Il y a parmi nous, depuis longtemps déjà, une bonne volonté générale et
croissante d’améliorer le sort des hommes qui souffrent, c’est-à-dire de
la grande masse humaine qui couvre la terre.
Mais, il y a cent ans, les hommes qui, comme Voltaire, parlaient le plus
d’humanité et du soulagement des opprimés, ces hommes espéraient
délivrer les peuples, et leur apporter le bonheur en les livrant à la
nature et à la volupté, en leur donnant la liberté sans frein, et en
brisant le joug des lois morales.
Aujourd’hui, grâce à Dieu, s’il est un point que les tribuns les plus
fougueux soutiennent avec ardeur, dans la lumière de l’évidence et dans
le détail de la science, c’est la Morale, comme unique source du
progrès.
Aujourd’hui, l’esprit du siècle dit: Nul progrès, nul bonheur, sans loi
morale! et sans le culte austère de la justice; travail, continence et
sobriété! Justice et loi morale? Voilà ce que disent toutes les voix.
Mais plusieurs crient: Point de religion! Or, avant cent ans, j’espère,
tous les yeux verront que si la vie du corps, si le pain quotidien n’est
donné que par la vie morale, la vie morale, à son tour, n’est donnée que
par la religion.
Je sais un homme, considérable et fort connu qui m’assure être devenu
chrétien par cette voie expérimentale: «Je me suis attaché, me dit-il, à
quelques familles pauvres que j’ai suivies, pendant plusieurs années,
dans tout le détail de leur vie, me demandant: Comment leur donner le
bien-être? J’ai vu qu’un progrès de bien-être dépendait d’un progrès
moral, et qu’un progrès moral dépendait d’un progrès religieux. Ceci est
à mes yeux de la science expérimentale aussi certaine que celle des lois
physiques.--J’ai fait plus. J’ai conseillé le même travail à des jeunes
hommes indécis dans leurs convictions. Je leur ai dit d’entreprendre,
sans aucun préjugé, ni parti pris, l’étude suivie et détaillée de
quelques familles pauvres, et de chercher la cause et le remède. Leur
conclusion n’a jamais varié: nul progrès de prospérité sans un progrès
moral; nul progrès moral sans progrès religieux.»
Un écrivain souvent furieux, mais quelquefois lucide, adressait au
clergé catholique l’exhortation suivante.
Après avoir puissamment démontré que la source de la misère n’est autre
que le défaut d’équilibre dans la raison publique et dans les mœurs, il
disait:
«Voilà la vérité, ô prêtres, qu’il serait digne de vous d’annoncer dans
toutes vos églises; voilà, de nos jours, le commentaire le plus éloquent
que vous puissiez faire de l’Évangile; voilà les vérités qui, publiées
par vous, et entrant dans la foi des peuples en même temps qu’elles sont
démontrées par la science, termineraient pacifiquement la crise présente
en faisant de vous les chefs naturels du progrès.
«Et en même temps que vous adresseriez aux riches l’exhortation
évangélique commentée par la science évidente, nous, les tribuns du
peuple, nous lui dirions:
«Que la cause de ses souffrances, c’est l’immoralité universelle, et que
la première chose à faire pour détruire le paupérisme et assurer le
travail, est de revenir à la sagesse. Nous démontrerions à ce peuple,
par des chiffres qu’il comprendrait, que dans les conditions les plus
favorables, en supposant réunies toutes les influences heureuses du
ciel, de la terre, de l’ordre et de la liberté, il ne peut espérer une
somme de richesse matérielle qui égale la moyenne de un franc cinquante
centimes par tête et par jour, pour une population de trente-six
millions d’âmes répandue sur un territoire de vingt-sept mille lieues
carrées.
«Qu’ainsi, la plus grande partie de sa félicité doit être cherchée au
for intérieur, dans les joies de la conscience et de l’esprit.
«Et après l’avoir ainsi disposé à la modération, nous lui ferions
comprendre qu’aucun homme, aucune classe de la société ne pouvant être
accusée du mal collectif, toute pensée de représailles doit être
abandonnée, et qu’après nous être si longtemps écartés de la justice,
notre devoir est de revenir à l’équilibre par une marche graduelle qui
ne soulève pas de colères, et ne fasse ni coupables, ni victimes.
«Vous chargerez-vous, ô prêtres, tandis que nous prêcherions ainsi le
prolétaire, de prêcher de votre côté les puissants et les riches? Ce
jour-là serait un grand jour, et la paix serait bientôt faite.»
Oh! oui, nous le ferons, nous l’avons déjà fait depuis des siècles, et
pour les pauvres, et pour les puissants et les riches. C’est nous, ce
semble, qui vous avons enseigné tout cela. Mais il est bon que vous le
compreniez enfin, en croyant l’avoir découvert.
Oui, c’est ainsi et ainsi seulement que se feront la paix et le progrès,
que sera terminée la crise qui dure depuis bientôt un siècle, et ce sera
la plus grande, la plus puissante et la plus évidente démonstration
évangélique et catholique qui se soit jamais faite.
Par la volonté ferme de sortir enfin de cette misère universelle, qui
est la lèpre originaire du globe, les peuples modernes en masse verront,
dans le détail comme on voit les objets corporels, que la vraie cause du
mal, c’est l’immoralité universelle, et que la ressource du monde, c’est
de revenir à la sagesse.
Mais bientôt ils verront que la lumière qui peut seule éclairer la
marche vers la sagesse, c’est la lumière de l’Évangile, et que la force
par laquelle on marche, c’est la vertu réelle et efficace et
régénératrice des vertus et des sacrements catholiques.
Ce jour-là, se sera accomplie dans le monde la plus grande des
révolutions depuis la venue de l’Homme-Dieu; ce jour-là commencera
véritablement l’effet de la prière évangélique universelle: «Que votre
règne arrive; que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel;
donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien; délivrez-nous du mal.»