Le nouveau monarque était un esprit borné, froid et égoïste. On a vu
qu’il n’avait témoigné aucune douleur à la nouvelle de la mort de son
père, et le fait est que, loin de s’en affliger, il s’en était réjoui.
Il ne prenait pas même la peine de déguiser ses sentiments à cet égard.
Un soir, après avoir passé une joyeuse journée à Roçâfa, charmante
maison de campagne qu’il possédait dans le voisinage de Cordoue, il
retournait à la capitale, accompagné de son favori Hâchim. Echauffés par
le vin, ils causaient de choses et d’autres, lorsqu’une pensée sinistre
traversa tout à coup la tête de Hâchim. «Descendant des califes,
s’écria-t-il, que ce monde serait beau, si la mort n’existait
pas!--Quelle idée absurde! lui répondit Mohammed; si la mort n’existait
pas, est-ce que je régnerais? La mort est une bonne chose; mon
prédécesseur est mort, voilà pourquoi je règne[216]!»
Les eunuques avaient d’abord repoussé l’idée de lui donner le trône,
parce qu’ils le croyaient avare. Ils l’avaient bien jugé. D’abord
Mohammed diminua les appointements des employés et la solde des
soldats[217]. Plus tard il renvoya les vieux ministres de son père et
donna leurs charges à des jeunes gens sans expérience, à la condition
qu’ils partageraient avec lui leurs émoluments[218]. Tout ce qui
touchait aux finances, il le traitait par lui-même avec une exactitude
minutieuse et puérile. Une fois, en examinant un compte dont le total
s’élevait à cent mille pièces d’or, il chicana les employés du trésor
sur cinq sous[219]. Tout le monde le méprisait ou le haïssait à cause de
son avarice[220]; les faquis seuls, exaspérés au plus haut degré par
l’audace des derniers martyrs qui avaient osé blasphémer le Prophète
jusque dans la grande mosquée, lui prêtaient leur appui, car ils le
croyaient dévot et plein de haine contre les chrétiens. Mohammed remplit
parfaitement l’idée qu’ils avaient de lui. Le jour même où il était
monté sur le trône, il congédia tous les employés et tous les soldats
chrétiens, à l’exception de Gomez, car il connaissait l’indifférence
religieuse de cet homme et appréciait ses talents[221]. Au lieu que ses
tolérants prédécesseurs avaient fermé les yeux quand les chrétiens
agrandissaient les anciennes églises ou qu’ils en bâtissaient de
nouvelles, Mohammed, qui voulait appliquer à cet égard la loi musulmane
dans toute sa rigueur, fit détruire tout ce qui avait été bâti depuis la
conquête. Afin de complaire à leur maître et de s’insinuer dans sa
faveur, ses ministres, outre-passant ses ordres dans l’excès de leur
zèle, firent démolir jusqu’à des églises qui existaient depuis trois
siècles, et se mirent à exercer contre les chrétiens une cruelle
persécution. Alors beaucoup de chrétiens, la plupart à en croire Euloge
et Alvaro, abjurèrent le christianisme[222]. Gomez leur avait donné
l’exemple. Depuis plusieurs années il avait été à la tête de la
chancellerie, à cause de la longue maladie du chancelier Abdallâh
ibn-Omaiya. Après la mort de ce fonctionnaire, ayant appris que le
sultan avait dit: «Si Gomez était de notre religion, je le nommerais
volontiers chancelier,» il s’était déclaré musulman[223] et avait obtenu
la dignité qu’il ambitionnait. Tant qu’il avait été chrétien, il n’avait
presque jamais assisté à l’office; maintenant il était si exact à toutes
ses pratiques de dévotion, que les faquis le proposaient comme un
modèle de piété et qu’ils l’appelaient _la colombe de la mosquée_[224].
