Le touriste qui veut se rendre de Cordoue à Malaga et qui aime mieux
supporter en stoïcien les fatigues et les privations d’une excursion
poétique dans un beau mais sauvage pays, que de se laisser cahoter dans
une voiture sur les monotones et ennuyeuses chaussées, traverse d’abord
un pays ondulé et bien cultivé qui s’étend jusqu’au Geuil, puis une
contrée parfaitement plate et unie, jusqu’à Campillos. C’est là que
commence la Serrania de Ronda et de Malaga, la partie la plus romantique
de l’Andalousie. Tantôt sauvage et grandiose, cette chaîne de montagnes
inspire une sorte de terreur poétique avec ses majestueuses forêts de
chênes, de liéges et de châtaigniers, ses profonds et sombres ravins,
ses torrents qui tombent avec fracas de précipice en précipice, ses
vieux châteaux à demi ruinés et ses villages suspendus à la paroi de
rochers à pic, dont les cimes sont dénuées de toute végétation et dont
les flancs semblent noircis et calcinés par le feu du ciel; tantôt
riante et suave, elle a un air de fête avec ses vignes, ses prairies,
ses bosquets d’amandiers, de cérisiers, de citronniers, d’orangers, de
figuiers et de grenadiers, ses touffes de lauriers-roses sur lesquels on
compte plus de fleurs que de feuilles, ses petites rivières guéables qui
serpentent avec une charmante coquetterie, ses vergers qui fournissent
presque tout le midi de la Péninsule de poires et de pommes, ses champs
de lin, de chanvre et surtout de blé, dont les épis donnent un pain qui
passe pour être le plus blanc et le plus exquis du monde entier.
Le peuple qui habite cette Serrania est gai, causeur, beau, léger et
spirituel; il aime à rire, à chanter, à danser au bruit des
castagnettes, à jouer de la guitare ou de la mandoline; mais en même
temps il est vain, querelleur, à la fois brave et fanfaron, et d’une
humeur si violente que le coup mortel suit presque toujours de près le
regard oblique de la colère; il ne se donne pas une bonne fête sans que
deux ou trois individus soient poignardés. Les femmes, quoique d’une
beauté fort remarquable, ont quelque chose de viril; grandes et
robustes, elles ne craignent pas de s’occuper des travaux les plus
pénibles et transportent avec facilité de lourds fardeaux; on en a vu
lutter entre elles.
En temps de paix ces montagnards s’occupent principalement à faire la
contrebande en important les marchandises anglaises de Gibraltar dans
l’intérieur du pays, et ils savent tromper avec une merveilleuse
adresse la surveillance des nombreux employés des douanes. Quelquefois,
quand ils se sont réunis en assez grand nombre sous les plus renommés de
leurs chefs, et qu’ils descendent dans les plaines pour vendre leurs
marchandises, ils résistent vigoureusement aux troupes qu’on envoie à
leur poursuite. Dans les temps de troubles et de discordes civiles,
plusieurs d’entre eux exercent le métier de bandit, et alors ils sont ou
_ladrones_, ou _rateros_. Sans être brigands de profession, les
derniers, qui se recrutent parmi les gardiens de troupeaux, les
villageois désœuvrés, les journaliers paresseux, les moissonneurs
nomades, les aubergistes sans chalands, parfois même parmi les métayers,
détroussent les voyageurs en amateurs, par occasion, et seulement quand
ces voyageurs sont mal escortés; quand ils sont bien armés, bien
accompagnés, le _ratero_ cache sa carabine, prend ses outils et fait
semblant de cultiver la terre. Dispersés partout, ces brigands de bas
étage sont toujours disposés à prêter main-forte soit aux vrais
brigands, soit aux gens de la police, selon les circonstances, car, en
auxiliaires prudents, ils ne viennent qu’au secours du vainqueur. Les
vrais brigands, qui, enrôlés comme des soldats, ne marchent qu’à cheval
et par troupes, sont plus distingués. Au lieu que les _rateros_, de peur
d’être dénoncés, assassinent souvent ceux qu’ils ont dépouillés, les
_ladrones_ ne tuent que ceux qui se défendent; polis et respectueux,
surtout envers les dames, ils ne dévalisent les voyageurs qu’avec
toutes sortes d’égards. Loin d’être méprisés, ils sont placés très-haut
dans l’esprit de la foule. Ils combattent contre les lois, ils sont en
révolte contre la société, ils répandent l’épouvante dans les contrées
qu’ils exploitent, mais ils ont un certain prestige, une certaine
grandeur; leur audace, leur génie aventureux, leur savoir-vivre plaisent
aux femmes, même les plus effrayées; et quand ils sont tombés entre les
mains de la justice et qu’on les pend, leur supplice inspire de
l’intérêt, de la sympathie, de la compassion. De nos jours José-Maria
s’est rendu fameux comme chef de bandits, et son nom vivra encore
longtemps dans la mémoire des Andalous comme celui du brigand modèle. Un
simple hasard l’avait poussé dans cette carrière. Ayant commis un
meurtre dans un moment de fureur, il s’enfuit dans la montagne pour se
soustraire à l’action des lois, et là, n’ayant d’autre parti à prendre
que de vivre de sa carabine, il organisa des partisans, se procura des
chevaux et se mit à dépouiller les voyageurs. Brave, actif, intelligent,
connaissant parfaitement le pays, il sut faire réussir toutes ses
entreprises et se dérober à toutes les poursuites de la justice. Par
tout le pays il avait des affiliés unis à lui sous serment, et quand il
lui fallait un homme pour compléter sa troupe, il pouvait toujours
choisir entre quarante personnes au moins, tant on ambitionnait
l’honneur de servir sous lui. Il avait des accointances avec les
magistrats eux-mêmes: dans une proclamation du capitaine-général de la
province, les autorités de quatre endroits furent signalées comme ses
complices. Sa puissance était si grande qu’il était maître de toutes les
routes du Midi, et que la direction des postes, afin d’obtenir le
passage libre, lui payait régulièrement une redevance de quatre-vingts
francs par voiture. Il gouvernait ses bandits plus arbitrairement
qu’aucun souverain ne gouverne ses sujets, et un sauvage esprit de
justice présidait à ses décisions envers eux[240].
