Je l’ai souvent imaginé à Valmondois, faisant visite à Daumi

Le Dimanche

avec Paul Cézanne

_DU MÊME AUTEUR_

=La Maison du Poète= Poésies.

=Les Isolements= --

=Jacques= Roman en vers.

=Orchestres= Poésies.

=Les Heures déchirées= Notes.

=François Pain, Gendarme= --

=L’Abdication de Ris-Orangis= Roman.

=L’Heure des Tziganes= Théâtre.

=Les Bonaparte= --

=Les Charmettes= --

=La Lumière du Soir= --

=Théophile Gautier= Étude.

=L’Après-Midi chez l’Antiquaire= (_L’Édition_).

_Sous presse_:

=Un pur Amour= (Illustrations de Chas. LABORDE).

_A paraître_:

=Paris mort et vif...=

=La Journée du Célibataire.=

=La Trahison d’Eurydice= Roman.

=M. le Curé= --

=Art Poétique= Poésies.

=Le Dimanche de l’Amateur.=

[Illustration: PAUL CÉZANNE PAR LUI-MÊME]

[Illustration: ÉTUDE. (Collection particulière.)]

LÉO LARGUIER

LE DIMANCHE

avec

Paul CÉZANNE

(SOUVENIRS)

PARIS

L’ÉDITION

4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXXV

I

Une Sous-Préfecture.

Si j’avais aimé la peinture, en 1901, comme je l’aime aujourd’hui, je

crois que j’aurais pu écrire un beau livre sur Paul Cézanne, mais

j’étais soldat de deuxième classe à Aix-en-Provence et j’avais vingt

ans.

Depuis, quelques amis, qui sont au courant de mon intimité avec le vieux

maître, m’ont souvent prié de ne pas laisser perdre mes souvenirs.

--«Vous avez eu la fortune, me disaient-ils, de vivre pendant plus d’une

année avec Cézanne, racontez ce que vous savez, cela intéressera

toujours les peintres...»

L’autre jour, après un petit article publié dans un journal, à propos

d’une décision du Conseil municipal de Marseille qui donnait le nom de

Paul Cézanne à l’antique place d’Aubagne, un camarade, que je n’ai pas

revu depuis l’époque où nous apprenions ensemble à porter et présenter

l’arme en décomposant, depuis le temps où nous faisions dans la même

escouade les mêmes gestes rituels et cocasses, m’écrivit.

Il avait lu ma chronique et elle l’avait ému.

Il se souvenait du vieillard qui m’attendait devant la porte de la

caserne de la Charité, à l’heure où les pauvres, comme on dit là-bas,

arrivaient pour assister à la distribution de la soupe qu’ils allaient

manger sous de très beaux platanes, dans les ustensiles les plus

imprévus, des gamelles hors d’usage, des boîtes de conserves, et

parfois, dans des poteries paysannes, décorées de verts acides et de

rouges vifs qui se vendent peut-être cher aujourd’hui chez certains

brocanteurs.

Mon compagnon d’armes, qui est instituteur en Provence, m’a décidé. Sa

lettre devait contenir le mot simple et décisif qu’on ne m’avait jamais

dit. Je me suis assis sur mon divan comme je m’asseyais jadis au bord de

mon lit de soldat, et j’ai laissé monter les souvenirs, et il m’a semblé

que je songeais à une époque révolue depuis des siècles.

Paris, que je venais de quitter, ne connaissait encore que les omnibus à

chevaux et les fiacres aujourd’hui disparus et à peu près pareils à ceux

du Second Empire.

Le général, qui était sans doute ministre de la guerre, avait été fait

lieutenant le soir de Rezonville ou de Reischoffen, et nous étions

presque semblables aux lignards de Mac-Mahon et de Faidherbe.

Il me semble avoir été troupier à l’époque où l’on préparait

l’expédition de Crimée, au moment où M. de Bismarck prenait sur lui de

falsifier la dépêche d’Ems. Les militaires ne buvaient du vin qu’à

l’occasion de la fête nationale ou d’une revue; la soupe et le bœuf

étaient quotidiens, et, les jours de gala, un caporal et quatre hommes

qui marchaient au pas cadencé allaient chercher en ville le plat au four

confié au boulanger. On nous tenait en haleine par de perpétuelles

manœuvres en campagne, des alertes et des embarquements de nuit, et

l’adjudant qui nous faisait réciter la théorie nous apprenait que

c’était avec ses jambes que le soldat français avait gagné toutes les

batailles et gagnerait les prochaines. De cet humble gradé au général

qui commandait la division, tous nos chefs étaient de cet avis. Ces

stratèges, dont les moindres paroles nous paraissaient tirées d’un

infaillible évangile guerrier, n’avaient pas prévu les tranchées de

1914.

Quoi qu’il en soit, cette époque devient étrangement lointaine; nous en

avons été brutalement séparés par un cataclysme, et on pourrait dire,

sans exagérer, en parlant d’elle: la vieille France ou l’ancien régime.

Les photographies qu’on retrouve et qui datent de 1895 ou de 1902 ont

l’air de daguerréotypes; les femmes portaient des manches gigot, leurs

jupes balayaient le trottoir, et elles étaient presque vêtues comme les

femmes du _Balcon_ de Manet.

Je ne suis pas loin de croire que l’Exposition universelle fut la

dernière fête éblouissante d’une civilisation tranquille. Les journaux

illustrés montraient M. Cormon dans un atelier romantique comme en ont

les peintres dans les romans de Maupassant. Le dernier Salon que j’avais

vu était pareil à beaucoup d’autres: M. Chocarne-Moreau n’avait envoyé

ni marmiton, ni enfants de chœur. Il exposait deux petits Savoyards (qui

avaient peut-être servi la messe dans leur pays), en train de subtiliser

une fiole de Champagne à un fêtard endormi contre une palissade, dans

une souquenille de pierrot, au lendemain d’un bal masqué.

La maison de Toulouse était victorieuse de la maison de Montfort,

dans une toile de J. P. Laurens. M. Bonnat n’avait pas fait de

portrait, et on se permettait de discuter sa _Vue du pays basque, à

Saint-Jean-de-Luz_. Il était meilleur dans la figure!

