Rapport de nos idées avec les objets extérieurs qui les
provoquent.--Côté dramatique du voyage.--traits de férocité de notre
révolution comparés à la cruauté des Russes.--Différence entre les
crimes des deux peuples.--Ordre dans le désordre.--Caractère particulier
des émeutes en Russie.--Respect des Russes pour l'autorité.--Danger des
idées libérales inculquées à des populations sauvages.--Pourquoi les
Russes ont l'avantage sur nous en diplomatie.--Histoire de Thelenef.
Pétersbourg, ce 30 juillet 1839, à onze heures du soir.
Ce matin de bonne heure j'ai reçu la visite de la personne dont la
conversation vous a été racontée dans ma lettre d'hier. Elle m'apportait
quelques pages écrites en français par le jeune prince ***, le fils de
son protecteur. Cette relation d'un fait trop véritable est un des
nombreux épisodes de l'événement assez récent dont toutes les âmes
sensibles, tous les esprits sérieux sont ici préoccupés en secret et en
silence. Peut-on jouir sans trouble du luxe d'une magnifique résidence,
quand on pense qu'à quelques centaines de lieues du palais les sujets
s'égorgent, et que la société se dissoudrait sans les terribles moyens
employés pour la défendre?
Le jaune prince *** qui vient d'écrire cette histoire serait à jamais
perdu, si l'on pouvait se douter qu'il en fût l'auteur. Voilà pourquoi
il me confia son manuscrit et me charge de le publier. Il consent à me
laisser insérer l'anecdote de la mort de Thelenef dans le texte de mon
voyage, où je la donnerai pour ce qu'elle est, sans toutefois
compromettre personne, mais je profite avec reconnaissance d'un moyen de
jeter quelque variété dans ma narration. On me garantit l'exactitude des
faits principaux; vous y ajouterez foi autant et aussi peu qu'il vous
plaira; moi, je crois toujours ce que disent les gens que je ne connais
pas; l'idée du mensonge ne me vient qu'après la preuve.
J'ai pensé un instant qu'il vaudrait mieux ne publier ce récit qu'à la
suite de mes lettres: je craignais de nuire à la gravité de mes
remarques si j'interrompais la narration de faits réels par un roman;
mais en réfléchissant je trouve que j'avais tort.
Indépendamment de ce que le fond de Thelenef est vrai, il y a un sens
secret dans la correspondance qui existe entre les scènes du monde et
les idées qu'elles font naître à chaque homme: l'enchaînement des
circonstances qui nous entraînent, le concours des événements qui nous
frappent, est la manifestation de la volonté divine à l'égard de notre
pensée et de notre jugement. Tout homme ne finit-il pas par apprécier
les choses et les personnes d'après les accidents qui composent sa
propre histoire? C'est toujours de là que part la pensée de l'homme
supérieur ou médiocre pour juger de toutes choses. Nous ne voyons le
monde qu'en perspective, et l'arrangement des objets présentés à nos
observations ne dépend pas de nous. Cette intervention de Dieu dans
notre vie intellectuelle est une fatalité de notre esprit.
Donc, la meilleure justification de notre manière de juger sera toujours
d'exposer à leur rang les épreuves qui l'ont provoquée et motivée.
C'est aujourd'hui que j'ai lu l'histoire de Thelenef, c'est également
sous cette date que vous la lirez.
Le grand poëte qui préside à nos destinées connaît mieux que nous
l'importance des préparations pour l'effet du drame de la vie. Un voyage
est un drame, sans art, à la vérité, mais qui, pour rester au-dessous
des règles de la composition littéraire, n'en a pas moins un but
philosophique et moral, une espèce de dénouement dénué d'artifice, non
d'intérêt ni d'utilité: ce dénouement tout intellectuel consiste dans la
rectification d'une foule de préjugés et de préventions. L'homme qui
voyage se soumet à une sorte d'opération morale exercée sur son
intelligence par la bienfaisante justice de Dieu, qui se manifeste dans
le spectacle du monde; l'homme qui écrit son voyage y soumet le lecteur.
Le jeune Russe, auteur de ce fragment, voulant justifier par le souvenir
des horreurs de notre révolution la férocité des hommes de son pays, a
cité chez nous un acte de cruauté: le massacre de M. de Belzunce à Caen.
Il aurait pu grossir sa liste: mademoiselle de Sombreuil forcée de boire
un verre de sang pour racheter la vie de son père, la mort héroïque de
l'archevêque d'Arles et de ses glorieux compagnons de martyre dans le
cloître des Carmes à Paris, les mitraillades de Lyon et... honte
éternelle au zèle des bourreaux révolutionnaires!! les promesses
trompeuses des mitrailleurs pour engager celles des victimes qui
vivaient encore, après la première décharge de mousqueterie, à se
relever; les noyades de Nantes surnommées par Carrier les mariages
républicains, et bien d'autres atrocités que les historiens n'ont pas
même recueillies, pourraient servir à prouver que la férocité humaine
n'est qu'endormie chez les nations les plus civilisées; pourtant il y a
une différence entre la cruauté méthodique, froide et durable des mugics
et la frénésie passagère des Français. Ceux-ci, pendant la guerre qu'ils
faisaient à Dieu et à l'humanité, n'étaient pas dans leur état naturel:
la mode du sang avait changé leur caractère, et l'inconséquence des
passions présidait à leurs actes; car jamais ils ne furent moins libres
qu'à l'époque où tout se faisait chez eux au nom de la liberté. Vous
allez voir au contraire les Russes s'entr'égorger sans démentir leur
caractère; c'est un devoir qu'ils accomplissent.
