XVI.

La victoire remportée près de Polei avait sauvé le sultan au moment même

où il semblait perdu. Polei, Ecija et Archidona, ces avant-postes du

parti national, étaient prises; Elvira était rentrée dans l’obéissance;

Jaën, d’où Ibn-Hafçoun avait retiré ses troupes, avait suivi l’exemple

d’Elvira[342]. C’étaient à coup sûr de beaux succès; ils firent une

grande impression sur l’opinion publique, d’autant plus que celle-ci

n’avait nullement prévu de tels résultats. Ibn-Hafçoun avait perdu

beaucoup de son prestige, lui-même ne s’en apercevait que trop. Ses

ambassadeurs auprès d’Ibn-Aghlab, naguère accablés de caresses, furent

désormais reçus avec froideur. On leur disait qu’on avait soi-même des

révoltes à dompter et que par conséquent on n’avait pas le loisir de se

mêler aux affaires de l’Espagne[343]. Naturellement on ne se souciait

pas en Afrique d’appuyer un prétendant qui se laissait battre, et il

n’y fut plus question de le faire nommer gouverneur de l’Espagne par le

calife de Bagdad. Le sultan, au contraire, s’était réhabilité dans

l’esprit de bien des gens. Les citoyens paisibles, qui, las du désordre

et de l’anarchie, voyaient dans le rétablissement du pouvoir royal le

seul moyen de salut, prenaient une attitude plus ferme et plus décidée.

Mais si l’on aurait tort de méconnaître les avantages que le sultan

avait obtenus, il ne faut pas se les exagérer cependant. La puissance

d’Ibn-Hafçoun avait sans doute subi un rude échec, mais elle était loin

d’être anéantie. Aussi ne désespérait-il nullement de la rétablir. Pour

le moment il avait besoin de la paix, et il la demanda. Le sultan se

déclara prêt à la lui accorder, pourvu qu’il lui donnât un de ses fils

comme otage. Ibn-Hafçoun promit de le faire; mais comme il avait

l’intention de recommencer les hostilités aussitôt que cela lui

conviendrait, il trompa le sultan en lui faisant remettre, non pas un de

ses propres fils, mais celui d’un de ses trésoriers qu’il avait adopté.

Sa fraude ne fut pas découverte tout d’abord; mais dans la suite on

conçut des soupçons, on s’informa, et, la vérité ayant été dévoilée, le

sultan lui reprocha sa mauvaise foi et exigea un otage qui fût vraiment

son fils; puis, comme Ibn-Hafçoun ne voulait pas satisfaire à cette

demande, la guerre recommença[344].

Le chef andalous regagna avec une surprenante rapidité le terrain qu’il

avait perdu. Sachant qu’il pouvait compter sur les habitants

d’Archidona, il envoya dans cette ville des hommes à sa dévotion, qui

firent si bien que la population s’insurgea. Les deux employés auxquels

le sultan avait confié le gouvernement de la ville, furent arrêtés

pendant la nuit et livrés à Ibn-Hafçoun au moment où celui-ci entrait

dans la ville avec ses troupes (892). Bientôt après, des députés

d’Elvira vinrent lui annoncer que leur ville avait aussi secoué le joug,

et qu’on y comptait sur son concours. Il s’y rendit et installa une

garnison dans la citadelle. Mais le parti royaliste, qui était fort

nombreux à Elvira, ne se tint pas pour battu. Secondé par le gouverneur

d’Ubeda, il prit les armes, chassa les soldats d’Ibn-Hafçoun, élut un

conseil municipal, et introduisit dans la ville le gouverneur que le

sultan lui avait donné. Les partisans de l’indépendance, intimidés par

le voisinage de l’armée du sultan, qui assiégeait alors Caralmey, une

des forteresses d’Ibn-Mastana, ne s’étaient pas opposés à cette

révolution; mais aussitôt que l’année fut retournée à Cordoue, ils

relevèrent la tête, et, s’étant mis en rapport avec Ibn-Hafçoun à l’insu

du conseil, ils profitèrent de l’obscurité de la nuit pour faire entrer

quelques-uns de ses soldats dans la citadelle. Bientôt après,

Ibn-Hafçoun, averti du succès de l’entreprise par des fanaux que ses

partisans avaient allumés, y entra aussi avec le gros de ses troupes,

tandis que les royalistes, soudainement réveillés par les cris

d’allégresse que poussaient leurs adversaires, étaient frappés de

stupeur au point qu’ils ne songèrent pas même à résister. Ils furent

punis sévèrement: tous leurs biens furent confisqués. Le gouverneur

nommé par le sultan eut la tête coupée.

Maître d’Elvira, Ibn-Hafçoun tourna ses armes contre Ibn-Djoudî et les

Arabes de Grenade. Sentant que la bataille qui allait se livrer serait

décisive, Ibn-Djoudî avait appelé tous ses alliés à son secours. Il n’en

essuya pas moins une terrible défaite, et comme il avait eu l’imprudence

de s’éloigner de Grenade, son point d’appui, ses soldats, qui avaient à

parcourir toute la Véga avant qu’ils pussent rentrer dans leur

forteresse, furent sabrés en grand nombre. De l’avis des habitants

d’Elvira, cette victoire était une ample compensation pour toutes les

défaites qu’ils avaient subies auparavant. En effet, les Arabes avaient

été si bien battus, qu’ils ne purent jamais se relever.