L’illustre M. Bouguereau n’était pas en progrès. Roll avait peint,

grandeur nature, le Tzar, la Tzarine et M. Félix Faure, majestueux comme

un empereur légitime en habit noir. On trouvait que les _Espagnoles_ de

M. Zuloaga étaient du très bon Manet, et que le portrait de _Jean

Moréas_ par La Gandara était un chef-d’œuvre digne des grands

Espagnols!

[Illustration: PONTOISE]

[Illustration: PAUL CÉZANNE en 1861]

Rodin exposait une _Ève_ qu’on jugeait _déconcertante_ et un buste de

Falguière. Ce dernier, par contre, exposait un _Balzac_ qu’on lui avait

commandé après le scandale causé par celui de Rodin.

Rien ne manquait à _la liste officielle et complète_. On pouvait admirer

un grand nombre de _Baigneuses_, de _Venises au crépuscule_, de _Léda_

et de _Jehanne d’Arc_. _Carmen Sylva_ voisinait avec _Deschanel_ ou le

général _Brugère_, et il y avait des _Effets de neige_ et des _Marchés

bretons_, des _Retours de pêcheurs à Concarneau_ et des _Meules de

foin_, des _Amandiers en fleurs_ et des _Troupeaux à l’abreuvoir_, des

_Escadres françaises saluant les yachts russes_, des _Bédouins en

prière_, des _Matins de Toussaint au Père-Lachaise_, des _Inquisiteurs_,

des _Toréadors_, et toujours d’innombrables natures mortes et quelques

Roybet cramoisis.

C’est à l’époque où ce Salon, qui était jugé supérieur à tous les

autres, florissait, qu’on me présenta à Paul Cézanne.

La petite ville où je faisais mon service militaire le tenait pour un

maniaque, et il portait, sous une houppelande, un tricot de laine brune

contre lequel il avait dû appuyer sa palette, en revenant du _motif_.

* * * * *

Il me tira un grand coup de chapeau, ce qui ne fut pas pour me mettre à

mon aise, car les militaires sans galons n’ont pas coutume d’être

salués si bas, et j’étais, de plus, éperdu de timidité.

Je vis qu’il était chauve avec une couronne de cheveux argentés et fins.

On l’a dépeint cent fois.

Les uns trouvent qu’il ressemblait à un vieux divisionnaire bourru;

d’autres ont cru voir une sorte de vagabond halluciné au nez violet et

aux yeux rouges, mal embouché et toujours irrité.

Aucun de ces portraits n’est exact, et ceux qui représentent Cézanne

hirsute et crasseux sont de mauvaises caricatures, exécutées par des

artistes qui ne connaissaient pas la province.

On n’y est guère élégant et on y pratique un laisser-aller commode.

Je me souviens d’une petite scène qui explique assez bien cela.

Passant quelques jours dans les Cévennes, je vis un matin, à la porte du

jardin, un vieil homme qui demandait mon père. Je fus le prévenir, dans

sa vigne, et je lui dis:

«C’est un pauvre qui attend...»

Mon père me regarda en pensant certainement que l’air de Paris ne me

valait rien.

«Un pauvre? Mais c’est M. Plantier, l’ancien entrepreneur. Il vient

d’acheter le domaine des Beaumes, qui vaut plus de cent cinquante mille

francs!...» ’

Ce propriétaire de marque était vêtu comme un vieux maçon sans travail,

et on l’eût arrêté sur les boulevards, où la mendicité est interdite.

Dans les petites villes, la toilette n’existe pas quand on a passé l’âge

de plaire.

Un élégant né entre la Madeleine et l’Opéra ne peut pas comprendre.

Lorsqu’un dessinateur parisien représente, dans quelque feuille

illustrée, un mail de sous-préfecture où devisent le conservateur des

hypothèques et le percepteur, la terrasse du Gambrinus ou du café du

Commerce où sont attablés, devant leurs bocks, de bons habitués, il nous

montre perpétuellement d’antiques birbes vêtus de redingotes moisies,

coiffés de tubes qui datent de la présidence de Mac-Mahon, échangeant

des idées périmées, sous des platanes séculaires.

C’est fort exagéré.

La province n’est pas ridicule, mais on n’y suit pas la mode comme à

Paris; les hommes d’un certain âge ne s’y mettent pas en frais de

coquetteries et ils semblent affectionner et user les cravates qu’on

portait quand ils avaient vingt ans.

Je ne sais pas si Aix est devenu une sous-préfecture élégante, mais,

vers 1900, Cézanne était, à mon avis, mieux et plus confortablement vêtu

que la plupart des Aixois.

Il était riche. Sa sœur, Mˡˡᵉ Marie, avait placé près de lui une

servante fort dévouée, et s’il lui arrivait, en travaillant, de tacher

son pantalon de jaune de chrome ou de vert émeraude, Mᵐᵉ Brémond savait

manier la benzine.

Peut-être, lorsqu’il était jeune, et qu’il allait peindre aux environs

d’Auvers, de Pontoise ou de Fontainebleau, le vit-on passer, les cheveux

en broussaille, et la barbe hirsute, coiffé d’une mauvaise casquette,

vêtu, à cause du froid, d’une limousine de roulier.

Je trouve cet équipement fort naturel. Pissarro, qui accompagnait alors

Cézanne, ne devait pas être habillé d’une autre façon, et les peintres

les plus élégants et les plus académiques, ceux qui ne plantent leur

chevalet que dans les salons, seraient bien obligés de mettre des gros

souliers pour aller du côté de l’Oise, après la pluie, à travers les

prés trempés et les terres mouillées.

Les légendes ont la vie dure.

Cézanne, que je vis plusieurs fois par semaine pendant près de deux

années, n’arborait pas, évidemment, les cravates sensationnelles, ni les

capes romaines de Carolus-Duran, et il ne ressemblait pas à un svelte et

fatal hidalgo, comme Antonio de La Gandara qu’on m’avait montré au

quartier latin, avant mon service militaire.

Il avait cette aisance solide que donne une vie toujours assurée et que

ne troubla jamais l’ombre d’un souci matériel.

