III

Vous le voyez, l’unique moyen de donner au monde un élan, c’est de

briser en votre cœur l’idole, l’idole de tous les temps et de tous les

lieux, et de comprendre le premier mot du premier discours de Jésus:

«Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté.»

Mais, pour parler précisément: qu’est-ce donc que la pauvreté?

La pauvreté, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’indigence, c’est la

vie quotidienne conquise par le travail.

Ainsi définie, la pauvreté manifestement est chose sainte et sacrée: que

tous nous devons respecter, estimer et chercher.

En effet, si Dieu notre Père bien-aimé, qui nous gouverne par sa

Providence, nous avait mis, tels que nous sommes, dans un monde

riche,--ce monde est pauvre, et Dieu fait homme a voulu être pauvre

aussi;--s’il nous avait placés dans un monde opulent, évidemment nous

étions tous perdus. Qu’eût été pour nous un tel monde, qui eût

spontanément offert à nos besoins, à nos désirs, tout ce qu’ils

demandaient? C’eût été un monde sans efforts, sans travail, sans

courage, sans héroïsme et sans génie, sans rien de ce qui constitue

l’homme, et encore moins l’enfant de Dieu. Il n’y aurait eu sur une

terre ainsi faite ni hommes, ni fils de Dieu.

Donc notre Père nous a mis dans un monde vigoureux, dans une dure école,

dans un monde pauvre, où son fils bien-aimé peut développer son âme, son

cœur, son génie et son héroïsme.

Un monde sans lutte, sans obstacles, sans danger et sans mort, n’eût

fait de nous qu’une race méprisable. Mais le monde où nous sommes fait

des âmes fortes, qui ont l’effort, la constance, l’énergie, le courage

et le dévouement, tout ce qui est beau, digne et glorieux.

Voilà la pauvreté: elle est la maîtresse du travail et de l’effort, la

mère de toute vertu. Elle est l’institutrice du genre humain.

Or, il y a des hommes, ceux que l’Évangile nomme les riches, et dont il

dit: Malheur aux riches! Il y a des hommes qui méprisent ces grands

biens, et dont la vie est un perpétuel souci pour fuir la pauvreté,

c’est-à-dire le travail, c’est-à-dire l’effort qui développe, le courage

qui lutte, qui affronte le danger, et qui dompte l’obstacle.

L’homme a été placé sur cette terre pour la garder, la défendre et la

cultiver. C’est évident.

Or, il y a des hommes qui s’abstiennent de ce travail et de ce combat.

Vous qui lisez ces lignes, vous qui êtes riches, qui n’avez jusqu’ici

vécu que pour jouir, qui perdez votre vie dans l’immoralité, dans

l’inutilité, je vous le demande, est-ce là le rôle que, définitivement

et après réflexion, vous acceptez? Vous mettre, pour vous garantir,

derrière la masse qui combat et qui meurt?

Mais je vous prie, lorsqu’il y a une guerre visible, avez-vous peur et

fuyez-vous? Certes quand il y a du fer et du feu à braver, vous marchez

devant les soldats sans qu’aucune conscription vous oblige. Vous êtes

les premiers au danger, et vous trouveriez fort étrange qu’un soldat

prétendît vous couvrir de son corps. Vous êtes braves, vous êtes

généreux, vous êtes courageux, vous êtes nobles!

Mais alors pourquoi vous enfouir dans la honte, la désertion, la

trahison, quand il s’agit de cette milice universelle et nécessaire, qui

est la vie? Savez-vous donc ce que vous faites, vous qui tenez en main

l’argent, c’est-à-dire l’arme ou l’instrument; vous qui avez, par cela

même, entre les mains, la force de cent ou de mille hommes; qui, à vous

seul, êtes une légion par l’or dont vous êtes armé? Voici ce que vous

faites: pendant le combat même vous désertez, et alors vos frères sont

vaincus. Les, chefs désertent, ceux qui sont bien armés s’en vont: alors

la pauvreté qui était un ressort et une force, la pauvreté se transforme

en misère, en faiblesse, en dénûment, en esclavage, et l’homme vaincu

meurt par la faim.

O riches, comprenez-vous bien maintenant ce qu’est la pauvreté?

Comprenez-vous enfin qu’elle est l’universel devoir, puisqu’elle est le

travail, la lutte et l’effort quotidien? En ce sens, tout homme doit

vouloir être pauvre et se faire pauvre, car c’est en ce sens qu’il est

dit: «Malheur aux riches!» Comprenez-vous aussi ce qu’est en elle-même

la richesse, et ce qu’est la propriété? Comprenez-vous que la propriété

est le salaire de cent ou de mille ouvriers, donné d’avance à un chef de

travail? Et ce chef de travail doit compte à Dieu de l’emploi des

salaires, comme il doit compte, en outre, ainsi que tous les autres, de

l’emploi de sa vie.

Et de ce point de vue, quand on prêche le mépris des richesses, ne

pourrait-on aussi, et pour arriver au même but, prêcher l’estime, le

respect de l’argent? Qu’est-ce donc que l’argent, et d’où vient-il?

L’argent, c’est du travail accumulé, c’est du temps, c’est de la vie

humaine, c’est du sang, des sueurs et des larmes. Voilà ce que vous

tenez en vos mains. Qu’en ferez-vous?

Ne voyez-vous pas en ce point tout l’Évangile et tout le jugement de

Dieu?

L’Évangile appelle riche, riche maudit, celui qui, tenant en sa main ce

sang, ces larmes qui d’ordinaire ne sont pas les siennes, les prostitue,

les répand pour jouir. L’Évangile appelle pauvre, _pauvre d’esprit_,

celui qui, sachant ce qu’il tient en sa main, respecte ces biens sacrés,

et ne les donne qu’au salut des hommes et au progrès du monde. Et je

comprends alors que la morale, comme l’Évangile, se résume en une seule

question: Que ferez-vous du sang de l’homme et de ses larmes?

Consécration? Profanation?

Les Sources · 第 72 / 138 题