Fier de sa victoire, Ibn-Hafçoun marcha contre Jaën. Là il fut aussi

heureux qu’il l’avait été à Elvira. Il s’empara de la ville, lui donna

un gouverneur et y mit des troupes. Cela fait, il retourna à

Bobastro[345].

A l’exception de Polei et d’Ecija, l’année 892 lui avait donc rendu ce

que l’année précédente lui avait ôté. Pendant cinq années sa puissance

resta à peu près la même, excepté qu’il perdit Elvira. Il avait surpris

les royalistes de cette ville, mais il ne les avait pas vaincus, et sa

conduite envers eux les avait exaspérés contre lui. Aussi saisirent-ils

la première occasion pour secouer le joug qu’il leur avait imposé. Elle

se présenta en 893, lorsque l’armée du sultan, après avoir fait une

razzia dans les environs de Bobastro, parut devant les portes de la

ville. Le prince Motarrif, qui la commandait, offrit alors aux habitants

une amnistie générale, pourvu qu’ils lui livrassent le lieutenant et les

soldats d’Ibn-Hafçoun. L’influence des royalistes fut si grande que les

habitants consentirent à le faire, et à partir de cette époque, Elvira

demeura dans la sujétion. Le patriotisme et l’amour de la liberté s’y

étaient refroidis; d’ailleurs on y avait combattu contre les Arabes de

Grenade plutôt que contre le sultan; c’est contre les Arabes qu’on avait

appelé Ibn-Hafçoun, et depuis qu’ils avaient perdu la bataille de

Grenade, les Arabes avaient cessé d’être redoutables. Fort affaiblis par

leur défaite, ils le furent bien plus encore par la discorde qui se

glissa parmi eux. Ils étaient maintenant partagés en deux factions, dont

l’une s’était attachée à Saîd ibn-Djoudî, l’autre à Mohammed ibn-Adhhâ,

le puissant seigneur d’Alhama, contre lequel Saîd nourrissait une haine

si violente, qu’il avait mis sa tête à prix. L’imprudence de Saîd et la

légèreté de sa conduite aggravaient encore la situation. Par son

orgueil, sa fatuité et ses nombreuses galanteries, il s’était attiré la

haine de plusieurs chefs, et à la fin l’un de ceux dont il avait détruit

le bonheur domestique, Abou-Omar Othmân, résolut de laver sa honte dans

le sang du séducteur. Averti que sa femme avait assigné un rendez-vous à

l’émir dans la maison d’une juive, il alla s’y cacher avec un de ses

amis, et quand Saîd y fut arrivé, il se rua sur lui et le tua (décembre

897).

Ce meurtre mit le comble à la discorde. Le meurtrier et ses amis eurent

le temps d’aller se mettre en sûreté dans la forteresse de Noalexo, au

nord de Grenade, où ils proclamèrent émir Ibn-Adhhâ. Ne voulant pas se

brouiller avec le sultan, ils le prièrent de confirmer leur choix, et

ils essayèrent aussi de lui persuader qu’ils avaient tué Saîd dans

l’intérêt de l’Etat, en disant qu’il avait formé le projet de se mettre

en révolte et qu’il avait composé ces vers: «Va, mon messager, va dire à

Abdallâh qu’une prompte fuite peut seule le sauver, car un guerrier

redoutable a levé l’étendard de la révolte sur les bords du fleuve aux

roseaux. Fils de Merwân, rendez-nous le pouvoir; c’est à nous, aux fils

des Bédouins, qu’il appartient de droit! Vite, que l’on m’amène mon

alezan avec sa housse brodée d’or, car mon étoile l’emporte sur la

leur!» Peut-être ces vers étaient-ils réellement de Saîd; ils ne sont

pas du moins indignes de lui. Quoi qu’il en soit, le sultan, qui

s’estimait heureux de ce que ces Arabes voulaient bien condescendre à

lui présenter une justification de leur conduite, donna sa sanction à

tout ce qu’ils avaient fait. Mais les anciens amis de Saîd ne

reconnurent point Ibn-Adhhâ. Le meurtre de leur chef les avait remplis

d’indignation et de colère. Inconsolables de sa perte, ils oubliaient

toutes ses fautes et tous les griefs qu’ils avaient eus contre lui, pour

ne se souvenir que de ses vertus. Un d’entre eux, Micdam ibn-Moâfâ, que

Saîd avait fait fouetter sans qu’il eût mérité ce châtiment, composa

cependant sur lui ce poème:

Qui nourrira et vêtira les pauvres, à présent que celui qui était

la générosité même, gît dans le tombeau? Ah, que les prés ne soient

plus couverts de verdure, que les arbres soient sans feuillage, que

le soleil ne se lève plus, maintenant qu’Ibn-Djoudî est mort, lui

dont hommes ni génies ne verront jamais l’égal!