S’il mettait en hiver un tricot de laine qu’on voyait sous sa jaquette,

cela ne détonnait pas beaucoup sur le cours Mirabeau ou la place de

Saint-Jean-de-Malte, et c’était parfait pour aller peindre aux

Pinchinats ou au Tholonet. Il s’y rendait souvent en voiture.

Le même cocher faisait arrêter, devant le nº 23 de la rue Boulegon, deux

vieux chevaux blancs et tranquilles qui traînaient doucement une antique

calèche fermée et capitonnée d’un velours au rouge passé.

On trouve encore des équipages pareils en province. Ils ont l’air

d’avoir cahoté la noblesse du pays sur les chemins de l’exil.

Cézanne s’y engouffrait avec ses toiles et ses boîtes, et la voiture

s’en allait paisiblement vers le motif et de furieuses séances. Cela ne

manquait pas d’allure.

Je l’ai accompagné quelquefois. Il me tolérait derrière lui pendant

qu’il travaillait farouchement.

Il raclait la toile de la veille, nettoyait sa palette, et, sous le

couteau, des copeaux de jaune de Naples, d’ocre rouge, de vermillon, de

laque de garance et de noir de pêche ressemblaient à des déchets de

fleurs dans l’herbe sèche et aromatique. Le vieillard levait les yeux

et, faisant allusion à toute cette dépense de couleurs qu’il gâchait

sans calculer, me disait en souriant:

«Je peins comme si j’étais Rothschild!»

* * * * *

Depuis cette fin de septembre 1902 où je quittai la caserne avec mon

livret militaire dont la dernière page m’emplissait de joie, puisque le

chef de bataillon commandant le détachement avait signé la feuille de

route qu’on donne à «un homme renvoyé dans ses foyers», depuis cet

automne lointain je n’ai pas revu Aix-en-Provence.

Lorsque j’y songe, je revois une petite ville à demi morte d’où Balzac

eut rapporté d’extraordinaires études.

La vieille sous-préfecture n’est plus extrêmement précise pour moi, et

je la vois au fond de souvenirs vivants mais brumeux.

C’était une petite ville sans animation, ni commerce, qui s’abritait du

soleil sous de merveilleux platanes. Des fontaines murmuraient sur un

mail presque toujours désert, et rien ne semblait y fonctionner très

bien, ni la Cour d’appel, ni l’École d’arts et métiers, ni la Faculté,

ni les quelques usines où l’on fabriquait des dragées, des _calissons_

et des allumettes, ni le foiral.

Le musée, l’archevêché, les églises et les vieux hôtels aux fenêtres

fermées y étaient, par contre, à leur place. L’atmosphère d’Aix leur

convenait parfaitement.

De petits rentiers, dont l’unique souci était de tuer l’après-midi,

regardaient jouer aux boules ou recherchaient en hiver les cagnards à

l’abri du mistral.

La ville, qui était une vieille dévote de province, ne manquait tout de

même pas de grandeur. Les glaces levées d’une ancienne calèche

montraient quelque noble dame parcheminée ou haute en couleur, un nez

impérieux, des bajoues couperosées de _comtesse d’Escarbagnas_ et de

_tante Portal_, une toilette de soie qui n’appartenait à aucune mode,

sauf peut-être à celle que lançait la reine Amélie; c’était une

douairière au nom sonore qui faisait quelques visites ou qui regagnait

l’hôtel moisi et splendide dans lequel rien n’avait bougé depuis le

temps où Mgr le duc de Villars était gouverneur de Provence.

D’antiques gentilshommes, qui portaient des cols de chemise pareils à

ceux de Guizot ou de Royer-Collard, des plastrons blancs piqués d’une

épingle surmontée d’un tortil, avaient un peu les façons des vieux

roquentins qui dînaient jadis aux _Frères Provençaux_ ou dans les

restaurants du Palais-Royal.

Il me plaisait de penser qu’ils étaient des héraldistes accomplis, et

qu’ils rimaient des vers dans la langue du maître de Maillane, félibres

amateurs, latinistes distingués et séparatistes convaincus.

L’aristocratie ne se montrait guère et recevait peu. On affirmait qu’il

y avait de l’herbe entre les pavés des cours d’honneur, et des

champignons, sur les pastels du XVIIIᵉ siècle qui décoraient certains

salons.

La noblesse de robe n’était pas beaucoup plus vivante.

Des magistrats, qui semblaient descendre des solennels présidents à

mortier, n’arpentaient le cours ombragé qu’une serviette sous le bras,

en allant au Palais de Justice, saluant cérémonieusement

l’archiprêtre-doyen de la cathédrale, le vicaire général ou quelque gros

chanoine qui appartenait à une académie départementale pour ses savants

ouvrages sur le roi René, la numismatique ou la langue d’oc.

Un colonel à barbiche blanche passait à cheval, sous les beaux platanes,

méditant sans doute une phrase de son rapport et songeant qu’il y avait

au moins quinze jours qu’il n’avait prescrit de faire tondre ses

fantassins au dernier cran de la tondeuse...

C’est là que Paul Cézanne était venu vivre définitivement, à la fin de

1899!...

II

23, rue Boulegon.

J’aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman, les

experts infaillibles de la littérature au seuil de la salle à manger de

Paul Cézanne.

Ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement où le propriétaire

n’est pas encore, et qui se livrent, en l’attendant, à des inventaires

minutieux, n’auraient pas tiré de cette pièce dix lignes de description.

Les psychologues qui se plaisent à créer une atmosphère, selon des

procédés de tapissiers, n’y auraient rien compris.

Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes

n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux: les lustres de

Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes

abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur,

les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un

coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de

duchesse aux visiteurs éblouis.

Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la

description, on eut montré la salle à manger de Cézanne à M. de Balzac

lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses

repas dans cette pièce, il se fut passablement trompé.

Sans doute, eut-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table

ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une

assiette de fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou

célibataire, car rien ne permettait de supposer qu’une femme vivait là.

Ah! le père Cézanne n’était guère bibeloteur; il n’avait jamais songé à

prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre

à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de

cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les

aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du XIVᵉ siècle et une

loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres

savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies

et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style

offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles

admiratrices et des verres taillés pour le porto.