A Tolède l’intolérance du sultan produisit un tout autre résultat. Trois
ou quatre années auparavant, Euloge, en retournant d’un voyage en
Navarre, avait séjourné pendant plusieurs jours dans cette ville, où le
pieux métropolitain Wistremir lui avait donné l’hospitalité[225]. Tout
porte à croire qu’il avait profité de cette occasion pour exciter la
haine des Tolédans contre le gouvernement arabe, en leur traçant un
sombre tableau de la malheureuse condition des chrétiens de Cordoue; ce
qui est certain du moins, c’est que les Tolédans estimaient fort Euloge
et que les martyrs de la capitale leur inspiraient un vif intérêt. Dès
qu’ils eurent appris que Mohammed avait commencé à persécuter leurs
coreligionnaires, ils prirent les armes, donnèrent le commandement à un
des leurs, nommé Sindola[226], et, craignant pour la vie de leurs
otages à Cordoue, ils s’assurèrent de la personne de leur gouverneur
arabe, en faisant savoir à Mohammed que, s’il tenait à la vie de ce
gouverneur, il eût à leur renvoyer immédiatement leurs concitoyens. Le
sultan le fit, et les Tolédans, de leur côté, rendirent la liberté au
gouverneur; mais la guerre était déclarée, et la crainte qu’inspiraient
les Tolédans fut si grande, que la garnison de Calatrava se hâta
d’évacuer cette forteresse, où elle ne se croyait plus en sûreté. Les
Tolédans démantelèrent cette place; mais bientôt après le sultan y
envoya des troupes et en fit rebâtir les murailles (853). Puis il
ordonna à deux de ses généraux de marcher contre Tolède; mais les
Tolédans, après avoir passé les défilés de la Sierra-Morena pour aller à
la rencontre de l’ennemi, l’attaquèrent à l’improviste près d’Andujar,
le mirent en déroute et s’emparèrent de son camp.
Puisque les Tolédans osaient s’avancer jusqu’à Andujar, la capitale même
était menacée. Mohammed, qui sentait que pour sortir du péril il lui
fallait prendre des mesures énergiques, rassembla toutes les troupes
dont il pouvait disposer et les conduisit lui-même contre Tolède (juin
854). De son côté, Sindola, ne se fiant pas à ses propres forces,
chercha des alliés. Il s’adressa au roi de Léon, Ordoño Ier, qui lui
envoya immédiatement une armée nombreuse commandée par Gaton, comte du
Bierzo[227].
Le grand nombre de combattants réunis dans la ville semble avoir ôté à
Mohammed l’espoir de la soumettre; toutefois il réussit à faire essuyer
à ses ennemis un terrible échec. Ayant embusqué le gros de ses troupes
derrière les rochers entre lesquels coule le Guadacelete, il marcha
contre la ville à la tête d’un corps peu nombreux et fit dresser ses
machines de guerre contre les murailles. Voyant qu’un corps si faible
semblait vouloir livrer un assaut, les Tolédans, étonnés de l’audace de
l’ennemi, engagèrent le comte Gaton à faire une vigoureuse sortie. Gaton
saisit avec empressement l’occasion de se signaler qui s’offrait à lui.
A la tête de ses propres troupes et des Tolédans, il attaqua les soldats
de Mohammed, mais ceux-ci prirent aussitôt la fuite en attirant les
ennemis dans l’embuscade. Les Tolédans et les Léonais qui les
poursuivaient vivement, se virent tout à coup cernés et attaqués par une
nuée d’ennemis. Ils furent massacrés presque tous. «Le fils de
Jules[228], dit un poète de la cour, disait à Mousâ qui marchait devant
lui: «Je vois la mort partout, devant moi, derrière moi, au-dessous de
moi».... Les rochers du Guadacelete pleurent en poussant de longs
gémissements cette multitude d’esclaves (de renégats) et de
non-circoncis.» Les barbares vainqueurs coupèrent huit mille têtes et
les mirent en un monceau sur lequel ils montèrent en faisant retentir
les airs de leurs hurlements. Plus tard, Mohammed fit placer ces têtes
sur les murailles de Cordoue et d’autres villes; il en envoya même
quelques-unes à des princes africains[229].
