XV[339].

Ibn-Hafçoun apprit avec un mélange de joie et d’étonnement, la

résolution hardie que le sultan avait prise. «Nous le tenons, le

troupeau de bœufs! dit-il en espagnol à Ibn-Mastana. Qu’il vienne, ce

sultan! Je donne cinq cents ducats à celui qui viendra m’annoncer qu’il

s’est mis en marche!» Peu de temps après, il reçut à Ecija la nouvelle

que la grande tente du sultan venait d’être transportée dans la plaine

de Secunda. Aussitôt il forme le projet d’aller l’incendier. Ce coup de

main, s’il réussissait, allait couvrir le sultan de ridicule. Accompagné

de quelques escadrons, Ibn-Hafçoun arrive dans la plaine de Secunda au

commencement de la nuit. Soudain il fond sur les esclaves et les archers

qui étaient de garde auprès du pavillon; mais bien qu’en petit nombre,

ceux-ci se défendent bravement, et, attirés par leurs cris, les soldats

se précipitent hors de la ville pour leur venir en aide. Comme il ne

s’agissait au fond que de jouer un tour au sultan, Ibn-Hafçoun ne vit

pas plutôt que l’entreprise allait finir mal, qu’il ordonna à ses

cavaliers de tourner bride et de se retirer au galop sur Polei. Les

cavaliers du sultan les poursuivirent et en tuèrent quelques-uns.

Tout insignifiante qu’elle était, cette rencontre nocturne prit aux yeux

des Cordouans des proportions gigantesques. Quand à la pointe du jour

toute la population de la capitale alla au devant des cavaliers du

sultan, qui revenaient de leur poursuite avec quelques chevaux qu’ils

avaient saisis et quelques têtes qu’ils avaient coupées, elle ne se

lassa pas d’admirer ces trophées, et l’on se racontait, avec joie et

avec orgueil, qu’en fuyant Ibn-Hafçoun s’était égaré de la grande route,

et qu’en arrivant à Polei, il n’avait avec lui qu’un seul cavalier.

Bientôt, cependant, un combat plus sérieux allait se livrer, et comme on

savait qu’on se battrait un contre deux, on n’était nullement rassuré

sur son issue. Dans l’armée du sultan on ne comptait que quatorze mille

hommes, dont quatre mille seulement étaient des troupes régulières;

Ibn-Hafçoun, au contraire, avait trente mille hommes. Cependant le

sultan donna l’ordre de se mettre en marche et de prendre la route de

Polei.

Le jeudi 15 avril de l’année 891, l’armée arriva auprès de la petite

rivière qui coule à une demi-lieue du château, et selon l’usage, on

convint des deux côtés, que le combat aurait lieu le lendemain.

Ce jour-là, qui était pour les chrétiens le vendredi de la semaine

sainte[340], l’armée du sultan se mit en marche à la pointe du jour,

tandis qu’Ibn-Hafçoun rangeait ses soldats en bataille au pied de la

colline sur laquelle le château était assis. Ils étaient remplis

d’enthousiasme, et dans leur ivresse guerrière, ils se croyaient sûrs de

la victoire. Il en était autrement du côté d’Abdallâh. Son armée était

sa dernière ressource; elle portait avec elle toute la fortune des

Omaiyades; si elle venait à s’abîmer dans un grand désastre, tout serait

perdu. Pour comble de malheur, elle était mal commandée, et peu s’en

fallut que le général en chef, Abdalmélic ibn-Omaiya, ne la livrât à

l’ennemi par une manœuvre maladroite. Il l’avait déjà conduite en

avant, lorsque, désapprouvant la position qu’il avait prise, il lui

ordonna de rétrograder jusqu’à une montagne qui se trouvait au nord de

la forteresse. Cet ordre s’exécutait, lorsque le général de

l’avant-garde--un brave client omaiyade, nommé Obaidallâh, de la famille

des Beni-Abî-Abda--vole vers le sultan en criant: «Mon Dieu, mon Dieu,

aie pitié de nous! Où vous conduit-on, émir? Nous étions en face de

l’ennemi; devons-nous maintenant lui tourner le dos? Mais alors il

croira que nous avons peur, et il viendra nous tailler en pièces!» Il

disait vrai: Ibn-Hafçoun s’était aperçu de la faute de son adversaire,

et il s’apprêtait à en profiter. Aussi le sultan ne contesta nullement

la justesse de l’observation d’Obaidallâh, mais il lui demanda ce qu’il

y avait à faire. «Marcher en avant, répondit le général, attaquer

l’ennemi avec vigueur, et qu’alors la volonté de Dieu

s’accomplisse!--Fais comme tu voudras,» répliqua le sultan.