Il possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul,

qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à

fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.

Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée;

on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire

de Mᵐᵉ Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible

de la _Comédie Humaine_, lui-même, se serait cru en province, chez une

dame veuve de condition modeste...

C’est la mère Brémond, comme disait Paul Cézanne, qui m’ouvrit la porte

le dimanche où le maître m’avait prié à déjeuner.

Les cuisinières qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul

n’aiment pas énormément les invités, mais Mᵐᵉ Brémond me témoigna tout

de suite de la sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En

France, le militaire inspire confiance.

C’était à cette époque, car j’espère qu’elle vit encore, une brave femme

robuste et ronde qui prenait soin de Cézanne avec la plus respectueuse

sollicitude.

Le peintre, qui n’avait cependant pas coutume de mâcher ses mots et qui

ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes académiques,

ratissées à souhait, lui parlait avec bonté et mesure. Il l’appelait

_Madame_ Brémond quand il s’adressait à elle, et cette ménagère d’Aix

eut, jusqu’à la fin, sa confiance.

Cézanne m’accueillit en levant les bras, et il me récita des vers badins

faits en 1880, sans doute, par quelque rimeur oublié dont la muse

fréquentait surtout le café-concert. Je n’arrive pas, malheureusement, à

me souvenir de ce couplet.

Il me serra la main dans un grand geste, comme un paysan qui se décide

et conclut un pacte, sur la place du Marché, puis nous nous mîmes

immédiatement à table, et Mᵐᵉ Brémond apporta des petits pâtés chauds

qui venaient de chez le pâtissier en renom, un gros homme qui

ressemblait à Balzac, malgré ses cheveux frisés. Il ressemblait aussi à

un vieux jurisprudent romain affublé d’une monumentale toque blanche de

marmiton.

Cézanne me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait

fini, il laissait retomber ses bras, d’un air accablé, en disant:

«C’est effrayant, la vie!...»

Tout de suite, il m’avoua qu’il était _un faible_, qu’il ne _réalisait

pas_, que je lui paraissais _très équilibré_ et que je devais venir

souvent, car je lui apporterais _un appui moral_.

A cause du diabète qui lui interdisait le pain que je mangeais, il

émiettait dans un bol de bouillon placé devant son assiette, une sorte

de gâteau de régime, qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui

avait l’air d’une fragile poterie vernie.

Il prenait ensuite ce pain détrempé avec une cuillère.

Mᵐᵉ Brémond servit une fricassée de poulet aux olives et aux petits

champignons.

Cézanne me versait à boire et il citait en clignant de l’œil des

passages entiers d’Horace et quelques sentences de l’école de Salerne,

que les hommes de sa génération savaient par cœur.

Sa mémoire m’étonna, et le latin lui était familier.

M. Elie Faure en a parlé dans son livre: _Les Constructeurs_, dont un

pieux chapitre est consacré à Paul Cézanne:

«...Sauf un long séjour à Paris, où il prit contact avec son siècle, il

n’a jamais quitté Aix-en-Provence que pour y rentrer presque tout de

suite. Son apathie rencontrait ailleurs trop d’obstacles inutiles et sa

timidité trop d’occasions d’étrangler sa gorge et d’indisposer contre

lui ceux auxquels il ne livra jamais une parcelle de son intelligence et

de sa faculté d’aimer. Il y était né en 1839. Il y avait fait, au

collège, de bonnes humanités. Non qu’il fût très ardent au travail.

Mais, à cette époque, les maîtres faisaient plus souvent appel à la

sensibilité qu’à la raison de leurs élèves. Ils négligeaient un peu les

études scientifiques. Ils donnaient leurs soins aux langues mortes, et

ni le grec ni le latin n’étaient tout à fait morts dans ce coin de terre

antique où le roc est à fleur de sol, où les lignes des coteaux se

détachent sur le ciel, où les villes sont pleines de ruines de temples,

d’aqueducs, de théâtres, où les éléments méditerranéens de la race n’ont

subi que peu de mélanges, où l’idiome populaire participe encore

intimement du génie et de la structure du vieux langage maternel, comme

les logements des pauvres qui avaient envahi jusqu’au début du dernier

siècle les gradins, les couloirs, les vomitoires des arènes de Nîmes et

d’Arles sans en altérer la courbe, la masse et l’accent. Cézanne garda

de ses études une amitié particulière pour les vieux artistes latins qui

lui révélèrent la poésie d’un monde dont il reconnaissait les horizons

et les profils. Il les lisait dans le texte. Au cours des promenades

qu’il faisait à travers la campagne aixoise avec ses rares visiteurs et

les amis beaucoup plus rares, qui avaient, à Aix même, bravé le préjugé

bourgeois et les railleries des sots pour venir lui demander la

protection et l’encouragement de son esprit, tout était prétexte pour

lui, les rencontres sur la route, la vue d’un attelage de labour, d’un

vieux mur, la traversée d’un ruisseau, le passage d’un vol de pigeons ou

simplement le bruit intime de son cœur, à demander à Virgile ou à

Lucrèce l’appui de leur complicité...»

* * * * *

On se demande souvent, pendant les longues rêveries devant le feu qui

sont peut-être ce qu’il y a de meilleur sur cette terre, en compagnie de

quels artistes on aurait voulu vivre.

Le père Corot devait mettre quelque chose de virgilien dans ses

relations. Je le vois comme un bon célibataire sans égoïsme. Il aimait

la sieste, le bonnet de nuit, les pipettes qu’il culottait doucement.

Il avait de l’ordre, et notait dans ses _Carnets_ tous les menus

événements et toutes ses pensées:

--_Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels. Tout dépend

de cette étude._

--_Il ne faut pas chercher, il faut attendre. J’ai toujours attendu sans

me tourmenter et je ne suis pas malheureux._

--_J’ai vendu_ Le Moine _au Havre: 500 francs_.

