La réconciliation du sultan avec Ibn-Haddjâdj fut le commencement d’une
ère nouvelle, celle du rétablissement du pouvoir royal. Séville avait
été le point d’appui pour la rébellion dans tout l’Ouest; ce point
d’appui étant venu à manquer, tous les autres districts, depuis
Algéziras jusqu’à Niébla, rentrèrent forcément dans la sujétion[371].
Pendant les neuf dernières années du règne d’Abdallâh, ils payèrent le
tribut avec une régularité si parfaite, qu’il n’était plus nécessaire
d’envoyer des troupes de ce côté-là. Le sultan pouvait donc tourner
toutes ses forces contre le Midi. C’est aux sages conseils de Badr qu’il
devait cet heureux résultat; aussi lui en sut-il gré et lui donna-t-il
les preuves les plus éclatantes de sa reconnaissance. Il lui conféra le
titre de vizir, l’admit dans son intimité, et lui accorda une confiance
si grande, que Badr, bien qu’il ne portât pas le titre de premier
ministre, l’était cependant de fait[372].
Dans le Midi les armes du sultan furent désormais presque constamment
heureuses. En 903 son armée prit Jaën; en 905 elle gagna la bataille du
Guadalbollon sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906 elle enleva Cañete
aux Beni-al-Khalî; en 907 elle força Archidona à payer tribut; en 909
elle arracha Luque à Ibn-Mastana; en 910 elle prit Baëza, et l’année
suivante, les habitants d’Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur,
Fadhl ibn-Salama, le gendre d’Ibn-Mastana, le tuèrent et envoyèrent sa
tête au sultan[373]. Même dans le Nord il y avait une amélioration
notable. Un instant--c’était dans l’année 898--on avait craint que le
plus puissant Espagnol du Nord et le plus puissant Espagnol du Midi ne
s’alliassent l’un avec l’autre. Mohammed ibn-Lope, de la famille des
Beni-Casî, avait promis de se rendre dans la province de Jaën afin d’y
conférer avec Ibn-Hafçoun. La guerre qu’il avait à soutenir contre
al-Ancar, le gouverneur de Saragosse, l’empêcha de venir en personne;
mais à sa place il envoya son fils Lope. Celui-ci était déjà arrivé dans
la province de Jaën et il y attendait l’arrivée d’Ibn-Hafçoun, lorsqu’il
reçut la nouvelle que son père, qui assiégeait Saragosse, avait été tué
(octobre 898), et alors il retourna dans sa patrie, sans attendre
l’arrivée d’Ibn-Hafçoun. Dans la suite il ne fut plus question de ce
projet d’alliance qui avait inspiré à la cour des alarmes fort
sérieuses[374], et Lope, loin de se montrer hostile au sultan, brigua sa
faveur; aussi le sultan le nomma-t-il gouverneur de Tudèle et de
Tirazona. Lope usa ses forces dans des guerres continuelles contre ses
voisins, tels que le seigneur d’Huesca, le roi de Léon, le comte de
Barcelone, celui de Pallars et le roi de Navarre, jusqu’à ce qu’il fût
tué dans un combat qu’il livra à ce dernier (907)[375]. Son frère
Abdallâh, qui lui succéda, tourna aussi ses armes, non pas contre le
sultan, mais contre le roi de Navarre[376]. Les Beni-Casî avaient donc
cessé d’être redoutables pour les Omaiyades.
Evidemment les choses prenaient partout un aspect plus rassurant. A
Cordoue on envisageait déjà l’avenir avec plus de confiance. Les poètes
faisaient entendre des chants de victoire qu’on n’avait pas entendus
depuis bien des années[377]. Toutefois le pouvoir royal n’avait fait
encore que des progrès fort lents, et rien de décisif ne s’était
accompli, lorsqu’Abdallâh mourut le 15 octobre 912, à l’âge de
soixante-huit ans, dont vingt-quatre de règne.