«Quoi, s’écria un Arabe quand il l’entendit réciter ces vers, vous

faites l’éloge de celui qui vous a fait donner le fouet?--Par Dieu, lui

répondit Micdam, il m’a fait du bien même par son arrêt inique, car le

souvenir du châtiment qu’il m’a fait subir m’a détourné d’une foule de

péchés que je commettais auparavant. Ne lui dois-je pas de la

reconnaissance pour cela? D’ailleurs, après qu’il m’eut fait fouetter,

j’ai toujours été injuste envers lui; croyez-vous que je voudrais

continuer à l’être, maintenant qu’il n’est plus?[346]»

D’autres, qui avaient été les amis intimes de Saîd, étaient altérés de

la soif de la vengeance. «Le vin, disait Asadî dans un long poème, le

vin que l’échanson me présente ne recouvrera pour moi sa saveur, qu’au

moment où mon âme obtiendra ce qu’elle désire, au moment où je verrai

les cavaliers galoper à bride abattue, pour aller venger celui qui

naguère était leur joie et leur orgueil!»

Saîd fut vengé en effet par ses amis; mais les Arabes continuèrent à se

combattre sans relâche. Le sultan et les Andalous n’avaient pas autre

chose à faire que de les laisser s’entr’égorger[347].

La soumission d’Elvira fut un grand avantage pour le sultan. Il en

obtint encore d’autres. Persuadé qu’il ne gagnerait rien à faire la

guerre contre Ibn-Hafçoun, il tournait de préférence ses armes contre

des rebelles moins puissants. Son intention n’était pas de les réduire;

il n’essayait pas de leur arracher leurs villes et leurs châteaux; il

voulait seulement les forcer à lui payer tribut[348]. A cet effet il

faisait faire à son armée une ou deux expéditions par an. Alors on

ravageait des champs de blé, on brûlait des villages, on assiégeait des

forteresses, et quand le rebelle avait consenti à payer tribut et à

donner des otages, on le laissait en paix pour en aller attaquer un

autre. Des expéditions de ce genre ne pouvaient pas amener des résultats

prompts, décisifs ou brillants; mais elles produisaient néanmoins des

résultats fort avantageux. Le trésor était à sec, et le gouvernement

comprenait fort bien qu’avant de faire la grande guerre, il fallait se

pourvoir du nerf de la guerre, c’est-à-dire d’argent. Grâce à ces

razzias on s’en procurait. Celle de 895 fut fort heureuse. Elle fut

dirigée contre Séville. Cette cité était encore toujours dans la même

situation: le sultan y avait un gouverneur; son oncle Hichâm y résidait

aussi; mais les Khaldoun et les Haddjâdj y régnaient de fait. Ces chefs

étaient fort contents de leur position, qui leur donnait tous les

avantages de l’indépendance, sans les périls qui y étaient ordinairement

attachés; ils faisaient tout ce qu’ils voulaient, ils ne payaient point

de tribut, et cependant ils n’étaient pas en guerre contre le monarque.

Ils croyaient qu’ils ne pouvaient mieux servir leurs intérêts, qu’en

perpétuant cet état de choses, et lorsque, dans l’année 895, un employé

du sultan vint convoquer le ban, Ibrâhîm ibn-Haddjâdj et Khâlid

ibn-Khaldoun, le frère de Coraib, s’empressèrent de répondre à l’appel

et de se rendre à Cordoue avec leurs contingents. Leur allié Solaimân,

de Sidona, et son frère Maslama suivirent leur exemple.

Tout le monde était dans l’idée qu’on allait faire une expédition contre

les renégats de Todmîr. Qu’on se figure donc l’étonnement et l’épouvante

de Coraib, lorsqu’il apprit qu’au lieu de faire marcher l’armée vers

l’est, on l’avait fait marcher contre Séville; que Solaimân avait trouvé

le moyen de s’évader, mais que tous les autres officiers et soldats de

Séville et de Sidona avaient été mis aux arrêts sur l’ordre du prince

Motarrif.

Il fallait prendre des mesures promptes et décisives. Coraib les prit.

Ayant fait occuper par ses gens toutes les portes du palais, il vola

vers la salle où se trouvait le prince Hichâm. «Belle nouvelle, lui

cria-t-il, l’œil enflammé de colère; je viens d’apprendre que

Motarrif a mis aux arrêts mon frère et tous mes autres parents qui se

trouvent dans l’armée! Eh bien, je le jure par tout ce qu’il y a de plus

sacré: si le prince ose attenter à la vie d’un seul d’entre eux, je te

coupe la tête. Nous verrons jusqu’où ira son audace. En attendant, toi

et tous les tiens, vous serez mes prisonniers. Aucun de tes serviteurs

ne sortira du palais sous quelque prétexte que ce soit, pas même pour

aller acheter des vivres. Je sais bien qu’il n’y en a pas ici, mais cela

ne me regarde pas. Décide toi-même si tu veux voir suspendu le glaive

mortel au-dessus de ta tête, et si la perspective de mourir de faim est

de nature à te rassurer. Pour sauver ta vie, il ne te reste qu’un

moyen: écris au prince, dis-lui que ta tête me répondra de la vie de mes

parents, et fais en sorte qu’il me les rende!»

