Vous le voyez, l’unique moyen de donner au monde un élan, c’est de
briser en votre cœur l’idole, l’idole de tous les temps et de tous les
lieux, et de comprendre le premier mot du premier discours de Jésus:
«Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté.»
Mais, pour parler précisément: qu’est-ce donc que la pauvreté?
La pauvreté, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’indigence, c’est la
vie quotidienne conquise par le travail.
Ainsi définie, la pauvreté manifestement est chose sainte et sacrée: que
tous nous devons respecter, estimer et chercher.
En effet, si Dieu notre Père bien-aimé, qui nous gouverne par sa
Providence, nous avait mis, tels que nous sommes, dans un monde
riche,--ce monde est pauvre, et Dieu fait homme a voulu être pauvre
aussi;--s’il nous avait placés dans un monde opulent, évidemment nous
étions tous perdus. Qu’eût été pour nous un tel monde, qui eût
spontanément offert à nos besoins, à nos désirs, tout ce qu’ils
demandaient? C’eût été un monde sans efforts, sans travail, sans
courage, sans héroïsme et sans génie, sans rien de ce qui constitue
l’homme, et encore moins l’enfant de Dieu. Il n’y aurait eu sur une
terre ainsi faite ni hommes, ni fils de Dieu.
Donc notre Père nous a mis dans un monde vigoureux, dans une dure école,
dans un monde pauvre, où son fils bien-aimé peut développer son âme, son
cœur, son génie et son héroïsme.
Un monde sans lutte, sans obstacles, sans danger et sans mort, n’eût
fait de nous qu’une race méprisable. Mais le monde où nous sommes fait
des âmes fortes, qui ont l’effort, la constance, l’énergie, le courage
et le dévouement, tout ce qui est beau, digne et glorieux.
Voilà la pauvreté: elle est la maîtresse du travail et de l’effort, la
mère de toute vertu. Elle est l’institutrice du genre humain.
Or, il y a des hommes, ceux que l’Évangile nomme les riches, et dont il
dit: Malheur aux riches! Il y a des hommes qui méprisent ces grands
biens, et dont la vie est un perpétuel souci pour fuir la pauvreté,
c’est-à-dire le travail, c’est-à-dire l’effort qui développe, le courage
qui lutte, qui affronte le danger, et qui dompte l’obstacle.
L’homme a été placé sur cette terre pour la garder, la défendre et la
cultiver. C’est évident.
Or, il y a des hommes qui s’abstiennent de ce travail et de ce combat.
Vous qui lisez ces lignes, vous qui êtes riches, qui n’avez jusqu’ici
vécu que pour jouir, qui perdez votre vie dans l’immoralité, dans
l’inutilité, je vous le demande, est-ce là le rôle que, définitivement
et après réflexion, vous acceptez? Vous mettre, pour vous garantir,
derrière la masse qui combat et qui meurt?
Mais je vous prie, lorsqu’il y a une guerre visible, avez-vous peur et
fuyez-vous? Certes quand il y a du fer et du feu à braver, vous marchez
devant les soldats sans qu’aucune conscription vous oblige. Vous êtes
les premiers au danger, et vous trouveriez fort étrange qu’un soldat
prétendît vous couvrir de son corps. Vous êtes braves, vous êtes
généreux, vous êtes courageux, vous êtes nobles!
Mais alors pourquoi vous enfouir dans la honte, la désertion, la
trahison, quand il s’agit de cette milice universelle et nécessaire, qui
est la vie? Savez-vous donc ce que vous faites, vous qui tenez en main
l’argent, c’est-à-dire l’arme ou l’instrument; vous qui avez, par cela
même, entre les mains, la force de cent ou de mille hommes; qui, à vous
seul, êtes une légion par l’or dont vous êtes armé? Voici ce que vous
faites: pendant le combat même vous désertez, et alors vos frères sont
vaincus. Les, chefs désertent, ceux qui sont bien armés s’en vont: alors
la pauvreté qui était un ressort et une force, la pauvreté se transforme
en misère, en faiblesse, en dénûment, en esclavage, et l’homme vaincu
meurt par la faim.
O riches, comprenez-vous bien maintenant ce qu’est la pauvreté?
Comprenez-vous enfin qu’elle est l’universel devoir, puisqu’elle est le
travail, la lutte et l’effort quotidien? En ce sens, tout homme doit
vouloir être pauvre et se faire pauvre, car c’est en ce sens qu’il est
dit: «Malheur aux riches!» Comprenez-vous aussi ce qu’est en elle-même
la richesse, et ce qu’est la propriété? Comprenez-vous que la propriété
est le salaire de cent ou de mille ouvriers, donné d’avance à un chef de
travail? Et ce chef de travail doit compte à Dieu de l’emploi des
salaires, comme il doit compte, en outre, ainsi que tous les autres, de
l’emploi de sa vie.
Et de ce point de vue, quand on prêche le mépris des richesses, ne
pourrait-on aussi, et pour arriver au même but, prêcher l’estime, le
respect de l’argent? Qu’est-ce donc que l’argent, et d’où vient-il?
L’argent, c’est du travail accumulé, c’est du temps, c’est de la vie
humaine, c’est du sang, des sueurs et des larmes. Voilà ce que vous
tenez en vos mains. Qu’en ferez-vous?
Ne voyez-vous pas en ce point tout l’Évangile et tout le jugement de
Dieu?
L’Évangile appelle riche, riche maudit, celui qui, tenant en sa main ce
sang, ces larmes qui d’ordinaire ne sont pas les siennes, les prostitue,
les répand pour jouir. L’Évangile appelle pauvre, _pauvre d’esprit_,
celui qui, sachant ce qu’il tient en sa main, respecte ces biens sacrés,
et ne les donne qu’au salut des hommes et au progrès du monde. Et je
comprends alors que la morale, comme l’Évangile, se résume en une seule
question: Que ferez-vous du sang de l’homme et de ses larmes?
Consécration? Profanation?