chaque pièce, il avait écrit lui-même, au courant du charbon, les
richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plusieurs
années, j’ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du suc:
«Ici un revêtement en marbre de Paros;
«Ici stylobate en bois de cèdre;
«Ici un plafond peint par Eugène Delacroix;
«Ici une tapisserie d’Aubusson;
«Ici une cheminée en marbre cipolin;
«Ici des portes façon Trianon;
«Ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles.
«Ces merveilles n’ont jamais été qu’à l’état d’inscriptions au
charbon...»
N’importe, Balzac aimait les œuvres d’art. Il a décrit comme seul il
pouvait le faire, avec un amour de collectionneur, l’entassement d’un
fabuleux magasin d’antiquités, dans _La Peau de chagrin_; il a parlé
peinture dans _Le Cousin Pons_ et dans _Le Chef-d’Œuvre inconnu_, en
amateur passionné.
Dans ses dernières lettres à Mᵐᵉ Hanska, il l’entretient du mobilier,
des étoffes fastueuses et des tableaux qu’il rêve pour leur maison.
A-t-il vraiment déniché et possédé ces trésors ou les a-t-il imaginés?
Comme aux _Jardies_, peut-être, les meubles et les toiles illustres qui
n’étaient, pour les autres, que des noms écrits au charbon, avaient pris
forme à ses yeux, réels et splendides, contre les murs. Il croyait bien,
le prodigieux créateur, à l’existence de _Madame Marneffe_ et de
_Rastignac_!
Gustave Flaubert n’eut que le goût des turqueries romantiques. Il aimait
le cuir des selles arabes, les momies et les peaux d’ours, et ce grand
artiste vécut dans une pièce de son pavillon de Croisset qui semblait
avoir été ornée avec ces bibelots et ces tapis violents que d’anciens
militaires rapportent d’un séjour en Afrique.
Théophile Gautier avait des bronzes de Barye et de Clésinger, et, dans
son salon, on pouvait voir _Les Trois Tragiques_ d’Ingres, la _Lady
Macbeth_ et le _Combat du Giaour_ de Delacroix, une _Diane_ de Paul
Baudry, les _Pifferari_ d’Hébert, la _Clairière_ de Théodore Rousseau,
une _Vue d’Orient_ de Diaz, _Christ et Madeleine_, de Puvis de
Chavannes, une _Tête de femme_ de Ricard, une toile de Fromentin, et
beaucoup d’autres tableaux voisinaient avec ceux-ci sans les valoir,
mais Gérôme, Bonnat, Adolphe Leleux ou Robert Fleury les lui avaient
donnés et il les avait accrochés dans sa galerie.
Sainte-Beuve possédait quelques solides meubles comme en ont les
vieilles demoiselles de province, et, en art, il n’alla jamais plus loin
que les aquarelles de la princesse Mathilde. Beaudelaire, lui, avait
cherché, amassé et aimé d’authentiques pièces.
Les Goncourt eurent le goût des estampes et des dessins, mais leur
passion du bibelot japonais fut peut-être moins heureuse. On songe tout
de même aux toiles de Delacroix, de Corot, de Courbet, de Rousseau et de
Daumier qu’ils auraient eu pour rien s’ils n’avaient exclusivement subi
l’aimable envoûtement du XVIIIᵉ siècle, de ses dessins, de ses gouaches
et de ses sanguines, et s’ils n’avaient pas acheté chez Bing tant de
crapauds aux yeux de jade et tant d’ivoires nippons.
Je n’imagine pas Leconte de l’Isle ajustant son monocle pour admirer une
étude de Degas ou la _Femme à la Puce_ de Cézanne.
Il devait en être resté à Apelle qui, quatre siècles avant Jésus-Christ,
fit le portrait d’Alexandre.
De l’appartement de José Maria de Heredia, à l’Arsenal, je n’ai vu que
le cabinet de travail, toujours embrumé par la fumée de ses petites
pipes en merisier. C’était une pièce minuscule et je ne me souviens que
d’un meuble vitré qui contenait quelques beaux livres, d’une table sur
laquelle étaient des cigares, du tabac dans une coupe, et de deux ou
trois dagues forgées par Maurice Maindron. Il y avait aussi une
réduction en bronze du _Combat des Centaures et des Lapithes_.
