I
Et maintenant, je répète ma question:
Voulez-vous être bon? Voulez-vous suivre le plan de Dieu? Voulez-vous
consacrer votre vie à la justice et à la vérité?
Alors le premier pas à faire, c’est de vaincre l’obstacle. C’est de
briser la chaîne qui tient captifs les hommes et les nations. C’est
d’être libre à l’égard de ce monde tel qu’il est.
Comprenez bien ceci: les hommes, liés par la tradition du vieux monde,
et emportés par la pente du grossier égoïsme, se trompent à peu près
tous, presque toujours, comme s’ils n’avaient pas la raison. Ils vivent
encore pour la plupart, dans une avidité presque animale. C’est là leur
chaîne, c’est là le paganisme et l’esclavage toujours vivants.
Il y a, pour l’individu comme pour la société, deux voies, deux buts,
deux cultes. Il y a Dieu et il y a l’idole. Et savez-vous, d’après
l’Évangile, ce qu’est l’idole? L’Évangile dit qu’il y a deux maîtres
qu’on ne peut servir à la fois, et ces deux maîtres sont DIEU ET
L’ARGENT. «Vous ne pouvez servir à la fois DIEU ET L’ARGENT[48].»
[48] Non potestis Deo servire et mammonæ. (Luc, XVI, 13.)
Ainsi donc l’idole, c’est l’argent.
Mais c’est ici que le monde rit de l’Évangile: _Ils se moquaient de lui_
(_deridebant illum_), dit le texte sacré. Et c’est ici que nous-mêmes
nous avons besoin de courage pour prêcher l’Évangile et pour répéter la
grande loi: «Vous ne pouvez pas servir à la fois DIEU ET L’ARGENT.» Mais
l’Évangile explique la loi, et pose le principe de la science par un
seul mot: _richesses d’iniquités_, dit-il, _mammona iniquitatis_.
Donc, ce qui est maudit, ce n’est pas le travail qui accumule des forces
représentées par la richesse, mais bien l’iniquité qui les détruit.
L’argent, cette idole qu’on ne peut pas servir si l’on sert Dieu, c’est
le culte des richesses injustes, le culte des richesses pour jouir,
culte qui brise en effet les forces du travail, et qui ruine les
nations.
En ce sens donc, l’argent est véritablement le grand et universel
sacrement de tous les cultes faux et de toutes les idolâtries. Plus que
le Destin, plus que Jupiter, il est maître des dieux et des hommes. Il
est évidemment maître de Jupiter, dieu du pouvoir; de Mars, dieu de la
guerre; de Vénus impudique ou pudique[49]; de Mercure, dieu des voleurs,
des vendeurs, des joueurs, et aussi dieu de l’éloquence, c’est-à-dire de
la grande foule de ceux qui écrivent et qui parlent. L’argent est donc
la grande idole et le sacrement de tout mal, et le grand ennemi de Dieu.
[49] Je n’ose absolument point citer, sur ce sujet, le mot de
Bourdaloue dans son _Sermon sur les richesses_.
Or, tant que les individus et les peuples ne reviendront pas avec foi au
culte du vrai Dieu et ne briseront pas l’idole, tout progrès de chaque
homme et du monde est absolument impossible. Aucun triomphe du royaume
de Dieu n’est concevable. La justice et la vérité ne pourront faire un
pas de plus.
Fouler aux pieds l’idole, c’est donc le commencement de la vie morale,
c’est le principe et la condition absolue de tout progrès de l’homme et
de la société.
Ce n’est pas sans admiration qu’en ouvrant l’Évangile je trouve que la
première parole du premier discours du Sauveur est celle-ci:
«Bienheureux les pauvres, parce que le royaume du ciel est à eux.»
Ailleurs je lis cette étonnante condamnation: «Il est impossible qu’un
riche entre dans le royaume du ciel.» C’est-à-dire: il est impossible
que l’adorateur de l’argent, que l’homme qui n’a pas vaincu cette idole,
entre dans le royaume du ciel, dans la justice et dans la vérité, et
vienne jamais à la lumière et au bonheur de l’éternelle justice et de
l’éternelle vérité.
En effet, ne voyez-vous pas qu’il y a dans toute âme deux choses, la
raison et la passion? J’appelle passion cette pente qui nous porte
toujours à jouir et à jouir trop; à fuir le travail pour jouir; à
s’abaisser, à se dégrader, à ramper, à mentir, à tromper, à voler, à
tuer pour jouir, et pour atteindre le grand et universel sacrement de
toutes les jouissances, l’argent. Tel est le culte de l’idole. Mais, je
vous prie, qu’est-ce que gagnent ces païens dans leur abominable culte?
Évidemment tous les maux physiques et moraux.
La science et l’expérience nous disent qu’il y a, dans le cœur et le
sang humain, un instinct avide et furieux, une faim, une soif de joie,
qui ne cesse de nous emporter. La science ajoute que celui qui se livre
à cette pente tue son corps. Celui-là marche vers toutes les maladies,
vers la vieillesse précoce et vers la mort avant le terme.
Presque tous les hommes courent ainsi prématurément vers la mort. Et
c’est pourquoi la science ajoute: «L’homme ne meurt pas, il se tue.»
Mais s’il tue résolument son corps, est-ce qu’il ne tue pas son âme
encore plus vite? Qu’est-ce qu’une âme sans dignité, sans vérité, sans
force contre la passion, une âme où règnent une bassesse incurable, une
soif continue de jouir, le féroce égoïsme, et le mépris du droit
d’autrui et de la vie d’autrui, quand il s’agit d’argent pour soi, de
joie pour soi?
Évidemment tous les hommes naissent dans la passion, dans la pente vers
soi contre tous, dans ce besoin du mauvais feu des jouissances qui
brûlent la vie, consument le corps et l’âme, et nous portent vers la
décadence continue, vers toute souffrance pour nous et autrui.
Mais, grâce à Dieu, il y a dans nos cœurs et dans nos âmes une autre
force. C’est celle que j’appelle ici la raison. Je parle de la vraie
raison, de l’éternelle raison! La raison, dis-je, parlant dans la
conscience, est la force qui lutte contre la décadence, qui remonte le
courant du mal et brise l’obstacle quand il le faut. Le travail, le
courage, l’espérance, la vertu, la justice pour autrui, la victoire sur
le lâche et cruel égoïsme, la tempérance, la dignité, la croissance de
l’esprit vers la sagesse et la lumière, et celle du cœur vers la justice
et la bonté, voilà ce que j’appelle l’effort, dans la conscience, de la
raison bénie de Dieu.
N’est-il pas évident que l’obstacle à tout bien et à tout progrès, c’est
la pente cupide à jouir et à posséder? L’obstacle, c’est cette avidité
d’esprit et de cœur que l’on peut appeler d’un seul mot l’esprit de
lucre ou l’amour des richesses. Mais au contraire, la force
régénératrice, le ressort du progrès, le bien moral, c’est manifestement
cet esprit de sobriété, de désintéressement, de dignité, de vigueur
contre l’égoïsme, que l’on peut appeler d’un seul mot: «l’esprit de
pauvreté».
Dès lors, comme le dit l’Évangile, il est impossible qu’un riche entre
dans le royaume du ciel, et, d’un autre côté, il est évident que:
«Bienheureux sont les pauvres, car le royaume du ciel leur appartient.»
L’esprit de pauvreté est le sel de la terre. C’est l’unique voie de
cette transformation des sociétés que Dieu veut aujourd’hui. C’est la
seule force qui puisse accomplir la mission de l’homme sur la terre,
savoir: Mettre en ordre le monde, et disposer le globe terrestre dans
l’équité.