Avant tout, vous pouvez, et vous le pouvez tous, nous aider par votre
prière. La prière est la plus grande des forces. Priez Dieu de nous
supporter, de nous soutenir, quoique indignes ouvriers de son œuvre. En
second lieu, vous pouvez nous aider par quelque coopération
intellectuelle, soit en venant travailler avec nous dans une union plus
ou moins intime, soit en travaillant loin de nous, mais dans le même
sens. Et cette œuvre, en effet, est l’œuvre de tous les chrétiens, des
ministres de Dieu d’abord, du clergé catholique tout entier, de vous
tous, si vous vous élevez, quoique laïques, au sacerdoce du zèle, du
dévouement et du travail pour Dieu. Dieu veuille susciter parmi vous des
saints d’abord, puis pour la propagation de la vraie science, des génies
chrétiens!
Enfin, Messieurs, quelques-uns d’entre vous, peut-être, travailleront à
l’œuvre commune, par cet esprit de sacrifice qui fonde sur terre le
corps des œuvres de Dieu. Oui, je voudrais pouvoir vous inspirer
l’esprit de fondation.
Les œuvres de Dieu, les idées de l’Église du Christ ont été, il y a un
demi-siècle, en France, entièrement dépouillées de leur corps. C’est ce
qu’on a opéré plus récemment, sous nos yeux, en Espagne et puis en
Piémont. C’est ce que le Piémont exécute en ce moment même,
magnifiquement, en Italie. L’esprit païen craint en effet que l’esprit
de Dieu ne s’incarne. Mais Dieu bénit la foi de ceux qui travaillent à
réparer ces ruines, et qui donnent aux divines idées un asile et un
corps.
Je connais un chrétien vénérable qui m’honore de son amitié, et qui
vient de fonder dans sa patrie,--car il n’est point notre
compatriote,--une œuvre immense. C’est une maison de vingt-cinq
missionnaires. Maison, chapelle, bibliothèque, existence à perpétuité de
vingt-cinq ouvriers évangéliques, ce noble chrétien a fondé le tout à
lui seul.
Pourquoi d’autres chrétiens, aussi nobles de cœur, et placés dans les
mêmes circonstances, n’auraient-ils pas l’inspiration de fonder
grandement aussi le corps de la divine idée dont nous venons de vous
parler? L’Oratoire, autrefois, avait couvert la France de ses
bibliothèques. Ces livres dorment maintenant dans ces catacombes de
l’esprit que l’on appelle bibliothèques publiques: aucun œil ne les
aperçoit, aucune main n’en secoue la poussière, et nous, nous avons à
doubler nos efforts pour travailler sans livres, ou bien avec quelques
débris que le hasard nous met en mains[42].
[42] Depuis que ce discours a été prononcé, l’illustre et bien
regrettable Augustin Thierry nous a fait le très grand honneur de
nous léguer sa bibliothèque.
L’Oratoire avait couvert la France de ses maisons et de ses églises.
Aujourd’hui, nous avons cette salle pour chapelle[43]. Sans doute nous
bénissons cet humble commencement. Cette pauvreté, c’est notre crèche;
et cette crèche portera bonheur à la divine idée. Mais le temps vient où
nous devons nous livrer au travail avec plus de force et d’ensemble, et
il nous faut, comme à saint Joseph, l’atelier de travail et les
instruments de travail, pour nourrir le divin enfant.
[43] La chapelle de l’Oratoire est construite aujourd’hui.
Quelqu’un nous les donnera. Dieu enverra quelqu’un. Et si ce n’est un
seul, les envoyés de Dieu seront plusieurs.
C’est donc ainsi, Messieurs, qu’aujourd’hui, ou bientôt, ou par la
suite, quand Dieu voudra, vous pourrez nous aider: et cette œuvre peut
devenir pour vous, ou l’un de ces plaisirs, ou l’une de ces affaires,
dont je vous ai dit souvent: «Il faut d’autres plaisirs, d’autres
affaires!»
X
Et maintenant, je rentre dans ce que j’ai appelé si souvent notre
devoir. Votre devoir n’est point telle ou telle œuvre particulière.
Votre devoir est de pratiquer l’Évangile, c’est-à-dire de faire
pénitence et de participer au sacrifice, parce que le règne de Dieu
approche, et afin qu’il approche plus vite. Votre devoir est de prendre
la croix, de la porter et de suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le
temps où nous vivons demande d’autres chrétiens que des chrétiens qui
dorment. Il faut des combattants, il faut des ouvriers. Tout chrétien
doit être ouvrier ou combattant: car il faut défendre la croix, il faut
chasser l’esprit païen, l’esprit adversaire de la croix, du milieu de
cette humanité nouvelle fondée sur la lumière, la force et la vertu du
Christ. Pendant que nous dormons, l’ennemi marche. J’entends par là
l’esprit de retour au paganisme par l’abolition du sacrifice, par la
rechute dans les sens et l’orgueil, par la rechute dans tout ce qui
sépare et divise, par la rechute dans l’antique égoïsme, qui repullule
avec fureur, dès que le sacrifice est aboli. O mes frères, ne laissez
pas l’envahisseur s’avancer plus loin. Prenez la croix. Levez la tête,
occupez-vous des intérêts de la justice et de la vérité, et cessez de
trouver dans ce qu’on nomme le monde, dans ce monde banal et vieilli,
tous vos plaisirs, toutes vos affaires. Honte à celui qui, parmi tant
d’affaires, n’en a pas une qui soit pour Dieu! Honte à celui qui, dans
ses mille plaisirs, n’en a pas un qui vienne de Dieu. Le temps approche,
espérons-le, où l’homme qui vivra pour lui seul, selon la fade et
coupable routine du vieux monde décrépit, ne sera plus un homme aux yeux
des siens, mais un efféminé. Le temps vient où, comme autrefois dans
l’enthousiasme des croisades, les femmes enverront à l’homme qui
prétendra rester dans ses plaisirs et son repos la quenouille de fileuse
pour le réveiller par la honte.
Le temps vient où, réveillés enfin par la honte ou par le danger, les
chrétiens retrouveront une science et une pratique plus profonde de la
croix; y verront le passage de cette vie qui meurt, à la vie éternelle;
et y verront de plus le passage de la vie terrestre mauvaise, corrompue,
corruptrice, toujours en décadence, à la vie généreuse, grandissante et
féconde qui fait marcher le monde vers la justice, qui hâte le terme où
la nouvelle humanité, fondée par la croix du Sauveur, régnera sur la
terre entière pour la gloire de Dieu et pour la paix et le salut du plus
grand nombre.
Ainsi soit-il.