Catulle Mendès possédait seulement un très beau morceau: le portrait au
pastel de Banville par Renoir; chez Coppée, il y avait beaucoup de
livres, beaucoup de mauvaises peintures dont on lui avait sans doute
fait cadeau, et, sur sa cheminée, le _Croisé_, qui tient dans ses mains
écartées une banderolle sur laquelle on lit: _CREDO_!
Je suis à peu près sûr que le poète avait relégué dans le cabinet de son
secrétaire, les rares bonnes choses qu’il pouvait avoir et auxquelles il
n’entendait rien.
Un jour il me montra, en déplaçant des bouquins derrière lesquels elles
étaient cachées, deux chimères accroupies, d’un bronze unique.
Il me dit que Rodin lui avait donné cela et qu’il était certainement le
seul à posséder ces deux pièces que personne ne connaissait. La matière
en était merveilleuse et elles me hantent encore, bien que je n’ai fait
que les entrevoir, il y a plus de vingt ans, avec leurs reins étroits et
leurs terribles croupes...
* * * * *
Nous nous sommes éloignés du salon de Nina de Villars, où venaient les
_Parnassiens_ qui n’eurent, en art, d’autres curiosités que celle des
mots rares et des rimes riches.
Cézanne reçut un jour une invitation. Il en fut naturellement fort
troublé, et il m’a conté qu’après mille hésitations, s’étant enfin
décidé à faire toilette, il était allé sonner à la porte de cette Muse.
Sans doute on n’attendait encore personne et il s’était présenté trop
tôt.
Il attendit, sonna de nouveau, et la porte s’entre-bâilla, et il vit,
éperdu, une femme de chambre qui était sûrement en train de s’habiller
et de se faire belle pour la réception, car elle n’avait pas encore noué
de splendides cheveux blonds.
«Ils descendaient jusque-là!» me disait le maître en touchant mon
pantalon rouge à la hauteur du genou.
Cette fille lui dit, en souriant, qu’il n’y avait encore personne, et il
se sauva, honteux et furieux, sans trouver un mot aimable.
Il m’a conté plusieurs fois cette petite mésaventure et j’aurais juré
qu’il n’avait jamais plus sonné à la porte de Nina, si M. A. Vollard
n’affirmait qu’il fréquenta chez elle et qu’il y rencontra un de ses
admirateurs, le fantasque Cabaner.
«...Cézanne était même un des habitués de la maison de Nina de Villars,
si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre
faste; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas dîné,
on se serrait pour lui faire une place à table; enfin il y avait
toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cézanne rencontra Cabaner, un de
ses admirateurs de la première heure.
«Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un
peu philosophe. Il n’est que trop vrai que la fortune ne l’avait pas
favorisé: mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance
en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que
la destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu. C’était de
bonne grâce qu’il en avait pris son parti. «Moi,--aimait-il à
répéter,--je resterai surtout comme philosophe.» Beaucoup de ses mots
sont demeurés légendaires: «Mon père, disait-il, était un type dans le
genre de Napoléon, mais moins bête...»
Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Cabaner
questionnait curieusement Coppée: «D’où viennent ces boulets?» Coppée,
stupéfait: «Ce sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient.»
Cabaner, après un silence: «Est-ce toujours les Prussiens?» Coppée, hors
de lui: «Qui voulez-vous donc que ce soit?» Cabaner: «Je ne sais...
d’autres peuplades...»
J’ai appris l’existence de cet homme qui admirait Paul Cézanne vers
1877, en lisant le livre de M. Vollard, car si je l’avais connu plus
tôt, j’aurais fait parler François Coppée. Il me semble cependant qu’il
me conta l’histoire des obus sur Paris qui étonnaient si fort Cabaner.
Malheureusement, on oublie toujours de noter les conversations
intéressantes. Coppée était un _conversationniste_ charmant. Je le
voyais, aux environs de 1904, à la terrasse de ce petit café des Vosges
qui est presque au coin de la rue de Sèvres et du boulevard Montparnasse
et qui s’appelle aujourd’hui: _Café des Vosges et de François Coppée._
Il arrivait, du côté des Invalides où est à présent sa statue, en veston
gris ou bleu, son canotier de paille ou son chapeau melon incliné sur
l’oreille, avec aux doigts une éternelle cigarette qu’à peine allumée il
se hâtait de jeter.
