Après le grand événement intime qui me fit passer en une heure de
l’enfance à la virilité, je demeurai plus d’une année sans tirer de tout
ce que j’avais vu et senti aucune conclusion explicite.
Mais la direction morale de ma vie était changée. Je n’avais plus aucune
illusion, ni aucune espérance, dans le sens ordinaire du mot. Tout ce
qui, la veille, me séduisait était anéanti. Tous les palais, tous les
trésors, tous les honneurs du monde, tout le pouvoir, toute la splendeur
des rois, toute la gloire des héros, toute celle des lettres, tout cela
me semblait puéril. On m’eût en ce moment proposé un empire, que je
l’eusse dédaigné. La vie entière me paraissait si stérile et si vide que
je pensais parfois à la quitter. J’étais devenu très sérieux, très
critique et très fier. Tous les hommes me paraissaient nuls et
inintelligents. A mes yeux, la raison n’était chez eux qu’en germe, mais
point en exercice. Par toute leur vie, leurs habitudes, leurs mouvements
moraux et intellectuels, je les voyais assez peu différents des animaux.
Aujourd’hui, tout cela, sans doute, me semble encore vrai en partie;
mais je le sens tout autrement, et d’ailleurs je sais autre chose.
Il serait trop long de vous dire comment je fus ramené de la tristesse
critique et de l’orgueil à l’estime et à la poursuite de cet état
d’amour et de bonté, qui est l’état où notre Père met l’âme de ceux qui
veulent devenir ses enfants. Je ne vous dirai point en ce moment comment
je fus conduit à ce que je sais être la lumière. Je me borne à
l’histoire de ce bienheureux commencement de mon éducation par Dieu.
Quand j’eus compris que le monde et l’humanité sont perfectibles; que
l’état animal du genre humain peut et doit être transformé; que la
raison doit cesser d’être en germe, et qu’elle doit parvenir à régner
sur le monde; quand je compris qu’il est un règne de la justice et de la
vérité qui approche, et dont l’avènement dépend de nos efforts; que la
sainte compassion pour tant de larmes et de souffrances ne sera pas
toujours stérile; et qu’enfin l’Évangile de Jésus est l’annonce de cet
avenir, l’instrument de ces transformations, la loi nouvelle de ce monde
meilleur; quand j’ai su contempler en elle-même cette loi de Dieu, et
quand j’ai vu, avec une certitude nécessairement et absolument
infaillible, que cette loi est la lumière même, la vérité que j’avais
demandée: alors, avec une joie immense et un indicible transport,
embrassant ma fortune et mon bien de toutes les forces de mon âme, je
consacrai ma vie, comme je l’avais juré, à faire connaître, à faire
régner cette vérité, espoir de tous les peuples, ressource de tous les
hommes dans la vie et la mort.
Mais je vous prie, décidé que j’étais à consacrer ma vie à la vérité
seule,--consécration qui était mon bonheur et qui me suffisait,--quel
temps pouvais-je donner à autre chose? Il est clair que je ne tenais
plus à la vieille surface de ce monde tel qu’il est, ni surtout à son
Dieu, qui est l’argent. Je n’avais aucun temps à donner à l’acquisition
des richesses.
Et puis, considérant que l’immense multitude des hommes doivent, jour
par jour, gagner leur vie en travaillant, et ne possèdent rien dont ils
puissent vivre un jour sans travailler, je refusai le privilège et
l’exception, et voulus rester pauvre, comme le sont à peu près tous les
hommes.
Jésus-Christ est né pauvre, a voulu vivre et mourir pauvre. Il a
travaillé de ses mains pendant trente ans pour gagner son pain de chaque
jour. Lorsqu’il a cessé son travail pour commencer sa prédication, il
n’avait rien; il recevait son humble nourriture de ses amis, ou de la
foule qui l’entourait, ou des femmes qui le suivaient pour le servir. Il
marchait et passait en bénissant et enseignant, mais n’avait ni terres
ni maisons où il pût demeurer. «Les renards, disait-il, ont des
tanières, et les oiseaux du ciel leur nid; le Fils de l’homme n’a pas
seulement un lieu pour reposer sa tête.»
Cette parole, je l’avoue, perçait mon cœur de part en part et le
remplissait d’enthousiasme. Moi aussi, si j’avais du courage, je
pourrais passer en ce monde à la suite de mon Maître en faisant quelque
bien, sans jamais posséder un lieu pour reposer ma tête. Et cela me
semblait beau et bon. Il me semblait qu’en renonçant à tout,--à ce tout
que je connaissais n’être rien,--je gagnais Dieu, la bonté, la lumière,
la liberté, et que je recevais en échange le pouvoir de propager la
vérité.
Un jour donc, après avoir très mûrement pesé les conséquences les plus
cruelles de la pauvreté et de la vie évangélique, je les acceptai
librement. Puis, pour donner plus de solennité à l’acte qui allait
décider de ma vie, j’entrai dans une église, et là, comme j’étais seul,
étendant la main vers l’autel, je fis vœu de ne jamais devenir riche, de
ne jamais avoir qu’un but, et de ne posséder qu’un bien, la vérité, et
s’il se pouvait, la justice.
Vous comprenez pourquoi je vous dis cette histoire. C’est pour vous
montrer, si je puis, comment il faut, au début de la vie, savoir d’abord
se mettre en liberté, se dégager de la stérile routine du vieux monde,
et garder toutes ses forces pour chercher l’unique nécessaire et
l’unique vie permanente et féconde.
En outre, je sais qu’il existe, de plusieurs côtés, un certain nombre
d’hommes de cœur, dont la raison est développée, qui aiment, en effet,
la justice et veulent se dévouer à son triomphe. J’ai voulu, en me
faisant connaître à eux, non pas dans mes inconséquences ni dans mes
fautes, dont je demande pardon à Dieu, mais dans l’intention droite et
bonne qui, depuis ma jeunesse, a dirigé ma vie, j’ai voulu qu’aucun de
ces hommes ne pût douter de mon point de départ et de mon but.
Qu’ils sachent bien que dans toutes ces questions, politiques, sociales,
philosophiques ou religieuses, je suis aussi libre de préjugés et
d’étroites et mauvaises passions que pourrait l’être un mort. C’est
qu’en effet j’ai traversé la mort.
Et puis qu’ils sachent aussi que cette histoire, qui est la mienne,
littéralement vraie dans chaque mot, est, à peu de chose près, celle de
bien des milliers de prêtres en France et dans le monde entier.
Seulement ces généreux et vénérés frères, presque tous, ont su mieux
employer que moi le don de Dieu[47].
[47] Tout ce récit, de la plus exacte autobiographie, sa trouve dans
les _Souvenirs de ma jeunesse_ publiés après la mort du P. Gratry.
(_Note de l’Éditeur._)