IX

Avant tout, vous pouvez, et vous le pouvez tous, nous aider par votre

prière. La prière est la plus grande des forces. Priez Dieu de nous

supporter, de nous soutenir, quoique indignes ouvriers de son œuvre. En

second lieu, vous pouvez nous aider par quelque coopération

intellectuelle, soit en venant travailler avec nous dans une union plus

ou moins intime, soit en travaillant loin de nous, mais dans le même

sens. Et cette œuvre, en effet, est l’œuvre de tous les chrétiens, des

ministres de Dieu d’abord, du clergé catholique tout entier, de vous

tous, si vous vous élevez, quoique laïques, au sacerdoce du zèle, du

dévouement et du travail pour Dieu. Dieu veuille susciter parmi vous des

saints d’abord, puis pour la propagation de la vraie science, des génies

chrétiens!

Enfin, Messieurs, quelques-uns d’entre vous, peut-être, travailleront à

l’œuvre commune, par cet esprit de sacrifice qui fonde sur terre le

corps des œuvres de Dieu. Oui, je voudrais pouvoir vous inspirer

l’esprit de fondation.

Les œuvres de Dieu, les idées de l’Église du Christ ont été, il y a un

demi-siècle, en France, entièrement dépouillées de leur corps. C’est ce

qu’on a opéré plus récemment, sous nos yeux, en Espagne et puis en

Piémont. C’est ce que le Piémont exécute en ce moment même,

magnifiquement, en Italie. L’esprit païen craint en effet que l’esprit

de Dieu ne s’incarne. Mais Dieu bénit la foi de ceux qui travaillent à

réparer ces ruines, et qui donnent aux divines idées un asile et un

corps.

Je connais un chrétien vénérable qui m’honore de son amitié, et qui

vient de fonder dans sa patrie,--car il n’est point notre

compatriote,--une œuvre immense. C’est une maison de vingt-cinq

missionnaires. Maison, chapelle, bibliothèque, existence à perpétuité de

vingt-cinq ouvriers évangéliques, ce noble chrétien a fondé le tout à

lui seul.

Pourquoi d’autres chrétiens, aussi nobles de cœur, et placés dans les

mêmes circonstances, n’auraient-ils pas l’inspiration de fonder

grandement aussi le corps de la divine idée dont nous venons de vous

parler? L’Oratoire, autrefois, avait couvert la France de ses

bibliothèques. Ces livres dorment maintenant dans ces catacombes de

l’esprit que l’on appelle bibliothèques publiques: aucun œil ne les

aperçoit, aucune main n’en secoue la poussière, et nous, nous avons à

doubler nos efforts pour travailler sans livres, ou bien avec quelques

débris que le hasard nous met en mains[42].

[42] Depuis que ce discours a été prononcé, l’illustre et bien

regrettable Augustin Thierry nous a fait le très grand honneur de

nous léguer sa bibliothèque.

L’Oratoire avait couvert la France de ses maisons et de ses églises.

Aujourd’hui, nous avons cette salle pour chapelle[43]. Sans doute nous

bénissons cet humble commencement. Cette pauvreté, c’est notre crèche;

et cette crèche portera bonheur à la divine idée. Mais le temps vient où

nous devons nous livrer au travail avec plus de force et d’ensemble, et

il nous faut, comme à saint Joseph, l’atelier de travail et les

instruments de travail, pour nourrir le divin enfant.

[43] La chapelle de l’Oratoire est construite aujourd’hui.

Quelqu’un nous les donnera. Dieu enverra quelqu’un. Et si ce n’est un

seul, les envoyés de Dieu seront plusieurs.

C’est donc ainsi, Messieurs, qu’aujourd’hui, ou bientôt, ou par la

suite, quand Dieu voudra, vous pourrez nous aider: et cette œuvre peut

devenir pour vous, ou l’un de ces plaisirs, ou l’une de ces affaires,

dont je vous ai dit souvent: «Il faut d’autres plaisirs, d’autres

affaires!»

X

Et maintenant, je rentre dans ce que j’ai appelé si souvent notre

devoir. Votre devoir n’est point telle ou telle œuvre particulière.

Votre devoir est de pratiquer l’Évangile, c’est-à-dire de faire

pénitence et de participer au sacrifice, parce que le règne de Dieu

approche, et afin qu’il approche plus vite. Votre devoir est de prendre

la croix, de la porter et de suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le

temps où nous vivons demande d’autres chrétiens que des chrétiens qui

dorment. Il faut des combattants, il faut des ouvriers. Tout chrétien

doit être ouvrier ou combattant: car il faut défendre la croix, il faut

chasser l’esprit païen, l’esprit adversaire de la croix, du milieu de

cette humanité nouvelle fondée sur la lumière, la force et la vertu du

Christ. Pendant que nous dormons, l’ennemi marche. J’entends par là

l’esprit de retour au paganisme par l’abolition du sacrifice, par la

rechute dans les sens et l’orgueil, par la rechute dans tout ce qui

sépare et divise, par la rechute dans l’antique égoïsme, qui repullule

avec fureur, dès que le sacrifice est aboli. O mes frères, ne laissez

pas l’envahisseur s’avancer plus loin. Prenez la croix. Levez la tête,

occupez-vous des intérêts de la justice et de la vérité, et cessez de

trouver dans ce qu’on nomme le monde, dans ce monde banal et vieilli,

tous vos plaisirs, toutes vos affaires. Honte à celui qui, parmi tant

d’affaires, n’en a pas une qui soit pour Dieu! Honte à celui qui, dans

ses mille plaisirs, n’en a pas un qui vienne de Dieu. Le temps approche,

espérons-le, où l’homme qui vivra pour lui seul, selon la fade et

coupable routine du vieux monde décrépit, ne sera plus un homme aux yeux

des siens, mais un efféminé. Le temps vient où, comme autrefois dans

l’enthousiasme des croisades, les femmes enverront à l’homme qui

prétendra rester dans ses plaisirs et son repos la quenouille de fileuse

pour le réveiller par la honte.

Le temps vient où, réveillés enfin par la honte ou par le danger, les

chrétiens retrouveront une science et une pratique plus profonde de la

croix; y verront le passage de cette vie qui meurt, à la vie éternelle;

et y verront de plus le passage de la vie terrestre mauvaise, corrompue,

corruptrice, toujours en décadence, à la vie généreuse, grandissante et

féconde qui fait marcher le monde vers la justice, qui hâte le terme où

la nouvelle humanité, fondée par la croix du Sauveur, régnera sur la

terre entière pour la gloire de Dieu et pour la paix et le salut du plus

grand nombre.

Ainsi soit-il.

Les Sources · 第 58 / 138 题