En temps de guerre ces contrebandiers et ces bandits, accoutumés qu’ils
sont à lutter sans cesse avec les difficultés d’une nature sauvage, sont
des adversaires extrêmement redoutables. Il est vrai qu’ils échouent
dans les attaques qui demandent quelques combinaisons; il est vrai aussi
que, dans la plaine, ils ne peuvent résister aux savantes manœuvres
des troupes réglées; mais dans les sentiers escarpés, tortueux et
étroits de leurs montagnes, leur agilité et leur connaissance du terrain
leur donnent sur les soldats un immense avantage. Les troupes françaises
ont été à même d’en faire l’épreuve, alors que le fantôme de roi placé
par Napoléon sur le trône d’Espagne essaya de soumettre ces intrépides
montagnards à son autorité détestée. Quand les hussards français
pouvaient les attirer dans les campagnes, ils les sabraient par
centaines; mais dans les sentiers tracés en zigzags et suspendus aux
bords de précipices effrayants, où leurs chevaux, loin de leur être
utiles, les embarrassaient, ces mêmes hussards tombaient à chaque pas
dans des embuscades. Au moment où ils s’y attendaient le moins, ils se
voyaient enveloppés d’une nuée d’ennemis qui tiraillaient sur leurs
flancs et qui, sans cesser de faire feu, regagnaient aussitôt les
sommets des rochers, où l’on ne pouvait les poursuivre, si bien que tout
en fuyant, ils détruisaient des colonnes entières, sans que les Français
pussent s’en venger. Malgré les horreurs de la guerre, les montagnards
ne manquèrent pas non plus de montrer de temps à autre l’esprit bouffon
et goguenard qui leur est propre. A Olbera, où les hussards français
avaient demandé un jeune bœuf, les habitants leur apportèrent un âne
coupé en quartiers. Les hussards trouvèrent que ce veau, comme ils
l’appelaient, avait le goût un peu fade, et dans la suite les
montagnards, en tiraillant avec eux, leur criaient souvent: «Vous avez
mangé de l’âne à Olbera!» C’était, dans leur opinion, la plus sanglante
des injures qu’on put faire à des chrétiens[241].
Au neuvième siècle cette province, qui portait le nom de Reiya ou plutôt
de Regio (Regio montana, selon toute apparence) et dont Archidona était
la capitale[242], avait une population presque exclusivement espagnole,
et qui ressemblait en tout point à celle qui y demeure aujourd’hui; elle
avait le même caractère et les mêmes goûts, les mêmes vices et les mêmes
vertus. Quelques-uns de ces montagnards étaient chrétiens; d’autres, en
plus grand nombre, étaient musulmans; mais ils se sentaient tous
Espagnols, ils nourrissaient tous une haine implacable pour les
oppresseurs de leur patrie, et, passionnés pour l’indépendance, ne
voulant pas que la tyrannie étrangère s’engraissât plus longtemps de
leurs dépouilles, ils guettaient tous le moment où ils pourraient
secouer le joug. Ce moment, impatiemment attendu, ne pouvait plus être
éloigné. Les succès que leurs compatriotes remportaient chaque jour dans
d’autres provinces montraient aux montagnards qu’avec du courage et de
l’audace, il ne leur serait nullement impossible de réaliser leurs
vœux. Déjà Tolède était libre. Pendant vingt ans, le sultan avait en
vain tâché de la réduire à son autorité. Les chrétiens, qui avaient
conservé leur prépondérance dans la cité, s’étaient mis sous la
protection du roi de Léon[243], et, quoique trahis par les renégats,
ils avaient forcé le sultan, dans l’année 873, de leur accorder un
traité qui leur garantissait le maintien du gouvernement républicain
qu’ils s’étaient donné, et une existence politique à peu près
indépendante, car ce traité ne les engageait qu’à un tribut annuel[244].