L’héritier présomptif du trône s’appelait Abdérame. C’était le fils du
fils aîné d’Abdallâh, de l’infortuné Mohammed qui avait été assassiné
par son frère Motarrif sur l’ordre de leur père[378]. Orphelin dès sa
plus tendre enfance, il avait été élevé par son aïeul, qui, agité sans
relâche par les remords de sa conscience, semble avoir concentré sur cet
enfant toute l’affection dont il était capable, et qui depuis longtemps
l’avait désigné pour son successeur[379]. Mais Abdérame ne comptait pas
encore vingt-deux ans[380], et l’on pouvait craindre que ses oncles ou
ses grands-oncles ne lui disputassent la couronne, car il n’y avait
point de loi sur la succession; quand le trône était vacant, c’était
d’ordinaire l’aîné ou bien le plus capable de la famille royale qui y
montait. Contre toute attente, personne ne s’opposa à l’élévation
d’Abdérame; qui plus est, tous les princes et tous les courtisans
saluèrent cet événement avec joie, tous y virent le gage d’un avenir de
prospérité et de gloire. C’est que le jeune prince avait déjà su se
faire aimer, et qu’il avait inspiré à tous ceux qui le connaissaient une
haute idée de ses talents[381].
Abdérame III, en poursuivant l’œuvre commencée par son aïeul, s’y
prit d’une tout autre façon. A la politique circonspecte et tortueuse
d’Abdallâh, il substitua une politique franche, hardie, audacieuse.
Dédaignant les moyens termes, il annonça fièrement aux insurgés
espagnols, arabes et berbers, que ce qu’il voulait d’eux, ce n’était pas
un tribut, mais leurs châteaux, leurs villes. A ceux qui se
soumettraient il promettait un pardon plein et entier, il menaçait les
autres d’un châtiment exemplaire.
Il semble au premier abord que de telles prétentions devaient réunir
contre lui toute l’Espagne. Il n’en fut point ainsi. Sa fermeté
n’indisposait pas, elle maîtrisait, et la ligne de conduite qu’il
suivait, loin d’être insensée, était clairement indiquée par l’état des
faits et des esprits.
C’est que peu à peu tout avait changé. L’aristocratie arabe n’était plus
ce qu’elle était au commencement du règne d’Abdallâh. Elle avait perdu
ses chefs les plus illustres; Saîd ibn-Djoudî et Coraib ibn-Khaldoun
n’étaient plus, Ibrâhîm ibn-Haddjâdj venait aussi de mourir[382], et
personne n’avait assez de talent ou de considération pour prendre la
place que la mort de ces hommes supérieurs avait laissée vide. Restait
le parti espagnol. Il avait encore la plupart de ses chefs, et il ne
semblait pas avoir perdu beaucoup de sa puissance. Mais ces chefs se
faisaient vieux, et le parti lui-même n’était plus ce qu’il était
trente ans auparavant, alors que, rempli d’ardeur et d’enthousiasme, on
s’était insurgé d’un commun élan, à la voix d’Ibn-Hafçoun, pour secouer
le joug de la domination étrangère. Cette première ferveur s’était
calmée et refroidie. A l’ardente et vigoureuse génération de 884 avait
succédé une génération nouvelle, qui n’avait ni les griefs, ni la
fierté, ni les passions, ni l’énergie de celle qui l’avait précédée.
N’ayant pas été opprimée par le pouvoir royal, elle n’avait pas de
raison pour le haïr. Elle se plaignait, il est vrai, elle se sentait
profondément malheureuse, mais les maux qu’elle déplorait n’étaient pas
ceux du despotisme, c’étaient ceux de l’anarchie et de la guerre civile.
