II

Mais entendons-nous bien sur ce qu’il faut nommer «l’esprit de

pauvreté». C’est le premier point à connaître et à pratiquer en tout

temps, mais aujourd’hui surtout. C’est, comme je vous l’ai dit, LE

PREMIER MOT DU PREMIER DISCOURS DE JÉSUS.

Il y a, me dit-on souvent, il y a quelque chose qui sonne faux, et qui

jamais ne sera vulgairement accepté dans cet axiome qui est l’axiome

chrétien, savoir: «Être misérable en cette vie pour être heureux dans

l’autre.»

Je vous réponds: Ce mot que vous nommez l’axiome chrétien, n’est pas

chrétien, il est absurde. Or, l’Évangile est, partout et toujours, la

raison même. L’Évangile dit: «Celui qui renonce à tout, trouve tout, au

centuple, même en cette vie[50].» Il dit encore: «Les pauvres et les

doux posséderont la terre.» Et saint Paul dit: «Notre loi est utile à

tout, et à la vie présente et à la vie future.»

[50] Marc, X, 29 et 30. Nemo est qui relinquerit... Qui non accipiat

centies tantum, NUNC IN TEMPORE HOC.

Mais qu’est-ce donc alors que cet esprit évangélique de renoncement, de

détachement, de pauvreté? Le voici: On ne peut servir Dieu et l’argent.

C’est Dieu qu’il faut servir, non l’argent. Il faut préférer à l’argent

la justice, la vérité, l’honneur, la vertu, la morale, la dignité, la

liberté. Est-ce douteux? Il faut encore lui préférer la science, l’art,

la sagesse, le travail, et quand il faut choisir, on doit résolument

fouler aux pieds l’argent, et choisir la justice. Voilà ce qui est bon.

Encore une fois, est-ce douteux?

Pensez-vous, ô mon fils, que le chrétien, lorsqu’il choisit sa voie avec

conscience et liberté, se dise jamais: «Je serai misérable en cette vie

pour être heureux dans l’autre?» Tout au contraire, il doit oser se

dire: «Je voudrais posséder le souverain bien dès cette vie.» Pour cela,

laissons ce qui n’est pas le bien ni le bonheur, et possédons la vérité,

source du vrai bonheur.

Mais quoi! dans la voie commune de ce monde, est-ce donc le bonheur que

les hommes poursuivent et qu’ils trouvent? Mais n’est-il pas visible,

tout au contraire, qu’à peu près tous les hommes se trompent, égarés par

un aveuglement grossier, par une avidité presque animale? On se jette

comme les animaux sur la matière, et l’on se bat pour prendre les

grandes parts.

Assurément, la vie telle que nous l’avons faite ressemble à un festin

sauvage, où de grossiers convives s’arrachent les mets au lieu de se les

offrir. Ne devrions-nous pas changer cette manière de poursuivre le

bien?

La vie ne pourrait-elle donc pas un jour devenir une agape où chacun

offrirait au lieu de prendre; où celui qui attire à lui prête à rire; où

l’honnête homme trouve bon de n’accepter qu’une part modeste; où, tandis

que les petites gens, s’il s’en trouve, s’occupent des mets, les

premiers animent le festin par leur grâce et par leur esprit? Je ne vois

pas pourquoi la vie entière ne prendrait pas cette forme, cette beauté

et cette dignité. Quand on saura comprendre, ce qui est évident, que

l’argent et le pain très nécessaires assurément, sont pourtant les

moindres des biens, et que, parmi les forces et les biens, l’esprit, la

sagesse et la science, et surtout la bonté, le courage, la liberté,

l’amour sont de beaucoup les plus puissantes des forces pour le bonheur

présent et quotidien, il y aura, j’espère, parmi les hommes, une plus

ardente poursuite des plus grands biens, une plus faible recherche des

moindres, et alors le pain et l’argent seront moins grossièrement

poursuivis, et moins odieusement partagés.

Les Sources · 第 71 / 138 题