Les terres du prince *** étaient administrées depuis plusieurs années
par un intendant, nommé Thelenef. Le prince ***, occupé ailleurs, ne
pensait guère à ses domaines; trompé dans ses espérances ambitieuses, il
voyagea longtemps pour secouer l'ennui du grand seigneur disgracié;
puis, lorsqu'il fut las de demander aux arts et à la nature des
consolations contre les mécomptes de la politique, il revint dans son
pays, afin de se rapprocher de la cour qu'il ne quitte plus et pour
tâcher, à force de soins et d'assiduités, de recouvrer la faveur du
maître.
Mais tandis que sa vie et sa fortune s'épuisaient infructueusement à
faire tour à tour le courtisan à Saint-Pétersbourg et l'amateur des
antiquités dans le midi de l'Europe, il perdait l'affection de ses
paysans, exaspérés par les mauvais traitements de Thelenef.
Cet homme était souverain dans les vastes domaines de Vologda[34], où sa
manière d'exercer l'autorité seigneuriale le faisait exécrer.
Mais Thelenef avait une fille charmante nommée Xenie[35]: la douceur de
cette jeune personne était une vertu infuse, car ayant de bonne heure
perdu sa mère, elle ne reçut d'éducation que celle que son père lui
pouvait donner. Il lui enseigna le français: elle apprit pour ainsi dire
par cœur quelques classiques du siècle de Louis XIV oubliés dans le
château de Vologda par le père du prince. La _Bible_, les _Pensées de
Pascal_, _Télémaque_ étaient ses livres favoris; quand on lit peu
d'auteurs, qu'on les choisit bien, et qu'on les relit souvent, on
profite beaucoup de ses lectures. Une des causes de la frivolité des
esprits modernes, c'est la quantité de livres plutôt mal lus que mal
écrits, dont le monde est inondé. Un service à rendre aux générations à
venir, ce serait de leur apprendre à lire, talent qui devient de plus en
plus rare depuis que tout le monde sait écrire...
Grâce à sa réputation de _savante_, Xenie à dix-neuf ans jouissait dans
tout le gouvernement de *** d'une considération méritée. On venait la
consulter de tous les villages voisins; dans les maladies, dans les
affaires, dans les chagrins des pauvres paysans, Xenie était leur guide
et leur appui.
Son esprit conciliateur lui attirait souvent les réprimandes de son
père; mais la certitude d'avoir fait quelque bien ou empêché quelque mal
la dédommageait de tout. Dans un pays où en général les femmes ont peu
d'influence[36], elle exerçait un pouvoir que nul homme du canton n'eût
pu lui disputer: le pouvoir de la raison sur des esprits bruts.
Son père même, tout violent qu'il était par nature et par habitude,
ressentait l'influence de cette âme bienfaisante, il rougissait trop
souvent de se voir arrêté dans l'explosion de sa colère par la crainte
de faire quelque peine à Xenie, et comme un prince tyrannique se
reprocherait la clémence, il s'accusait d'être trop débonnaire. Il
s'était fait une vertu de ses emportements qu'il qualifiait de justice,
mais que les serfs du prince *** nommaient d'un autre nom.
Le père et la fille habitaient le château de Vologda situé dans une
plaine d'une étendue immense, mais d'un aspect assez pastoral pour la
Russie.
Le château est bâti au bord d'un lac qui l'entoure de trois côtés. Ce
lac aux rives plates communique avec le Volga par des émissaires dont le
cours peu rapide et divisé en plusieurs bras n'est pas long. Ces
ruisseaux tortueux coulent encaissés dans le terrain de la plaine, et
l'œil, sans pouvoir jouir de la vue des méandres cachés, en suit
vaguement de loin les sinuosités, guidé par des touffes de saules
grêles, chétifs, et par d'autres broussailles malingres croissant çà et
là le long des profonds canaux creusés à travers la prairie qu'ils
sillonnent en sens divers, sans l'embellir ni la fertiliser, car l'eau
qui s'égare n'améliore pas des terrains marécageux.
L'aspect de l'habitation a un certain caractère de grandeur. Des
fenêtres de ce château la vue s'étend d'un côté sur le lac, qui rappelle
la mer, car ses rives unies et sableuses disparaissent matin et soir
dans les brumes de l'horizon, de l'autre, sur de vastes pâtures coupées
de fossés et parsemées d'oseraies. Ces herbages non fauchés font la
principale richesse du pays, et les soins donnés à l'éducation des
bestiaux qui les parcourent en liberté, l'unique occupation des paysans.
De nombreux troupeaux paissent au Lord du lac de Vologda. Ces groupes
d'animaux, uniques accidents du paysage, attirent seuls les regards dans
des campagnes plates et froides où les horizons sans dessins, le ciel
toujours gris et brumeux ne varient la monotonie des lointains ni par
les lignes ni par les couleurs. Les bêtes, d'une race petite, débile, se
ressentent des rigueurs du climat; mais malgré leur mince apparence,
l'émail de leur robe égaie un peu les berges élevées qui forment digues
dans le marais: cette diversité de tons repose l'œil des teintes
tourbeuses de la prairie, espèce de bas-fond où croissent plus de
glaïeuls que d'herbes. De tels paysages n'ont rien de beau sans doute,
néanmoins ils sont calmes, imposants, vagues, grands, et dans leur
sérénité profonde ils ne manquent ni de majesté ni de poésie: c'est
l'Orient sans soleil.
Un matin, Xenie était sortie en même temps que son père pour assister
avec lui au dénombrement des bestiaux, opération qu'il faisait lui-même
chaque jour. Les animaux rangés pittoresquement de distance en distance
devant le château animaient le rivage et brillaient sur le gazon au
lever du soleil, tandis que la cloche d'une chapelle voisine appelait à
la prière du matin quelques femmes désœuvrées, grâce à leurs infirmités,
et quelques vieillards caducs qui jouissaient du repos de l'âge avec
résignation. La noblesse de ces fronts à cheveux blancs, les teintes
encore rosées de ces figures à barbes d'argent, prouvent la salubrité de
l'air et attestent la beauté de la race humaine sous cette zone glacée.
Ce n'est pas aux jeunes visages qu'il faut demander si l'homme est beau
dans un pays.
«Voyez, mon père, dit Xenie en traversant la digue qui réunit la
presqu'île du château à la plaine, voyez le pavillon flotter sur la
cabane de mon frère de lait.»
Les paysans russes s'absentent souvent par permission afin d'aller
exercer leurs forces et leur industrie dans quelques villes voisines, et
jusqu'à Saint-Pétersbourg; ils paient alors une redevance au maître, et
ce qu'ils gagnent au delà est à eux. Quand un de ces serfs voyageurs
revient chez sa femme, on voit s'élever sur leur cabane un pin en
manière de mût et une oriflamme s'agite et brille au plus haut de
l'arbre du retour, afin qu'à ce signe d'allégresse les habitants du
hameau et ceux des villages voisins partagent la joie de l'épouse.
C'est d'après cet usage antique qu'on venait d'arborer la banderole sur
le faîte de la chaumière des Pacôme. La vieille Elisabeth, la mère de
Fedor, avait été la nourrice de Xenie.
«Il est donc revenu cette nuit, ton garnement de frère de lait? reprit
Thelenef.
--Ah! j'en suis bien aise, s'écria Xenie.
--Un mauvais sujet de plus dans le canton, répliqua Thelenef; nous n'en
avons pas assez.»
Et la figure de l'intendant, habituellement mélancolique, prit une
expression plus rébarbative.
«Il serait facile de le rendre bon, reprit Xenie; mais vous ne voulez
pas exercer votre pouvoir.
--C'est toi qui m'en empêches, tu gâtes le métier de maître avec tes
habitudes de douceur et tes conseils de fausse prudence. Ah! ce n'est
pas ainsi que mon père et mon grand-père menaient les serfs du père de
notre seigneur.
--Vous ne vous souvenez donc pas, reprit Xenie d'une voix tremblante,
que l'enfance de Fedor a été plus heureuse que celle des paysans
ordinaires; comment serait-il semblable aux autres? son éducation fut
d'abord soignée comme la mienne.
--Il devrait être meilleur; il est pire: voilà le beau fruit de
l'instruction... C'est ta faute... toi et ta nourrice vous l'attiriez
sans cesse au château; et moi, dans ma bonté, ne voulant que te
complaire, j'oubliais et je lui laissais oublier qu'il n'était pas né
pour vivre avec nous.
--Vous le lui avez cruellement rappelé dans la suite! répliqua Xenie en
soupirant.