J’ai su pourquoi il n’en tirait que trois ou quatre bouffées rapides,
mais je l’ai oublié et je le regrette. L’explication que j’en pourrais
donner serait purement fantaisiste. Peut-être, se souvenant de
l’admirable vers de Beaudelaire:
... Un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve...
le vieux poète voulait-il prouver que la réalisation d’un désir est
toujours fade, et que son envie de fumer se changeait en dégoût, dès
qu’il essayait de la satisfaire.
Il s’asseyait devant un _amer-citron_, qu’on lui apportait sans qu’il
l’eut demandé; il attaquait une histoire, commentait l’événement du
jour, et devenait plus jeune et plus gai que les jeunes gens qui
l’entouraient.
Je l’écoutais en regardant ses yeux.
Dans le visage exactement rasé et si étrangement patiné qu’ils
éclairaient, ils étaient vert-bleu ou bleu-vert, du vert pâle et du bleu
clair que l’on obtiendrait si l’on pouvait fondre ensemble des opales et
des émeraudes, un bleu indéfinissable, un vert unique, traversé d’un
frisson de ciel et d’eau. Je n’en vis jamais de pareils, mais je suis
sûr qu’au fond de la Hollande, quelques vieillards qui ont passé leur
vie à contempler l’infini bleu du ciel, et le double infini bleu et vert
des canaux et des prairies, doivent en avoir de semblables.
Je ne lui ai jamais parlé de Paul Cézanne à propos de Nina de Villars,
car j’étais persuadé que le peintre n’avait plus osé sonner à cette
porte qu’ouvrait une servante effrontée dont la crinière, lorsqu’elle la
peignait avant de sourire aux Parnassiens, tombait «_jusque-là_», comme
disait mon vieil ami en touchant mon pantalon rouge...
[Illustration: PAYSAGE]
[Illustration: PAUL CÉZANNE en 1872]
V
Claude Lantier et Mahoudeau.
Dans _L’Œuvre_, ce roman que les jeunes hommes de mon âge lurent avec
dévotion parce qu’on y voyait un calvaire d’artiste, Émile Zola a voulu
peindre Cézanne, et il a campé, à sa manière, la silhouette foudroyée de
_Claude Lantier_.
Zola n’a rien compris à l’art cézannien. Ce romancier robuste, dont il
serait fou de nier les dons, était un primaire colossal et il adorait
les théories. Celles dans lesquelles on a emprisonné la technique de
Paul Cézanne n’étant pas au point, à cette époque, il ne put
s’intéresser à son vieil ami de jeunesse.
Il eut peut-être guerroyé pour lui, si un de ces esthéticiens qui savent
discerner tout ce que la peinture doit à la géométrie et à la
mathématique lui eut rapporté les conversations que Cézanne avait, rue
Boulegon, avec un serrurier de ses voisins, M. Rougier.
«Cézanne souvent l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à
terrible voix des théories picturales. Les passants interloqués
s’arrêtaient, attendant une dispute: «Tenez, monsieur Rougier, disait
Cézanne, vous voyez cet homme-là, devant nous (il montrait un passant),
eh bien! c’est un cylindre, ses bras ne comptent pas! Villars de
Honnecourt, du reste, un ancêtre, a déjà, au XIIIᵉ siècle, enfermé des
personnages dans ces armures géométriques!...» Et il continuait de
crier...[C]»
Zola croyait à la science et à la peinture de M. Debat-Ponsan, dont il
possédait une toile gigantesque et symbolique parmi le faux bric-à-brac
que les antiquaires montmartrois lui refilaient, comme on dit en argot
de brocanteur.
Il ne faut pas lui en vouloir outre mesure. Il avait sur l’œuvre de
Cézanne l’opinion de ses contemporains, et on peut être un bon romancier
et ne pas connaître la musique.
En 1905, trois ans après sa mort, et un an avant celle du peintre,
Charles Morice publia dans une revue, le _Mercure de France_, son
_Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques_, et voici ce
que lui répondirent quelques artistes auxquels il demandait: «_Quel état
faites-vous de Cézanne?_».
