Travailler au triomphe intellectuel de la croix, par l’ensemble des
forces humaines bénies de Dieu, et par cette science d’ensemble possible
par la croix seule; prier, se recueillir pour recevoir quelque lumière
d’en haut, quelque bénédiction intellectuelle, et quelque initiation
dans la science de la croix; travailler dans la lumière évangélique
toutes les sciences, surtout les sciences morales, et leur application à
la vie des peuples et à la solution de la grande crise que traverse le
genre humain; se réunir pour travailler plusieurs en un, afin de ramener
à l’unité toutes les branches de la science et toutes les directions de
la pensée; s’attacher avec zèle et respect à la pureté, à la simplicité,
à la clarté, et, si l’on peut, à la beauté et à la dignité de la parole,
afin de répandre partout la science chrétienne, fruit de la foi, de la
prière, du travail opiniâtre et de l’union, tel est le but.
Les moyens sont d’abord: la réunion de plusieurs dans un lieu de prière
et d’études, dans cet Oratoire qui se compose de deux éléments:
l’Oratoire proprement dit, et puis l’atelier de travail, ou, si l’on
veut, la chapelle et la bibliothèque. Il faut être plusieurs ouvriers,
posséder des forces diverses, les uns l’histoire, le droit; d’autres les
lettres ou la philosophie; d’autres les sciences économiques et
politiques; d’autres la physique et les mathématiques, l’astronomie et
toutes les sciences du monde des corps: d’autres posséderont à fond la
théologie, qui, d’ailleurs, en tant que reine et directrice, doit, aussi
bien que la philosophie, être commune à tous, du moins au degré
suffisant.
Ces éléments donnés, il nous faut la ferme résolution de travailler avec
accord, avec ensemble, avec prière et sacrifice perpétuel, sachant qu’on
ne peut rien qu’en Jésus-Christ à qui l’on ne s’unit qu’en s’unissant au
sacrifice. Puis il nous faut la résolution de ne pas nous perdre dans la
polémique, mais de combattre l’ennemi par voie de supplantation. Il nous
faut encore la résolution de voir dans tout ennemi un frère possible, un
auxiliaire probable si, sans le frapper du glaive, nous l’enveloppons de
lumière.
Il nous faut la résolution de parler toujours, et dans toute l’étendue
de la science, une même langue, la langue du monde civilisé, en
supprimant le grec et les idiomes techniques des sciences particulières.
Il nous faut la résolution d’écrire la vérité avec notre âme entière,
esprit et cœur, afin de s’adresser à tous les sens, à toutes les
facultés des hommes, afin de les atteindre tous, et ceux qui savent
penser et ceux qui savent sentir, ceux qui pensent par images et ceux
qui pensent par raisonnement. Un style complet est celui qui atteint
toutes les âmes et toutes les facultés des âmes! Or, si l’on aime, si
l’on sait, si l’on prie, si l’on admire, si l’on travaille longtemps, si
l’on sacrifie les mille bizarres particularités du lieu et du moment, de
la coterie et du système, on peut avoir un style moins incomplet que le
langage ordinaire des savants.
Mais il nous faut surtout bien choisir le côté par lequel nous devons
présenter au monde la grande philosophie chrétienne. Il faut savoir quel
est le point qui, d’ici à un demi-siècle, doit être surtout développé.
Ce point, ce n’est pas la métaphysique ni la logique, c’est la morale,
c’est la grande science du devoir. C’est l’éternelle, universelle et
infaillible morale évangélique qu’il faut verser comme un esprit vivant,
et comme un feu sacré, dans une science d’ensemble qui, unissant en elle
le droit, l’histoire, la politique, la législation et l’économie
politique, puisse se nommer la science du devoir, du devoir d’homme à
homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné: science nécessaire
pour terminer la crise où se débat le monde contemporain au moment où il
se transforme.
Cette science évidemment, qui est surtout celle de la croix, est la
première que nous aurons à travailler ensemble, nous chrétiens, et à
établir dans le monde, par le détail de ses applications.
C’est ainsi que nous renverserons sans l’attaquer la vieille philosophie
païenne qui prend pied parmi nous depuis un siècle, sous forme de
scepticisme, et puis de panthéisme. Nous la renverserons en y
substituant la puissante et lumineuse philosophie chrétienne,
populairement enseignée par la presse à toute l’Europe, au monde entier.
Nous en ferons deux traductions: l’une pour le monde lettré et l’autre
pour le peuple, et une autre encore de vive voix.
Tel est notre devoir à nous qui vous parlons. Voici maintenant non pas
votre devoir, Messieurs, mais la part que vous pouvez prendre vous-mêmes
à nos travaux, vous nos amis, nos auditeurs.