Chaque jour elle voyait les troupes du sultan ou des insurgés ravager
des champs qui promettaient une abondante récolte, couper des oliviers
en fleurs et des orangers chargés de fruits, incendier des hameaux et
des villages; mais ce qu’elle ne voyait pas, mais ce qu’elle attendait
toujours en vain, c’était le triomphe de la cause nationale. Certes, le
trône du sultan chancelait parfois, mais l’instant d’après il était de
nouveau ferme comme le rocher. C’était peu encourageant. Peut-être ne
formulait-on pas sa pensée intime, mais on sentait instinctivement, à
n’en point douter, qu’une grande insurrection nationale, quand elle
n’arrive pas au but du premier élan, n’y arrive jamais. Telle avait été
l’impression générale au temps où les succès alternaient encore pour
les deux partis; ce fut bien pis lorsque les insurgés ne rencontraient
plus que des revers, et qu’au lieu d’avancer, ils se voyaient ramenés en
arrière. On commença alors à se demander à quoi avait servi la ruine ou
la mort de tant de braves gens, et si c’était bien la peine de se
laisser dépouiller ou tuer pour une cause que le ciel ne semblait plus
favoriser. Les populations des grandes villes, c’est-à-dire celles qui
étaient le plus amoureuses du repos et du bien-être, avaient été les
premières à se poser cette question, et n’y trouvant pas une réponse
satisfaisante, elles s’étaient dit que, tout bien considéré, la paix à
tout prix valait mieux, avec l’industrie et l’espoir de s’enrichir, que
la guerre patriotique avec le désordre et l’anarchie. Elvira s’était
donc soumise spontanément, Jaën s’était laissé prendre, et Archidona
avait consenti à payer tribut. Dans la Serrania, ce berceau de
l’insurrection, l’enthousiasme avait été moins prompt à se refroidir;
mais là aussi des symptômes de lassitude et de découragement avaient
déjà commencé à se manifester. Les montagnards ne s’empressaient plus de
s’enrôler sous le drapeau national, de sorte qu’Ibn-Hafçoun s’était vu
forcé de suivre l’exemple du sultan et de prendre à sa solde des
mercenaires de Tanger[383]. Dès lors la guerre avait beaucoup perdu de
son caractère primitif. Elle était devenue encore plus ruineuse, car le
but qu’on se proposait des deux côtés, c’était de mettre l’ennemi hors
d’état de payer ses troupes africaines; mais elle n’avait plus la
sauvage énergie d’autrefois, elle n’était plus sanglante. Les Berbers de
Tanger, toujours prêts à passer sous le drapeau opposé pour la moindre
augmentation de solde[384], ne considéraient la guerre que comme un jeu
lucratif; ils ménageaient leurs adversaires, car ces adversaires avaient
été la veille leurs camarades et le seraient peut-être le lendemain.
Dans maint combat il n’y eut que deux ou trois hommes de tués; il
arrivait même qu’on ne tuait personne. Quand on avait blessé quelques
hommes et coupé les jarrets à quelques chevaux, on croyait en avoir fait
assez[385]. Vouloir conquérir l’indépendance avec de tels soldats, quand
la levée en masse d’une population enthousiaste et irritée n’avait pas
suffi pour l’obtenir, c’était, on ne le sentait que trop, un projet
chimérique. Ibn-Hafçoun lui-même semble en avoir été convaincu, car dans
l’année 909, il avait reconnu pour son souverain Obaidallâh le Chiite,
qui venait d’enlever le nord de l’Afrique aux Aghlabides[386]. Cette
bizarre alliance ne porta aucun fruit, mais elle prouve qu’Ibn-Hafçoun
n’osait plus compter sur ses compatriotes.
Ajoutez à ces causes de l’affaiblissement général des convictions et des
courages la profonde démoralisation des châtelains, surtout dans les
provinces de Jaën et d’Elvira. Ces seigneurs avaient entièrement oublié
qu’ils avaient pris les armes pour un motif patriotique. Dans leurs
donjons élancés au milieu des nues, ils étaient devenus des brigands
sans foi ni loi, qui, du haut de leurs tours crénelées, guettaient les
voyageurs et fondaient sur eux avec la vitesse d’oiseaux de proie, sans
distinguer entre l’ami et l’ennemi. Dans tous les hameaux et dans toutes
les villes on maudissait ces tyrans, et celui qui éventrerait leurs
tours colossales et jetterait à terre les murailles de leurs manoirs
détestés, pourrait être sûr de la reconnaissance de la population
d’alentour. Qui le ferait, si le sultan ne le faisait pas, et n’était-il
pas naturel que les espérances du pauvre peuple se tournassent vers lui?