Chez ce peuple obéissant l'influence des institutions sociales est si
grande dans toutes les classes, l'éducation involontaire des habitudes
domine tellement les caractères, que les derniers emportements de la
vengeance y paraissent encore réglés par une certaine discipline. Là, le
meurtre calculé s'exécute en cadence; des hommes donnent la mort à
d'autres hommes militairement, religieusement, sans colère, sans
émotion, sans paroles, avec un calme plus terrible que le délire de la
haine. Ils se heurtent, se renversent, s'écrasent, ils se passent sur le
corps les uns des autres comme des mécaniques tournent régulièrement sur
leurs pivots. Cette impassibilité physique au milieu des actes les plus
violents, cette monstrueuse audace dans la conception, cette froideur
dans l'exécution, ce silence de la rage, ce fanatisme muet, c'est, si
l'on peut s'exprimer ainsi, l'innocence du crime; un certain ordre
contre nature préside dans cet étonnant pays aux excès les plus inouïs;
la tyrannie et la révolte y marchent en mesure et se règlent sur le pas
l'une de l'autre.
Ici la terre même, l'aspect monotone des campagnes commandent la
symétrie: l'absence complète de mouvement dans un terrain partout uni et
le plus souvent nu, le manque de variété dans la végétation toujours
pauvre des terres septentrionales, le défaut absolu d'accidents
pittoresques dans d'éternelles plaines où l'on dirait qu'un seul site
obsède le voyageur et le poursuit comme un rêve d'une extrémité de
l'Empire à l'autre; enfin, tout ce que Dieu n'a pas fait pour ce pays y
concourt à l'imperturbable uniformité de la vie politique et sociale des
hommes.
Comme tout se ressemble, l'immense étendue du territoire n'empêche pas
que tout ne s'exécute d'un bout de la Russie à l'autre avec une
ponctualité, avec un accord magiques. Si jamais on réussissait à opérer
une véritable révolution par le peuple russe, le massacre serait
régulier comme les évolutions d'un régiment. On verrait les villages
changés en casernes et le meurtre organisé sortant tout armé des
chaumières s'avancer en ligne, en bon ordre; enfin, les Russes se
prépareraient au pillage depuis Smolensk jusqu'à Irkutsk, comme ils
marchent à la parade sur la place du palais d'hiver à Pétersbourg. De
tant d'uniformité il résulte entre les dispositions naturelles du peuple
et ses habitudes sociales un accord dont les effets peuvent devenir
prodigieux en bien comme en mal.
Tout est obscur dans l'avenir du monde; mais ce qui est certain, c'est
qu'il verra d'étranges scènes qui seront jouées devant les nations par
cette nation prédestinée.
C'est presque toujours par un respect aveugle pour le pouvoir que les
Russes troublent l'ordre public. Ainsi, s'il faut en croire ce qu'on
répète tout bas, sans le mot de l'Empereur aux députés des paysans,
ceux-ci n'auraient pas pris les armes.
J'espère que ce fait et ceux que je vous ai cités ailleurs vous feront
apercevoir le danger d'inculquer des opinions libérales à des
populations si mal préparées pour les comprendre. En fait de liberté
politique, plus on aime la chose, plus on doit éviter d'en prononcer le
nom devant des hommes qui ne peuvent que compromettre une cause sainte
par leur manière de la défendre; c'est ce qui me fait douter de
l'imprudente réponse attribuée à l'Empereur. Ce prince connaît mieux que
personne le caractère de son peuple, et je ne puis m'imaginer qu'il ait
provoqué la révolte des paysans, même sans le vouloir. Toutefois, je
dois ajouter que plusieurs personnes bien instruites pensent là-dessus
tout autrement que je ne pense.
Les horreurs de l'émeute sont décrites par l'auteur de Thelenef avec une
exactitude d'autant plus scrupuleuse, que l'action principale s'est
passée dans la famille même de celui qui la raconte.
S'il s'est permis d'ennoblir le caractère et l'amour des deux jeunes
gens, c'est qu'il a l'imagination poétique; mais tout en embellissant
les sentiments il conserve aux hommes leurs habitudes nationales: enfin
ni par les faits, ni par les passions, ni par les mœurs, ce petit roman
ne me paraît déplacé au milieu d'un ouvrage dont tout le mérite consiste
dans la vérité des peintures.
J'ajoute que des scènes sanglantes se renouvellent encore journellement
sur plusieurs points de la même contrée, où l'ordre public vient d'être
troublé et rétabli d'une si effroyable manière. Vous voyez que les
Russes ont mauvaise grâce de reprocher à la France ses désordres
politiques, et d'en tirer des conséquences en faveur du despotisme.
Qu'on accorde pendant vingt-quatre heures la liberté de la presse à la
Russie, ce que vous apprendrez vous fera reculer d'horreur. Le silence
est indispensable à l'oppression. Sous un gouvernement absolu il est
telle indiscrétion qui équivaut à un crime de haute trahison.
S'il se trouve parmi les Russes de meilleurs diplomates que chez les
peuples les plus avancés en civilisation, c'est que nos journaux les
avertissent de tout ce qui se passe et se projette chez nous, et qu'au
lieu de leur déguiser nos faiblesses avec prudence, nous les leur
révélons avec passion tous les matins, tandis qu'au contraire leur
politique byzantine travaillant dans l'ombre, nous cache soigneusement
ce qu'on pense, ce qu'on fait et ce qu'on craint chez eux. Nous marchons
au grand jour, ils avancent à couvert: la partie n'est pas égale.
L'ignorance où ils nous laissent nous aveugle; notre sincérité les
éclaire; nous avons la faiblesse du bavardage, ils ont la force du
secret: voilà surtout ce qui fait leur habileté.