--Tu as des idées qui ne sont pas russes; tôt ou tard tu apprendras à
tes dépens comment il fallait gouverner nos paysans. Puis, continuant
entre ses dents: Ce diable de Fedor, qu'a-t-il fait pour revenir ici
malgré mes lettres au prince? C'est que le prince ne les lit pas,... et
que l'intendant de là-bas est jaloux de moi.»
Xenie avait entendu l'aparté de Thelenef et suivi avec anxiété les
progrès du ressentiment du régisseur, bravé jusque chez lui par un serf
indocile; elle crut l'adoucir en lui disant ces paroles pleines de
raison: «Il y a deux ans que vous avez fait battre presqu'à mort mon
pauvre frère de lait; qu'en avez-vous obtenu par vos outrages? rien; pas
un mot d'excuse n'est sorti de sa bouche; il aurait rendu l'âme sous les
verges plutôt que de s'abaisser devant vous. C'est que la peine fut trop
sévère pour l'offense; un coupable révolté ne se repent pas. Il vous
avait désobéi, j'en conviens; mais il était amoureux de Catherine; la
cause du tort en diminuait la gravité, voilà ce que vous n'avez pas
voulu comprendre. Depuis cette scène et le mariage et le départ qui
l'ont suivie, la haine de tous nos paysans est devenue si terrible
qu'elle me fait peur pour vous, mon père.
--Et voilà pourquoi tu te réjouis du retour d'un de mes plus redoutables
ennemis? s'écria Thelenef exaspéré.
--Ah! je ne crains pas celui-ci; nous avons bu le même lait: il mourrait
plutôt que de m'affliger.
--Ne l'a-t-il pas bien prouvé vraiment?... Il serait le premier à
m'égorger s'il l'osait.
--Vous le jugez mal; au contraire, Fedor vous défendrait envers et
contre tous, j'en suis sûre, quoique vous l'ayez mortellement offensé;
vous vous souviendrez de votre rigueur pour qu'il l'oublie, lui;
n'est-il pas vrai, mon père? Il est marié maintenant et sa femme a déjà
un petit enfant; ce bonheur doit adoucir son caractère: les enfants
changent le cœur des pères.
--Tais-toi, tu me ferais perdre l'esprit avec tes idées romanesques. Va
chercher dans les livres tes paysans tendres et tes esclaves généreux.
Je connais mieux que toi les hommes auxquels j'ai affaire: ils sont
paresseux, vindicatifs comme leurs pères, et tu ne les convertiras
jamais.
--Si vous me laissiez faire, si vous m'aidiez, nous les convertirions
ensemble. Mais voici ma bonne Elisabeth qui revient de la messe.»
En achevant ces mots, Xenie court se jeter au cou de sa nourrice.
«Te voilà bien heureuse!
--Peut-être, réplique tout bas la vieille.
--Il est revenu.
--Pas pour longtemps; j'ai peur...
--Que veux-tu dire?
--Ils ont tous perdu la raison; mais chut!
--Eh bien! mère Pacôme, dit Thelenef en jetant à la vieille un regard
oblique: voici ton mauvais sujet de fils rentré chez toi... Sa femme
doit être contente. Ce retour vous prouve à tous que je ne lui en veux
pas.
--Tant mieux, monsieur l'intendant, nous avons besoin de votre
protection... Le prince va venir, et nous ne le connaissons pas.
--Comment?... quel prince? notre maître?... Puis, s'interrompant: Ah!
sans doute, s'écria Thelenef surpris, mais ne voulant pas ignorer ce que
paraissait savoir une paysanne, sans doute je vous protégerai. Au reste,
il ne viendra pas de sitôt; le même bruit court tous les ans dans cette
saison.
--Pardonnez-moi, monsieur Thelenef, il sera ici avant peu.»
L'intendant aurait voulu presser de questions la nourrice de Xenie; mais
sa dignité le gênait. Xenie devina son embarras et vint à son secours.
«Dis-moi, nourrice, comment es-tu si bien instruite des projets et de la
marche de notre seigneur le prince ***?
--J'ai appris cela de Fedor. Ah! mon fils sait bien d'autres choses
encore! il est devenu un homme. Il a vingt et un ans, juste une année de
plus que vous, ma belle demoiselle; mais il est encore grandi, si
j'osais... je dirais... il est si beau!... je dirais que vous vous
ressemblez.
--Tais-toi, babillarde; pourquoi ma fille ressemblerait-elle à ton fils?
--Ils ont sucé le même lait; on se ressemble de plus loin; et même...
mais non... quand vous ne serez plus notre chef, je vous dirai ce que je
pense de leurs caractères.
--Quand je ne serai plus votre chef?
--Sans doute... Mon fils a vu _le Père_.
--L'Empereur?
--Oui; et l'Empereur lui-même nous fait dire que nous allons être
libres; c'est sa volonté; s'il ne dépendait que de lui, cela serait
fait[37].»
Thelenef hausse les épaules, puis il reprend:
«Comment Fedor a-t-il pu faire pour parler à l'Empereur?
--Comment?... il s'est joint à nos gens qui étaient envoyés par tous
ceux du pays et des villages voisins, pour aller demandera notre
Père...» Ici la mère Pacôme s'arrêta tout court...
«Pour lui demander quoi?»
La vieille, qui s'était aperçue un peu tard de son indiscrétion, prit le
parti de se taire obstinément, malgré les questions précipitées du
régisseur. Ce brusque silence avait quelque chose d'inusité qui pouvait
paraître significatif.
«Mais à la fin, qu'est-ce que vous machinez ici contre nous? s'écria
Thelenef furieux et en prenant la vieille par les deux épaules.
--C'est facile à deviner, dit Xenie en s'avançant pour séparer son père
de sa nourrice: vous savez que l'Empereur a fait au printemps de l'année
dernière l'acquisition du domaine de ***, voisin du nôtre. Depuis ce
temps-là tous nos paysans ne rêvent qu'au bonheur d'appartenir à la
couronne. Ils envient leurs voisins dont la condition... à ce qu'ils
croient, s'est de beaucoup améliorée, tandis que naguère elle était
semblable à la leur; plusieurs vieillards des plus respectés de nos
cantons sont venus vous demander, sous divers prétextes, des permissions
de voyage: j'ai su, depuis leur départ, qu'ils avaient été choisis comme
députés par les autres serfs, pour aller supplier l'Empereur de les
acheter, ainsi qu'il acheta leurs voisins. Divers districts des environs
se sont réunis aux envoyés du domaine de Vologda, pour présenter une
semblable requête à Sa Majesté. On assure qu'ils lui ont offert tout
l'argent nécessaire pour acquérir le domaine du prince ***: les hommes
avec la terre.
--C'est la vérité, dit la vieille, et mon garçon Fedor, qui les a
rencontrés à Saint-Pétersbourg, s'est joint à eux pour aller parler à
notre Père; ils sont revenus tous ensemble hier.
--Si je ne vous ai pas instruit de ces tentatives, reprit Xenie en
regardant son père interdit, c'est que je savais d'avance qu'elles
n'aboutiraient à rien.
--Tu t'es trompée puisqu'ils ont vu le Père.
--Le Père lui-même ne peut pas faire ce qu'on lui demande; il lui
faudrait acheter la Russie tout entière.
--Voyez-vous la ruse, répliqua Thelenef, les coquins sont assez riches
pour offrir de tels présents à l'Empereur; et avec nous ils font les
mendiants, et ils n'ont pas honte de dire que nous les dépouillons de
tout, tandis que si nous avions plus de bon sens et moins de bonté, nous
leur ôterions jusqu'à la corde avec laquelle ils nous étrangleront.
--Vous n'en aurez pas le temps, monsieur l'intendant,» dit d'une voix
très-basse et très-douce un jeune homme qui s'était approché sans être
vu, et se tenait debout d'un air sauvage, mais non timide, la toque à la
main devant une cépée d'osiers, du milieu de laquelle on le vit sortir
comme par enchantement.
«Ah! c'est toi... vaurien! s'écria Thelenef.
--Fedor, tu ne dis rien à ta sœur de lait, interrompit Xenie; tu m'avais
tant promis de ne pas m'oublier!!!... Moi, j'ai tenu parole mieux que
toi; car je n'ai pas omis un seul jour ton nom dans ma prière, là, au
fond de la chapelle, devant l'image de saint Wladimir, qui me rappelait
ton départ. T'en souvient-il? c'est dans cette chapelle que tu m'as dit
adieu, il y a bientôt un an.»
En achevant ces mots, elle jeta sur son frère un regard de tendresse et
de reproche dont la douceur et la sévérité avaient une grande puissance.
«Moi vous oublier!» s'écria le jeune homme en levant les yeux vers le
ciel.
Xenie se tut, effrayée de l'expression religieuse, mais un peu farouche
de ce regard, habituellement baissé; il avait quelque chose d'inquiétant
qui contrastait avec la douceur de la voix, des paroles et des gestes du
jeune homme.