Ce qu’il faut remarquer en outre, c’est que la lutte avait perdu le
caractère national et pour ainsi dire universel qu’elle avait eu dans
l’origine, pour devenir entièrement religieuse. Auparavant Ibn-Hafçoun
n’avait pas fait de distinction entre les musulmans et les chrétiens; il
ne demandait pas quelle religion on professait, il lui suffisait qu’on
fût Espagnol, qu’on voulût combattre pour la bonne cause, et qu’on sût
tenir une épée. Mais depuis que lui et Ibn-Mastana[387], son plus
puissant allié, avaient ouvertement embrassé le christianisme; depuis
que, rendant à la religion sa pompe antique, ils avaient fait bâtir
partout de superbes églises, il n’en était plus de même. Maintenant
Ibn-Hafçoun, ou Samuel comme il se faisait appeler, n’accordait sa
confiance qu’aux chrétiens; les postes lucratifs et les hautes dignités
n’étaient plus que pour eux. Bobastro était devenu le foyer d’un
fanatisme aussi austère et aussi sombre que celui qui, soixante ans
auparavant, avait animé les moines de Cordoue. La propre fille
d’Ibn-Hafçoun, l’enthousiaste et courageuse Argentea, en donnait
l’exemple. Résistant aux instances de son père, qui, lorsqu’il eut perdu
sa femme Colomba, avait voulu la charger des soins domestiques, elle
avait fondé dans le palais même une espèce de cloître, et, désespérant
comme tant d’autres du triomphe des Andalous, elle se laissait dévorer
par la soif du martyre, un moine lui ayant prédit qu’elle était destinée
à mourir pour le Christ[388]. Or, ce zèle pour la religion chrétienne et
ce dédain des musulmans ne convenaient point du tout à une grande partie
de ceux qui jusque-là avaient combattu pour l’indépendance du pays.
Plusieurs d’entre eux, malgré la haine qu’ils avaient pour les Arabes,
étaient sincèrement et fervemment attachés à la religion qu’ils leur
avaient enseignée, car l’Espagnol, on ne l’ignore pas, est presque
toujours un croyant exalté, quelle que soit la religion qu’il a adoptée.
D’autres, les ci-devant serfs ou les descendants des serfs, voulaient
empêcher à tout prix que le christianisme ne devînt de nouveau la
religion dominante, car s’il le devenait, on ne manquerait pas de
ressusciter de vieilles prétentions dont ils seraient les victimes. La
religion était donc devenue un tison de discorde. Partout les Espagnols
musulmans et les Espagnols chrétiens s’observaient d’un œil jaloux et
méfiant; dans quelques districts ils se faisaient même une guerre
meurtrière. Dans la province de Jaën, le renégat Ibn-as-Châlia,
lorsqu’il eut repris Cazlona, forteresse que les chrétiens lui avaient
enlevée, passa toute la garnison au fil de l’épée (898)[389].
Ainsi ce parti était beaucoup moins puissant qu’il ne le paraissait. Il
n’avait plus le feu sacré qui seul peut faire accomplir des actions
héroïques et grandes; il était désuni; il ne subsistait qu’en payant des
mercenaires africains; il était las du désordre; il comptait dans son
sein une foule de personnes qui ne répugnaient nullement à l’idée d’une
réconciliation avec le sultan, le défenseur naturel de l’orthodoxie,
pourvu toutefois que ce sultan ne fût pas Abdallâh. Se réconcilier avec
ce tyran misanthrope et hypocrite, qui avait empoisonné deux de ses
frères, qui en avait fait exécuter un troisième, qui avait fait tuer
deux de ses fils sur de simples soupçons et sans qu’un jugement eût été
rendu[390],--se réconcilier avec un tel monstre, c’était impossible.
Mais il avait enfin cessé de vivre, et son successeur ne lui ressemblait
en rien. Ce prince avait tout ce qu’il fallait pour attirer les
sympathies et la confiance du peuple, tout ce qui plaît, éblouit ou
subjugue. Il avait cet extérieur qui n’est pas donné en vain aux
représentants du pouvoir; à la grâce qui séduit il joignait l’éclat qui
impose[391]. Tous ceux qui l’approchaient vantaient ses talents, sa
clémence, et la bonté dont il avait déjà fait preuve en ordonnant la
réduction des impôts[392]. Il intéressait d’ailleurs les âmes sensibles
par le triste sort de son père assassiné à la fleur de l’âge, et l’on
n’avait pas oublié qu’un jour ce père avait cherché un asile dans
Bobastro et qu’il s’était rangé alors sous le drapeau national.
