IX.

Le nouveau monarque était un esprit borné, froid et égoïste. On a vu

qu’il n’avait témoigné aucune douleur à la nouvelle de la mort de son

père, et le fait est que, loin de s’en affliger, il s’en était réjoui.

Il ne prenait pas même la peine de déguiser ses sentiments à cet égard.

Un soir, après avoir passé une joyeuse journée à Roçâfa, charmante

maison de campagne qu’il possédait dans le voisinage de Cordoue, il

retournait à la capitale, accompagné de son favori Hâchim. Echauffés par

le vin, ils causaient de choses et d’autres, lorsqu’une pensée sinistre

traversa tout à coup la tête de Hâchim. «Descendant des califes,

s’écria-t-il, que ce monde serait beau, si la mort n’existait

pas!--Quelle idée absurde! lui répondit Mohammed; si la mort n’existait

pas, est-ce que je régnerais? La mort est une bonne chose; mon

prédécesseur est mort, voilà pourquoi je règne[216]!»

Les eunuques avaient d’abord repoussé l’idée de lui donner le trône,

parce qu’ils le croyaient avare. Ils l’avaient bien jugé. D’abord

Mohammed diminua les appointements des employés et la solde des

soldats[217]. Plus tard il renvoya les vieux ministres de son père et

donna leurs charges à des jeunes gens sans expérience, à la condition

qu’ils partageraient avec lui leurs émoluments[218]. Tout ce qui

touchait aux finances, il le traitait par lui-même avec une exactitude

minutieuse et puérile. Une fois, en examinant un compte dont le total

s’élevait à cent mille pièces d’or, il chicana les employés du trésor

sur cinq sous[219]. Tout le monde le méprisait ou le haïssait à cause de

son avarice[220]; les faquis seuls, exaspérés au plus haut degré par

l’audace des derniers martyrs qui avaient osé blasphémer le Prophète

jusque dans la grande mosquée, lui prêtaient leur appui, car ils le

croyaient dévot et plein de haine contre les chrétiens. Mohammed remplit

parfaitement l’idée qu’ils avaient de lui. Le jour même où il était

monté sur le trône, il congédia tous les employés et tous les soldats

chrétiens, à l’exception de Gomez, car il connaissait l’indifférence

religieuse de cet homme et appréciait ses talents[221]. Au lieu que ses

tolérants prédécesseurs avaient fermé les yeux quand les chrétiens

agrandissaient les anciennes églises ou qu’ils en bâtissaient de

nouvelles, Mohammed, qui voulait appliquer à cet égard la loi musulmane

dans toute sa rigueur, fit détruire tout ce qui avait été bâti depuis la

conquête. Afin de complaire à leur maître et de s’insinuer dans sa

faveur, ses ministres, outre-passant ses ordres dans l’excès de leur

zèle, firent démolir jusqu’à des églises qui existaient depuis trois

siècles, et se mirent à exercer contre les chrétiens une cruelle

persécution. Alors beaucoup de chrétiens, la plupart à en croire Euloge

et Alvaro, abjurèrent le christianisme[222]. Gomez leur avait donné

l’exemple. Depuis plusieurs années il avait été à la tête de la

chancellerie, à cause de la longue maladie du chancelier Abdallâh

ibn-Omaiya. Après la mort de ce fonctionnaire, ayant appris que le

sultan avait dit: «Si Gomez était de notre religion, je le nommerais

volontiers chancelier,» il s’était déclaré musulman[223] et avait obtenu

la dignité qu’il ambitionnait. Tant qu’il avait été chrétien, il n’avait

presque jamais assisté à l’office; maintenant il était si exact à toutes

ses pratiques de dévotion, que les faquis le proposaient comme un

modèle de piété et qu’ils l’appelaient _la colombe de la mosquée_[224].