--_Frison, coiffeur à Troyes._

--_Commune de Troisgoz_:

_Habitants_ 633

_Fumeurs_ 25

--_Comptes_:

_Chemin de fer_ Fr. 0.75

_Dîner à Caen_ 3.10

_Café à Caen_ 0.45

_Tabac et pauvre_ 0.75

Son amitié devait être sûre et solide. Ce vieux garçon était délicat

comme une jeune fille, et il avait une bonté naturelle.

Je l’ai souvent imaginé à Valmondois, faisant visite à Daumier que son

propriétaire voulait expulser parce qu’il devait plusieurs termes. Corot

avait simplement racheté la bicoque et en avait envoyé l’acte de vente à

son ami en lui écrivant: «Maintenant, je défie bien ton propriétaire de

te mettre à la porte...»

Le soir descendait sur la vallée de l’Oise et les deux amis étaient

assis sur un banc du jardin apaisé. Une dernière abeille obsédait le

cœur grenu des tournesols.

Le père Corot était vêtu comme un paysan à son aise, il avait apporté le

bonnet qu’il mettait pour peindre et il fumait une pipe qui embaumait.

Il ne songeait même pas au geste admirable et fraternel qu’il venait de

faire.

N’était-ce pas naturel, puisqu’il vendait assez bien ses _petites

branches_, comme il appelait ses paysages, et puisque le vieux compagnon

se débattait dans la misère, malgré son génie?

Le père Daumier avait un chapeau à larges bords et son rude visage était

encadré par un collier de barbe auvergnate.

Leurs yeux, qui avaient surpris tous les secrets de la couleur et tous

les jeux de la lumière, regardaient le soir tombant.

Au bord de la route, un bouleau sensible tremblait dans un argent

vaporeux, dans des ondes gris-*perle, en l’honneur de Corot, et du côté

des bois la nuit était presque venue, et au bas de ce ciel et sur ces

immenses pans d’ombre crépusculaire, Daumier eût pu poser sa signature

prestigieuse...

On pouvait s’entendre aussi avec Daumier; il était sans doute plus

difficile de vivre avec Manet, et Courbet était assurément

compromettant. Ce grand peintre, le mieux doué peut-être de son temps,

devait avoir du rapin et du maçon, avec sa barbe, sa bedaine de

Gambrinus et son accent franc-comtois qu’il se plaisait à exagérer.

J’admire énormément Courbet, mais je n’aurais pas voulu le connaître.

Pendant deux années, j’ai vu assidûment Paul Cézanne, presque chaque

jour, et il n’y a pas eu une ombre entre nous.

On l’a montré sauvage, hargneux et persécuté, il devait être seulement

très timide et il fallait avoir sa confiance...

* * * * *

Je me suis souvent assis à sa table, le dos au poêle, et lui était assis

devant moi, près du petit buffet.

Je crois que pendant plus d’un an j’y ai déjeuné chaque dimanche.

Un matin, le maître m’annonça qu’il avait invité un peintre, et je vis

arriver un militaire du 55ᵉ de ligne qui tenait garnison à Aix.

Il avait une barbe noire et des yeux graves.

C’était Charles Camoin.

Il était gentiment ému, comme un jeune homme qui a l’honneur d’être reçu

par un vieil artiste qu’il admire, et le repas fut charmant, cordial et

gai.

Louis Aurenche, qui faisait alors un stage dans un bureau de

l’enregistrement, partageait avec nous ce déjeuner et Cézanne avait pour

lui une vive affection.

On n’en était pas encore au rôti, que le vieillard se leva et disparut.

Camoin avait apporté quelques études. Il allait les voir.

Nous entendîmes, tout de suite, les éclats de sa voix:

«Monsieur Aurenche! Monsieur Larguier!... Venez vite... mais c’est qu’il

est très fort, le bougre! Il faudra qu’il me protège quand il retournera

à Paris...»

Mᵐᵉ Brémond put enfin servir le rôti qui attendait dans sa cuisine.

Cézanne était franchement ravi, ce jour-là, d’avoir vu les études de son

jeune confrère.

--On devrait exécuter dix mille peintres par an, affirma-t-il.

--Mais qui donc serait chargé de choisir? dit Camoin.

--Et nous, parbleu! cria le vieux peintre en martelant du poing la

table.

Puis, brusquement taciturne, repris par le démon tyrannique qui se

plaisait à le troubler en lui montrant des reflets mystérieux, il toucha

de ses gros doigts qui paraissaient gourds, d’abord la panse d’une

bouteille, ensuite le bord d’un compotier placé à côté, il nous regarda,

inquiet, et murmura:

«Voilà!»

Lorsque Mᵐᵉ Brémond vint desservir et qu’elle enleva ce flacon et cette

faïence, le maître la suivit des yeux, et je crus, pendant quelques

secondes, qu’il allait lui ordonner de laisser tout cela tranquille,

parce qu’elle emportait, sans s’en douter, la fiole et le plat sur

lesquels lui étaient apparus les rapports secrets et fugitifs des choses

entre elles...

III

L’Aumône à Humilis.

Cézanne allait à la première messe, le dimanche. Il mettait ce jour-là

une jaquette, une cravate plus fraîche, une chemise blanche et un de ces

chapeaux hauts de forme, d’un feutre mat, qu’on appelait alors des

_Cronstadt_.

Il allait à l’église, comme un vieux provençal qui habite une antique

petite ville où il est d’usage d’accomplir ses devoirs religieux, mais,

au fond, et bien que croyant, il n’était inquiet que de son art et il

avait une métaphysique d’artiste.

Je le regardais à la dérobée, assis sur sa chaise de bois blanc et de

paille, semblable à un paysan endimanché, et plus de vingt ans après, il

me plaît d’imaginer la prière qu’il disait, sans remuer les lèvres:

--«Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne.

--Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces

petits bourgeois matinaux qui sont couchés le soir à neuf heures,

j’aurais sans doute un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M.

Mirbeau viendrait y manger quelquefois la poule au pot, et il me

prêterait son appui.

--Il me semble que je suis un homme de bonne volonté, et, malgré ma

lassitude, je lutte chaque jour avec l’ange, comme Jacob.

--J’affectionne le chapitre de la _Genèse_ où est relaté ce combat:

«_Or, Jacob, étant demeuré seul, un homme lutta avec lui jusqu’à ce que

l’aube du jour fut levée_...