Xenie était une de ces beautés du Nord telles qu'on n'en voit en aucun
autre pays: à peine semblait-elle appartenir à la terre: la pureté de
ses traits, qui rappelait Raphaël, eût paru froideur si la sensibilité
la plus délicate n'eût doucement nuancé sa physionomie, que nulle
passion ne troublait encore. À vingt ans qu'elle avait ce jour-là même,
elle ignorait ce qui agite le cœur: elle était grande et mince; sa
taille, un peu frêle, avait une grâce singulière, quoique la lenteur
habituelle de ses mouvements en cachât la souplesse: à la voir effleurer
l'herbe encore blanche de rosée, on eût dit du dernier rayon de la lune
fuyant devant l'aurore sur le lac immobile. Sa langueur avait un charme
qui n'appartient qu'aux femmes de son pays, plutôt belles que jolies;
mais parfaitement belles quand elles le sont, ce qui est rare parmi
celles d'une classe inférieure; car, en Russie, il y a de l'aristocratie
dans la beauté; les paysannes y sont en général moins bien douées par la
nature que les grandes dames. Xenie était belle comme une reine, et elle
avait la fraîcheur d'une villageoise.
Elle partageait ses cheveux en bandeaux sur un front haut et d'un blanc
d'ivoire; ses yeux d'azur, bordés de longs cils noirs recourbés et qui
faisaient ombre sur des joues fraîches, mais à peine colorées, étaient
transparents comme une source d'eau limpide; ses sourcils, parfaitement
dessinés, mais peu marqués, étaient d'une teinte plus foncée que celle
de ses cheveux; sa bouche, assez grande, laissait voir des dents si
blanches que tout le visage en était éclairé; ses lèvres roses
brillaient de l'éclat de l'innocence, son visage presque rond avait
pourtant beaucoup de noblesse, et sa physionomie exprimait une
délicatesse de sentiment, une tendresse religieuse dont le charme
communicatif était ressenti par tout le monde au premier coup d'œil. Il
ne lui manquait qu'une auréole d'argent pour être la plus belle des
madones byzantines dont on permet d'orner les églises russes[38].
Son frère de lait était un des plus beaux hommes de ce gouvernement
renommé par la beauté, la taille svelte, élevée, la santé et l'air
dégagé de ses habitants. Les serfs de cette partie de l'Empire sont,
sans contredit, les hommes les moins à plaindre de la Russie.
L'élégant costume des paysans lui seyait à merveille. Ses cheveux
blonds, partagés avec grâce, tombaient en boucles soyeuses des deux
côtés du visage dont la forme était celle d'un ovale parfait; le cou
large et fort restait à découvert, parce que les cheveux étaient taillés
ras par derrière au-dessus de la nuque, tandis qu'un cordon, en forme de
diadème, coupait le front blanc du jeune laboureur et tenait le haut de
ses cheveux serré et lisse sur le sommet de la tête qui brillait au
soleil comme un Christ du Guide.
Il portait la chemise de toile de couleur, à petites raies, coupée juste
au cou, et fendue seulement sur le côté autant qu'il le faut pour donner
passage à la tête; deux boutons fixés entre l'épaule et la clavicule
fermaient l'étroite ouverture. Ce vêtement des paysans russes qui
rappelle la tunique grecque, retombe en dehors par-dessus le pantalon
caché jusqu'au genou. Ceci ressemblerait un peu à la blouse française,
si ce n'était infiniment plus gracieux, tant à cause de la manière dont
est taillé ce vêtement, que du goût ignoré avec lequel il est porté.
Fedor avait une taille élancée, souple et naturellement élégante; sa
tête bien placée sur ses épaules larges, basses et modelées comme celles
d'une statue antique, aurait affecté d'elle-même les plus nobles poses,
mais le jeune homme la tenait presque toujours abaissée vers la
poitrine. Un secret abattement moral se peignait sur ce beau visage.
Avec un profil grec, des yeux bleus de faïence, mais scintillants de
jeunesse et d'esprit naturel, avec une bouche dédaigneuse formée sur le
type même des médailles antiques et surmontée d'une petite moustache
dorée luisante comme la soie dans sa teinte naturelle, avec une jeune
barbe de couleur pareille, courte, frisée, soyeuse, épaisse déjà
quoiqu'à peine échappée au duvet de l'enfance; enfin, avec la force
musculaire de l'athlète du cirque jointe à l'agilité du matador espagnol
et au teint brillant de l'homme du Nord: c'est-à-dire comblé de tous les
dons extérieurs qui rendraient un homme fier et assuré, Fedor humilié
par une éducation supérieure au rang qu'il occupait dans son pays... et
peut-être par l'instinct de sa dignité naturelle qui contrastait avec
son abjecte condition, se tenait presque toujours dans l'attitude d'un
condamné qui va subir sa sentence.
Il avait adopté cette pose douloureuse à dix-neuf ans, le jour qu'il
souffrit le supplice ordonné par Thelenef sous prétexte que ce jeune
homme, le frère de lait de sa fille, et jusqu'alors son favori, son
enfant gâté, avait négligé d'obéir à je ne sais quel ordre soi-disant
important.
On verra plus loin le vrai et grave motif de cette barbarie qui ne fut
pas l'effet d'un simple caprice.
Xenie avait cru deviner la cause de la faute qui devint funeste à son
frère; elle s'imagina que Fedor était amoureux de Catherine, jeune et
belle paysanne des environs; et sitôt que le malheureux fut guéri de ses
blessures, ce qui n'arriva qu'au bout de quelques semaines, car
l'exécution avait été cruelle, elle s'occupa de réparer le mal autant
que cela pouvait dépendre d'elle; elle pensait que le seul moyen de
réussir dans ce dessein était de le marier à la jeune fille dont elle le
croyait épris. À peine ce projet eut-il été annoncé par Xenie que la
haine de Thelenef parut se calmer: le mariage se fit en toute hâte à la
grande satisfaction de Xenie, qui crut que Fedor trouverait dans le
bonheur du cœur, l'oubli de son profond chagrin et de ses ressentiments.
Elle se trompait: rien ne put consoler son frère. Elle seule devinait la
honte dont il était accablé; elle était sa confidente sans qu'il lui eût
rien confié, car jamais il ne se plaignait; d'ailleurs le traitement
dont il s'était vu la victime, était une chose si ordinaire que nul n'y
attachait d'importance: hors lui et Xenie, personne n'y pensait dans le
pays.
Il évitait avec un admirable instinct de fierté tout ce qui aurait pu
rappeler ce qu'il avait souffert; mais il fuyait involontairement en
frissonnant, lorsqu'il voyait qu'on allait frapper un de ses camarades;
et il pâlissait à l'aspect d'un roseau, d'une baguette dans la main d'un
homme.
On doit le répéter: il avait commencé sa vie d'une manière trop
heureuse; favorisé par l'intendant, et dès lors ménagé par tous ses
supérieurs, envié de ses camarades, cité comme le plus heureux aussi
bien que le plus beau des hommes nés sur la terre du prince ***;
idolâtré de sa mère, ennobli à ses propres yeux par l'amitié de Xenie,
par cette amitié ingénieuse et délicate d'une femme adorable, d'un ange
qui l'appelait son frère, il n'avait point été prépare aux rigueurs de
sa condition: c'est en un jour qu'il découvrit toute sa misère; dès lors
il considéra les nécessités de sa vie comme une injustice; avili aux
yeux des hommes, mais surtout à ses propres yeux, de l'être le plus
heureux il était devenu, en un moment, le plus à plaindre; le dieu tombé
de l'autel fut métamorphosé en brute. Qui le consolera de tant de
bonheur évanoui pour jamais sous la verge du bourreau? L'amour d'une
épouse pourrait-il relever cette orgueilleuse âme d'esclave? non!... sa
félicité passée le poursuivra partout et lui rendra la honte plus
insupportable. Sa sœur Xenie a cru lui assurer la paix en le mariant; il
a obéi; mais cette condescendance ne servit qu'à croître son malheur,
car l'homme qui veut s'enchaîner à la vertu en accumulant les devoirs ne
fait qu'ouvrir de nouvelles sources aux remords.
Fedor désespéré sentit trop tard qu'avec toute son amitié, Xenie n'avait
rien fait pour lui. Ne pouvant plus supporter la vie dans les lieux
témoins de sa dégradation, il quitta son village, abandonnant sa femme
et son ange gardien.
Sa femme se sentait humiliée; mais par un autre motif: l'épouse rougit
de honte quand l'époux n'est point heureux; aussi s'était-elle gardée de
lui dire qu'elle était grosse; elle ne voulait pas employer ce moyen
pour retenir près d'elle un époux dont elle voyait qu'elle ne pouvait
faire le bonheur.