Content du succès qu’il avait remporté et certain que désormais les
Tolédans, qui, d’après leur propre calcul, avaient perdu vingt mille
hommes, ne viendraient pas l’inquiéter à Cordoue, Mohammed retourna vers
cette capitale; mais il prit soin de faire harceler les Tolédans tantôt
par les gouverneurs de Calatrava et de Talavera, tantôt par son fils
Mondhir. En même temps il continuait à opprimer les chrétiens de
Cordoue. Il fit démolir le cloître de Tabanos, qu’il regardait avec
raison comme le foyer du fanatisme[230]. Ayant affermé la perception des
tributs imposés aux chrétiens, ceux-ci durent payer beaucoup plus
qu’auparavant[231]. Cependant l’ardeur des exaltés ne se ralentit
point, et tandis que de soi-disant martyrs continuaient à porter
spontanément leur tête au bourreau[232], Alvaro et Euloge continuaient à
les défendre contre les modérés. Le premier écrivit à cet effet son
_Indiculus luminosus_, le second, son Apologie des martyrs. A Cordoue de
tels plaidoyers étaient nécessaires; soumis et patients, les chrétiens
de cette ville attribuaient leurs souffrances à la conduite insensée des
exaltés bien plus qu’à l’intolérance du sultan. A Tolède au contraire,
et dans les villes environnantes, les chrétiens avaient tant de
sympathie pour les exaltés, et principalement pour Euloge, que les
évêques de cette province, ayant à nommer un métropolitain après la mort
de Wistremir, élurent Euloge à l’unanimité; et lorsque le sultan lui eut
refusé la permission de se rendre à Tolède, les évêques, persistant dans
leur résolution et espérant qu’un jour les obstacles qui s’opposaient à
l’arrivée d’Euloge seraient levés, défendirent d’élire un autre
métropolitain tant qu’Euloge vivrait[233].
Aux propos dénigrants de leurs concitoyens les exaltés pouvaient donc
opposer les témoignages de bienveillance et d’estime que leur donnaient
les Tolédans. Bientôt après ils purent aussi se prévaloir de l’autorité
de deux moines français, qui montrèrent d’une manière non équivoque
qu’ils mettaient les martyrs de ce temps-là sur la même ligne que ceux
des premiers temps de l’Eglise.
Ces deux moines, qui s’appelaient Usuard et Odilard et qui appartenaient
à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, arrivèrent à Cordoue dans l’année
858. Leur abbé Hilduin les avait envoyés à Valence, afin d’y aller
chercher le corps de saint Vincent; mais informés en route que le corps
de ce martyr avait été transporté à Bénévent, ils craignaient déjà
d’être obligés de retourner chez eux sans reliques, lorsqu’ils apprirent
à Barcelone qu’il y avait eu récemment des martyrs à Cordoue. «Il vous
sera fort difficile de parvenir jusque-là, leur dit-on; mais si vous y
réussissez, vous pouvez être certains qu’on vous cédera quelques
reliques.»
A cette époque voyager en Espagne, c’était s’exposer à toutes sortes de
hasards et de périls. Souvent même il était tout à fait impossible de le
faire. Comme les routes étaient infestées par des brigands, ceux qui
voulaient se rendre d’un endroit à un autre devaient aller de compagnie
et former une caravane; mais les communications étant peu fréquentes,
l’occasion de le faire se présentait rarement, et quand les deux moines,
qui avaient résolu de braver tous les périls pourvu qu’ils pussent
obtenir des reliques, arrivèrent à Saragosse, huit ans s’étaient écoulés
sans qu’une caravane fût partie de cette ville pour Cordoue.