--_Et cet homme lui dit: Laisse-moi, car l’aube du jour est levée. Mais

il dit: Je ne te laisserai point que tu ne m’aies béni._..»

--L’ange que vous m’avez envoyé est plus terrible que cet agresseur

nocturne, c’est cette sacrée nom de Dieu de peinture[A] qui me tourmente

dès le petit jour. Il est difficile de comprendre et de s’exprimer, mais

je me bats dans l’ombre et l’ange finira bien par me bénir, car je crois

que je suis peintre et que j’ai le sens de la composition et des

volumes.

--Vous savez avec quelle ferveur je regarde les choses que vous avez

faites: les pommes, les branches pleines d’air bleu, une puissante roche

qui semble à genoux dans l’herbe du soir, une colline à travers les

aiguilles des pins, tout ce que j’essaye de ne pas déshonorer.

--Aucun homme n’aura regardé la nature avec tant de patience, et

j’aurais tout réalisé depuis longtemps, si s’exprimer lucidement en

peinture n’était une tâche surhumaine.

--Vous avez eu moins de mal, mon Dieu, pour créer le pommier avec ses

pommes, le serpent du Paradis et cette Ève redoutable et nue dans ses

cheveux.

--Peindre les ciels, cela doit compter pour le salut d’une âme, et vous

avez sauvé tous les bons peintres. Le père Corot avait coutume de dire:

«Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels, tout dépend de

cette étude.»

--Cela a la force péremptoire d’un argument théologique.

--Travailler sur le motif est une occupation de saint, car c’est vous

qu’on cherche derrière les choses.

--Seigneur, pour tous mes compatriotes, je ne suis qu’un rentier

maniaque, de caractère difficile, et les mieux renseignés croient que je

poursuis un rêve fantasque.

--Vous n’avez pas voulu que je demeure dans l’impressionnisme, vous

m’avez fermé le salon de M. Bouguereau, et je ne connaîtrai jamais,

comme tel ou tel que je ne nommerai pas, des admirations

radicales-socialistes, car c’est là que sont allés mes vieux compagnons

de départ.

--Mon Dieu, bénissez mes plans et mes volumes, gardez-moi de tous ceux

que vous savez, et faites que je réalise ce pour quoi vous m’avez sans

doute mis au monde: _Vivifier Poussin d’après nature_... Ainsi

soit-il!...»

* * * * *

Je l’ai accompagné à l’église deux ou trois fois.

En été, le réveil sonnait dès l’aube, dans les casernes, et si l’on

avait une permission de la journée, on pouvait sortir après le café du

matin.

Astiqués, fourbis, tondus, les boutons passés au tripoli et les guêtres

au blanc d’Espagne, les épaulettes ajustées et le pompon au képi, ceux

qui étaient maîtres de leur dimanche passaient devant le sergent de

garde dont le commandement exigeait, ce jour-là, des qualités de grand

couturier.

Je dois dire que nous n’étions pas nombreux. L’Ardèche et la Corse

assuraient presque en ce temps-là le recrutement du 61ᵉ de ligne, et les

braves garçons dépaysés ne sortaient pas souvent et n’auraient su que

faire de toute une longue journée.

Ce n’est pas seulement:

«Dans le service de l’Autriche»

que:

«Le militaire n’est pas riche.»

Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner,

autant pour le dîner; six sous pour un apéritif, dix sous pour la

bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille

brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe,

et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre

minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.

Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à

passer son dimanche à la caserne.

C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait

des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de

pitance.

* * * * *

Quinze ou seize ans après cette époque où je jouais au soldat à

Aix-en-Provence, dans un village picard ravagé par les obus de gros

calibre, il m’est arrivé de penser au matin où j’avais accompagné Paul

Cézanne à la messe.

Nous allions au repos dans cette bourgade incendiée et ruinée, à deux

kilomètres des lignes et toujours canonnée aux mêmes heures.

On y demeurait huit jours, en descendant des tranchées, et, tout de

suite, je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas,

dans une niche, au-dessous de l’escalier d’une fabrique de bonnets et de

tricots.

J’avais tendu les murs de papier d’emballage et j’y avais accroché

quelques vieilles gravures coloriées à la mode de 1830.

Une surtout me ravissait.

Elle représentait un ancien jeune homme élégant et on lisait, près du

cadre:

«_Hippolyte ou le Lion à la mode._»

J’avais trouvé dans le grenier quelques volumes, parmi des lettres, des

faire-part, des factures et de vieilles photographies.

J’avais aussi découvert quelques exemplaires de la _Revue Bleue_, où je

collaborais avant la guerre, et cela m’avait ému.

En les feuilletant, un soir pluvieux d’été, paisible et vert malgré

l’épouvantable voisinage, je tombai sur une étude qui m’avait échappée

en 1910 ou en 1912, je ne me souviens plus de la date exacte.

Les pages que je lus, assis sur mon sommier, étaient consacrées à

Humilis.

Le poète Germain Nouveau, qui avait vécu à Paris, de la même vie que

beaucoup d’écrivains, ayant dit adieu au boulevard, aux cafés

littéraires et au siècle, était devenu une sorte de vagabond.

Mendiant en Provence, homme de peine à bord des bateaux qui se livrent

au trafic le long des côtes méditerranéennes, il avait publié sous le

nom d’_Humilis_ un volume de vers dont on citait d’admirables fragments.

En voici quelques-uns, qui sont parmi les plus beaux que je connaisse:

«Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles,

Il n’est pas de parfums trop précieux pour elles.

Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux,

Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.

«C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles;

Elles ont pris leur neige aux lys des Séraphins,

Au jardin de la chair, ce sont deux fleurs pareilles,

Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.

«Il circule un printemps mystique dans les veines

Où court la violette, où le bluet sourit:

Aux lignes de la paume ont dormi les verveines:

Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.

«Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles,

Et les peintres des mains sont des peintres modèles...

«Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas

Croyez qu’elles sont sœurs et des lys et des ailes;

Ne les méprisez pas, ne les négligez pas

Et laissez-les fleurir comme des asphodèles...

.................................