Enfin, après un an d'absence, il revient. Il a retrouvé sa mère, sa
femme, un enfant au berceau, un petit ange qui lui ressemble; mais rien
ne peut guérir la tristesse qui le ronge. Il reste là immobile et
silencieux même devant sa sœur Xenie, qu'il n'ose plus nommer que
mademoiselle.
Leurs nobles figures, qui selon le dire de la nourrice, avaient quelques
traits de ressemblance, ainsi que leurs caractères, brillaient toutes
deux au soleil du matin parmi des groupes d'animaux dont ils semblaient
les rois. On eût cru voir Adam et Ève peints par Albert Durer. Xenie
était calme et presque joyeuse, tandis que la physionomie du jeune homme
trahissait de violentes émotions mal déguisées sous une impassibilité
affectée.
Xenie, malgré son sûr instinct de femme, fut trompée cette fois par le
silence de Fedor; elle n'attribuait le chagrin de son frère qu'à des
souvenirs pénibles, et pensait que la vue des lieux où il avait souffert
suffisait pour aigrir sa douleur; elle comptait toujours sur l'amour et
sur l'amitié pour achever de guérir sa plaie.
En quittant son frère, elle lui promit d'aller le voir souvent dans la
cabane de sa nourrice.
Le dernier regard de Fedor effraya pourtant la jeune fille: il y avait
plus que de la tristesse dans ce regard: il y avait une joie féroce,
tempérée par une inexplicable sollicitude. Elle craignait qu'il ne
devînt fou.
La folie lui avait toujours causé une terreur qui lui paraissait
surnaturelle, et comme elle attribuait cette crainte à un pressentiment,
sa superstition augmentait l'inquiétude qu'elle ressentait. La peur,
quand on la prend pour une prophétie, devient indomptable...; d'un
pressentiment vague et fugitif on fait une destinée; à force de
prévoyance l'imagination crée ce qu'elle redoute; raison, vérité,
réalité, elle finit par vaincre le sort, et par dominer les événements
pour réaliser ses chimères.
Quelques jours s'étaient écoulés pendant lesquels Thelenef avait fait de
fréquentes absences. Xenie, tout entière au chagrin que lui causait
l'incurable mélancolie dont Fedor paraissait atteint depuis son retour,
n'avait vu que sa nourrice et pensé qu'à son frère.
Un soir, elle était au château; son père, sorti depuis le matin, avait
fait dire qu'on ne l'attendît point pour la nuit. Xenie, habituée à ces
voyages, n'avait nul souci de l'absence de Thelenef; l'étendue des
domaines qu'il régissait l'obligeait à se déplacer souvent, et pour un
temps assez long. Elle lisait. Tout à coup sa nourrice se présente
devant elle.
«Que me veux-tu si tard? lui dit Xenie.
--Venez prendre votre thé chez nous, je vous l'ai préparé, répliqua la
nourrice[39].
--Je ne suis pas habituée à sortir à cette heure.
--Il faut pourtant sortir aujourd'hui. Venez; que craignez-vous avec
moi?»
Xenie, accoutumée à la taciturnité des paysans russes, pense que sa
nourrice lui a préparé quelque surprise. Elle se lève et suit la
vieille.
Le village était désert. D'abord Xenie le crut endormi; la nuit,
parfaitement calme, n'était pas très-obscure; aucun souffle de vent
n'agitait les saules du marécage ni ne courbait les grandes herbes de la
prairie; pas un nuage ne voilait les étoiles. On n'entendait ni
l'aboiement lointain du chien ni le bêlement de l'agneau; la cavale ne
hennissait pas en galopant derrière les lisses de son parc, le bœuf
avait cessé de mugir sous le toit des chaudes étables; le pâtre ne
chantait plus sa note mélancolique, pareille à la tenue qui précède la
cadence du rossignol: un silence plus profond que le silence ordinaire
de la nuit régnait dans la plaine, et pesait sur le cœur de Xenie, qui
commençait à éprouver des mouvements de terreur indéfinissables, sans
oser hasarder une question. L'ange de la mort a-t-il passé sur Vologda?
pensait tout bas la tremblante jeune fille...
Une lueur soudaine paraît à l'horizon.
«D'où vient cette clarté? s'écrie Xenie épouvantée.
--Je ne sais, réplique la vieille; ce sont peut-être les derniers rayons
du jour.
--Non, dit Xenie, un village brûle.
--Un château, répond Élisabeth d'un son de voix caverneux; c'est le tour
des seigneurs.
--Que veux-tu dire? reprend Xenie en saisissant avec effroi le bras de
sa nourrice; les sinistres prédictions de mon père vont-elles
s'accomplir?
--Hâtons-nous; il faut presser le pas, j'ai à vous conduire plus loin
que notre cabane, réplique Élisabeth.
--Où veux-tu donc me mener?
--En lieu sûr; il n'y en a plus pour vous à Vologda.
--Mais mon père, qu'est-il devenu? Je n'ai rien à craindre pour moi, où
est mon père?
--Il est sauvé.
--Sauvé!... de quel péril? par qui? qu'en sais-tu?... Ah! tu me
tranquillises pour faire de moi ce que tu veux!
--Non, je vous le jure par la lumière du Saint-Esprit, mon fils l'a
caché, et il a fait cela pour vous, au risque de sa propre vie, car tous
les traîtres vont périr cette nuit.
--Fedor a sauvé mon père! quelle générosité!
--Je ne suis point généreux, mademoiselle», dit le jeune homme en
s'approchant pour soutenir Xenie prête à défaillir.
Fedor avait voulu accompagner sa mère jusqu'à la porte du château de
Vologda où il n'avait pas osé entrer avec elle: resté à la tête du pont
il s'était tenu caché à quelque distance, puis il avait suivi de loin
les deux femmes pour protéger la fuite de Xenie, sans se laisser voir.
Le saisissement qui troublait les sens de sa sœur le força de se montrer
et de s'approcher d'elle pour la secourir. Mais celle-ci retrouva
bientôt l'énergie que le danger réveille dans les âmes fortes.
«De grands événements se préparent; explique-moi ce mystère: Fedor, qu'y
a-t-il?
--Il y a que les Russes sont libres et qu'ils se vengent; mais
hâtez-vous de me suivre, reprit-il en la forçant d'avancer.
--Ils se vengent!... mais sur qui donc?... je n'ai fait de mal à
personne, moi.
--C'est vrai, vous êtes un ange... pourtant j'ai peur que dans le
premier moment on ne fasse grâce à personne. Les insensés!! ils ne
voient que des ennemis dans nos anciens maîtres et dans toute leur race;
l'heure du carnage est arrivée: fuyons. Si vous n'entendez pas le
tocsin, c'est qu'on a défendu de sonner les cloches, parce que le glas
pourrait avertir nos ennemis; d'ailleurs il ne retentit pas assez loin;
on a décidé que les dernières lueurs du soleil du soir seraient le
signal de l'incendie des châteaux et du massacre de tous leurs
habitants.
--Ah!... tu me fais frémir!»
Fedor reprit, tout en forçant la jeune fille à presser le pas, «j'étais
nommé pour marcher avec les plus jeunes et les plus braves sur la ville
de ***, où les nôtres vont surprendre la garnison qui n'est composée que
de quelques vétérans. Nous sommes les plus forts; j'ai pensé qu'on
pouvait se passer de moi pour la première expédition; alors j'ai manqué
sciemment à mon devoir, j'ai trahi la cause sainte, déserté le bataillon
sacré pour courir au lieu où je savais que je trouverais votre père;
averti à temps par moi, Thelenef s'est caché dans une cabane dépendante
des domaines de la couronne. Mais maintenant je frémis qu'il ne soit
trop tard pour vous sauver, dit-il en l'entraînant toujours vers la
retraite qu'il lui avait choisie. L'espoir de protéger votre père m'a
fait perdre un temps précieux pour vous; je croyais vous obéir, et je
pensais que vous ne me reprocheriez pas le retard; d'ailleurs, vous êtes
moins exposée que Thelenef, nous vous sauverons encore, je l'espère.
--Oui, mais toi, toi, tu t'es perdu, dit la mère d'un ton douloureux, et
que le silence qu'elle vient de s'imposer rend plus passionné.
--Perdu! interrompit Xenie, mon frère s'est perdu pour moi!
--N'a-t-il pas déserté à l'heure du combat? reprit la vieille; il est
coupable, on le tuera.
--J'ai mérité la mort.
--Et je serais cause de ton malheur, s'écrie Xenie; non, non, tu fuiras,
tu te cacheras avec moi.
--Jamais.»