Sans perdre un instant, Obaidallâh retourna aussitôt auprès de sa

division et lui ordonna de fondre sur l’ennemi. Les troupes

s’ébranlèrent; mais elles désespéraient presque du succès. «Que

pensez-vous de l’issue de cette bataille? demanda un officier au

théologien Abou-Merwân, un fils du célèbre Yahyâ ibn-Yahyâ et renommé

lui-même par son savoir et sa piété au point qu’on l’appelait _le chaikh

des musulmans_.--Que vous dirai-je, mon cousin? répliqua le docteur; je

ne puis vous donner pour réponse que ces paroles du Tout-Puissant:--Si

Dieu vient à votre secours, qui est-ce qui pourra vous vaincre? S’il

vous abandonne, qui est-ce qui pourra vous secourir[341]?» Le reste de

l’armée n’était pas plus rassuré que l’avant-garde. Les soldats avaient

reçu l’ordre de déposer leur bagage, de dresser les tentes et de se

ranger en bataille; mais au moment où ils étaient occupés à tendre un

dais pour le sultan, un pieu, destiné à le soutenir, se rompit, de

sorte que le dais tomba par terre. «Mauvais signe!» murmura-t-on de tous

côtés. «Rassurez-vous, dit alors un officier supérieur; ceci n’annonce

rien de fâcheux; la même chose est arrivée au moment où une autre

bataille allait se livrer, et pourtant on a remporté alors une victoire

éclatante.» En parlant ainsi, il redressa le dais avec un pieu qu’il

avait pris dans les bagages.

A l’avant-garde aussi, où le combat avait déjà commencé, il fallait que

les officiers et les docteurs de la religion effaçassent l’effet produit

par plusieurs mauvais présages. Doués d’une heureuse mémoire, et

peut-être d’une fertile imagination, ils ne se lassaient pas de citer

des précédents chaque fois qu’il en était besoin. Au premier rang

combattait Rahîcî, un brave guerrier vieilli sous le casque et la

cuirasse, et en même temps un poète fort distingué. Chaque fois qu’il

frappait de la lance ou de l’épée, il improvisait des vers. Tout à coup

il tombe blessé à mort. «Fâcheux présage, crient les soldats consternés;

le premier qui tombe est un des nôtres!--Non, répondent les docteurs,

c’est au contraire un présage très-heureux, car dans la bataille du

Guadacelete, où nous avons battu les Tolédans, le premier qui tomba fut

aussi un des nôtres.»

Bientôt le combat devint général sur toute la ligne. Ce fut un tapage

effroyable: au bruit des fanfares se mêlait la voix des docteurs

musulmans et des prêtres chrétiens, qui récitaient des prières ou des

passages du Coran et de la Bible. Contre toute attente, les royalistes

de l’aile gauche obtinrent de plus en plus l’avantage sur l’aile droite

d’Ibn-Hafçoun. Après l’avoir fait reculer, ils coupaient des têtes l’un

à l’envi de l’autre, et ils les apportaient au sultan qui avait promis

une récompense à chaque soldat qui lui en présenterait une. Lui-même ne

prenait pas de part au combat. Assis sous son dais, il regardait les

autres se battre pour lui, et avec son hypocrisie ordinaire, il récitait

des vers tels que ceux-ci:

Que d’autres mettent leur confiance dans le grand nombre de leurs

soldats, dans leurs machines de guerre, dans leur courage: je ne

mets la mienne qu’en Dieu, l’unique, l’éternel!