«Vieillard, dont les cheveux vont tout blancs vers le jour,

Jeune homme, aux yeux divins où se lève l’amour,

Douce femme mêlant ta rêverie aux anges,

Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges,

Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté,

Tous vous dites: «Où donc est-il, en vérité,

Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes!»

--Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes...»

.................................

.................................

Ayant admiré ces touffes de vers cités au hasard, ces fragments de

poèmes mutilés, je me pris à rêver devant la pelouse redevenue vierge

que les obus déchiraient et creusaient d’entonnoirs.

En 1915, les hommes qui vivaient devant la ligne de feu, sous l’équateur

de la guerre, dans la zone ardente interdite aux malades, aux faibles et

aux personnes trop âgées, ont eu, je crois, un esprit prompt à

s’embarquer avec tous les songes. Du pays inhumain où ils étaient, ils

ont aperçu le vrai visage de la France, ils l’ont vu du haut de la cime

dangereuse où ils devaient rester.

Cézanne m’apparut brusquement ce soir-là.

Une ancienne église dans un matin de cloches, un matin d’été, bleu

d’outre-mer, sur la place de la sous-préfecture la plus endormie, calme

de toute la paix qui était sur la vieille Europe modérée et que nous ne

retrouverons sans doute plus...

Sous le porche, un homme à barbiche blanche, maladroit et inquiet, à

côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait

Pitou dans les bouis-bouis et les alcazars où le chansonnait un comique

en képi pompon et en pantalon garance, car à présent, on n’oserait plus,

le _Train de 8 h. 47_ ayant été transformé en train sanitaire tragique

et lugubre, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes...

C’était Paul Cézanne et c’était moi!...

Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée

qu’on retrouve dans un tiroir.

Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à

ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cézanne

y glissa une pièce de cinq francs.

Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda

derrière lui, et il me dit:

«C’est Germain Nouveau!»

J’ai beau chercher aujourd’hui. Je revois exactement cette scène, mais

je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit

l’aumône.

Je compris qu’il devait le redouter sourdement, et que c’était peut-être

une façon de se concilier le vieux vagabond qu’il estimait probablement

dangereux.

Le nom de Germain Nouveau ne me dit pas grand’chose ce matin-là. Je

savais vaguement qu’un écrivain que Verlaine avait connu s’appelait

ainsi, et je pensais que ce vieux bohème, après avoir fréquenté les

estaminets littéraires de la rive gauche, avait sombré corps et biens,

mais cela ne m’impressionna pas beaucoup.

Seulement, quinze ans plus tard, en lisant ses vers dans une revue, sous

l’escalier d’une maison à peu près ruinée par l’artillerie, une grande

émotion m’étreignit.

Je reparlerai de Germain Nouveau, mais n’était-ce pas ce matin de

dimanche où je vis Paul Cézanne lui faire l’aumône, que le vagabond

composa les vers uniques que je citais et qui semblent dictés par une

muse qui aurait écouté Platon devant la mer de Sunium, et chanté des

cantiques, dans une chartreuse d’Assise, un lys à ses doigts fuselés,

parmi les cierges catholiques?...

IV

Le baron Cochin et Nina de Villars.

[Illustration: BORDS DE LA MARNE]

[Illustration: NATURE MORTE]

On a dit que Paul Cézanne était affligé d’une de ces insurmontables

timidités qui rendent presque infirmes ceux qui en sont atteints.

Il m’a raconté, lui-même, qu’un jour, il peignait aux environs de Paris,

lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelques pas de son chevalet. Il

essaya d’amorcer une conversation, et, fort intéressé par la toile qu’il

voyait, il voulut faire parler le peintre, proposa une visite à son

atelier et fut charmant de la façon la plus intelligente.

Il y perdit sa peine. Cézanne ne lui répondit que confusément. Le

cavalier repartit en laissant sa carte.

Cézanne me dit:

«C’était le baron Cochin... il s’y connaissait en peinture, et j’ai eu

tort de ne pas être aimable. J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais

déjà un faible... C’est effrayant, la vie!...»

André Salmon parle de cette rencontre au début du volume qu’il consacre

à Cézanne.

Il me permettra de recopier ici ces pages charmantes:

«Par une belle matinée de printemps, dans les premières années de ce

siècle, deux brillants cavaliers parcouraient la plaine

d’Aix-en-Provence. Ils avançaient d’un pas égal, bien droits tous deux

sur leurs montures de race, encore que l’un eût du poil blanc et que

l’autre n’eût encore qu’un peu plus que du duvet au menton. On les

devinait, au seul coup d’œil, hommes du premier rang. Sans doute

avaient-ils franchi, à la pointe du jour, l’un de ces hôtels de la

vieille ville royale qui n’est plus guère qu’un caravansérail pompeux de

chats-fourrés et de pédants; toques rondes et bonnets carrés.

«Devant eux, la plaine. Et dans la plaine, à cet endroit précis que la

plaine se couronnait d’un «motif» puissant et le moins «pittoresque» de

pins et de mélèzes, un homme, un vieillard, avait planté son chevalet et

peignait là. Un homme, ce vieillard, qui eût, sans doute, mieux figuré

que devant son chevalet, au jardin de l’hôtel des deux cavaliers. Avec

son large yocco et la serpillière bleue à grandes poches des jardiniers,

ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le sécateur

que sur la brosse?

«Pourtant, suspendant d’instinct le trot de sa monture, ce fut d’une

voix chargée d’autant de respect que d’émotion, que le jeune homme, à

la vue du vieillard peignant, s’écria:

«--Père, voyez! Cézanne!

«Comme ils n’avaient rien que ralenti leurs chevaux de race, les deux

cavaliers s’étaient tout de même approchés, et le père, qui avait les

cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux

peintre, s’il avait le teint moins fleuri, le père, se plaisant--qui

sait?--à jouer d’une faiblesse des yeux dont l’âge était la cause,

répondit au jeune homme par une question:

«--Mais comment savez-vous, mon fils, que ce peintre est Cézanne?

«C’est alors que le fils fit à son père cette belle réponse, dénonçant à

la fois une si rare fraîcheur de sentiment et une si intelligente

passion des beaux-arts:

«--Père, vous ne voyez donc pas qu’il peint un Cézanne!