A Tolède l’intolérance du sultan produisit un tout autre résultat. Trois

ou quatre années auparavant, Euloge, en retournant d’un voyage en

Navarre, avait séjourné pendant plusieurs jours dans cette ville, où le

pieux métropolitain Wistremir lui avait donné l’hospitalité[225]. Tout

porte à croire qu’il avait profité de cette occasion pour exciter la

haine des Tolédans contre le gouvernement arabe, en leur traçant un

sombre tableau de la malheureuse condition des chrétiens de Cordoue; ce

qui est certain du moins, c’est que les Tolédans estimaient fort Euloge

et que les martyrs de la capitale leur inspiraient un vif intérêt. Dès

qu’ils eurent appris que Mohammed avait commencé à persécuter leurs

coreligionnaires, ils prirent les armes, donnèrent le commandement à un

des leurs, nommé Sindola[226], et, craignant pour la vie de leurs

otages à Cordoue, ils s’assurèrent de la personne de leur gouverneur

arabe, en faisant savoir à Mohammed que, s’il tenait à la vie de ce

gouverneur, il eût à leur renvoyer immédiatement leurs concitoyens. Le

sultan le fit, et les Tolédans, de leur côté, rendirent la liberté au

gouverneur; mais la guerre était déclarée, et la crainte qu’inspiraient

les Tolédans fut si grande, que la garnison de Calatrava se hâta

d’évacuer cette forteresse, où elle ne se croyait plus en sûreté. Les

Tolédans démantelèrent cette place; mais bientôt après le sultan y

envoya des troupes et en fit rebâtir les murailles (853). Puis il

ordonna à deux de ses généraux de marcher contre Tolède; mais les

Tolédans, après avoir passé les défilés de la Sierra-Morena pour aller à

la rencontre de l’ennemi, l’attaquèrent à l’improviste près d’Andujar,

le mirent en déroute et s’emparèrent de son camp.

Puisque les Tolédans osaient s’avancer jusqu’à Andujar, la capitale même

était menacée. Mohammed, qui sentait que pour sortir du péril il lui

fallait prendre des mesures énergiques, rassembla toutes les troupes

dont il pouvait disposer et les conduisit lui-même contre Tolède (juin

854). De son côté, Sindola, ne se fiant pas à ses propres forces,

chercha des alliés. Il s’adressa au roi de Léon, Ordoño Ier, qui lui

envoya immédiatement une armée nombreuse commandée par Gaton, comte du

Bierzo[227].

Le grand nombre de combattants réunis dans la ville semble avoir ôté à

Mohammed l’espoir de la soumettre; toutefois il réussit à faire essuyer

à ses ennemis un terrible échec. Ayant embusqué le gros de ses troupes

derrière les rochers entre lesquels coule le Guadacelete, il marcha

contre la ville à la tête d’un corps peu nombreux et fit dresser ses

machines de guerre contre les murailles. Voyant qu’un corps si faible

semblait vouloir livrer un assaut, les Tolédans, étonnés de l’audace de

l’ennemi, engagèrent le comte Gaton à faire une vigoureuse sortie. Gaton

saisit avec empressement l’occasion de se signaler qui s’offrait à lui.

A la tête de ses propres troupes et des Tolédans, il attaqua les soldats

de Mohammed, mais ceux-ci prirent aussitôt la fuite en attirant les

ennemis dans l’embuscade. Les Tolédans et les Léonais qui les

poursuivaient vivement, se virent tout à coup cernés et attaqués par une

nuée d’ennemis. Ils furent massacrés presque tous. «Le fils de

Jules[228], dit un poète de la cour, disait à Mousâ qui marchait devant

lui: «Je vois la mort partout, devant moi, derrière moi, au-dessous de

moi».... Les rochers du Guadacelete pleurent en poussant de longs

gémissements cette multitude d’esclaves (de renégats) et de

non-circoncis.» Les barbares vainqueurs coupèrent huit mille têtes et

les mirent en un monceau sur lequel ils montèrent en faisant retentir

les airs de leurs hurlements. Plus tard, Mohammed fit placer ces têtes

sur les murailles de Cordoue et d’autres villes; il en envoya même

quelques-unes à des princes africains[229].

