma réalisation en art.

Je crois y parvenir chaque jour davantage, bien qu’un peu péniblement,

car si la sensation forte de la nature--et certes je l’ai vive--est la

base nécessaire de toute conception d’art, et sur laquelle repose la

grandeur et la beauté de l’œuvre future, la connaissance des moyens

d’exprimer notre émotion n’est pas moins essentielle, et ne s’acquiert

que par une très longue expérience.

L’approbation des autres est un stimulant, dont il est bon quelquefois

de se défier. Le sentiment de sa force rend modeste.

Je suis heureux des succès de notre ami Larguier...

Recevez, cher monsieur Aurenche, l’assurance de mes meilleurs

sentiments.

PAUL CÉZANNE.

[Illustration:

Aix, 29 janvier 1904.

Cher monsieur Aurenche,

Votre sollicitude me touche beaucoup. Je me porte en ce moment assez

bien. Si je n’ai pas répondu plus tôt à votre première lettre,

l’explication en est facile. Après toute une journée de travail à

vaincre les difficultés de la réalisation sur nature, je sens le besoin,

le soir venu, de prendre quelque]

[Illustration: repos, et je n’ai pas alors cette liberté d’esprit qu’il

faut en écrivant.

Je ne sais, quand j’aurai l’occasion de remonter à Paris. Si le fait se

présente, je n’oublierai pas que je suis attendu à Pierrelatte par des

amis.

Si vous venez à Marseille, j’aurai plus sûrement, je crois, le plaisir

de vous voir.

Agréez, cher

]

[Illustration:

monsieur Aurenche,

l’expression de mes

meilleurs sentiments,

P. Cézanne.

]

* * * * *

_Aix, 10 janvier 1905._

Je regrette de ne pas avoir le plaisir de vous voir encore cette année.

Je vous envoie donc moi aussi mes bons souhaits.

Je travaille toujours, et cela sans m’inquiéter de la critique et des

critiques, tel que doit le faire un vrai artiste. Le travail doit me

donner raison...

PAUL CÉZANNE.

VII

Au hasard des souvenirs.

Un dimanche matin, vers onze heures, j’arrivai chez Paul Cézanne, et Mᵐᵉ

Brémond m’apprit qu’il était à son atelier.

C’était un grenier qu’on avait aménagé sous les toits, une immense

pièce, avec de petites fenêtres, et il devait y travailler lorsqu’il

n’allait pas au Château-Noir et dans la campagne.

Au beau milieu, sur une petite table, il y avait un grand bouquet de

fleurs artificielles dans un vase.

Dans tous les coins, des fruits secs ou gâtés, ceux dont il se servait

pour ses natures mortes, et l’atelier sentait les chambres campagnardes

où l’on conserve, à l’automne, des poires et des champignons.

Il venait d’achever une petite toile: des pommes et un de ces pots dans

lesquels on met des olives, en Provence.

Il n’était pas mécontent, ce qui était assez rare, et, comme il ne

devait plus utiliser ce motif, il ôta la poterie de dessus la table,

puis, sortant un couteau de sa poche, il partagea une des deux pommes et

m’en offrit la moitié.

Elle était rouge et luisante, et elle n’était pas très bonne...

* * * * *

On a dit qu’il détruisait fréquemment les toiles qui ne lui plaisaient

pas, et que Mᵐᵉ Brémond en allumait le poêle.

A tout ce que l’on couvre d’or à présent, à tout ce que se disputent les

grands magnats du commerce et de la peinture, je sais qu’il n’attachait

pas beaucoup d’importance.

Ses paysages, ses natures mortes, ses figures étaient des études qu’il

effaçait, raclait, et qu’il jetait quand _ça ne marchait pas_, mais on a

tout de même exagéré. Le poêle de la salle à manger n’était pas alimenté

par les châssis brisés et les toiles crevées.

J’ai pourtant détourné, un jour, sa colère d’une de ses œuvres.

Il travaillait, d’après les fleurs artificielles dont je parlais tantôt,

à une assez grande toile, et il était de mauvaise humeur. Aix et ses

habitants, Paris et ses anciens amis, les peintres et la peinture, rien

n’avait plus à ses yeux la moindre valeur et ces corolles de papier

étaient roides, sèches, ridicules, elles changeaient de couleurs, _les

garces_, elles le trahissaient, et ce qu’il avait essayé de faire

n’existait pas!...

Brusquement, je fus effrayé. Il s’était précipité sur le châssis qui

alla rouler par terre. Je parvins à le calmer. La toile ne fut pas

détruite. Je le trouvai, un autre dimanche, devant ces fleurs

artificielles, mais parmi toutes les reproductions de ses tableaux que

je connais, je ne me souviens pas d’avoir vu celui-là.

* * * * *

Lorsque je tirais de ma poche ma pipe et mon tabac, il souriait et me

disait presque chaque fois:

«Qui fume, parfume....»

* * * * *

Il me montrait souvent une petite étude de Delacroix qu’il avait dans

cet atelier de la rue Boulegon où je partageai avec lui la pomme de la

nature morte.

C’était une toile sans cadre, une étude esquissée en Orient. Il

possédait encore du même peintre une aquarelle de fleurs qu’il gardait

dans sa chambre.

* * * * *

Au fond, Paul Cézanne n’était peut-être pas le féroce misanthrope qu’on

veut dire.

La _sacré nom de Dieu de peinture_ le préoccupait perpétuellement, et à

part les Vénitiens, Delacroix et Courbet, il n’aimait pas beaucoup de

peintres. Il trouvait que Corot «manquait un peu de tempérament», et que

les «machines» de M. Ingres «étaient bien imitées».

Dans ce domaine où il pouvait parler, il excommuniait en masse.

Il avait fui Paris où il ne s’était jamais acclimaté, et ses

compatriotes ne se sont pas appliqués à lui rendre très agréable le

séjour à Aix, mais je l’ai vu ailleurs, comme je le raconte plus loin,

et il était d’humeur égale. Avec quelques amis de mon âge, Camoin, Louis

Aurenche, Pierre Léris, et avec moi, il fut toujours aimable et souvent

gai.

Je ne l’ai pourtant connu que vieux et malade du diabète, après quarante

ans d’un labeur obstiné et bafoué, mais je suis sûr que le moindre

encouragement officiel en eut fait un autre homme, lui eut donné un peu

d’assurance.

Pourquoi Henri Roujon sursauta-t-il, indigné, dans son fauteuil de

directeur des Beaux-Arts, lorsque Octave Mirbeau alla, en 1902, lui

demander pour Cézanne, un simple ruban rouge, quand MM. Bonnat et

Chauchard devaient mettre, sur leur gilet de cérémonie, le large cordon

des grands-croix?...

* * * * *

Lorsque j’étais à Aix, beaucoup de musées étrangers achetaient des

toiles de Cézanne.

Il y en avait à New-York et à Munich, à Helsingfors et à Christiania. Il

y en a, depuis, au Louvre, sans parler du Luxembourg, mais le musée

d’Aix-en-Provence possède-t-il des œuvres du peintre, en 1923?...

* * * * *

Le temps qu’il devait faire, le lendemain, le préoccupait comme un

paysan qui craint pour sa récolte.

Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs) · 第 3 / 6 段