Le jeune monarque montait donc sur le trône sous des auspices
très-favorables. Les grandes villes ne demandaient pas mieux que de lui
ouvrir leurs portes. Ecija leur donna l’exemple. Deux mois et demi après
la mort d’Abdallâh (31 décembre 912), elle se rendit à Badr qui
l’assiégeait, et qui venait de recevoir le titre de _hâdjib_ (premier
ministre)[393]. Mais Abdérame voulait cueillir lui-même des lauriers sur
le champ de bataille. Dès le retour de la belle saison, en avril 913, il
prit le commandement de son armée pour aller réduire les châtelains de
Jaën. Pendant bien des années les troupes n’avaient pas vu un sultan à
leur tête; depuis sa campagne de Carabuey, en 892, Abdallâh ne s’était
plus montré dans le camp[394], et l’absence du souverain avait eu sans
doute une influence fâcheuse sur le moral des soldats. Maintenant ils
saluèrent avec enthousiasme le jeune et brillant monarque qui voulait
partager, non-seulement leur gloire, mais encore leurs fatigues et leurs
périls.
Arrivé dans la province de Jaën, Abdérame apprit qu’Ibn-Hafçoun avait
noué des intelligences avec le parti révolutionnaire à Archidona[395] et
qu’il espérait se rendre maître de cette ville. Il détacha aussitôt une
brigade et ordonna au général qui la commandait d’aller se jeter dans
Archidona avec la plus grande vitesse. Ce général fit si bien
qu’Ibn-Hafçoun fut frustré dans son espoir.
De son côté, le sultan alla mettre le siége devant Monteleon. Le
seigneur de ce château, Saîd ibn-Hodhail, un des plus anciens alliés
d’Ibn-Hafçoun, aima mieux négocier que combattre. Le dimanche il avait
vu investir sa forteresse, le mardi suivant il se rendit. Ibn-as-Châlia,
Ishâc ibn-Ibrâhîm, le seigneur de Mentesa et sept autres châtelains
attendirent à peine que le sultan arrivât devant les portes de leurs
manoirs pour se soumettre et demander l’_amân_. Abdérame le leur
accorda, les envoya à Cordoue sous bonne escorte, avec leurs femmes et
leurs enfants, et installa ses lieutenants dans les forteresses qu’ils
venaient d’abandonner. Dans la province d’Elvira tout se passa de la
même manière, et le sultan ne trouva de la résistance qu’en arrivant
devant Fiñana. Là les partisans d’Ibn-Hafçoun avaient le dessus, et ils
avaient persuadé aux autres habitants que la ville était imprenable. La
résistance ne fut pas longue cependant. Ayant vu brûler les maisons qui
se trouvaient sur la pente de la montagne au sommet de laquelle la ville
était assise, les tièdes se mirent à négocier, et consentirent à livrer
les exaltés, comme le sultan l’exigeait. Puis Abdérame s’aventura dans
les sentiers presque inaccessibles de la Sierra Nevada. Là aussi tous
les châtelains se rendirent sans exception aucune. Alors on apprit
qu’Ibn-Hafçoun menaçait Elvira. Sans perdre un instant, le sultan envoya
des troupes au secours de cette ville. Dès qu’elle eut reçu ce renfort,
la milice d’Elvira, qui se piquait de montrer du zèle, se mit en marche
pour aller repousser l’ennemi. Elle le rencontra près de Grenade, le mit
en fuite et fit prisonnier un petit-fils d’Ibn-Hafçoun.
Sur ces entrefaites, Abdérame assiégeait Juvilès, où les chrétiens des
autres châteaux avaient cherché un refuge. Le siége dura quinze jours;
au bout de ce temps les Andalous musulmans implorèrent la clémence du
souverain et promirent de lui livrer les chrétiens qui se trouvaient
parmi eux. Ils tinrent leur promesse, et tous les chrétiens eurent la
tête coupée. Puis, passant par Salobreña et prenant la route d’Elvira,
le sultan attaqua et prit San Estevan et Peña Forata, deux nids de
vautour qui étaient l’effroi des habitants d’Elvira et de Grenade.