Content du succès qu’il avait remporté et certain que désormais les

Tolédans, qui, d’après leur propre calcul, avaient perdu vingt mille

hommes, ne viendraient pas l’inquiéter à Cordoue, Mohammed retourna vers

cette capitale; mais il prit soin de faire harceler les Tolédans tantôt

par les gouverneurs de Calatrava et de Talavera, tantôt par son fils

Mondhir. En même temps il continuait à opprimer les chrétiens de

Cordoue. Il fit démolir le cloître de Tabanos, qu’il regardait avec

raison comme le foyer du fanatisme[230]. Ayant affermé la perception des

tributs imposés aux chrétiens, ceux-ci durent payer beaucoup plus

qu’auparavant[231]. Cependant l’ardeur des exaltés ne se ralentit

point, et tandis que de soi-disant martyrs continuaient à porter

spontanément leur tête au bourreau[232], Alvaro et Euloge continuaient à

les défendre contre les modérés. Le premier écrivit à cet effet son

_Indiculus luminosus_, le second, son Apologie des martyrs. A Cordoue de

tels plaidoyers étaient nécessaires; soumis et patients, les chrétiens

de cette ville attribuaient leurs souffrances à la conduite insensée des

exaltés bien plus qu’à l’intolérance du sultan. A Tolède au contraire,

et dans les villes environnantes, les chrétiens avaient tant de

sympathie pour les exaltés, et principalement pour Euloge, que les

évêques de cette province, ayant à nommer un métropolitain après la mort

de Wistremir, élurent Euloge à l’unanimité; et lorsque le sultan lui eut

refusé la permission de se rendre à Tolède, les évêques, persistant dans

leur résolution et espérant qu’un jour les obstacles qui s’opposaient à

l’arrivée d’Euloge seraient levés, défendirent d’élire un autre

métropolitain tant qu’Euloge vivrait[233].

Aux propos dénigrants de leurs concitoyens les exaltés pouvaient donc

opposer les témoignages de bienveillance et d’estime que leur donnaient

les Tolédans. Bientôt après ils purent aussi se prévaloir de l’autorité

de deux moines français, qui montrèrent d’une manière non équivoque

qu’ils mettaient les martyrs de ce temps-là sur la même ligne que ceux

des premiers temps de l’Eglise.

Ces deux moines, qui s’appelaient Usuard et Odilard et qui appartenaient

à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, arrivèrent à Cordoue dans l’année

858. Leur abbé Hilduin les avait envoyés à Valence, afin d’y aller

chercher le corps de saint Vincent; mais informés en route que le corps

de ce martyr avait été transporté à Bénévent, ils craignaient déjà

d’être obligés de retourner chez eux sans reliques, lorsqu’ils apprirent

à Barcelone qu’il y avait eu récemment des martyrs à Cordoue. «Il vous

sera fort difficile de parvenir jusque-là, leur dit-on; mais si vous y

réussissez, vous pouvez être certains qu’on vous cédera quelques

reliques.»

A cette époque voyager en Espagne, c’était s’exposer à toutes sortes de

hasards et de périls. Souvent même il était tout à fait impossible de le

faire. Comme les routes étaient infestées par des brigands, ceux qui

voulaient se rendre d’un endroit à un autre devaient aller de compagnie

et former une caravane; mais les communications étant peu fréquentes,

l’occasion de le faire se présentait rarement, et quand les deux moines,

qui avaient résolu de braver tous les périls pourvu qu’ils pussent

obtenir des reliques, arrivèrent à Saragosse, huit ans s’étaient écoulés

sans qu’une caravane fût partie de cette ville pour Cordoue.