On excuse alors volontiers Zola et l’on demeure effaré. Voici ce que
trouvèrent ces messieurs:
--«_Cézanne est un grand artiste auquel l’éducation manque._» (M. DE LA
QUINTINIE.)
--«_Devant le nu, me disait un ami, il voit bossu._» (M. OUVRÉ.)
--«_Cézanne? Pourquoi Cézanne?_» (M. FERNAND PIET.)
--«_Rien à dire des tableaux de Cézanne. C’est de la peinture de
vidangeur saoul._» (M. VICTOR BINET.)
--«_Je me range à l’opinion de Puvis de Chavannes: l’artiste livré à son
instinct ne va pas au delà de l’enfant prodige._» (M. HENRI CARO
DELVAILLE.)
--«_J’estime Cézanne un agréable coloriste._» (M. MAXIME DETHOMAS).
--«_Quant à Cézanne, je n’en dis mot et n’en pense pas plus..._» (M.
TONY MINARTZ.)
--«_Je vous fous mon billet que je ne mettrai jamais six mille balles à
l’achat de trois pommes «en laine» sur une assiette sale..._» (M.
ADOLPHE WILLETTE.)
* * * * *
Sans doute, on entendit, au cours de cette enquête, d’autres paroles. En
voici, au hasard, quelques-unes:
--«Cézanne est le plus beau peintre de son époque. Mais combien de
mouches se brûlent les ailes à cette lumière!» (KEES VAN DONGEN.)
--«Je dirai de Cézanne qu’il est un trésor incomparable d’émotion
lumineuse. La richesse et la variété de ses valeurs coloriées
parviennent à ne pas faire regretter de trop gros défauts de mise en
œuvre. C’est un peintre essentiel. Je le vois dans son art, ce que fut
Rimbaud dans la littérature, une mine inépuisable de diamants. Son
influence actuelle est énorme et bienfaisante, seulement il me semble à
craindre que tels, parmi ses influencés, ne le soient quelquefois par
ses défauts.» (PATERNE BERRICHON.)
--«J’admire Cézanne parce qu’il a pris, en face de la nature, l’attitude
d’un point d’interrogation.» (Mᵐᵉ MARVAL.)
--«Cézanne est le grand et âpre ingénu. C’est un tempérament. N’a fait
ni un tableau ni une œuvre.» (E. SCHUFFENECKER.)
--«Cézanne a su dépouiller l’art pictural de toutes les moisissures que
le temps y avait accumulées. Il a montré que l’imitation n’est qu’un
moyen, que le but unique est de disposer sur une surface donnée les
lignes et les couleurs, de façon à charmer les yeux, à parler à
l’esprit, à créer, enfin, par des moyens purement plastiques, un langage
ou plutôt encore, à retrouver le langage universel. On l’accuse de
rudesse, de sécheresse; ce sont les dehors de sa puissance, ces défauts
apparents! Sa pensée est si claire dans son esprit! Son désir d’exprimer
si impérieux! Qu’une tradition naisse à notre époque--ce que j’ose
espérer--c’est de Cézanne qu’elle naîtra. D’autres alors viendront,
habiles cuisiniers, accommoder ses restes à des sauces plus modernes; il
aura fourni la moelle. Il ne s’agit pas d’un art nouveau, mais d’une
résurrection de tous les arts _solides et purs, classiques_.» (PAUL
SÉRUSIER.)
--«Quant à Cézanne, j’en fais un état capital. Je l’évite
respectueusement.» (F. VALLOTTON.)
--«Cézanne est un génie par la nouveauté et par l’importance de son
apport. Il est de ceux qui déterminent une évolution. C’est le primitif
du plein air. Il est profondément classique, et il répète souvent qu’il
n’a cherché qu’à _vivifier Poussin sur nature_. Il ne voit pas
objectivement, et par la tâche, comme les impressionnistes; il déchiffre
la nature lentement, par l’ombre et par la lumière, qu’il exprime en des
sensations de couleurs. Cependant, il n’a pas d’autre but que celui de
«faire l’image».» (CHARLES CAMOIN.)
* * * * *
La même année, à l’occasion du Salon d’automne, la presse... d’art
accabla Cézanne de ces gentillesses dont elle a d’inépuisables réserves.