Sachant que Coraib n’était pas homme à s’arrêter à des menaces, Hichâm

s’empressa de lui obéir; mais la lettre qu’il écrivit à Motarrif n’eut

pas le résultat qu’il s’en était promis: le prince, au lieu de rendre la

liberté à ses prisonniers, continua sa marche vers Séville et somma

Coraib de lui en ouvrir les portes. Craignant pour la vie de ses parents

et ne voulant rien entreprendre avant que les troupes auxiliaires de

Niébla et de Sidona, qu’il attendait, fussent arrivées, Coraib jugea

prudent de se montrer modéré et traitable. Il permit donc aux soldats du

sultan d’entrer par pelotons dans la ville et d’y acheter des vivres; en

outre, il promit de payer le tribut et rendit la liberté au prince

Hichâm, qui n’eut rien de plus pressé que de quitter la ville.

Tournant alors ses armes contre le Maäddite Tâlib ibn-Mauloud[349],

Motarrif attaqua ses deux forteresses, Montefique (sur le Guadayra) et

Monteagudo[350]. Après s’être défendu vigoureusement, Tâlib promit de

payer le tribut et donna des otages. Medina-ibn-as-Salîm et Vejer

suivirent son exemple. Lebrija fut prise d’assaut, et Motarrif y

installa une garnison; mais Solaimân, à qui appartenait cette forteresse

et qui était alors à Arcos, attaqua l’armée du sultan avant qu’elle fût

arrivée à Mairena, et lui fit subir une grande perte. Furieux de cet

échec, Motarrif s’en vengea en faisant couper la tête à trois parents ou

amis de Solaimân, qui se trouvaient parmi ses prisonniers.

Vers la fin d’août, l’armée se trouva de nouveau devant Séville.

Motarrif croyait que Coraib se montrerait aussi soumis que la première

fois. Il se trompait. Coraib avait profité du répit qu’on lui avait

laissé pour se mettre en état de défense, et ses alliés étant arrivés

dans la ville, il était résolu à ne point céder. Motarrif trouva donc

les portes fermées. Alors il fit charger de fers Khâlid ibn-Khaldoun,

Ibrâhîm ibn-Haddjâdj et d’autres prisonniers. Cela ne lui servit de

rien. Loin de se laisser intimider, Coraib sortit de la ville et attaqua

brusquement l’avant-garde. Il y eut un instant où l’on craignit un

désastre; mais les officiers ayant réussi à rallier leurs soldats, les

Sévillans furent repoussés. Alors Motarrif fit torturer Khâlid et

Ibrâhîm, et attaqua Séville pendant trois jours consécutifs. Il ne

remporta aucun avantage; mais voulant se venger autant que possible des

Khaldoun et des Haddjâdj, il s’empara d’un château situé sur le

Guadalquivir et qui appartenait à Ibrâhîm; puis, ayant brûlé les

vaisseaux qu’il trouva dans le bassin, il ordonna de raser le bâtiment,

et, ayant fait donner une hache à Ibrâhîm, il le força de travailler,

les fers aux mains et aux pieds, à la destruction de sa propre

forteresse. Ayant ensuite démoli un autre château, qui appartenait à

Coraib, il reprit la route de Cordoue[351].

L’armée étant rentrée dans la capitale et le tribut de Séville étant

arrivé, un vizir conseilla à son maître, qui avait bien essayé de gagner

Ibn-Hafçoun, mais qui jusque-là n’avait fait aucune tentative pour se

réconcilier avec l’aristocratie arabe, de rendre la liberté aux

prisonniers après qu’ils se seraient obligés par serment à lui obéir

dans la suite. «Si vous retenez ces nobles en prison, lui dit-il, vous

servirez les intérêts d’Ibn-Hafçoun, qui ne manquera pas de s’emparer de

leurs châteaux. Essayez plutôt de vous les attacher par les liens de la

reconnaissance; ils vous aideront alors à combattre le chef des

renégats.» Le sultan se laissa persuader. Il annonça aux prisonniers

qu’il les remettrait en liberté, à condition qu’ils lui donneraient des

otages et qu’ils jureraient cinquante fois, dans la grande mosquée, de

lui rester fidèles. Ils prêtèrent les serments exigés et donnèrent des

otages, parmi lesquels se trouvait le fils aîné d’Ibrâhîm, nommé

Abdérame; mais à peine de retour à Séville, ils violèrent leurs

serments, refusèrent le tribut et se mirent en révolte ouverte[352].

Ibrâhîm et Coraib divisèrent la province entre eux, de sorte que chacun

en eut la moitié[353].