Heureusement pour eux, le hasard voulut que, dans ce temps-là, une
caravane s’apprêtât à se mettre en route. Ils s’y joignirent. Les
chrétiens de la ville, persuadés que toute la caravane serait massacrée
en traversant quelque gorge étroite dans les montagnes, pleuraient en
leur disant adieu; mais l’événement ne justifia point leurs craintes;
les deux moines en furent quittes pour les fatigues et l’ennui de la
route, et arrivèrent sains et saufs dans la capitale de l’empire
musulman, où un diacre de l’église de saint Cyprien leur donna
l’hospitalité. Les efforts qu’ils firent pour obtenir des reliques
demeurèrent longtemps infructueux. Un personnage influent qui leur
portait beaucoup d’intérêt, Léovigild, surnommé Abadsolomes, avait
demandé pour eux celles d’Aurelio et de Georges, qui se trouvaient dans
le cloître de Pinna-Mellaria[234]; mais les moines de ce cloître y
tenaient tant que, sans avoir égard aux ordres formels de l’évêque Saül,
ils refusèrent de les céder aux Français; il fallut que l’évêque vînt en
personne pour les y contraindre, et même alors ils soutinrent qu’il
n’avait pas le droit de les priver de ces reliques.
Après avoir passé presque deux mois à Cordoue, Usuard et Odilard se
remirent en route pour retourner dans leur patrie, en emportant avec eux
un énorme paquet muni du sceau de l’évêque et adressé au roi
Charles-le-Chauve; car on voulait faire croire aux musulmans que ce
paquet, qui contenait les corps d’Aurelio et de Georges, ne contenait
que des présents destinés au roi de France. Cette fois le voyage fut
moins difficile et moins périlleux. Le sultan allait conduire une armée
contre Tolède, et comme tous les régiments, à l’exception de ceux qui
devaient tenir garnison dans la capitale, avaient reçu l’ordre de se
mettre en marche, les Français purent aisément se joindre à un de ces
corps. Dans le camp ils retrouvèrent Léovigild, qui les conduisit
jusqu’à Tolède. De là jusqu’à Alcalá de Hénarès, la route était sûre,
car à l’approche de l’armée, les seigneurs, moitié brigands, moitié
guerrillas, qui d’ordinaire dévalisaient les voyageurs, avaient tous
quitté leurs châteaux pour venir chercher un asile derrière les
murailles de Tolède. De retour en France, les deux moines déposèrent les
reliques, qui, pendant le voyage, avaient déjà opéré une foule de
miracles, dans l’église d’Esmant, village qui appartenait à l’abbaye de
Saint-Germain et qui servait alors de retraite à la plupart des moines,
leur cloître ayant été brûlé par les Normands. Transportées plus tard à
Saint-Germain, ces reliques furent exposées à la vénération des fidèles
de Paris, et elles inspirèrent tant d’intérêt à Charles-le-Chauve, qu’il
chargea un nommé Mancio d’aller à Cordoue, afin d’y recueillir des
renseignements précis sur Aurelio et Georges[235].
L’expédition contre Tolède, qui avait fourni aux deux moines français
l’occasion de retourner dans leur patrie, eut un résultat conforme aux
vœux du sultan. Il recourut de nouveau à un stratagème. Ayant fait
occuper le pont par ses troupes, il en fit miner les piles par ses
ingénieurs, sans que les Tolédans s’en aperçussent; puis, les ingénieurs
ayant presque achevé leurs travaux, il fit rétrograder ses troupes en
attirant les ennemis sur le pont. Le pont s’écroula tout d’un coup et
les soldats tolédans trouvèrent la mort dans les flots du Tage[236].
Si quelque chose pouvait égaler la douleur que ce désastre causa aux
Tolédans, c’était la joie qu’on en ressentait à la cour, où l’on avait
la coutume de s’exagérer des succès qui n’avaient rien de décisif.
«L’Eternel, disait un poète, ne pouvait laisser exister un pont bâti
pour porter des escadrons de mécréants. Privée de ses citoyens, Tolède
est morne et déserte comme un tombeau[237].»