Dès lors les provinces d’Elvira et de Jaën étaient purgées de brigands
et pacifiées. Une campagne de trois mois avait suffi pour amener ce
résultat important[396].
Ce fut alors le tour de l’aristocratie sévillane.
Après la mort d’Ibrâhîm ibn-Haddjâdj, son fils aîné, Abdérame, lui avait
succédé à Séville, et son second fils, Mohammed, à Carmona; mais
Abdérame étant mort en 913, Mohammed (l’idole des poètes, qu’il comblait
de dons comme son père l’avait fait) voulut aussi se faire proclamer
seigneur à Séville. Il n’y réussit pas. Il avait déjà fait des
démarches pour se rapprocher du monarque, et à Séville on voulait rester
indépendant; on l’accusait d’ailleurs d’avoir fait empoisonner son
frère, ce qui peut-être n’était qu’une calomnie. A son préjudice on élut
donc son cousin germain, Ahmed ibn-Maslama, un brave guerrier. Mohammed
en fut profondément blessé, et comme le sultan, qui n’avait pas voulu
reconnaître le nouveau seigneur, avait envoyé une armée contre Séville,
il vint à la cour pour offrir ses services. Le sultan les accepta.
Le siége fut poussé avec tant de vigueur qu’Ahmed ibn-Maslama se vit
bientôt forcé de chercher un allié. Il s’adressa à Ibn-Hafçoun. Ce
dernier vint encore une fois au secours de l’aristocratie arabe menacée.
Mais la fortune lui avait tourné le dos. Etant sorti de Séville avec ses
alliés pour aller attaquer les troupes du sultan, qui avaient établi
leur quartier général sur la rive droite du Guadalquivir, il essuya une
si terrible déroute que, laissant les Sévillans se tirer d’affaire comme
ils pourraient, il retourna avec la plus grande vitesse à Bobastro.
Ahmed ibn-Maslama et les autres nobles de Séville comprirent alors
qu’une plus longue résistance serait inutile. Ils se mirent donc à
négocier avec Badr, qui venait d’arriver dans le camp, et quand ils
eurent obtenu la promesse que le gouvernement garderait les us et
coutumes tels qu’ils étaient sous les Haddjâdj, ils ouvrirent les
portes de leur ville (20 décembre 913)[397].
Mohammed ibn-Haddjâdj, qui avait compté que si l’on prenait Séville, ce
serait à son profit, et à qui l’on avait soigneusement caché la
négociation que l’on avait entamée, fut fort surpris quand il reçut de
la part de Badr une lettre qui lui annonçait que la ville s’était rendue
et que par conséquent il pouvait se retirer. Il se retira, en effet,
mais le cœur gonflé de colère et jurant de se venger. En retournant à
Carmona, il s’empara d’un troupeau qu’il rencontra et qui appartenait à
des habitants de Cordoue. Puis il s’enferma dans sa forteresse et se mit
à défier le sultan. Celui-ci ne se fâcha pas contre lui. Il lui envoya
un employé de la cour, et lui donna à entendre, d’une manière à la fois
ferme et polie, que les temps où les nobles pouvaient impunément
s’approprier le bien d’autrui étaient passés, et que par conséquent le
troupeau volé devait être rendu. Mohammed se laissa convaincre et
restitua le troupeau; mais malgré son rare esprit, il méconnaissait
encore la nouvelle face des temps. Ayant appris que le gouvernement
faisait raser les murailles de Séville, il voulut en profiter pour
s’emparer de la cité par un coup de main, et un beau jour il vint
l’attaquer. Il échoua dans sa téméraire entreprise, et le sultan eut
encore une fois la complaisance de lui envoyer quelqu’un qui devait le
mettre à la hauteur des idées nouvelles. Ce fut le préfet de police,
Câsim ibn-Walîd le Kelbite, qu’il chargea de cette mission. Il ne
pouvait faire un meilleur choix: Câsim, qui, sous le règne d’Abdallâh,
avait été pendant quelques mois le collègue d’Ibrâhîm ibn-Haddjâdj,
était l’ami intime de Mohammed, et récemment encore, lors du siége de
Séville, on les avait toujours vus ensemble. Aussi le sultan ne fut-il
pas trompé dans son attente: Câsim s’acquitta de sa mission avec tant de
tact et d’intelligence, il parla si bien et avec tant d’entrain, que
Mohammed finit par promettre qu’il se rendrait à la cour, pourvu
toutefois qu’on lui permît de laisser son lieutenant à Carmona; et le
sultan y ayant consenti, il se rendit à Cordoue avec une suite nombreuse
(avril 914). Le monarque le reçut avec les plus grands égards, lui fit
de beaux présents ainsi qu’à ses hommes d’armes, lui conféra le titre de
vizir et l’engagea à l’accompagner dans la nouvelle campagne qu’il
allait entreprendre[398].