Heureusement pour eux, le hasard voulut que, dans ce temps-là, une

caravane s’apprêtât à se mettre en route. Ils s’y joignirent. Les

chrétiens de la ville, persuadés que toute la caravane serait massacrée

en traversant quelque gorge étroite dans les montagnes, pleuraient en

leur disant adieu; mais l’événement ne justifia point leurs craintes;

les deux moines en furent quittes pour les fatigues et l’ennui de la

route, et arrivèrent sains et saufs dans la capitale de l’empire

musulman, où un diacre de l’église de saint Cyprien leur donna

l’hospitalité. Les efforts qu’ils firent pour obtenir des reliques

demeurèrent longtemps infructueux. Un personnage influent qui leur

portait beaucoup d’intérêt, Léovigild, surnommé Abadsolomes, avait

demandé pour eux celles d’Aurelio et de Georges, qui se trouvaient dans

le cloître de Pinna-Mellaria[234]; mais les moines de ce cloître y

tenaient tant que, sans avoir égard aux ordres formels de l’évêque Saül,

ils refusèrent de les céder aux Français; il fallut que l’évêque vînt en

personne pour les y contraindre, et même alors ils soutinrent qu’il

n’avait pas le droit de les priver de ces reliques.

Après avoir passé presque deux mois à Cordoue, Usuard et Odilard se

remirent en route pour retourner dans leur patrie, en emportant avec eux

un énorme paquet muni du sceau de l’évêque et adressé au roi

Charles-le-Chauve; car on voulait faire croire aux musulmans que ce

paquet, qui contenait les corps d’Aurelio et de Georges, ne contenait

que des présents destinés au roi de France. Cette fois le voyage fut

moins difficile et moins périlleux. Le sultan allait conduire une armée

contre Tolède, et comme tous les régiments, à l’exception de ceux qui

devaient tenir garnison dans la capitale, avaient reçu l’ordre de se

mettre en marche, les Français purent aisément se joindre à un de ces

corps. Dans le camp ils retrouvèrent Léovigild, qui les conduisit

jusqu’à Tolède. De là jusqu’à Alcalá de Hénarès, la route était sûre,

car à l’approche de l’armée, les seigneurs, moitié brigands, moitié

guerrillas, qui d’ordinaire dévalisaient les voyageurs, avaient tous

quitté leurs châteaux pour venir chercher un asile derrière les

murailles de Tolède. De retour en France, les deux moines déposèrent les

reliques, qui, pendant le voyage, avaient déjà opéré une foule de

miracles, dans l’église d’Esmant, village qui appartenait à l’abbaye de

Saint-Germain et qui servait alors de retraite à la plupart des moines,

leur cloître ayant été brûlé par les Normands. Transportées plus tard à

Saint-Germain, ces reliques furent exposées à la vénération des fidèles

de Paris, et elles inspirèrent tant d’intérêt à Charles-le-Chauve, qu’il

chargea un nommé Mancio d’aller à Cordoue, afin d’y recueillir des

renseignements précis sur Aurelio et Georges[235].

L’expédition contre Tolède, qui avait fourni aux deux moines français

l’occasion de retourner dans leur patrie, eut un résultat conforme aux

vœux du sultan. Il recourut de nouveau à un stratagème. Ayant fait

occuper le pont par ses troupes, il en fit miner les piles par ses

ingénieurs, sans que les Tolédans s’en aperçussent; puis, les ingénieurs

ayant presque achevé leurs travaux, il fit rétrograder ses troupes en

attirant les ennemis sur le pont. Le pont s’écroula tout d’un coup et

les soldats tolédans trouvèrent la mort dans les flots du Tage[236].

Si quelque chose pouvait égaler la douleur que ce désastre causa aux

Tolédans, c’était la joie qu’on en ressentait à la cour, où l’on avait

la coutume de s’exagérer des succès qui n’avaient rien de décisif.

«L’Eternel, disait un poète, ne pouvait laisser exister un pont bâti

pour porter des escadrons de mécréants. Privée de ses citoyens, Tolède

est morne et déserte comme un tombeau[237].»