Peu de temps après, Mohammed trouva aussi l’occasion de se débarrasser
de son ennemi mortel à Cordoue.
Il y avait alors dans la capitale une jeune fille nommée Léocritia. Née
de parents musulmans, mais secrètement instruite des mystères de la
religion chrétienne par une religieuse de sa famille, elle avait enfin
avoué à ses parents qu’elle s’était fait donner le baptême. Ses parents
indignés, après avoir tâché en vain de la ramener par la douceur au
giron de l’islamisme, se mirent à la maltraiter. Battue jour et nuit, et
craignant d’ailleurs d’être publiquement accusée d’apostasie, Léocritia
fit demander un asile à Euloge et à sa sœur Anulone. Euloge, qui
sentait peut-être se réveiller dans son cœur le souvenir de Flora, à
laquelle Léocritia ressemblait sous plusieurs rapports, lui fit répondre
qu’il la cacherait aussitôt qu’elle aurait réussi à s’évader. Là était
la difficulté; Léocritia sut la vaincre à force de ruse. Elle feignit
d’avoir renié la religion chrétienne et surmonté son dégoût pour les
plaisirs mondains; puis, quand elle vit ses parents rassurés et
tranquilles, elle sortit un jour fort parée, en disant qu’elle allait à
une noce; mais au lieu d’aller à la noce, elle vint trouver Euloge et
Anulone, qui lui indiquèrent la demeure d’un de leurs amis pour lui
servir d’asile.
Quoique ses parents, assistés de la police, la fissent chercher partout,
Léocritia réussit d’abord à se dérober à leurs poursuites; mais une
fois, ayant passé le jour auprès d’Anulone, qu’elle aimait beaucoup, le
hasard voulut que le serviteur chargé de la reconduire pendant la nuit,
n’arrivât qu’au moment où le jour commençait déjà à poindre, de sorte
que, craignant d’être reconnue, elle résolut de rester chez Anulone
jusqu’à la nuit suivante. C’est ce qui la perdit. Ce jour-là le cadi fut
averti par un espion ou par un traître que la jeune fille qu’il
cherchait se trouvait dans la demeure de la sœur d’Euloge. D’après
ses ordres, des soldats cernèrent cette demeure, arrêtèrent Léocritia de
même qu’Euloge qui se trouvait auprès d’elle, et les menèrent devant le
cadi. Interrogé par ce dernier pourquoi il avait caché cette jeune
fille, Euloge lui répondit: «Il nous a été ordonné de prêcher et
d’expliquer notre religion à ceux qui s’adressent à nous. Cette jeune
fille a voulu se faire instruire par moi dans notre religion; j’ai
répondu à son désir du mieux que j’ai pu, et j’en agirais de même avec
vous, cadi, si vous me faisiez la même demande.»
Comme le prosélytisme, dont Euloge s’avouait coupable, n’était pas un
crime capital, le cadi se contenta de le condamner à recevoir des coups
de fouet. Dès ce moment, le parti d’Euloge était pris. Peut-être y
avait-il plus d’orgueil que de courage dans sa résolution, mais il jugea
que pour un homme tel que lui, il valait cent fois mieux sceller de son
sang les principes qu’il avait professés pendant toute sa vie, que de
subir un châtiment ignominieux. «Prépare et aiguise ton glaive!
cria-t-il au cadi; fais-moi rendre mon âme à mon créateur; mais ne
crois pas que je laisserai déchirer mon corps à coups de verges!» Après
quoi il vomit un torrent d’imprécations contre Mahomet. Il croyait qu’il
serait condamné immédiatement au dernier supplice; mais le cadi, qui
respectait en lui le primat élu d’Espagne, n’osa prendre sur lui une si
grande responsabilité et le fit conduire au palais, afin que les vizirs
décidassent de son sort.