Les choses demeurèrent sur ce pied jusqu’à l’année 899; mais la discorde

devait inévitablement éclater entre les deux chefs, leur puissance étant

trop égale pour qu’ils pussent rester amis. Aussi ne tardèrent-ils pas à

se quereller, et alors le sultan attisa le feu autant que possible. Il

rapportait à Coraib les termes injurieux dans lesquels Ibrâhîm parlait

de lui, et il avertissait Ibrâhîm des mauvais propos que Coraib tenait

sur son compte. Un jour qu’il avait reçu de Khâlid une lettre fort

blessante pour Ibrâhîm, et qu’il avait écrit sa réponse au bas, il la

donna parmi d’autres à un de ses serviteurs, en le chargeant de

l’expédier. Le serviteur eut la négligence de la laisser tomber. Un

eunuque la ramassa, la lut, et, comptant sur une bonne récompense, il la

donna à un envoyé d’Ibrâhîm, en lui enjoignant d’aller la remettre à son

seigneur.

Quand Ibrâhîm eut jeté les yeux sur cet écrit, il ne douta plus que les

Khaldoun n’attentassent à son pouvoir, à sa liberté, à sa vie peut-être;

mais comprenant en même temps que, pour se venger d’eux, il devait avoir

recours à la ruse, il se montra fort aimable envers eux et les invita à

dîner. Ils se rendirent à son invitation. Pendant le repas Ibrâhîm leur

montra la lettre de Khâlid et les accabla de reproches. Khâlid se leva

alors, et, tirant un poignard de sa manche, il en frappa Ibrâhîm à la

tête. Ibrâhîm eut sa coiffure déchirée et reçut une blessure au visage;

mais il appela aussitôt ses soldats, qui se ruèrent sur les deux

Khaldoun et les massacrèrent. Ibrâhîm fit couper leurs têtes, et, les

ayant jetées dans la cour, il attaqua leurs gardes qui s’y trouvaient,

en tua quelques-uns et dispersa les autres.

Dès lors il était le seul maître de la province; mais sentant qu’il lui

fallait justifier sa conduite auprès du monarque, qui avait encore son

fils en son pouvoir, il lui écrivit pour lui dire qu’il n’avait pas pu

agir autrement qu’il ne l’avait fait; que d’ailleurs les Khaldoun

l’avaient toujours poussé à la rébellion; qu’au fond du cœur il

n’avait jamais partagé leur manière de voir, et que si le sultan voulait

le nommer gouverneur, il pourvoirait à toutes les dépenses exigées par

le service public et lui donnerait en outre sept mille ducats par an. Le

sultan accepta son offre, mais il envoya en même temps un certain Câsim

à Séville, afin qu’il gouvernât la province conjointement avec Ibrâhîm.

Ce dernier ne se souciait pas d’avoir un collègue; aussi annonça-t-il à

Câsim, au bout de quelques mois, qu’il pouvait fort bien se passer de

ses services.

S’étant ainsi débarrassé assez cavalièrement de Câsim, il voulut aussi

que le sultan lui rendît son fils. Il le lui redemanda à différentes

reprises, mais toujours en vain; le sultan refusait opiniâtrement de se

dessaisir de cet otage. Espérant alors qu’il réussirait à intimider le

monarque, il refusa le tribut et fit proposer une alliance à Ibn-Hafçoun

(900)[354].

Cette offre plut extrêmement au chef andalous, qui, trois années

auparavant, s’était remis en possession d’Ecija[355]. L’année précédente

il avait enfin franchi le pas, après avoir balancé souvent: il avait

embrassé le christianisme avec toute sa famille. Au fond de l’âme il

était chrétien depuis longtemps; la crainte seule de perdre ses alliés

musulmans lui avait imposé jusque-là une sorte de contrainte, et l’avait

empêché de suivre l’exemple de son père qui était déjà revenu au giron

de l’Eglise plusieurs années auparavant[356]. L’événement avait montré

que ses appréhensions n’avaient pas été tout à fait mal fondées. Yahyâ,

fils d’Anatole, l’un de ses lieutenants les plus distingués, l’avait

quitté; il avait bien voulu servir sous le musulman Omar ibn-Hafçoun,

mais sa conscience lui défendait de servir sous le chrétien Samuel

(c’était le nom qu’Omar s’était fait donner lorsqu’il reçut le

baptême[357]). Ibn-al-Khalî, le seigneur berber de Cañete, qui

jusque-là avait été son allié, lui avait déclaré la guerre et cherchait

à se rapprocher du sultan. Partout la démarche qu’il avait faite avait

produit une sensation profonde. Les musulmans se racontaient avec

horreur que dans les domaines du _maudit_ les plus hautes dignités

étaient remplies par des chrétiens; que les vrais croyants n’y avaient

plus rien à espérer et qu’on les y traitait avec une méfiance

très-marquée. Secondée par les faquis, la cour exploitait habilement ces

rumeurs plus ou moins fondées, et elle tâchait de persuader aux fidèles

que leur salut éternel était en péril, s’ils ne se levaient pas comme un

seul homme pour aller écraser _l’infâme_[358].