Peu de temps après, Mohammed trouva aussi l’occasion de se débarrasser

de son ennemi mortel à Cordoue.

Il y avait alors dans la capitale une jeune fille nommée Léocritia. Née

de parents musulmans, mais secrètement instruite des mystères de la

religion chrétienne par une religieuse de sa famille, elle avait enfin

avoué à ses parents qu’elle s’était fait donner le baptême. Ses parents

indignés, après avoir tâché en vain de la ramener par la douceur au

giron de l’islamisme, se mirent à la maltraiter. Battue jour et nuit, et

craignant d’ailleurs d’être publiquement accusée d’apostasie, Léocritia

fit demander un asile à Euloge et à sa sœur Anulone. Euloge, qui

sentait peut-être se réveiller dans son cœur le souvenir de Flora, à

laquelle Léocritia ressemblait sous plusieurs rapports, lui fit répondre

qu’il la cacherait aussitôt qu’elle aurait réussi à s’évader. Là était

la difficulté; Léocritia sut la vaincre à force de ruse. Elle feignit

d’avoir renié la religion chrétienne et surmonté son dégoût pour les

plaisirs mondains; puis, quand elle vit ses parents rassurés et

tranquilles, elle sortit un jour fort parée, en disant qu’elle allait à

une noce; mais au lieu d’aller à la noce, elle vint trouver Euloge et

Anulone, qui lui indiquèrent la demeure d’un de leurs amis pour lui

servir d’asile.

Quoique ses parents, assistés de la police, la fissent chercher partout,

Léocritia réussit d’abord à se dérober à leurs poursuites; mais une

fois, ayant passé le jour auprès d’Anulone, qu’elle aimait beaucoup, le

hasard voulut que le serviteur chargé de la reconduire pendant la nuit,

n’arrivât qu’au moment où le jour commençait déjà à poindre, de sorte

que, craignant d’être reconnue, elle résolut de rester chez Anulone

jusqu’à la nuit suivante. C’est ce qui la perdit. Ce jour-là le cadi fut

averti par un espion ou par un traître que la jeune fille qu’il

cherchait se trouvait dans la demeure de la sœur d’Euloge. D’après

ses ordres, des soldats cernèrent cette demeure, arrêtèrent Léocritia de

même qu’Euloge qui se trouvait auprès d’elle, et les menèrent devant le

cadi. Interrogé par ce dernier pourquoi il avait caché cette jeune

fille, Euloge lui répondit: «Il nous a été ordonné de prêcher et

d’expliquer notre religion à ceux qui s’adressent à nous. Cette jeune

fille a voulu se faire instruire par moi dans notre religion; j’ai

répondu à son désir du mieux que j’ai pu, et j’en agirais de même avec

vous, cadi, si vous me faisiez la même demande.»

Comme le prosélytisme, dont Euloge s’avouait coupable, n’était pas un

crime capital, le cadi se contenta de le condamner à recevoir des coups

de fouet. Dès ce moment, le parti d’Euloge était pris. Peut-être y

avait-il plus d’orgueil que de courage dans sa résolution, mais il jugea

que pour un homme tel que lui, il valait cent fois mieux sceller de son

sang les principes qu’il avait professés pendant toute sa vie, que de

subir un châtiment ignominieux. «Prépare et aiguise ton glaive!

cria-t-il au cadi; fais-moi rendre mon âme à mon créateur; mais ne

crois pas que je laisserai déchirer mon corps à coups de verges!» Après

quoi il vomit un torrent d’imprécations contre Mahomet. Il croyait qu’il

serait condamné immédiatement au dernier supplice; mais le cadi, qui

respectait en lui le primat élu d’Espagne, n’osa prendre sur lui une si

grande responsabilité et le fit conduire au palais, afin que les vizirs

décidassent de son sort.

