II

L’esprit est une étrange capacité, une substance d’une nature

surprenante. Je vous excite à la science comparée; je vous demande, pour

cela, d’étudier tout: théologie, philosophie, géométrie, physique,

physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l’esprit que

si je vous disais de travailler de toutes vos forces, pendant la vie

entière, la physique seule, la géométrie seule, la philosophie ou la

théologie seule. Il se passe pour l’esprit ce que la science a constaté

pour l’eau dans sa capacité d’absorption. Saturez l’eau d’une certaine

substance: cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d’une

autre substance, comme si la première n’y était pas puis d’une

troisième, d’une quatrième et plus. Au contraire, et c’est là le fort du

prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente

encore quand vous l’avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de

suite, jusqu’à un certain point. Donc, ajoutez à votre philosophie

toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité

philosophique: votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup votre

capacité scientifique, théologique; ainsi de suite, jusqu’à un certain

point qui dépend de la nature finie de l’esprit humain et du tempérament

particulier de chaque esprit. Il ne faut point oublier surtout que ces

capacités de l’eau dépendent principalement de sa température.

Refroidissez: la capacité diminue: elle augmente si la chaleur revient.

De même, rien n’augmente autant la vraie capacité de l’esprit qu’un cœur

ardent. L’esprit grandit quand il fait chaud dans l’âme. Les pensées

sont grandes quand le cœur les dilate. Il y a des esprits où il fait

clair; il y en a où il fait chaud, disait excellemment Joubert. Oui,

parfois la chaleur et la clarté se séparent, mais la chaleur et la

grandeur, jamais. Les esprits les plus grands sont toujours ceux où il

fait chaud.

Donc ne vous effrayez pas du travail de la _science comparée_; la

science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler

énormément, sans trop de fatigue; c’est le moyen de déployer toutes vos

ressources et toutes vos facultés, et surtout d’approfondir chaque

science plus qu’elle ne pouvait l’être dans l’isolement.

L’avenir montrera la vérité de cette remarque, si l’on entre

courageusement dans la voie de la science comparée.

Quelle n’a pas été la fécondité de l’algèbre, appliquée à la géométrie;

puis la fécondité de cette science double, appliquée à son tour à la

physique et à l’astronomie! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que

l’on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et

même physiques, et le tout à la théologie?

Les Sources · 第 26 / 138 题