Pendant la marche précipitée des fugitifs, la clarté de l'incendie
croissait en silence, et du bord de l'horizon où d'abord on l'avait vue
poindre elle s'étendait déjà dans le ciel; pas un cri, pas un coup de
fusil, pas un tintement de cloche ne trahissait l'approche du désordre,
c'était un massacre muet. Ce calme d'une belle nuit favorisant tant de
meurtres, cette conspiration doublement formidable par le secret avec
lequel elle avait été ourdie[40] et par l'espèce de complicité de la
nature, qui semblait assister avec plaisir aux apprêts du carnage,
remplissaient l'âme d'épouvante. C'était comme un jugement de Dieu. La
Providence pour les punir laissait faire les hommes.
«Tu n'abandonneras pas ta sœur, continua Xenie en frissonnant.
--Non, mademoiselle; mais, une fois tranquille sur votre vie, j'irai me
livrer moi-même.
--J'irai avec toi, reprit la jeune fille en lui serrant le bras
convulsivement; je ne te quitte plus. Tu crois donc que la vie était
tout pour moi.»
En ce moment les fugitifs virent défiler devant eux à la lueur des
étoiles un cortège d'ombres silencieuses et terribles. Ces figures
passaient tout au plus à une centaine de pas de Xenie. Fedor s'arrêta.
«Qu'est-ce que cela? dit la jeune fille à voix basse.
--Taisez-vous, reprend Fedor encore plus bas et en se tapissant contre
un mur de planches qui les abrite sous son ombre épaisse; puis quand le
dernier fantôme eut traversé la route:
--C'est un détachement de nos gens qui marche en silence pour aller
surprendre le château du comte ***. Nous sommes en péril ici;
hâtons-nous.
--Où me conduis-tu donc?
--D'abord chez un frère de ma mère, à quatre verstes[41] de Vologda; mon
vieil oncle n'a plus sa tête, c'est un innocent, il ne nous trahira pas.
Là, vous changerez d'habits en toute hâte, car ceux que vous portez vous
feraient reconnaître; en voici d'autres; ma mère restera près de son
frère, et j'espère avant la fin de la nuit vous faire arriver à la
retraite où j'ai laissé Thelenef. Aucun lieu n'est sûr dans notre
malheureux canton; mais celui-là est encore le plus à l'abri des
surprises.
--Tu veux me rendre à mon père, merci; mais une fois là?... dit la jeune
fille avec anxiété.
--Une fois là... je vous dirai adieu.
--Jamais.
--Non, non, Xenie a raison, tu resteras avec eux, s'écrie la pauvre
mère.
--Thelenef ne me le permettrait pas, réplique le jeune homme avec
amertume.
Xenie sent que ce n'est pas le moment de répondre. Les trois fugitifs
poursuivent leur route en silence et sans accident jusqu'à la porte de
la cabane du vieux paysan.
Elle n'était pas fermée à clef; ils entrent en poussant un loquet avec
précaution. Le vieillard dormait, enveloppé dans une peau de mouton noir
étendue sur un des bancs rustiques qui faisaient divan autour de la
salle. Au-dessus de sa tête une petite lampe brûlait suspendue devant
une madone grecque presque entièrement cachée sous des applications
d'argent qui figuraient la coiffure et le vêtement de la Vierge. Une
bouilloire pleine d'eau chaude, une théière et quelques tasses étaient
restées sur la table. Peu de moments avant l'arrivée de la mère Pacôme
et de Fedor, l'épouse de celui-ci avait quitté la chaumière de leur
oncle, pour aller avec son enfant se réfugier chez son père. Fedor ne
parut ni surpris ni contrarié de la trouver partie: il ne lui avait pas
dit de l'attendre, il désirait que la retraite de Xenie fût ignorée de
tout le monde.
Après avoir allumé une lampe à celle de l'image, il conduisit sa mère et
sa sœur de lait dans un petit cabinet presque percé à jour, et qui
faisait soupente au-dessus de la pièce d'entrée. Toutes les maisons des
paysans russes se ressemblent.
Resté seul, Fedor s'assit sur la première marche du petit escalier que
venait de monter sa sœur; alors, non sans lui recommander encore une
fois à travers le plancher de ne pas perdre un instant, il appuya ses
deux coudes sur ses genoux et pencha la tête dans ses mains d'un air
pensif.
Xenie, de son petit cabinet, aurait pu entendre tout ce qui se serait
dit dans la salle silencieuse; elle répondit à son frère qu'il ne
l'attendrait pas longtemps.
A peine avait-elle dénoué le paquet de ses nouveaux vêtements que Fedor,
se levant avec l'expression d'une vive anxiété, siffle doucement pour
appeler sa mère. «Que veux-tu? répond celle-ci à voix basse.
--Éteignez votre lampe, j'entends des pas, réplique le jeune homme à
voix plus basse. Éteignez donc votre lampe, elle brille à travers les
fentes; surtout ne faites aucun mouvement.»
La lumière d'en haut s'éteint, tout reste en silence.
Quelques moments se passent dans une attente pleine d'angoisse, une
porte s'ouvre, Xenie respire à peine, un homme entre couvert de sueur et
de sang. «C'est toi, compère Basile, dit Fedor en s'avançant au devant
de l'étranger: tu viens seul?
--Non pas; un détachement de nos gens est là qui m'attend devant la
porte... Pas de lumière?
--Je vais t'en donner», répond Fedor en montant les marches du petit
escalier qu'il redescend à l'instant pour aller rallumer à la lampe de
la madone celle qu'il vient de retirer des mains tremblantes de sa mère;
il n'a fait qu'entr'ouvrir la porte contre laquelle les deux femmes
restent appuyées pour mieux écouter.
«Tu veux du thé, compère?
--Oui.
--En voici.»
Le nouveau venu se mit à vider par petites gorgées la tasse que lui
présentait Fedor.
Cet homme portait une marque de commandement sur la poitrine: vêtu comme
les autres paysans, il était armé d'un sabre nu et ensanglanté; sa barbe
épaisse et rousse lui donnait un air dur que ne tempérait nullement son
regard de bête sauvage. Ce regard, qui ne peut se fixer sur rien, est
fréquent parmi les Russes, excepté chez ceux qui sont tout à fait
abrutis par l'esclavage; ceux-ci ont des yeux sans regard. Sa taille
n'était pas haute, il avait le corps trapu, le nez camus, le front bombé
mais bas, les pommettes de ses joues étaient très-saillantes et rouges,
ce qui dénotait l'abus des liqueurs fortes. Sa bouche serrée laissait
voir en s'ouvrant des dents blanches, mais aiguës et séparées: cette
bouche était celle d'une panthère; la barbe touffue et emmêlée
paraissait souillée d'écume; les mains étaient tachées de sang.
«D'où te vient ce sabre? dit Fedor.
--Je l'ai arraché des mains d'un officier que je viens de tuer avec son
arme même. Nous sommes vainqueurs, la ville de *** est à nous... Ah!
nous avons fait là bombance... et maison nette!... Tout ce qui n'a pas
voulu se joindre à notre troupe et piller avec nous y a passé: femmes,
enfants, vieillards, enfin tout!... Il y en a qu'on a fait bouillir dans
la chaudière des vétérans sur la grande place...[42] Nous nous
chauffions au même feu où cuisaient nos ennemis; c'était beau!»
Fedor ne répondit pas.
«Tu ne dis rien?
--Je pense.
--Et qu'est-ce que tu penses?
--Je pense que nous jouons gros jeu... La ville était sans défense:
quinze cents habitants et cinquante vétérans sont bientôt mis hors de
combat par deux mille paysans tombant sur eux à l'improviste; mais un
peu plus loin il y a des forces considérables; on s'est trop pressé,
nous serons écrasés.
--Oui-da!... et la justice de Dieu, donc; et la volonté de l'Empereur!!
Blanc-bec, ne sais-tu pas d'ailleurs qu'il n'est plus temps de reculer?
Après ce qui vient de se passer, il faut vaincre ou mourir... Écoute-moi
donc, au lieu de détourner ainsi la tête... Nous avons mis tout à feu et
à sang, m'entends-tu bien? Après un tel carnage, plus de pardon
possible. La ville est morte; on dirait qu'on s'y est battu huit jours.
Quand nous nous y mettons, nous autres, nous allons vite en besogne...
Tu n'as pas l'air content de notre triomphe.
--Je n'aime pas qu'on tue des femmes.
--Il faut savoir se débarrasser du mauvais sang une fois pour toutes.»
Fedor garde le silence. Basile poursuit tranquillement son discours
qu'il n'a interrompu que pour avaler des gorgées de thé.
«Tu as l'air bien triste, mon fils?»
Fedor continue de se taire.