Dans ces circonstances, rien ne pouvait être plus agréable à Ibn-Hafçoun

que les propositions qu’il reçut de la part du seigneur de Séville. Il

cherchait partout des alliés; il était entré en négociations avec

Ibrâhîm ibn-Câsim, le seigneur d’Acîla (en Afrique)[359], avec les

Beni-Casî[360], avec le roi de Léon[361]; mais une alliance avec

Ibn-Haddjâdj était à coup sûr bien préférable pour lui, car elle le

réhabiliterait, il l’espérait du moins, dans l’esprit des musulmans. Il

s’empressa donc de la conclure, et Ibrâhîm lui ayant envoyé de l’argent

et de la cavalerie, sa puissance redevint aussi formidable que

jamais[362].

Le sultan jouait de malheur. Quoi qu’il fît, sa politique tournait

toujours contre lui. La tentative qu’il avait faite pour se concilier le

plus puissant seigneur arabe avait échoué aussi bien que les efforts

qu’il avait tentés auparavant pour gagner le chef du parti espagnol. Sa

position était maintenant déplorable. Pour être en état de résister à la

ligue qui s’était formée contre lui, il devrait lui opposer toutes ses

troupes, et renoncer par conséquent aux expéditions qu’il faisait faire

chaque année, afin de forcer les autres rebelles à lui payer tribut; il

courait donc le risque de succomber faute d’argent. Evidemment il

n’avait pas le choix des partis; il ne lui en restait qu’un à prendre:

c’était de s’humilier devant Ibn-Hafçoun et de lui faire des

propositions de paix assez avantageuses pour qu’il pût les accepter.

Nous ignorons quelles étaient celles qu’il lui fit; nous savons

seulement que les négociations furent fort longues; que la paix fut

conclue en 901, et qu’Ibn-Hafçoun envoya à Cordoue quatre otages, parmi

lesquels se trouvaient un de ses trésoriers, nommé Khalaf, et

Ibn-Mastana[363].

Mais cette paix fut de courte durée. Soit qu’Ibn-Hafçoun n’y trouvât pas

son compte, soit que le sultan ne remplît pas les clauses du traité,

toujours est-il que la guerre recommença en 902. Dans cette année,

Ibn-Hafçoun eut une entrevue avec Ibn-Haddjâdj à Carmona. «Envoyez-moi,

lui dit-il, vos meilleurs cavaliers sous le _noble arabe_ (il voulait

désigner par ce terme Fadjîl ibn-abî-Moslim, le général de la cavalerie

sévillane), car j’ai l’intention d’aller me mesurer sur mes frontières

contre Ibn-abî-Abda; j’espère le battre, et le jour d’après nous

pillerons Cordoue.» Fadjîl, qui assistait à cet entretien, et qui, en

véritable Arabe qu’il était, avait bien plus de sympathie pour la cause

du sultan que pour celle des Espagnols, fut blessé du ton leste et

dédaigneux dont Ibn-Hafçoun avait prononcé ces paroles. «Abou-Hafç, lui

dit-il, ne méprisez pas l’armée d’Ibn-abî-Abda. Elle est à la fois

petite et grande, et lors même que toute l’Espagne serait réunie contre

elle, elle ne tournerait pas encore le dos.--Noble seigneur, lui

répondit Ibn-Hafçoun, vous essayeriez en vain de me faire changer

d’avis. Que peut-il, cet Ibn-abî-Abda? Combien de soldats a-t-il? Quant

à moi, j’ai mille six cents cavaliers; ajoutez-y les cinq cents

d’Ibn-Mastana et les vôtres qui peut-être seront aussi au nombre de

cinq cents. Quand toutes ces troupes seront réunies, nous mangerons

l’armée de Cordoue.--On peut être repoussé, reprit Fadjîl, on peut être

battu.... Au reste, vous ne pouvez m’en vouloir si je ne vous encourage

pas dans votre projet, car vous connaissez les soldats d’Ibn-abî-Abda

aussi bien que moi.»

Malgré l’opposition de Fadjîl, Ibn-Haddjâdj approuva le plan de son

allié, et il ordonna à son général d’aller se réunir à lui.

Informé par ses espions que le général omaiyade venait de quitter le

Genil et qu’il avait établi son camp dans le district d’Estepa,

Ibn-Hafçoun vint l’attaquer. Quoiqu’il n’eût encore que sa cavalerie, il

remporta un succès éclatant et tua plus de cinq cents hommes à l’ennemi.

Vers le soir son infanterie, au nombre de quinze mille hommes, arriva

dans le camp. Sans lui laisser le temps de se reposer, il lui donna

l’ordre de se tenir prête à se remettre en marche; puis, étant entré

dans la tente de Fadjîl:

--Allons, noble seigneur, lui dit-il, mettons-nous en campagne!

--Contre qui? lui demanda Fadjîl.

--Contre Ibn-abî-Abda.

--O Abou-Hafç, vouloir obtenir deux succès en un seul jour, ce serait

tenter l’Eternel, ce serait se montrer ingrat envers lui! Vous avez

couvert de honte le général ennemi; vous lui avez porté un coup si

terrible, qu’il en aura assez pour longtemps. Dix années devront se

passer avant qu’il puisse vous rendre la pareille. Gardez-vous bien à

présent de le porter à une résolution désespérée.

