C’est alors que le genre humain tout entier, dans une force, une
lumière, une liberté croissantes, s’élancera pour remplir et dominer le
globe: «Croissez, multipliez et remplissez la terre.» Et lorsque notre
terre, vraiment peuplée et cultivée, fera vivra dix milliards d’hommes,
le genre humain verra de nouveau que la terre est petite et qu’elle ne
suffit pas.
Un temps viendra, si le monde vit, où les hommes comprendront que le
nombre ici-bas doit s’arrêter, et, comme il arrive à chaque homme un
sommet de la vie, on cessera de croître. L’équilibre commencera, et
peut-être la décroissance.
C’est alors que l’on connaîtra le devoir de transfigurer par la chasteté
et par l’_innocence réparée_ le dernier tiers de la vie, aussi bien que
de maintenir le premier tiers dans la pureté angélique. C’est alors que
les lois catholiques sur le mariage apparaîtront comme la vérité même,
comme la vraie loi sociale. On verra quelle chose sainte est la
virginité, quelle chose sacrée est le mariage, quelle grande chose c’est
de mettre un homme au monde, quelle divine chose c’est de sanctifier un
homme, et comment l’homme est élevé au ciel dès cette vie, par le divin
développement personnel intérieur que donne la chasteté.
«S’élever au ciel» est une parole que le genre humain comprendra
lorsqu’il verra que la terre est par trop étroite.
Représentez-vous donc ce que sera l’esprit humain, où il se tournera,
quand l’universelle préoccupation des peuples, de la science et de la
politique sera celle-ci: Tout est rempli, la terre nous manque! Et les
flots humains montent toujours! Sobriété croissante et continence
croissante, voilà donc la justice, la vertu, la nécessité.
Mais quoi? l’homme voudra toujours croître en bonheur, et il aura
raison. C’est alors qu’il sera démontré au monde entier: _que la plus
grande partie de la félicité doit être recherchée dans l’âme, au for
intérieur, et dans les joies de la conscience et de l’esprit._
Mais les hommes veulent une félicité concrète, et les joies de la
conscience et de l’esprit, si le sens de ces mots n’est bien pris, sont
une ressource abstraite, dont l’humanité, toujours plus altérée à mesure
que la lumière monte, ne peut se contenter.
Mais si ces joies sont l’amour de Dieu et des âmes, du Dieu vivant, et
riche, et infini dans les biens qu’il prodigue, l’amour des êtres
personnels, immortels dans la vie et dans la beauté: oui, alors
l’humanité entière a trouvé son issue. Alors le cœur humain se
demandera, comme je me le demande aujourd’hui, moi qui ai traversé le
monde et la vie, par l’âge et par la réflexion, on se demandera s’il
n’est pas quelque extension possible de cette vie courte et de ce petit
monde: on regardera au ciel, au ciel visible et au ciel invisible; on
cherchera les liens vivants, les communications possibles de la terre à
ce qui l’entoure: on cherchera, on trouvera.
Par les merveilleux développements des sciences de la lumière, on saura
quelque chose peut-être de l’usage des étoiles, quelque chose de la vie
actuelle, des destinées communes de l’univers entier, quelque chose de
la vie intime du radieux soleil qui nous donne la fécondité.
Et qui sait si les autres mondes ne nous seront point une ressource? qui
sait tout ce que l’on peut tirer du soleil, et quel travail, un jour,
l’homme peut faire faire à ses rayons?
Qui sait jusqu’à quel point le Christ saura multiplier les pains, et
surtout les rayons de l’Esprit, et si sa promesse était vaine quand il
disait: «O Père, je dis ces choses au monde, afin qu’ils aient ma joie,
ma joie pleine résidant en eux!»
Qui sait si l’espèce de toute-puissance que la prière pourra donner au
genre humain, quand on dira: Jusqu’à présent nous n’avons point prié!
maintenant que notre terre n’est plus qu’un temple unique, où nous nous
touchons tous, maintenant que nous sommes toujours assemblés, prions,
afin que tous les cœurs se touchent, encore plus que les lieux, et que
l’intensité de la vie des âmes, que leur divine vigueur, leur ardente
prière continue soient un soutien, une force morale et même une force
physique, et presque un aliment, pour les plus pauvres et les plus
faibles.
Oui, le Seigneur a dit: «Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en
mon nom, demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit
pleine[71].»
[71] Joan., XVI, 26.
Demandons la joie pleine.
Et qui sait si le grand effet de cette prière et ce don de joie pleine
ne consisteront pas à croire et à savoir que nous sommes tous, et pour
toujours, une même vie, un même amour, comme le Père et le Fils sont un
dans l’unité de l’amour éternel[72], et que chaque homme peut et doit
dire avec le Christ: «O Père, je désire que là où je serai, tous ceux
que vous m’avez donnés y soient aussi[73]!»
[72] Sint unum sicut et nos unum sumus. (Jean, XIX, 11.)
[73] Joan., XVII, 24.
Qui sait, dis-je, si la joie pleine, la joie suprême du Saint-Esprit
consolateur, ne consistera pas, dès cette vie même, dans la claire vue
donnée au genre humain, que cette prière est la vérité, que les hommes
vivent et qu’ils vivront, et qu’ils seront ensemble dans un lieu où ils
se verront, dans ce lieu que le premier-né de la vie éternelle,
Jésus-Christ, a promis, lorsqu’il quitta cette terre, d’aller nous
préparer: «Je vais vous préparer le lieu[74]!»
[74] Joan., XIV, 2.
Qui sait enfin si la science et la foi, et la révélation et la lumière
de l’Esprit-Saint, ne nous montreront pas l’existence du ciel de
l’immortalité, et sa nature et son rapport à l’univers, et si de
vivantes relations, réelles et personnelles, naturelles ou
surnaturelles, avec les immortels de l’autre vie, ne seront pas
l’accomplissement de la grande joie!
Alors l’humanité pourra dire avec l’apôtre des nations: «Oui, tout est à
nous, et le monde, et la vie, et la mort même; les choses présentes et
les choses à venir: tout est à nous[75].»
[75] I Corinth., III, 22.
Oui, nous sommes dans la vie, et nous y resterons!
Au fond, la grande terreur et la grande douleur, c’est la mort. La
grande consolation sera donc l’immortalité manifeste.
Pourquoi la vue de l’immortalité ne nous serait-elle pas donnée un jour,
comme tous les jours nous avons la vue de la mort?
Mais quoi! est-ce que le fond même du christianisme n’est pas déjà cette
vue de la vie éternelle, la vue du Christ ressuscité? N’est-ce pas ainsi
que le Christ nous délivre? En se montrant vivant, dit saint Paul, il
met en liberté les hommes que la crainte de la mort faisait esclaves
pendant la vie entière.
Oui, j’ai cette espérance; oui, si l’humanité devient juste, si dans la
dernière phase de sa vie terrestre, elle renaît vraiment de l’Esprit,
comme Dieu le veut, oui, je l’espère, il en sera ainsi. Et l’humanité,
sur cette terre, finira comme un saint, dans la sérénité de la lumière,
dans la joie pleine du Christ.