«C'est pourtant ton fol amour pour la fille de Thelenef, de notre mortel
ennemi, qui t'a perdu.
--Moi, de l'amour pour ma sœur de lait; y pensez-vous? j'ai de l'amitié
pour elle, sans doute, mais...
--Ta... ta... ta..., drôle d'amitié que la tienne!... à d'autres!»
Fedor se lève et veut lui mettre la main sur la bouche.
«Que me veux-tu donc enfant? ne dirait-on pas qu'on nous écoute?»
poursuit Basile sans changer de contenance.
Fedor interdit reste immobile; le paysan poursuit:
«Ce n'est pas moi qui serai ta dupe, son père Thelenef ne l'était pas
plus que moi quand il t'a maltraité..., tu sais bien...; il te souvient
de ce qu'il t'a fait avant ton mariage.»
Fedor veut encore l'interrompre.
«Ah ça, me laisseras-tu parler? oui ou non!... Tu n'as pas oublié, ni
moi non plus, qu'il t'a fait fouetter un jour. C'était pour te punir non
pas de je ne sais quelle faute inventée par lui, mais de ton secret
amour pour sa fille; il prit le premier prétexte venu pour cacher le
fond de sa pensée. Il voulait te faire partir du pays avant que le mal
fût sans remède.»
Fedor, dans la plus violente agitation, arpentait la chambre sans
proférer un seul mot. Il se mordait les mains dans une rage impuissante.
«Vous me rappelez un triste jour, compère; parlons d'autre chose.
--Je parle de ce qui me plaît, moi; si tu ne veux pas me répondre,
permis à toi; je veux bien parler tout seul; mais, encore une fois, je
ne permets pas qu'on m'interrompe. Je suis ton ancien, le parrain de ton
enfant nouveau-né, ton chef... Vois-tu ce signe sur ma poitrine? c'est
celui de mon grade dans notre armée: j'ai donc le droit de parler devant
toi..., et si tu dis un mot, j'ai mes hommes qui bivouaquent là-bas!
d'un coup de sifflet, je les fais venir autour de la maison qui ne sera
pas longtemps à brûler comme un flambeau de résine... tu n'as qu'à
dire... aussi bien... patience... nous reculons pour mieux... mais
patience!»
Fedor s'assied en affectant l'air le plus insouciant.
«A la bonne heure!! continue Basile en grommelant dans ses dents... Ah!
je te rappelle un souvenir désagréable, pas vrai? c'est que tu l'as trop
oublié ce souvenir-là, vois-tu, mon fils; puis élevant la voix: je veux
te raconter ta propre histoire; ça sera drôle; tu verras au moins que je
sais lire dans les pensées, et s'il y avait jamais en toi l'étoffe d'un
traître...»
Ici Basile s'interrompt encore, ouvre un vasistas et parle à l'oreille
d'un homme qui se présente à la lucarne accompagné de cinq autres
paysans tous armés comme lui, et qu'on entrevoit dans l'ombre.
Fedor avait saisi son poignard; il le replace dans sa ceinture: la vie
de Xenie est en jeu, la moindre imprudence ferait brûler la maison et
périr tout ce qu'elle renferme!... il se contient...; il voulait revoir
sa sœur... Qui peut analyser tous les mystères de l'amour? Le secret de
sa vie venait d'être révélé à Xenie sans qu'il y eût de sa faute; et
dans cet instant si terrible il n'éprouvait qu'une joie immense!...
Qu'importe la courte durée de la félicité suprême, n'est-elle pas
éternelle tant qu'on la sent?... Mais ces puissantes illusions du cœur
seront toujours inconnues aux hommes qui ne sont pas capables d'aimer.
L'amour vrai n'est point soumis au temps, sa mesure est toute
surnaturelle... ses allures ne sauraient être calculées par la froide
raison humaine.
Après un silence, la voix criarde de Basile fit enfin cesser la douce et
douloureuse extase de Fedor.
«Mais puisque tu n'aimais pas ta femme, pourquoi l'avoir épousée? tu as
fait là un mauvais calcul!»
Cette question bouleversait de nouveau l'âme du jeune homme.
Dire qu'il aimait sa femme, c'était perdre tout ce qu'il venait de
gagner... «Je croyais l'aimer, répliqua-t-il; on me disait qu'il fallait
me marier, savais-je ce que j'avais dans le cœur? Je voulais complaire à
la fille de Thelenef; j'obéis sans réflexion; n'est-ce pas notre
habitude, à nous autres?
--C'est cela! tu prétends que tu ne savais pas ce que tu voulais! Eh
bien, je vais te le dire, moi, tu voulais tout simplement te réconcilier
avec Thelenef...
--Ah! vous me connaissez mal!
--Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même peut-être; tu as
pensé: on a toujours besoin de ses tyrans, alors tu as cédé pour obtenir
le pardon de Thelenef; en vérité, nous en aurions tous fait autant à ta
place; mais ce que je te reproche, c'est de vouloir me tromper, moi qui
devine tout. Il n'y avait pas d'autre moyen pour regagner la faveur du
père que de le rassurer sur les suites de ton amour pour la fille; et
voilà comment tu t'es marié, sans égard aux chagrins de ta pauvre femme
que tu condamnais à un malheur éternel, et que tu n'as pas craint
d'abandonner au moment où elle espérait te donner un fils.
--Je l'ignorais quand je l'ai quittée; elle m'avait caché son état;
encore une fois, j'ai agi sans projet; j'étais habitué à me laisser
guider par ma sœur de lait; elle a tant d'esprit!
--Oui, c'est dommage...
--Comment?
--Je dis que c'est dommage; ce sera une perte pour le pays.
--Vous pourriez!...
--Nous pourrons l'exterminer tout comme les autres... Crois-tu que nous
serons assez simples pour ne pas verser jusqu'à la dernière goutte du
sang de Thelenef, de notre plus mortel ennemi?
--Mais elle ne vous a jamais fait que du bien.
--Elle est sa fille, c'est assez!... Nous enverrons le père en enfer, et
la fille en paradis. Voilà toute la différence[43].
--Vous ne commettrez pas une telle horreur!
--Qui nous en empêchera?
--Moi.
--Toi, Fedor! toi, traître! toi qui es mon prisonnier: toi qui as
déserté l'armée de tes frères, au moment du combat pour...» Il ne put
achever.
Depuis quelques instants, Fedor, pour dernier moyen de salut, se
préparait à le frapper; il s'élance sur lui comme un tigre et, visant
juste entre les côtes, il lui enfonce son poignard jusqu'au cœur. En
même temps il étouffe un commencement de cri, le seul, avec une pelisse
qu'il trouve sous sa main; les derniers râlements du mourant
n'épouvantent pas Fedor; ils sont trop faibles pour être entendus au
dehors. Rassurant sa mère d'un mot, il se met en devoir de lui rendre la
lampe, afin de préparer de nouveau la fuite de Xenie; mais au moment où
il passe devant le vieillard endormi, celui-ci se réveille en sursaut.
«Qui es-tu, jeune homme? dit-il à son neveu qu'il ne reconnaît pas, et
dont il saisit le bras avec force. Quelle vapeur! du sang!... Puis
jetant avec horreur ses regards autour de la chambre: un mort!...»
Fedor avait éteint sa lampe, mais celle de la madone brûlait toujours;
«à l'assassin! à l'assassin!... au secours! à moi, à moi,» crie le
vieillard d'une voix de tonnerre. Fedor ne put arrêter ces cris qui
furent poussés plus vite qu'on ne saurait les répéter, car l'épouvante
du vieillard était au comble, et sa force très-grande encore; le
malheureux jeune homme cherchait en vain ce qu'il pouvait faire;... Dieu
ne le protégeait pas!... La troupe de Basile aux aguets entend les cris
du vieillard; avant que Fedor pût se dégager des puissantes étreintes du
pauvre insensé dont un reste de respect lui faisait épargner la vie, six
hommes munis de cordes, armés de fourches, de pieux et de faux, se
précipitent dans la cabane; saisir Fedor, le désarmer, le garrotter,
c'est l'affaire d'un instant; on l'entraîne. «Où me conduisez-vous?...
--Au château de Vologda pour t'y brûler avec Thelenef;... tu vois que ta
trahison ne l'a pas sauvé.»
Ces mots furent prononcés par le plus ancien de la troupe. Fedor ne
répondant point, cet homme continua tranquillement: «Tu n'avais pas
prévu que notre victoire serait si complète et si prompte: notre armée
se répand partout à la fois, c'est une inondation de la justice divine:
nul ne nous échappera, nos ennemis se sont pris à leurs propres pièges;
Dieu est avec nous; on se défiait de toi, nous t'observions de près;
Thelenef a été suivi et saisi dans la cachette où tu l'avais conduit:
vous mourrez ensemble, le château brûle déjà.»