Quand Euloge eut été introduit dans la salle du conseil, un des hauts
dignitaires de l’Etat, qui le connaissait beaucoup et qui voulait le
sauver, lui adressa ces paroles: «Je ne m’étonne pas, Euloge, que des
maniaques et des idiots viennent sans nécessité porter leur tête au
bourreau; mais vous qui êtes un homme sensé et qui jouissez de l’estime
générale, comment pouvez-vous imiter leur exemple? Quelle démence vous
pousse et qu’est-ce qui peut vous faire haïr la vie à ce point?
Ecoutez-moi, je vous en supplie: cédez en ce moment à la nécessité;
prononcez une seule parole; rétractez ce que vous avez dit devant le
cadi; dans ce cas, nous vous en répondons, mes collègues et moi, vous
n’aurez rien à craindre.»
Le sentiment qu’exprimaient ces paroles était celui de tous les hommes
éclairés de la société musulmane; ils avaient pitié des fanatiques bien
plus qu’ils ne les haïssaient, et ils regrettaient que, pour obéir à la
loi, ils dussent faire mourir sur l’échafaud des malheureux qu’ils
regardaient comme des aliénés. Peut-être Euloge, qui jusque-là n’avait
point éprouvé lui-même la soif du martyre, bien qu’il eût engagé tant
d’autres à le rechercher, et qui à tout prendre était un chef de parti
ambitieux plutôt qu’un fanatique, sentait-il en ce moment que les
musulmans étaient moins barbares qu’il ne l’avait cru; mais il sentait
en même temps qu’il ne pouvait se dédire sans s’exposer au juste mépris
de son parti. Il répondit donc comme les autres martyrs, ses disciples,
avaient répondu dans des circonstances analogues, et malgré qu’ils en
eussent, les vizirs furent forcés de le condamner à la mort. On le mena
au supplice à l’instant même. Euloge montra une grande résignation. Un
eunuque l’ayant frappé sur la joue, le prêtre, prenant à la lettre un
précepte bien connu de l’Evangile, lui tendit l’autre en disant:
«Frappez aussi celle-ci;» ce que l’eunuque ne se fit pas dire deux fois.
Ensuite il monta sur l’échafaud avec une grande fermeté de courage,
fléchit les genoux, leva les mains au ciel, fit le signe de la croix,
prononça à voix basse une courte prière, mit sa tête sur le billot et
reçut le coup fatal (11 mars 859). Quatre jours plus tard, Léocritia,
convaincue d’apostasie, mourut aussi sur l’échafaud[238].
Le supplice du primat élu causa une émotion profonde, non-seulement à
Cordoue, où l’on se raconta bientôt une foule de miracles opérés par les
restes du Saint, mais dans toute l’Espagne. Plusieurs chroniques du nord
de la Péninsule, qui ne disent presque rien de ce qui arriva à Cordoue,
indiquent avec la plus grande précision l’année et le jour du supplice
d’Euloge, et vingt-quatre ans plus tard, Alphonse, roi de Léon, en
concluant une trêve avec le sultan Mohammed, stipula entre autres
clauses que les restes de saint Euloge et de sainte Léocritia lui
seraient remis.
Privés de leur chef, les exaltés continuèrent encore quelque temps à
blasphémer Mahomet, afin de mourir sur l’échafaud[239]; mais peu à peu,
comme tout s’use à la longue, l’enthousiasme singulier qui, pendant
plusieurs années, avait régné à Cordoue, subit la commune loi, et, au
bout de quelque temps, il n’en restait plus que le souvenir.
On entrait d’ailleurs dans une période nouvelle. Les renégats et les
chrétiens des montagnes de Regio s’insurgèrent. Cette révolte, déjà
très-formidable en elle-même, fut accompagnée ou suivie de celle de
presque toute la Péninsule, et fournit aux chrétiens de Cordoue
l’occasion de montrer d’une autre manière leur haine du nom musulman.