L’aile droite des Andalous ayant été mise en pleine déroute, toute

l’armée royaliste se jeta sur l’aile gauche. Ibn-Hafçoun y commandait en

personne; mais malgré ses efforts et quoique, selon sa coutume, il fît

preuve d’un grand courage, il ne réussit pas à retenir ses soldats à

leur poste. Plus ardents que fermes, aussi prompts à se décourager qu’à

s’enflammer, ils désespérèrent trop tôt de l’événement, et, cédant le

champ de bataille, ils tournèrent le dos à l’ennemi. Les uns prirent la

fuite dans la direction d’Ecija, poursuivis par les cavaliers royalistes

qui les sabraient par centaines; les autres, parmi lesquels se trouvait

Ibn-Hafçoun lui-même, allèrent chercher un refuge dans le château; mais

comme la porte était encombrée par les fuyards de l’aile droite, les

nouveaux venus tâchèrent en vain de se frayer un passage, et pour sauver

leur chef, les soldats postés sur les remparts durent le prendre à

bras-le-corps, et, le tenant ainsi, l’enlever de son cheval; après quoi

ils le portèrent dans l’enceinte.

Pendant que la foule se pressait encore à la porte du château, les

soldats du sultan pillaient le camp ennemi. Remplis d’une joie d’autant

plus grande qu’elle était inattendue, ils s’amusaient à lancer des

sarcasmes contre leurs adversaires, tous chrétiens à leurs yeux, qui

venaient de perdre une bataille aussi importante justement

l’avant-veille de Pâques. «Le jeu était bien amusant, dit un soldat;

quelle belle fête pour eux! La plupart ne verront pas le jour de Pâques,

et c’est vraiment dommage!--Fête magnifique en vérité, répliqua un

autre, avec force victimes; toute fête religieuse doit en avoir.--Voyez

donc à quoi sert un bon coup d’épée, ajouta un troisième interlocuteur;

à la communion ils avaient bu à tire-larigot, et si nous ne les avions

pas dégrisés, ils seraient encore ivres à l’heure qu’il est!--Savez-vous

bien, observa un quatrième qui avait quelque teinture d’histoire,

savez-vous bien que cette bataille ressemble exactement à celle de la

Prairie de Râhit? C’était aussi un vendredi qui tombait un jour de fête,

et notre victoire n’est pas moins éclatante que celle que les Omaiyades

ont remportée alors. Voyez donc ces pourceaux, comme ils gisent

démembrés au pied de la colline! Vraiment, je plains le sol qui est

condamné à porter leurs cadavres; s’il pouvait s’en plaindre, il n’y

manquerait pas.»--Plus tard, le poète de la cour, Ibn-Abd-rabbihi,

reproduisit ces grossières et brutales plaisanteries, ces mots de corps

de garde, dans un long poème, où le mauvais goût et les jeux de mots

tiennent une large place, mais qui a du moins le mérite d’exprimer

vigoureusement la haine et le mépris que les royalistes avaient pour les

Andalous.

Les soldats du sultan allaient se réjouir encore davantage. Ibn-Hafçoun

voulait rester dans le château et y soutenir un siége; mais les soldats

d’Ecija lui déclarèrent que leur devoir les rappelait dans leur ville,

qui, selon toute apparence, allait être assiégée par le sultan.

Ibn-Hafçoun s’opposa énergiquement à leur départ; il voulut même les

retenir de force dans le château; mais ils percèrent la muraille du côté

du nord et s’enfuirent vers leur ville natale. Abandonnés ainsi à

eux-mêmes, les autres soldats prétendirent qu’ils n’étaient plus en

nombre pour défendre le château, et que par conséquent il fallait

l’évacuer. Après une longue résistance, Ibn-Hafçoun céda enfin à leur

désir. Au milieu de la nuit on sortit donc de la forteresse; mais ce ne

fut pas une retraite, ce fut une fuite précipitée, un sauve qui peut

général. Au milieu du désordre effroyable et de l’obscurité,

Ibn-Hafçoun lui-même chercha longtemps avant de trouver une monture; à

la fin il mit la main sur une misérable haridelle qui appartenait à un

soldat chrétien, et, l’ayant enfourchée, il ne cessait de piquer des

deux, en tâchant de faire prendre le galop à cette détestable monture

qui, depuis de longues années, avait pris l’habitude de ne marcher que

pas à pas. Il fallait se hâter, en effet. S’étant aperçus de la fuite

des ennemis, les royalistes s’étaient mis à leur poursuite. «Eh bien,

dit alors Ibn-Mastana qui galopait à côté d’Ibn-Hafçoun, et qui, malgré

la gravité du péril, conservait une parfaite gaîté, une véritable

insouciance d’Andalous; eh bien, mon camarade, tu avais promis cinq

cents ducats à celui qui viendrait t’annoncer que le sultan s’était mis

en campagne. Il me paraît que le bon Dieu t’a rendu cette somme avec

usure. Ce n’est pourtant pas chose si aisée que de vaincre les

Omaiyades; qu’en penses-tu?--Ce que j’en pense? lui répondit

Ibn-Hafçoun, qui, la rage dans le cœur, n’était pas en humeur de

plaisanter; je pense que nous devons imputer le malheur qui nous frappe

à ta lâcheté et à la lâcheté de ceux qui te ressemblent. Vous n’êtes pas

des hommes, vous autres!»