Fedor, sans proférer une parole, baisse la tête et suit ses bourreaux;
il lui semble qu'en s'éloignant avec rapidité de la fatale cabane, il
sauve encore Xenie.
Six hommes portent devant lui le corps de Basile: six autres les
escortent avec des torches: le reste suit sans proférer une parole. Le
lugubre cortége traverse en silence les campagnes incendiées. De moment
en moment, l'horizon semble se rétrécir: un cercle de feu borne la
plaine. Vologda brûle, la ville de *** brûle, tous les châteaux, toutes
les métairies du prince *** brûlent avec plusieurs villages des
environs; les forêts elles-mêmes brûlent; le carnage est partout.
L'incendie éclaire les plus secrètes profondeurs des futaies; l'ombre
est bannie de la solitude, il n'y a plus de solitude; qui peut se cacher
dans une plaine quand les forêts sont de feu? point d'asile assuré
contre ce torrent de lumière qui s'étend de tous côtés, l'épouvante est
au comble; l'obscurité chassée des halliers enflammés a disparu, la nuit
a fui et pourtant le soleil n'est pas levé!...
Le cortége de Fedor se grossit de tous les maraudeurs qui parcourent la
campagne. La foule est grande; on arrive enfin sur la place du château.
Là, quel spectacle attendait le prisonnier!
Le château de Vologda, bâti tout en bois, est devenu un immense bûcher
dont la flamme s'élève jusqu'au ciel!!! Les paysans, qui avaient cerné
cet antique manoir avant d'y mettre le feu, pensent avoir brûlé Xenie
dans l'habitation même de son père.
Une ligne de barques serrées l'une contre l'autre complète sur l'eau le
cercle du blocus de terre. Au milieu de la demi-lune formée devant le
château par l'armée des insurgés, le malheureux Thelenef, arraché à sa
retraite et apporté de force sur cette place désignée pour son supplice,
est garrotté contre un poteau. De toutes parts la foule des vainqueurs,
curieuse d'un tel spectacle, afflue au lieu du rendez-vous.
La troupe, qui venait d'escorter les victimes vivantes, formait cercle
autour de sa proie, et elle étalait à la lueur de l'incendie ses
dégoûtantes bannières: quels drapeaux, bon Dieu! c'étaient les
dépouilles sanglantes des premières victimes; elles étaient portées sur
des sabres et sur des piques. On voyait des têtes de femmes aux
chevelures flottantes, des lambeaux de corps sur des fourches, des
enfants mutilés, des ossements tout dégouttants:... hideux fantômes
qu'on eût dit échappés de l'enfer pour venir assister aux bacchanales
des derniers habitants de la terre.
Ce soi-disant triomphe de la liberté était une scène de la fin du monde.
Les flammes et les bruits qui sortaient du château, foyer de l'incendie,
ressemblaient à l'éruption d'un volcan. La vengeance des peuples est
comme la lave qui bouillonne longtemps dans les profondeurs de la terre
avant de se faire jour au sommet du mont. Des murmures confus parcourent
la foule, mais on ne distingue nulle voix, si ce n'est celle de la
victime, dont les imprécations réjouissent les bourreaux. Ces inhumains
sont pour la plupart des hommes d'une beauté remarquable; tous ont l'air
naturellement noble et doux: ce sont des anges féroces, des démons au
visage céleste. Fedor lui-même ressemble en beau à ses persécuteurs.
Tous les Russes de pure race slave ont un air de famille; et même
lorsqu'ils s'exterminent, on voit que ce sont des frères: circonstances
qui rend le carnage plus horrible. Voilà ce que peut devenir l'homme de
la nature quand il s'abandonne à des passions excitées par une
civilisation trompeuse.
Mais alors ce n'est plus l'homme de la nature; c'est l'homme perverti
par une société marâtre. L'homme de la nature n'existe que dans les
livres; c'est un thème à déclamation philosophique, un type idéal
d'après lequel raisonnent les moralistes comme les mathématiciens
opèrent, dans certains calculs, sur des quantités supposées, qu'ils
éliminent ensuite pour arriver à un résultat positif. La nature, pour
l'homme primitif comme pour l'homme dégénéré, c'est une société
quelconque, et quoi qu'on en puisse dire, la plus civilisée est encore
la meilleure.
Le cercle fatal s'ouvre un moment pour laisser entrer Fedor et son
exécrable cortége; Thelenef était tourné de manière à n'apercevoir pas
d'abord son jeune libérateur. Son supplice allait commencer quand un
murmure d'épouvante parcourt la foule.
Un spectre!... un spectre!... c'est elle!... s'écrie-t-on de toutes
parts. Le cercle se rompt de nouveau et se disperse; les bourreaux
fuient devant un fantôme!... La cruauté s'allie volontiers à la
superstition.
Pourtant quelques forcenés arrêtent les fuyards... «Revenez, revenez;
c'est elle-même, c'est Xenie; elle n'est pas morte!!
--Arrêtez! arrêtez! s'écrie une voix de femme dont l'accent déchirant
retentit dans tous les cœurs, mais surtout dans celui de Fedor...
Laissez-moi passer, je veux les voir!! c'est mon père! c'est mon
frère!... Vous ne m'empêcherez pas de mourir avec eux.»
En achevant ces mots Xenie, échevelée, vient tomber expirante aux pieds
de Fedor. Le malheureux jeune homme, immobile à force de saisissement,
était devenu insensible à ses liens.
On sent le besoin d'abréger les détails de cette horrible scène. Elle
fut longue, mais nous la décrirons en peu de mots; nous la décrirons
pourtant, car nous sommes en Russie. Nous demandons grâce d'avance pour
ce qu'il nous reste à peindre.
Xenie, dans la cabane où nous l'avions abandonnée, s'était d'abord
laissé persuader de se taire, de peur d'aggraver le danger que courait
Fedor, qui perdrait toute mesure et toute retenue s'il la voyait dans
les mains des assassins; elle craignait aussi d'exposer sa nourrice.
Mais une fois les deux femmes seules, la jeune fille s'était échappée
pour venir partager le sort de son père.
Le supplice de Thelenef commença. Quel supplice, bon Dieu! Pour rendre
la mort plus affreuse à ce malheureux, on plaça d'abord devant ses yeux
Fedor et Xenie, assis et liés à peu de distance de lui sur une grossière
estrade que l'on venait de construire à la hâte... puis... puis on lui
coupa, à plusieurs reprises, les pieds et les mains, l'un après l'autre,
et quand ce tronc mutilé fut presque épuisé de sang, on le laissa mourir
en souffletant la tête de ses propres mains, et en étouffant les
hurlements de la bouche avec un de ses pieds.
Les femmes du faubourg de Caen mangeant le cœur de M. de Belzunce sur le
pont de Vauxelles étaient des modèles d'humanité auprès des spectateurs
tranquilles de la mort de Thelenef[44].
Et voilà ce qui se passait il y a peu de mois à quelques journées d'une
ville pompeuse où l'Europe entière afflue aujourd'hui pour assister
gaiement aux plus belles fêtes du monde; à des fêtes si magnifiques que
le pays qui les donne pourrait être réputé le plus civilisé de la terre
si l'on n'y voulait voir que les palais.
Achevons notre tâche:
Quand le père eut cessé de souffrir, on voulut, selon le programme de la
bacchanale, égorger aussi la fille: un des exécuteurs s'approche pour
saisir Xenie par ses cheveux qui flottaient épars et descendaient jusque
sur les épaules; mais elle est raide et froide: pendant et depuis le
supplice de son père elle n'a pas fait un mouvement, elle n'a pas
proféré une parole.
Fedor, par une révolution surnaturelle qui s'opère en lui, retrouve
toute sa force et sa présence d'esprit; il brise miraculeusement ses
liens, s'arrache des mains de ses gardiens, se précipite vers sa
bien-aimée sœur, la presse dans ses bras, l'enlève de la terre et la
serre longtemps contre son cœur; puis, la reposant sur l'herbe avec
respect, il s'adresse aux bourreaux d'un air calme, de ce calme apparent
naturel aux Orientaux, même dans les moments les plus tragiques, de la
vie.
«Vous ne la toucherez pas, Dieu a étendu sa main sur elle, elle est
folle.
--Folle!! répond la foule superstitieuse: Dieu est avec elle!!
--C'est lui, le traître, c'est son amant qui lui a conseillé de
contrefaire la folle!! non, non, il faut en finir avec tous les ennemis
de Dieu et des hommes, s'écrient les plus acharnés; d'ailleurs notre
serment nous lie: faisons notre devoir; _le Père_ (l'Empereur) le veut,
il nous récompensera.