En parcourant les comptes rendus de cette exposition, on apprend que le
maître d’Aix _ignorait tout de la peinture; qu’il maçonnait ses toiles
avec de la boue, pour ne pas dire plus. C’était un mystificateur_;
l’un, dans _la Lanterne_, prophétisait que les _œuvres de ce raté ne
feraient jamais un sou_; l’autre parlait de _venger la nature qu’il
outrageait_; tel farceur à tant la ligne criait: «_Cézanne ouvre-toi_,»
et je retiens surtout celui qui trouvait qu’il peignait «_des natures
mortes avec facilité_».
Seigneur! S’il l’avait vu au travail...
S’il l’avait vu pleurer, ce critique au cœur léger!
* * * * *
Je ne parlerais pas d’Émile Zola, excusable de n’avoir pas compris, s’il
ne s’était mêlé de défendre l’impressionnisme, et s’il n’avait pas eu de
prétentions à la critique d’art.
La critique d’art de Zola!
Cézanne s’en moquait et il la définissait de quelques mots brefs:
«_Emile_, confiait-il à M. Vollard, disait qu’il se laisserait aller à
goûter pleinement Corot si, au lieu de nymphes, il avait peuplé ses bois
de paysannes.» Et, se levant, le poing tendu vers un Zola imaginaire:
«Bougre de crétin![D]»
Pour ce chef d’école, la peinture devait, comme la République, être
naturaliste ou ne pas être.
L’auteur des _Rougon-Macquart_ faisait seulement des commentaires à
fleur d’œuvre, comme ces critiques dramatiques ou littéraires qui
racontent une pièce de théâtre, un roman qu’ils résument par actes et
par chapitres.
Théophile Gautier, si admirable par ailleurs, inaugura ce genre
superficiel.
Il décrivit les tableaux des expositions et des salons qu’il visitait,
et ses articles de critique sont d’impeccables poèmes en prose à côté
des toiles qui les inspirèrent.
Sans se soucier énormément de la technique du peintre dont il analysait
l’œuvre, Gautier rêvait, décrivait ce qu’il voyait dans le tableau et ce
qu’il n’y voyait pas. Voici un exemple au hasard.
Le bon Théo parle de l’exposition d’un peintre hongrois:
«Zichy possède un talent souple et varié qui ne s’enferme pas dans une
spécialité étroite. A voir son _Renard_, son _Loup_ et son _Lynx_, on
pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa
connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus
de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu’il est et couché sur la
neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un
rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son
museau stoïque exprime l’endurcissement des vieux scélérats, il a perdu
la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont
traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus
remarquables.»
Voilà!... Gautier, devant ces aquarelles qui étaient à coup sûr
mauvaises, songe aux dernières grimaces de ces bêtes devant la mort,
mais nous ne saurons jamais de quelle couleur étaient les pelages de ces
animaux, ni comment l’artiste avait traité ses fonds, et pourtant
n’est-ce pas lui qui a dit: «Je suis un homme pour qui le monde
extérieur existe»?
Il inaugura ce genre de critique qui doit tout à l’interprétation et à
la songerie, et Judith Gautier avoue ingénument qu’elle aussi écrivit un
_Salon_, en prenant son père pour modèle.
Le maître impeccable, dit-elle, dans son livre de souvenirs: _Le second
rang du collier_, éprouva un tel enthousiasme pour ces articles parus
dans l’_Entr’acte_, qu’il mit en vers celui qui _analysait_ une peinture
d’Ernest Hébert.
Elle le cite avec complaisance et je prie le lecteur d’écouter cette
rêverie, qui est peut-être la complainte des amours défunts, un couplet
célébrant les parcs hivernaux et les soirs désolés de décembre, tout,
sauf une étude de tableau:
«A côté de la _Perle Noire_ est un tout petit cadre admiré de tous:
c’est simplement un banc de pierre au fond d’une allée, dans un coin de
parc solitaire (personne n’est assis sur ce banc). Mais des souvenirs
doux et tristes semblent l’envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs
s’y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien peut-être
silencieux et émus; alors les arbres complices ont caché, de leur
verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le
vent d’hiver a soufflé; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc
est resté désert; le banc s’est recouvert d’un linceul de mousse, et les
arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs
branches dépouillées.»