--Nous allons l’accabler avec des forces tellement supérieures, qu’il

devra remercier le ciel s’il a encore le temps de se jeter à cheval et

de chercher son salut dans la fuite.

Fadjîl se leva alors et se fit donner ses armes; mais tandis qu’il

bouclait sa cuirasse: «Dieu m’est témoin, s’écria-t-il, que je n’ai

point de part à ce projet téméraire!»

Pendant que les coalisés, dans l’espoir de surprendre l’ennemi, se

mettaient en marche en observant le plus profond silence, Ibn-abî-Abda,

encore tout honteux de sa défaite, était à table avec ses officiers.

Tout à coup une nuée de poussière, qui s’élevait dans le lointain,

attira son attention. Un de ses meilleurs officiers, Abd-al-wâhid Roulî,

sortit aussitôt de la tente pour aller voir ce que c’était. «Mes amis,

dit-il en revenant, l’obscurité m’empêche de bien distinguer les objets,

mais il me semble qu’Ibn-Hafçoun marche contre nous avec sa cavalerie et

son infanterie, et qu’il compte nous surprendre.» En un clin d’œil

tous les officiers prirent leurs armes, coururent à leurs chevaux,

sautèrent dessus, et conduisirent leurs hommes à la rencontre des

ennemis. Quand on se trouva en présence, plusieurs officiers se mirent à

crier: «Jetez les lances et combattez à l’arme blanche!» Cet ordre fut

exécuté sur-le-champ, et alors les royalistes attaquèrent leurs

adversaires avec tant d’impétuosité qu’ils leur tuèrent mille cinq cents

hommes et qu’ils les forcèrent d’aller chercher un refuge dans leur

camp.

Le lendemain matin le sultan reçut la nouvelle que son armée avait

d’abord essuyé un échec et qu’ensuite elle avait remporté une victoire.

Fort irrité contre les coalisés, il donna l’ordre de mettre à mort leurs

otages. On coupa la tête à trois des otages d’Ibn-Hafçoun; le quatrième,

Ibn-Mastana, sauva sa vie en promettant d’être désormais fidèle au

sultan[364]. Ce fut alors le tour d’Abdérame, le fils d’Ibn-Haddjâdj;

mais son père n’avait épargné ni l’argent ni les promesses pour se faire

des amis à la cour, et il n’avait pas cessé de dire qu’aussitôt que le

sultan lui aurait rendu son fils, il rentrerait dans l’obéissance[365].

Parmi ses amis se trouvait le Slave Badr, et ce Badr s’enhardit à

prendre la parole au moment même où l’on allait couper la tête à

Abdérame. «Seigneur, dit-il au sultan, excusez mon audace et veuillez

m’écouter: les otages d’Ibn-Hafçoun ont cessé de vivre, mais si à

présent vous faites aussi mettre à mort le fils d’Ibn-Haddjâdj, vous

ferez en sorte que ces deux hommes resteront unis contre vous jusqu’à

leur dernier soupir. Il est impossible de gagner Ibn-Hafçoun, c’est un

Espagnol; mais il n’est pas impossible de gagner Ibn-Haddjâdj, car il

est Arabe, lui.»

Le sultan fit appeler ses vizirs[366] et leur demanda leur avis. Tous

approuvèrent le conseil que Badr venait de donner. Quand ils furent

partis, Badr parla de nouveau au sultan et l’assura que s’il rendait la

liberté au fils d’Ibn-Haddjâdj, il pourrait compter à l’avenir sur la

fidélité du chef sévillan. Puis, voyant que le monarque hésitait encore,

il alla prier un de ses amis les plus influents, le trésorier Todjîbî,

d’adresser au sultan un mémoire dans lequel il l’engagerait à suivre le

conseil que Badr lui avait donné. La lecture de cet écrit vainquit les

hésitations d’Abdallâh, qui chargea alors Todjîbî d’aller remettre

Abdérame entre les mains de son père[367].

Nous renonçons à décrire la joie qu’éprouva Ibn-Haddjâdj quand il lui

fut enfin permis de serrer sur son cœur son fils bien-aimé, qu’il

avait redemandé en vain pendant six longues années. Cette fois il sut se

montrer plus reconnaissant que par le passé. Quand il disait dans la

lettre qu’il avait adressée au sultan après la mort des Khaldoun, que

ceux-ci l’avaient toujours poussé à la révolte, il disait vrai, ce

semble. Coraib avait été son mauvais génie, et maintenant que cet homme

perfide et ambitieux n’était plus là, il se conduisit tout autrement.