Quand Euloge eut été introduit dans la salle du conseil, un des hauts

dignitaires de l’Etat, qui le connaissait beaucoup et qui voulait le

sauver, lui adressa ces paroles: «Je ne m’étonne pas, Euloge, que des

maniaques et des idiots viennent sans nécessité porter leur tête au

bourreau; mais vous qui êtes un homme sensé et qui jouissez de l’estime

générale, comment pouvez-vous imiter leur exemple? Quelle démence vous

pousse et qu’est-ce qui peut vous faire haïr la vie à ce point?

Ecoutez-moi, je vous en supplie: cédez en ce moment à la nécessité;

prononcez une seule parole; rétractez ce que vous avez dit devant le

cadi; dans ce cas, nous vous en répondons, mes collègues et moi, vous

n’aurez rien à craindre.»

Le sentiment qu’exprimaient ces paroles était celui de tous les hommes

éclairés de la société musulmane; ils avaient pitié des fanatiques bien

plus qu’ils ne les haïssaient, et ils regrettaient que, pour obéir à la

loi, ils dussent faire mourir sur l’échafaud des malheureux qu’ils

regardaient comme des aliénés. Peut-être Euloge, qui jusque-là n’avait

point éprouvé lui-même la soif du martyre, bien qu’il eût engagé tant

d’autres à le rechercher, et qui à tout prendre était un chef de parti

ambitieux plutôt qu’un fanatique, sentait-il en ce moment que les

musulmans étaient moins barbares qu’il ne l’avait cru; mais il sentait

en même temps qu’il ne pouvait se dédire sans s’exposer au juste mépris

de son parti. Il répondit donc comme les autres martyrs, ses disciples,

avaient répondu dans des circonstances analogues, et malgré qu’ils en

eussent, les vizirs furent forcés de le condamner à la mort. On le mena

au supplice à l’instant même. Euloge montra une grande résignation. Un

eunuque l’ayant frappé sur la joue, le prêtre, prenant à la lettre un

précepte bien connu de l’Evangile, lui tendit l’autre en disant:

«Frappez aussi celle-ci;» ce que l’eunuque ne se fit pas dire deux fois.

Ensuite il monta sur l’échafaud avec une grande fermeté de courage,

fléchit les genoux, leva les mains au ciel, fit le signe de la croix,

prononça à voix basse une courte prière, mit sa tête sur le billot et

reçut le coup fatal (11 mars 859). Quatre jours plus tard, Léocritia,

convaincue d’apostasie, mourut aussi sur l’échafaud[238].

Le supplice du primat élu causa une émotion profonde, non-seulement à

Cordoue, où l’on se raconta bientôt une foule de miracles opérés par les

restes du Saint, mais dans toute l’Espagne. Plusieurs chroniques du nord

de la Péninsule, qui ne disent presque rien de ce qui arriva à Cordoue,

indiquent avec la plus grande précision l’année et le jour du supplice

d’Euloge, et vingt-quatre ans plus tard, Alphonse, roi de Léon, en

concluant une trêve avec le sultan Mohammed, stipula entre autres

clauses que les restes de saint Euloge et de sainte Léocritia lui

seraient remis.

Privés de leur chef, les exaltés continuèrent encore quelque temps à

blasphémer Mahomet, afin de mourir sur l’échafaud[239]; mais peu à peu,

comme tout s’use à la longue, l’enthousiasme singulier qui, pendant

plusieurs années, avait régné à Cordoue, subit la commune loi, et, au

bout de quelque temps, il n’en restait plus que le souvenir.

On entrait d’ailleurs dans une période nouvelle. Les renégats et les

chrétiens des montagnes de Regio s’insurgèrent. Cette révolte, déjà

très-formidable en elle-même, fut accompagnée ou suivie de celle de

presque toute la Péninsule, et fournit aux chrétiens de Cordoue

l’occasion de montrer d’une autre manière leur haine du nom musulman.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 15 / 27 题