III

C’est alors que le genre humain tout entier, dans une force, une

lumière, une liberté croissantes, s’élancera pour remplir et dominer le

globe: «Croissez, multipliez et remplissez la terre.» Et lorsque notre

terre, vraiment peuplée et cultivée, fera vivra dix milliards d’hommes,

le genre humain verra de nouveau que la terre est petite et qu’elle ne

suffit pas.

Un temps viendra, si le monde vit, où les hommes comprendront que le

nombre ici-bas doit s’arrêter, et, comme il arrive à chaque homme un

sommet de la vie, on cessera de croître. L’équilibre commencera, et

peut-être la décroissance.

C’est alors que l’on connaîtra le devoir de transfigurer par la chasteté

et par l’_innocence réparée_ le dernier tiers de la vie, aussi bien que

de maintenir le premier tiers dans la pureté angélique. C’est alors que

les lois catholiques sur le mariage apparaîtront comme la vérité même,

comme la vraie loi sociale. On verra quelle chose sainte est la

virginité, quelle chose sacrée est le mariage, quelle grande chose c’est

de mettre un homme au monde, quelle divine chose c’est de sanctifier un

homme, et comment l’homme est élevé au ciel dès cette vie, par le divin

développement personnel intérieur que donne la chasteté.

«S’élever au ciel» est une parole que le genre humain comprendra

lorsqu’il verra que la terre est par trop étroite.

Représentez-vous donc ce que sera l’esprit humain, où il se tournera,

quand l’universelle préoccupation des peuples, de la science et de la

politique sera celle-ci: Tout est rempli, la terre nous manque! Et les

flots humains montent toujours! Sobriété croissante et continence

croissante, voilà donc la justice, la vertu, la nécessité.

Mais quoi? l’homme voudra toujours croître en bonheur, et il aura

raison. C’est alors qu’il sera démontré au monde entier: _que la plus

grande partie de la félicité doit être recherchée dans l’âme, au for

intérieur, et dans les joies de la conscience et de l’esprit._

Mais les hommes veulent une félicité concrète, et les joies de la

conscience et de l’esprit, si le sens de ces mots n’est bien pris, sont

une ressource abstraite, dont l’humanité, toujours plus altérée à mesure

que la lumière monte, ne peut se contenter.

Mais si ces joies sont l’amour de Dieu et des âmes, du Dieu vivant, et

riche, et infini dans les biens qu’il prodigue, l’amour des êtres

personnels, immortels dans la vie et dans la beauté: oui, alors

l’humanité entière a trouvé son issue. Alors le cœur humain se

demandera, comme je me le demande aujourd’hui, moi qui ai traversé le

monde et la vie, par l’âge et par la réflexion, on se demandera s’il

n’est pas quelque extension possible de cette vie courte et de ce petit

monde: on regardera au ciel, au ciel visible et au ciel invisible; on

cherchera les liens vivants, les communications possibles de la terre à

ce qui l’entoure: on cherchera, on trouvera.

Par les merveilleux développements des sciences de la lumière, on saura

quelque chose peut-être de l’usage des étoiles, quelque chose de la vie

actuelle, des destinées communes de l’univers entier, quelque chose de

la vie intime du radieux soleil qui nous donne la fécondité.

Et qui sait si les autres mondes ne nous seront point une ressource? qui

sait tout ce que l’on peut tirer du soleil, et quel travail, un jour,

l’homme peut faire faire à ses rayons?

Qui sait jusqu’à quel point le Christ saura multiplier les pains, et

surtout les rayons de l’Esprit, et si sa promesse était vaine quand il

disait: «O Père, je dis ces choses au monde, afin qu’ils aient ma joie,

ma joie pleine résidant en eux!»

Qui sait si l’espèce de toute-puissance que la prière pourra donner au

genre humain, quand on dira: Jusqu’à présent nous n’avons point prié!

maintenant que notre terre n’est plus qu’un temple unique, où nous nous

touchons tous, maintenant que nous sommes toujours assemblés, prions,

afin que tous les cœurs se touchent, encore plus que les lieux, et que

l’intensité de la vie des âmes, que leur divine vigueur, leur ardente

prière continue soient un soutien, une force morale et même une force

physique, et presque un aliment, pour les plus pauvres et les plus

faibles.

Oui, le Seigneur a dit: «Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en

mon nom, demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit

pleine[71].»

[71] Joan., XVI, 26.

Demandons la joie pleine.

Et qui sait si le grand effet de cette prière et ce don de joie pleine

ne consisteront pas à croire et à savoir que nous sommes tous, et pour

toujours, une même vie, un même amour, comme le Père et le Fils sont un

dans l’unité de l’amour éternel[72], et que chaque homme peut et doit

dire avec le Christ: «O Père, je désire que là où je serai, tous ceux

que vous m’avez donnés y soient aussi[73]!»

[72] Sint unum sicut et nos unum sumus. (Jean, XIX, 11.)

[73] Joan., XVII, 24.

Qui sait, dis-je, si la joie pleine, la joie suprême du Saint-Esprit

consolateur, ne consistera pas, dès cette vie même, dans la claire vue

donnée au genre humain, que cette prière est la vérité, que les hommes

vivent et qu’ils vivront, et qu’ils seront ensemble dans un lieu où ils

se verront, dans ce lieu que le premier-né de la vie éternelle,

Jésus-Christ, a promis, lorsqu’il quitta cette terre, d’aller nous

préparer: «Je vais vous préparer le lieu[74]!»

[74] Joan., XIV, 2.

Qui sait enfin si la science et la foi, et la révélation et la lumière

de l’Esprit-Saint, ne nous montreront pas l’existence du ciel de

l’immortalité, et sa nature et son rapport à l’univers, et si de

vivantes relations, réelles et personnelles, naturelles ou

surnaturelles, avec les immortels de l’autre vie, ne seront pas

l’accomplissement de la grande joie!

Alors l’humanité pourra dire avec l’apôtre des nations: «Oui, tout est à

nous, et le monde, et la vie, et la mort même; les choses présentes et

les choses à venir: tout est à nous[75].»

[75] I Corinth., III, 22.

Oui, nous sommes dans la vie, et nous y resterons!

Au fond, la grande terreur et la grande douleur, c’est la mort. La

grande consolation sera donc l’immortalité manifeste.

Pourquoi la vue de l’immortalité ne nous serait-elle pas donnée un jour,

comme tous les jours nous avons la vue de la mort?

Mais quoi! est-ce que le fond même du christianisme n’est pas déjà cette

vue de la vie éternelle, la vue du Christ ressuscité? N’est-ce pas ainsi

que le Christ nous délivre? En se montrant vivant, dit saint Paul, il

met en liberté les hommes que la crainte de la mort faisait esclaves

pendant la vie entière.

Oui, j’ai cette espérance; oui, si l’humanité devient juste, si dans la

dernière phase de sa vie terrestre, elle renaît vraiment de l’Esprit,

comme Dieu le veut, oui, je l’espère, il en sera ainsi. Et l’humanité,

sur cette terre, finira comme un saint, dans la sérénité de la lumière,

dans la joie pleine du Christ.

Les Sources · 第 129 / 138 题