«Bien content de l’heureuse réponse de son fils, le père alors consentit

sans peine à lui laisser voir qu’il avait feint. Le vieillard était M.

Denys Cochin, député de Paris, noble champion de la cause catholique et

protecteur intelligent de l’art le plus libre. Amateur d’une classe

amoindrie de nos jours, au moins dont l’espèce est plus rare; fils d’un

temps où le dernier des marchands en boutique eût rougi de recommander

aux passants la «peinture moderne» ainsi que «le meilleur des

placements».

«M. Denys Cochin, qui, au surplus, n’avait rien d’un «passant», eût

certainement fait jeter hors de chez soi, par sa livrée, un tel

bonimenteur. L’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy n’était pas, en effet,

ouvert à tout le monde. Mais on y accueillait les grands artistes.

Cézanne y eût été reçu et traité en hôte de choix, s’il lui avait plu.

Son œuvre, austère et radieuse à la fois, y triomphait sur les hauts

murs, dominant celles d’une jeunesse hardie. Lors des brimades

imbéciles, si basses, qui vinrent compliquer la raisonnable séparation,

l’archevêque de Paris trouva en l’hôtel Denys Cochin un somptueux asile.

Certes, il y avait alors belle lurette que la valetaille s’était

appliquée à effacer sur les murs de l’escalier d’honneur, le _Vive la

Sociale_! tracé d’une main gamine, et au crayon lithographique, par

Bonnard, à l’issue d’un goûter offert par le grand droitier aux

meilleurs Indépendants. Si cela fut épargné à Son Eminence, elle dut au

moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi, jusqu’à

l’alcôve, de ces toiles peu faites pour contenter le quartier

Saint-Sulpice. Les Cézanne, notamment, abondaient. Pommes de guingois;

fessiers malaisément comparables à ceux des anges; baignades militaires,

que sais-je!

«Dès potron-minet, M. Denys Cochin, ne laissant à nul autre ce devoir et

cet honneur, vint chanter matines à son hôte. La nuit de Monseigneur

avait été satisfaisante. Alors, désignant les Cézanne d’un geste bénin,

M. Denys Cochin, bien content, murmura:

«--Votre Eminence admettra qu’on n’en dort pas plus mal.

«Le siècle est comme Son Eminence. Après avoir poussé les hauts cris, il

commence d’admettre que cette peinture n’empêche ni de dormir, ni,

surtout, de se réveiller bien dispos...[B]»

Le vieux peintre ne m’a conté pourtant, au sujet de cette entrevue, que

ce qu’on a lu plus haut. Peut-être n’était-il pas, ce jour-là, en veine

de confidences...

* * * * *

Quand Cézanne était à Paris, vers 1865, et qu’il apercevait à travers

les vitres du café Guerbois, avenue de Clichy, tous ses amis fumant des

pipes autour de quelques consommations, il avait envie de ne pas tourner

le bec de cane de la porte.

Sur la banquette, Emile Zola parlait déjà avec une autorité de chef

d’école; Manet avait l’air d’un dandy; Degas faisait des mots cruels;

Léon Cladel agitait sa crinière sauvage, et Paul Cézanne devait

surmonter sa timidité pour entrer, traverser la salle enfumée de nuages

de tabac et serrer les mains qu’on lui tendait.

Dans son coin, ne sachant point pérorer, il songeait au Jas de Bouffan,

à son atelier en désordre où personne ne devait pénétrer, au dernier

étage de cette chartreuse provençale, d’où il voyait le mont de la

Victoire, crêté de roches blanches, vers lesquelles des pins tentaient

un assaut murmurant, les clairs et secs après-midi de mistral.

Que faisait-il parmi ces discussions et ces pipes? La vérité était

là-bas, dans cette lumière natale et dans cette solitude où l’on

pouvait, de l’aube au soir, s’enfermer, et faire, pour son seul plaisir,

de la peinture «bien couillarde».

Ses amis fréquentaient chez Nina de Villars. Ils n’étaient pas comme

lui. Ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer.

Cette Nina de Villars était une bonne fille qui recevait, comme une

princesse de la bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était

ouvert à tous, et on y allait sans aucune cérémonie.

Elle fut la muse du _Parnasse contemporain_.

La peinture ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les poètes de cette

génération, et ils ne pouvaient guère comprendre celle de Cézanne.

La grande Muse porte un peplum bien sculpté

Et le trouble est banni des âmes qu’elle hante...

Écrivait alors Catulle Mendès.

J’ai connu les derniers poètes de cette époque, vieux et illustres.

J’arrivais à Paris, et ma bourse d’étudiant me permettait à peine

d’acheter quelques reproductions photographiques des ateliers du Louvre,

mais les toiles médiocres accrochées aux murs de leur cabinet de travail

ne me faisaient pas envie.

Il y aurait une amusante étude à faire, à propos des goûts artistiques

des écrivains.

Il est probable que, ni Lamartine, ni Musset, ni Alfred de Vigny ne

furent jamais tentés de s’offrir un bibelot ou une toile.

Ils possédaient quelques portraits, des meubles de famille, et cela leur

suffisait.

Victor Hugo se distrayait à disloquer d’antiques bahuts avec lesquels il

fabriquait des coffres somptueux et barbares, des cathèdres de prieur

gothique, et si son intérieur était celui d’un burgrave ou d’un baron

féodal du XVIᵉ siècle, il ne possédait guère que les toiles ou les

bustes que lui avaient donnés Boulanger et David d’Angers.

Les terribles et noirs dessins qu’il composait après son repas,

avec--dit un de ses pieux biographes--du café, du jus de pruneaux, de

l’encre, de la cendre de cigare, et tout ce qui tombait sous sa main,

ornaient son mur.

Balzac n’eut sans doute jamais le temps de songer à sa maison, et il

écrivit son œuvre immense dans une pièce nue qu’il ne parvint peut-être

jamais à meubler.

Léon Gozlan a laissé une description des _Jardies_ à Ville-d’Avray, où

l’auteur de la _Comédie humaine_ s’était réfugié:

Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs) · 第 1 / 6 段