--Approchez donc si vous l'osez, s'écrie encore Fedor dans le délire du
désespoir; elle s'est laissé presser dans mes bras sans se défendre.
Vous voyez bien qu'elle est folle!! Mais elle parle: écoutez.»
On approche, et l'on n'entend que ces mots:
«C'est donc moi qu'il aimait!»
Fedor, qui seul comprend le sens de cette phrase, tombe à genoux en
remerciant Dieu et en fondant en larmes.
Les bourreaux s'éloignent de Xenie avec un respect involontaire. Elle
est folle! répètent-ils tout bas...
Depuis ce jour elle n'a jamais passé une minute sans redire les mêmes
paroles: «C'est donc moi qu'il aimait!...»
Plusieurs, en la voyant si calme, doutent de sa folie: on croit que
l'amour de Fedor, révélé malgré lui, a réveillé dans le cœur de sa sœur
la tendresse innocente et passionnée que cette malheureuse jeune fille
ressentait depuis longtemps pour lui à leur insu à tous deux, et que cet
éclair d'une lumière tardive lui a brisé le cœur.
Nulle exhortation n'a pu jusqu'ici l'empêcher de répéter ces paroles qui
sortent mécaniquement de sa bouche avec une volubilité effrayante et
sans un instant de relâche: «C'est donc moi qu'il aimait!»
Sa pensée, sa vie se sont arrêtées et concentrées sur l'aveu
involontaire de l'amour de Fedor, et les organes de l'intelligence
continuant leurs fonctions, pour ainsi dire, par l'effet d'un ressort,
obéissent comme en rêve à ce reste de volonté qui leur commande de dire
et de redire la parole mystérieuse et sacrée qui suffit à sa vie.
Si Fedor n'a pas péri après Thelenef, ce n'est pas à la fatigue des
bourreaux qu'il a dû son salut, c'est à celle des spectateurs; car
l'homme inactif se lasse du crime plus vite que l'homme qui l'exécute:
la foule, saturée de sang, demanda qu'on remît le supplice du jeune
homme à la nuit suivante. Dans l'intervalle, des forces considérables
arrivèrent de plusieurs côtés. Dès le matin, tout le canton où la
révolte avait pris naissance fut cerné; on décima les villages: les plus
coupables, condamnés non à mort, mais à cent vingt coups de knout,
périrent; puis on déporta le reste en Sibérie. Cependant les populations
voisines de Vologda ne sont point rentrées dans l'ordre; on voit chaque
jour des paysans de divers cantons, exilés en masse, partir par
centaines pour la Sibérie. Les seigneurs de ces villages désolés se
trouvent ruinés; puisque dans ces sortes de propriétés, les hommes font
la richesse du maître. Les riches domaines du prince *** sont devenus
solitaires.
Fedor, avec sa mère et sa femme, a été forcé de suivre les habitants de
son village déserté.
Au moment du départ des exilés, Xenie assistait à la scène, mais sans
dire adieu, car ce nouveau malheur ne lui a pas rendu un éclair de
raison.
A ce moment fatal, un événement inattendu aggrava cruellement la douleur
de Fedor et de sa famille. Déjà sa femme et sa mère étaient sur la
charrette; il allait y monter pour les suivre et quitter à jamais
Vologda; mais il ne voyait que Xenie, il ne souffrait que pour sa sœur,
orpheline, privée de sentiment ou du moins de mémoire, et qu'il
abandonnait sur les cendres encore tièdes de leur hameau natal. À
présent qu'elle a besoin de tout le monde, pensait-il, des étrangers
vont être ses seuls protecteurs; et le désespoir tarissait ses larmes.
Un cri déchirant parti de la charrette le rappelle auprès de sa femme
qu'il trouve évanouie; un des soldats de l'escorte venait d'emporter
l'enfant de Fedor.
«Que vas-tu faire? s'écrie le père ivre de douleur.
--Le poser là, le long du chemin, pour qu'on l'enterre, ne vois-tu pas
qu'il est mort? reprend le Cosaque.
--Je veux l'emporter, moi!
--Tu ne l'emporteras pas.»
En ce moment d'autres soldats attirés par le bruit s'emparent de Fedor,
qui cédant à la force tombe dans la stupeur, puis il pleure, il supplie:
il n'est pas mort, il n'est qu'évanoui; laissez-moi l'embrasser. Je vous
promets, dit-il en sanglotant, de renoncer à l'emporter si son cœur ne
bat plus. Vous avez peut-être un fils, vous avez un père; ayez pitié de
moi, disait le malheureux, vaincu par tant de douleurs! Le Cosaque
attendri, lui rend son enfant: à peine le père a-t-il touché ce corps
glacé que ces cheveux se hérissent sur son front: il jette les yeux
autour de lui, ses regards rencontrent le regard inspiré de Xenie: ni le
malheur, ni l'injustice, ni la mort, ni la folie, rien sur la terre
n'empêche ces deux cœurs nés pour s'entendre de se deviner: Dieu le
veut.
Le jeune homme fait un signe à Xenie, les soldats respectent la pauvre
insensée qui s'avance et reçoit le corps de l'enfant des mains du père;
mais toujours en silence. Alors la fille de Thelenef, sans proférer une
parole, ôte son voile pour le donner à Fedor, puis elle presse le petit
corps dans ses bras. Chargé de son pieux fardeau elle reste là debout,
immobile jusqu'à ce qu'elle ait vu son bien-aimé frère assis entre une
mère qui pleure et une épouse mourante s'éloigner pour toujours du
village qui les a vus naître. Elle suit longtemps de l'œil le convoi des
mugics déportés; enfin quand le dernier chariot a disparu sur la route
de Sibérie, quand elle est seule, elle emporte l'enfant et se met à
jouer avec cette froide dépouille en lui donnant les soins les plus
ingénieux et les plus tendres.
Il n'est donc pas mort, disaient les assistants! il va renaître, elle le
ressuscitera!...
Puissance de l'amour!... qui peut vous assigner des bornes?
La mère de Fedor se reprochait sans cesse de n'avoir pas retenu Xenie
dans la chaumière du vieil insensé; «elle n'aurait pas du moins été
forcée d'assister au supplice de son père, disait la bonne Élisabeth.
--Vous lui auriez conservé la raison pour souffrir davantage», répondait
Fedor à sa mère, et leur morne silence recommençait.
La pauvre vieille femme avait paru longtemps résignée; ni les massacres,
ni l'incendie ne lui avaient arraché une plainte; mais lorsqu'il fallut
subir avec les autres Vologdiens la peine de l'exil, quitter la cabane
où son fils était né, où le père de son fils était mort, lorsqu'on
l'obligea d'abandonner son frère en démence, elle perdit courage: la
force lui manqua tout à fait; elle se cramponnait aux madriers de leur
chaumière, baisant, arrachant dans son désespoir la mousse goudronnée
qui calfeutrait les fentes du bois. On finit par l'emporter et par
l'attacher sur la téléga où nous venons de la voir pleurer le nouveau-né
de son fils chéri.
Ce qu'on aura peine à croire, c'est que les soins, le souffle vivifiant
de Xenie, peut-être sa prière, ont rendu la vie à l'enfant que Fedor
avait cru perdu. Ce miracle de tendresse ou de piété la fait vénérer
aujourd'hui comme une sainte, par les étrangers envoyés du Nord pour
repeupler les ruines abandonnées de Vologda.
Ceux mêmes qui la croient folle n'oseraient lui enlever l'enfant de son
frère; nul ne pense à lui disputer cette proie si précieusement ravie à
la mort. Ce miracle de l'amour consolera le père exilé, dont le cœur
s'ouvrira encore au bonheur, quand il saura que son fils a été sauvé et
sauvé par elle!!...
Une chèvre la suit pour nourrir l'enfant. Quelquefois on voit la vierge
mère, vivant tableau, assise au soleil sur les noirs débris du château
où elle est née et souriant fraternellement au fils de son âme, à
l'enfant de l'exilé.
Elle berce le petit sur ses genoux avec une grâce toute virginale et le
ressuscité lui rend son ineffable sourire avec une joie angélique. Sans
se douter de la vie, elle a passé de la charité à l'amour, de l'amour à
la folie et de la folié à la maternité: Dieu la protège; l'ange et la
folle s'embrassent au-dessus de la région des pleurs, comme les oiseaux
voyageurs se rencontrent au delà des nuages.
Quelquefois elle paraît frappée d'un souvenir doux et triste: alors sa
bouche, insensible écho du passé, murmure machinalement ces mystérieuses
paroles, unique et dernière expression de sa vie et dont aucun des
nouveaux habitants de Vologda ne peut deviner le sens: «C'est donc moi
qu'il aimait!»