Évidemment, c’est là du travail de demoiselle, mais il y a aussi tout ce
qu’on peut reprocher à Gautier. Je ne suis pas suspect. J’ai écrit il y
a longtemps, sur l’auteur d’_Émaux et Camées_, un livre ébloui
d’admiration et je l’ai dédié à Judith Gautier.
J’étais ivre de romantisme et je me garderai bien de me moquer
aujourd’hui de ces ivresses. Même lorsqu’on a roulé ses dieux morts dans
le linceul de pourpre de M. Renan, on doit se souvenir d’eux avec
quelque émotion[E].
Gautier n’eut pas écrit trois lignes intelligentes sur deux pommes de
Cézanne dans un compotier. Taine n’eut pas fait mieux, mais je suis sûr
que Baudelaire eut compris.
Cézanne m’a rarement parlé de Zola, et j’ai toujours évité de mettre la
conversation sur lui, mais dans le livre de M. Ambroise Vollard, il y a
un chapitre cruel dont on goûtera l’ironie et l’amertume...
* * * * *
J’ai voulu reprendre l’_Œuvre_.
A vingt ans, nous avons tous dévoré les livres de Zola, en trouvant cela
rudement fort.
Je sais bien, à présent, que je n’en relirai jamais plus aucun. Il
demeure indéniablement un très puissant romancier et l’_Assommoir_ est
sans doute un grand bouquin, mais j’ai interrogé quelques amis de mon
âge, et ils ont tous été de mon avis. Ils n’aiment plus que quelques
gouttes d’élixir dans un cristal, et ni ce breuvage, ni cette coupe ne
brillent sur l’étagère du bistrot qui sert du tord-boyau aux zingueurs
et aux croque-morts.
Enfin, j’ai voulu relire l’_Œuvre_, puisqu’on affirme qu’il y a, dans
cet ouvrage, Paul Cézanne et quelques-uns de ses compagnons.
Le livre s’est, de lui-même, ouvert sur cette phrase:
«Ah! cet effort de création dans l’œuvre d’art, cet effort de sang et de
larmes dont il agonisait pour créer de la chair, souffler de la vie!
Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre
l’ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la
nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs
qui tendaient ses muscles, sans qu’il pût jamais accoucher de son génie.
«Ce dont les autres se satisfaisaient, l’à peu près du rendu, les
tricheries nécessaires, le tracassaient de remords, l’indignaient comme
une faiblesse lâche... que lui manquait-il donc?... Un rien sans doute.
Il était un peu en deçà, un peu au delà peut-être... Oui, ce devait être
cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs
dont il souffrait...
«Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu’il fuyait son
œuvre, il emportait maintenant cette idée d’une impuissance fatale, il
l’écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d’une
cloche...»
Zola parle ainsi de _Claude Lantier_, le peintre maudit qui ne _réalise_
pas, et c’est au cours d’un après-midi funèbre où tout fiche le camp,
comme il dit, que _Claude_ va en compagnie du romancier _Pierre Sandoz_
chez un de leurs amis, le sculpteur _Mahoudeau_.
Il habite à un rez-de-chaussée de la rue du Cherche-Midi, un magasin
transformé en atelier:
«...Le sculpteur Mahoudeau avait loué, à quelques pas du boulevard, la
boutique d’une fruitière tombée en faillite... L’enseigne portait
toujours les mots: _Fruits et légumes_, en grosses lettres jaunes... La
boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d’argile, une
bacchante colossale... Les madriers qui la portaient pliaient sous le
poids de cette masse encore informe où l’on ne distinguait que des seins
de géante et des cuisses pareilles à des tours...»
L’auteur de ce phénomène fumait sa pipe au moment où ses amis entrèrent.
«...Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à
vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s’embroussaillaient sur un
front très bas; et, dans ce masque jaune, d’une laideur féroce,
s’ouvraient des yeux d’enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
puérilité charmante...
«--Fichtre, dit Claude, quel morceau!
«Le sculpteur, ravi, tira sur sa pipe, lâcha un nuage de fumée.
«--Hein! n’est-ce pas?... Je vais leur en coller, de la chair, et de la
vraie, pas du saindoux comme ils en font!
«--C’est une baigneuse? demanda Sandoz.
«--Non, je lui mettrai des pampres.... Une bacchante, tu comprends!
«Mais du coup, violemment, Claude s’emporta.