Sans rompre avec Ibn-Hafçoun, auquel il continua d’envoyer des

présents[368], il cessa cependant d’être son allié, et, au lieu de se

montrer hostile au sultan, il lui fit parvenir régulièrement son tribut

et son contingent en hommes. Sa position à l’égard du souverain était

dorénavant celle d’un prince tributaire; mais dans ses domaines il

exerçait un pouvoir illimité. Il avait son armée, à lui, qu’il payait

comme le sultan payait la sienne; c’était lui qui nommait tous les

employés à Séville, depuis le cadi et le préfet de police, jusqu’au

moindre huissier ou au moindre sergent de ville. Rien ne lui manquait de

la pompe royale, ni un conseil aulique, ni une garde de cinq cents

cavaliers, ni un manteau de brocart sur lequel ses noms et ses titres

étaient brodés en lettres d’or. Au reste, il exerçait noblement le

pouvoir. Juste mais sévère, il était sans pitié pour les malfaiteurs et

maintenait l’ordre avec la plus grande fermeté. Prince et marchand,

homme de lettres et ami des arts, il recevait par les mêmes vaisseaux

les présents des princes d’outre-mer, les tissus des villes

manufacturières de l’Egypte, les savants de l’Arabie et les chanteuses

de Bagdad. La belle Camar, dont il avait tant entendu vanter les talents

qu’il l’avait fait acheter pour une somme énorme, et le Bédouin

Abou-Mohammed Odhrî, un philologue du Hidjâz, étaient les plus beaux

ornements de sa cour. Ce dernier, qui, chaque fois qu’il entendait une

phrase incorrecte ou un mot impropre, avait la coutume de s’écrier: «Ah,

citadins, qu’avez-vous fait de la langue!» était un oracle quand il

s’agissait de la pureté du langage et de la finesse des expressions. La

spirituelle Camar joignait à son talent pour la musique une éloquence

naturelle, du génie pour la poésie, et une noble fierté. Un jour que des

ignorants entichés de leur noble naissance avaient dénigré son origine

et son passé, elle composa ces vers:

Ils dirent:--Lorsque Camar arriva ici, elle était en guenilles;

jusque-là son métier avait été de conquérir des cœurs à force de

regards languissants; elle marchait dans la boue des chemins, elle

errait de ville en ville; elle est de basse extraction; sa place

n’est pas parmi les nobles, et son seul mérite, c’est de savoir

écrire des lettres et des vers.--Ah! s’ils n’étaient pas des

rustres, ils parleraient autrement de l’étrangère! Quels hommes,

mon Dieu, que ceux qui méprisent la véritable, la seule noblesse,

celle que donne le talent! Qui me délivrera des ignorants et des

stupides? Ah! l’ignorance est la chose la plus honteuse qui soit au

monde, et s’il fallait qu’une femme fût ignare pour entrer dans le

paradis, j’aimerais bien mieux que le créateur m’envoyât aux

enfers.

En général, elle ne semble pas avoir fait grand cas des Arabes

d’Espagne. Accoutumée à l’exquise courtoisie qui régnait à Bagdad, elle

se trouvait déplacée dans un pays qui avait conservé beaucoup de traces

de la rudesse des vieux temps. Le prince seul trouvait grâce à ses yeux,

et ce fut à sa louange qu’elle composa ces vers:

Dans tout l’Ouest il n’y a point d’homme vraiment généreux, excepté

Ibrâhîm qui est la générosité même. Rien de plus agréable que de

vivre auprès de lui, et quand on a connu ce bonheur, ce serait un

supplice que de devoir vivre dans un autre pays[369].

Quand elle vantait ainsi la générosité d’Ibrâhîm, elle n’exagérait rien.

A cet égard tout le monde était de son avis; aussi les poètes de

Cordoue, que l’avare sultan laissait presque mourir de faim,

accouraient-ils en foule à sa cour, le poète lauréat, Ibn-Abd-rabbihi,

en tête. Ibrahim les récompensait toujours avec une munificence vraiment

royale. Une fois seulement, il ne donna rien: ce fut lorsque Calfât, un

satirique fort mordant, lui eut récité un poème rempli d’amers sarcasmes

contre les ministres et les courtisans de Cordoue. Quoiqu’il eût

peut-être des griefs contre quelques-uns de ces personnages,

Ibn-Haddjâdj n’avait donné aucun signe d’approbation, et quand le poète

eut fini: «Tu t’es trompé, lui dit-il froidement, si tu as cru qu’un

homme tel que moi puisse trouver plaisir à entendre de si ignobles

injures.» Calfât retourna à Cordoue les mains vides. Désappointé et

furieux, il se mit aussitôt à vomir son fiel.

Ne me blâme pas, disait-il, ne me blâme pas, ô ma femme, si je

verse toujours des pleurs après le voyage que j’ai fait. Ce voyage

m’a causé une douleur dont je ne pourrai jamais me consoler.

J’espérais trouver là-bas un homme généreux, et je n’y ai trouvé

qu’un stupide hibou!

Ibn-Haddjâdj n’était pas homme à endurer de telles grossièretés. Dès

qu’il eut appris la manière dont le poète se vengeait, il lui fit dire

ces paroles: «Si tu ne cesses pas de me diffamer, je jure par tout ce

qu’il y a de plus sacré que je te ferai couper la tête sur ton lit à

Cordoue!» Dès lors Calfât ne fit plus de satires contre le seigneur de

Séville[370].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 22 / 27 题