Cette fois le sultan avait l’intention d’aller attaquer l’insurrection
dans son point central, la Serrania de Regio. On ne pouvait pas
s’attendre, il est vrai, à y remporter des avantages aussi rapides et
aussi éclatants que ceux qu’on avait obtenus l’année précédente dans
les provinces de Jaën et d’Elvira. Dans la Serrania, d’où l’islamisme
avait été presque entièrement banni, on aurait affaire aux chrétiens, et
Abdérame avait déjà éprouvé que les Espagnols chrétiens se défendaient
avec bien plus d’opiniâtreté que les Espagnols musulmans. Cependant il
croyait que, même parmi les chrétiens, il y en aurait quelques-uns qui,
persuadés non-seulement de sa fermeté, mais aussi de sa loyauté, se
soumettraient spontanément. Et en effet, le gouvernement, il faut le
dire à son honneur, se conduisait avec la plus grande droiture envers
les chrétiens qui avaient capitulé. Ainsi il était arrivé récemment que
la maîtresse d’un seigneur chrétien qui s’était rendu l’année précédente
et qui résidait maintenant à Cordoue, s’était adressée au cadi en disant
qu’étant musulmane et de condition libre, elle désirait être affranchie
de la dépendance où elle était, attendu qu’il n’était pas permis à un
chrétien d’avoir une musulmane pour concubine. Le premier ministre,
Badr, n’eut pas plutôt appris les démarches qu’elle avait faites, qu’il
envoya au cadi quelqu’un qui lui dit en son nom: «Le chrétien dont il
s’agit ne s’est rendu qu’en vertu d’une capitulation. Il n’est pas
permis de la violer, et vous savez mieux que personne que les traités
doivent être scrupuleusement observés. Ne tentez donc point d’enlever
cette esclave à son maître!» Le cadi fut un peu surpris de ce message;
il trouvait que le ministre empiétait sur lui. «Est-ce bien le hâdjib
qui vous envoie vers moi?» demanda-t-il au messager; et quand celui-ci
eut répondu affirmativement: «Eh bien, dit-il, allez dire à votre maître
qu’il est de mon devoir de respecter tous les serments, et que je ne
puis faire une exception pour celui que j’ai prêté moi-même. Je vais
m’occuper, toute affaire cessante, de la demande de cette dame, qui est
musulmane et libre, remarquez-le bien.» Quand il eut reçu cette réponse,
le ministre ne put plus douter de la disposition où était le cadi.
Néanmoins il lui fit encore dire ceci: «Je n’ai pas l’intention
d’entraver le cours de la justice, et il ne m’est pas permis d’exiger de
vous un jugement inique. Tout ce que je vous demande, c’est de vouloir
bien prendre en considération les droits que ce seigneur chrétien a
acquis en concluant un traité avec nous. Vous savez qu’il est de notre
devoir de traiter ces chrétiens avec équité et avec les plus grands
ménagements. Décidez maintenant vous-même ce que vous avez à
faire[399].»