A la pointe du jour, Ibn-Hafçoun arriva lui cinquième à la ville

d’Archidona; mais il ne s’y arrêta qu’un moment, et ayant ordonné aux

habitants de se rendre à Bobastro le plus tôt possible, il continua son

chemin vers cette forteresse.

De son côté, le sultan, après avoir pris possession du château de Polei,

où il trouva quantité d’argent, de provisions et de machines de guerre,

se fit donner le registre où les noms de tous ses sujets musulmans

étaient inscrits. Ensuite il se fit amener les prisonniers et leur

annonça que tous ceux qui étaient inscrits comme musulmans auraient la

vie sauve, pourvu qu’ils jurassent qu’ils l’étaient encore; quant aux

chrétiens, ils devraient périr tous par le glaive du bourreau, à moins

qu’ils n’embrassassent l’islamisme. Tous les chrétiens, au nombre de

mille environ, aimèrent mieux mourir que d’abjurer leur foi. Un seul

d’entre eux faiblit au moment même où le bourreau allait le frapper, et

sauva sa vie en prononçant la profession de foi musulmane. Tous les

autres subirent la mort avec un véritable héroïsme, et peut-être

jugera-t-on que ces obscurs soldats ont bien plus de droit au titre de

martyr, que les fanatiques de Cordoue, qui, quarante ans auparavant, en

avaient été décorés.

Ayant laissé une garnison suffisante dans le château de Polei, le sultan

alla mettre le siége devant Ecija. Comme cette ville avait une garnison

fort considérable, grâce au grand nombre de fuyards qui y avaient

cherché un asile, elle fit une résistance opiniâtre. Malheureusement

elle ne renfermait pas assez de provisions pour nourrir tous ses

défenseurs. Au bout de quelques semaines, la disette se fit sentir, et

comme elle s’aggravait de jour en jour, il fallait bien songer à

capituler. Les Andalous entrèrent donc en pourparlers; mais le sultan

exigeait qu’ils se rendissent à discrétion. Ils s’y refusèrent, quoique

la famine exerçât dans la ville des ravages terribles, de sorte que les

habitants, réduits au désespoir, montraient, du haut des remparts, leurs

femmes et leurs enfants affamés aux assiégeants, en implorant à grands

cris leur pitié. A la fin le sultan se laissa fléchir. Il accorda aux

assiégés une amnistie générale; puis, quand il eut reçu d’eux des otages

et qu’il leur eut donné un gouverneur, il prit la route de Bobastro et

posa son camp dans le voisinage de cette forteresse.

Mais dans Bobastro et sur un terrain dont il connaissait chaque

monticule, chaque vallon, chaque défilé, Ibn-Hafçoun était réellement

invincible. Les soldats cordouans ne le savaient que trop. Aussi

commencèrent-ils bientôt à murmurer. Ils disaient que la campagne avait

déjà été assez longue; qu’ils ne voulaient pas user le peu de forces qui

leur restaient, dans une opération sans issue, et que leurs adversaires

sortiraient plutôt agrandis que diminués d’une lutte dans laquelle leur

supériorité dès qu’il s’agissait de se tenir sur la défensive aurait été

une fois de plus démontrée. Forcé de céder à leur volonté, le sultan

donna l’ordre que l’on se retirât en se dirigeant sur Archidona. Avant

d’y arriver, les Cordouans eurent à passer un défilé très-étroit, où

ils furent attaqués par Ibn-Hafçoun; mais grâce aux talents et à la

valeur d’Obaidallâh, ils se tirèrent avec honneur de cette rencontre.

Etant allé ensuite à Elvira, dont les habitants lui donnèrent des

otages, le sultan reconduisit son armée à Cordoue.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 21 / 27 题