Mais entendons-nous bien sur ce qu’il faut nommer «l’esprit de
pauvreté». C’est le premier point à connaître et à pratiquer en tout
temps, mais aujourd’hui surtout. C’est, comme je vous l’ai dit, LE
PREMIER MOT DU PREMIER DISCOURS DE JÉSUS.
Il y a, me dit-on souvent, il y a quelque chose qui sonne faux, et qui
jamais ne sera vulgairement accepté dans cet axiome qui est l’axiome
chrétien, savoir: «Être misérable en cette vie pour être heureux dans
l’autre.»
Je vous réponds: Ce mot que vous nommez l’axiome chrétien, n’est pas
chrétien, il est absurde. Or, l’Évangile est, partout et toujours, la
raison même. L’Évangile dit: «Celui qui renonce à tout, trouve tout, au
centuple, même en cette vie[50].» Il dit encore: «Les pauvres et les
doux posséderont la terre.» Et saint Paul dit: «Notre loi est utile à
tout, et à la vie présente et à la vie future.»
[50] Marc, X, 29 et 30. Nemo est qui relinquerit... Qui non accipiat
centies tantum, NUNC IN TEMPORE HOC.
Mais qu’est-ce donc alors que cet esprit évangélique de renoncement, de
détachement, de pauvreté? Le voici: On ne peut servir Dieu et l’argent.
C’est Dieu qu’il faut servir, non l’argent. Il faut préférer à l’argent
la justice, la vérité, l’honneur, la vertu, la morale, la dignité, la
liberté. Est-ce douteux? Il faut encore lui préférer la science, l’art,
la sagesse, le travail, et quand il faut choisir, on doit résolument
fouler aux pieds l’argent, et choisir la justice. Voilà ce qui est bon.
Encore une fois, est-ce douteux?
Pensez-vous, ô mon fils, que le chrétien, lorsqu’il choisit sa voie avec
conscience et liberté, se dise jamais: «Je serai misérable en cette vie
pour être heureux dans l’autre?» Tout au contraire, il doit oser se
dire: «Je voudrais posséder le souverain bien dès cette vie.» Pour cela,
laissons ce qui n’est pas le bien ni le bonheur, et possédons la vérité,
source du vrai bonheur.
Mais quoi! dans la voie commune de ce monde, est-ce donc le bonheur que
les hommes poursuivent et qu’ils trouvent? Mais n’est-il pas visible,
tout au contraire, qu’à peu près tous les hommes se trompent, égarés par
un aveuglement grossier, par une avidité presque animale? On se jette
comme les animaux sur la matière, et l’on se bat pour prendre les
grandes parts.
Assurément, la vie telle que nous l’avons faite ressemble à un festin
sauvage, où de grossiers convives s’arrachent les mets au lieu de se les
offrir. Ne devrions-nous pas changer cette manière de poursuivre le
bien?
La vie ne pourrait-elle donc pas un jour devenir une agape où chacun
offrirait au lieu de prendre; où celui qui attire à lui prête à rire; où
l’honnête homme trouve bon de n’accepter qu’une part modeste; où, tandis
que les petites gens, s’il s’en trouve, s’occupent des mets, les
premiers animent le festin par leur grâce et par leur esprit? Je ne vois
pas pourquoi la vie entière ne prendrait pas cette forme, cette beauté
et cette dignité. Quand on saura comprendre, ce qui est évident, que
l’argent et le pain très nécessaires assurément, sont pourtant les
moindres des biens, et que, parmi les forces et les biens, l’esprit, la
sagesse et la science, et surtout la bonté, le courage, la liberté,
l’amour sont de beaucoup les plus puissantes des forces pour le bonheur
présent et quotidien, il y aura, j’espère, parmi les hommes, une plus
ardente poursuite des plus grands biens, une plus faible recherche des
moindres, et alors le pain et l’argent seront moins grossièrement
poursuivis, et moins odieusement partagés.