Cela posé, voici comment vous travaillerez, si vous voulez parvenir à la
science comparée.
Je suppose que vous sortez du collège, avec de bonnes études
littéraires, et quelque commencement de philosophie.
Il vous faut maintenant la théologie et les sciences. Vous savez que les
grands hommes du dix-septième siècle étaient à la fois mathématiciens,
physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens,
philosophes, écrivains. Qu’on en cite un qui n’ait été que philosophe!
De Kepler à Newton, tous sont théologiens. Voilà vos modèles.
Donc, reléguez un peu, et même beaucoup, les lettres et la philosophie,
et faites place à la théologie et aux sciences.
Du reste, il est heureux que vous ayez à prendre ce parti, car, si vous
avez du goût pour les lettres et la philosophie, la première précaution
à prendre, c’est de ne pas vous y enfermer. «Homme littéraire, dangereux
et vain!» disait quelqu’un.
Comprenez-vous ce texte de l’Écriture sainte: «Parce que je ne suis pas
littéraire, j’entrerai dans les puissances sacrées?» (_Quoniam non
cognovi litteraturam, ideo introibo in potentias Domini._) N’avez-vous
jamais remarqué la différence, le contraste, je dirai même l’opposition
qui se rencontrent entre la puissante profondeur des divines idées, et
surtout des divins sentiments, et leur expression littéraire?
N’avez-vous jamais remarqué ces deux natures d’esprit, si bien décrites
par Fénelon, dont l’une exprime, à peu près sans voir ni sentir; dont
l’autre sent et voit, mais n’exprime pas, ou du moins pas encore?
Défiez-vous de cette première espèce d’esprits, et tâchez de n’en être
pas. Si vous avez déjà acquis quelque art d’exprimer ce que vous tenez,
cherchez maintenant les choses à exprimer; car il vous faut d’abord
savoir:
Scribendi recte sapere est et principium et fons.
Laissez maintenant dormir en vous l’esprit littéraire, et cherchez
l’esprit scientifique. Soyez savant. Votre esprit non seulement en
deviendra plus riche, mais aussi plus fort et plus grand.
Heureux ceux qui soumettent leur esprit au conseil que Virgile donnait
aux laboureurs:
Et qui proscisso quæ suscitat æquore terga
Rursus in obliquum verso perrumpit aratro,
Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis[14]!
[14] «Que dire de celui qui, après avoir ouvert le sol et soulevé la
terre, retourne la charrue, croise et brise les premiers sillons,
exerce ainsi la terre et la gouverne!» (_Géorgiques_, I, 97-99.)
Faites de même. Croisez votre littérature par la science, la science par
la théologie. Rompez vos premières habitudes d’esprit, vos premières
formes de pensée. Surtout, si vous avez pris, au collège, une première
attache à un système particulier de philosophie, hâtez-vous de rappeler
la charrue, et de diriger les sillons dans un tout autre sens:
Rursus in obliquum verso perrumpit aratro.
Dans ce second travail, rien de bon ne sera perdu; mais que de préjugés,
d’erreurs, d’incohérences disparaîtront! Quelle mince culture que celle
de la première éducation! Superposez à cette éducation une autre
éducation, et puis une autre encore. Rompez et domptez votre esprit en
le labourant plus d’une fois en plusieurs sens:
Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis.
Ne craignez pas de changer plusieurs fois de culture. Rien n’est plus
favorable à la terre, dit ailleurs le poète. Le changement de culture
repose:
Sic quoque mutatis requiescunt fœtibus arva[15].
[15] C’est ainsi que la terre se repose par le changement de culture.»
Il y a plus, telle ou telle production brûle et dessèche la terre, si on
la continue. Mais que les moissons se succèdent sans se ressembler, et
la terre les porte gaîment.
Urit enim lini campum seges, urit avenæ,
Urunt lethæo perfusa papavera somno,
Sed tamen alternis facilis labor[16].
[16] «Le lin brûle le champ qui le porte; l’avoine aussi et le pavot
chargé du sommeil de la mort. Mais la terre ne souffrira point,
s’ils se succèdent.»
C’est ainsi, par exemple, que les mathématiques isolées brûlent et
dessèchent l’esprit: la philosophie le boursoufle; la physique
l’obstrue; la littérature l’exténue, le met tout en surface; et la
théologie parfois le stupéfie. Croisez ces influences; superposez ces
cultures diverses: rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité.