L’esprit est une étrange capacité, une substance d’une nature
surprenante. Je vous excite à la science comparée; je vous demande, pour
cela, d’étudier tout: théologie, philosophie, géométrie, physique,
physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l’esprit que
si je vous disais de travailler de toutes vos forces, pendant la vie
entière, la physique seule, la géométrie seule, la philosophie ou la
théologie seule. Il se passe pour l’esprit ce que la science a constaté
pour l’eau dans sa capacité d’absorption. Saturez l’eau d’une certaine
substance: cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d’une
autre substance, comme si la première n’y était pas puis d’une
troisième, d’une quatrième et plus. Au contraire, et c’est là le fort du
prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente
encore quand vous l’avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de
suite, jusqu’à un certain point. Donc, ajoutez à votre philosophie
toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité
philosophique: votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup votre
capacité scientifique, théologique; ainsi de suite, jusqu’à un certain
point qui dépend de la nature finie de l’esprit humain et du tempérament
particulier de chaque esprit. Il ne faut point oublier surtout que ces
capacités de l’eau dépendent principalement de sa température.
Refroidissez: la capacité diminue: elle augmente si la chaleur revient.
De même, rien n’augmente autant la vraie capacité de l’esprit qu’un cœur
ardent. L’esprit grandit quand il fait chaud dans l’âme. Les pensées
sont grandes quand le cœur les dilate. Il y a des esprits où il fait
clair; il y en a où il fait chaud, disait excellemment Joubert. Oui,
parfois la chaleur et la clarté se séparent, mais la chaleur et la
grandeur, jamais. Les esprits les plus grands sont toujours ceux où il
fait chaud.
Donc ne vous effrayez pas du travail de la _science comparée_; la
science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler
énormément, sans trop de fatigue; c’est le moyen de déployer toutes vos
ressources et toutes vos facultés, et surtout d’approfondir chaque
science plus qu’elle ne pouvait l’être dans l’isolement.
L’avenir montrera la vérité de cette remarque, si l’on entre
courageusement dans la voie de la science comparée.
Quelle n’a pas été la fécondité de l’algèbre, appliquée à la géométrie;
puis la fécondité de cette science double, appliquée à son tour à la
physique et à l’astronomie! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que
l’on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques, et
même physiques, et le tout à la théologie?