Le cadi se laissa-t-il persuader, ou bien crut-il que la loi était
au-dessus des traités? On l’ignore; mais la conduite de Badr dans cette
circonstance était en tout cas une preuve de la sincérité du
gouvernement et de l’esprit de conciliation qui l’animait. C’était là
une politique noble et belle; ajoutons qu’elle était dans le caractère
d’Abdérame. Ce monarque était si peu exclusif qu’une fois il voulut
donner l’emploi le plus élevé dans la magistrature, celui de cadi de
Cordoue, à un renégat dont le père et la mère étaient encore chrétiens,
et que les faquis eurent bien de la peine à lui faire abandonner ce
projet[400].
L’attente que nourrissait Abdérame à l’égard des châtelains chrétiens de
la Serrania ne fut point trompée. Plusieurs d’entre eux demandèrent et
obtinrent l’amnistie; mais Tolox, où Ibn-Hafçoun animait la garnison par
sa présence, se défendit avec tant d’opiniâtreté que le sultan ne put le
prendre. Une fois la garnison fit une sortie, et alors il y eut un
combat fort sanglant[401]. Un autre château fit aussi tant de
résistance, qu’Abdérame jura dans sa colère qu’il ne goûterait point de
vin et n’assisterait à aucune fête avant qu’il l’eût pris. Il fut
bientôt délié de son serment; car non-seulement il prit ce château-là,
mais il en prit encore un autre[402]. Vers la même époque sa flotte lui
rendit un grand service: elle s’empara de plusieurs vaisseaux qui
apportaient des vivres à Ibn-Hafçoun, ce chef étant déjà tellement
réduit à l’étroit qu’il devait s’approvisionner en Afrique[403].
En retournant vers sa capitale, le sultan passa par Algéziras, et
ensuite par les provinces de Sidona et de Moron. C’est à Carmona qu’il
voulait se rendre, et le 28 juin 914, il arriva devant les portes de
cette ville.
Habîb, le lieutenant de Mohammed, y avait arboré le drapeau de la
révolte. L’avait-il fait de son propre mouvement? On en doutait; on
disait qu’il ne l’avait fait que sur l’instigation de son maître, et
Abdérame, qui croyait cette accusation fondée, ôta à Mohammed sa dignité
de vizir et le fit jeter en prison. Puis il commença le siége de
Carmona. Habîb ne se défendit que vingt jours; au bout de ce temps il
demanda et obtint l’_amán_. Quant à Mohammed ibn-Haddjâdj, comme
dorénavant il n’était plus en état de nuire, il fut bientôt remis en
liberté; mais il ne jouit pas longtemps de cette faveur, car il mourut
en avril 915[404]. Ce fut le dernier des Haddjâdj qui joua un rôle dans
l’histoire.
En 915 une terrible famine, causée par une longue sécheresse, ne permit
pas d’entreprendre une campagne. Les habitants de Cordoue moururent par
milliers, et les bras manquaient presque pour enterrer les morts. Le
sultan et son ministre firent tout ce qu’ils purent pour soulager la
misère; mais ils eurent beaucoup de peine à contenir les insurgés, qui,
pressés par la faim, sortaient de leurs montagnes pour saisir le peu de
vivres qui se trouvaient encore dans les plaines[405]. L’année suivante,
Orihuéla et Niébla furent conquises, et le sultan avait déjà si bien
rétabli sa puissance, qu’il put faire faire des razzias contre les
chrétiens du Nord[406], lorsque la mort vint le délivrer de son ennemi
le plus redoutable; dans l’année 917, Ibn-Hafçoun rendit le dernier
soupir. Cet événement causa une grande joie à Cordoue; on n’y douta plus
dès lors que l’insurrection ne fût bientôt étouffée[407].
Le héros espagnol, qui, pendant plus de trente ans, avait bravé les
envahisseurs de sa patrie et qui maintefois avait fait trembler les
Omaiyades sur leur trône, devait bénir la Providence qui le faisait
mourir à cette heure et lui épargnait ainsi le triste spectacle de la
ruine de son parti. Il mourut indompté; dans les circonstances données,
c’était tout ce qu’il lui était permis d’espérer. Il ne lui fut point
donné de délivrer sa patrie et de fonder une dynastie; mais il n’en faut
pas moins reconnaître en lui un héros tout à fait extraordinaire et tel
que l’Espagne n’en avait pas produit depuis le temps où Viriathe jura de
délivrer son pays de la domination romaine.