Un autre Etat indépendant avait été fondé dans l’Aragon, province qui
sous les Arabes s’appelait la Frontière supérieure, par une ancienne
famille visigothe qui avait embrassé l’islamisme, celle des Beni-Casî.
Vers le milieu du IXe siècle, cette maison s’était élevée à une si
grande puissance, grâce aux talents de Mousâ II, qu’elle pouvait marcher
de pair avec les maisons souveraines. A l’époque où Mohammed monta sur
le trône, Mousâ II était maître de Saragosse, de Tudèle, d’Huesca, de
toute la Frontière supérieure. Tolède avait conclu une alliance avec
lui, et son fils Lope était consul dans cette ville. Guerrier intrépide
et infatigable, il tournait ses armes tantôt contre le comte de
Barcelone ou celui de l’Alava, tantôt contre le comte de Castille ou le
roi de France. Parvenu au comble de la gloire et de la puissance,
respecté et courtisé par tous ses voisins, même par le roi de France,
Charles-le-Chauve, qui lui envoyait des présents magnifiques, Mousâ
tranchait du souverain sans que personne osât s’y opposer, et enfin,
voulant l’être de nom comme il l’était de fait, il prit fièrement le
titre de _troisième roi en Espagne_. Après la mort de cet homme
extraordinaire (862), le sultan, il est vrai, se remit en possession de
Tudèle et de Saragosse; mais la joie qu’il en ressentit ne fut pas
longue. Dix années plus tard, les fils de Mousâ, aidés par la population
de la province, qui s’était accoutumée à n’avoir que les Beni-Casî pour
maîtres, chassèrent les troupes du sultan. Ce dernier tâchait maintenant
de les réduire; mais les Beni-Casî, secondés par le roi de Léon,
Alphonse III, qui avait conclu avec eux une alliance si étroite qu’il
leur avait confié l’éducation de son fils Ordoño, repoussaient
victorieusement ses attaques[245].
Ainsi le Nord était libre et ligué contre le sultan. A la même époque,
un renégat audacieux de Mérida, Ibn-Merwân[246], fondait une principauté
indépendante dans l’Ouest. Livré au sultan après la soumission de
Mérida, où il avait été un des chefs de l’insurrection, il était
capitaine des gardes du corps, lorsque, dans l’année 875, le premier
ministre Hâchim, qui avait on ne sait quel grief contre lui, lui dit un
jour en présence des vizirs: «Un chien vaut mieux que toi.» Pour comble
d’ignominie il lui fit donner des soufflets. Jurant dans sa fureur de
s’exposer à tout, plutôt que de supporter le retour de ces mauvais
traitements, Ibn-Merwân rassembla ses amis, s’enfuit avec eux, et
s’empara du château d’Alanje (au sud de Mérida), où il se mit en
défense. Assiégé dans cette forteresse par les troupes du sultan, et
n’ayant point de vivres, de sorte que lui et ses compagnons furent
obligés de se nourrir de la chair de leurs chevaux, il capitula au bout
de trois mois, lorsque l’eau fut venue à lui manquer; mais, vu la
position désespérée où il se trouvait, les conditions qu’il obtint
pouvaient encore passer pour avantageuses: on lui permit de se retirer
vers Badajoz, qui à cette époque n’était pas encore une ville murée, et
de s’y établir. S’étant tiré ainsi d’entre les griffes du sultan,
Ibn-Merwân devint pour lui un ennemi aussi dangereux qu’implacable.
Ayant réuni sa bande à une autre, composée également de renégats et
commandée par un nommé Sadoun, il appela aux armes les renégats de
Mérida et d’autres endroits, prêcha à ses compatriotes une nouvelle
religion, qui tenait le milieu entre l’islamisme et le christianisme,
conclut une alliance avec Alphonse III, roi de Léon[247], l’allié
naturel de tous ceux qui se révoltaient contre le sultan, et, portant la
terreur dans les campagnes, mais ne maltraitant ou ne rançonnant que les
ennemis du pays, les Arabes et les Berbers, il vengea d’une manière
sanglante ses propres injures et celles de sa patrie. Voulant réprimer
ses brigandages, le sultan envoya contre lui une armée, dont il confia
le commandement à son ministre Hâchim et à son fils Mondhir. Ibn-Merwân,
au lieu d’attendre l’ennemi, alla à sa rencontre: ayant envoyé Sadoun
demander du secours au roi de Léon, il se jeta dans Caracuel[248].
Hâchim établit son camp dans le voisinage de cette forteresse, dont on
voit encore les grands débris, et fit occuper celle de Monte-Salud par
un de ses lieutenants. Peu de temps après, ce lieutenant lui donna avis
que Sadoun s’approchait de Monte-Salud avec des troupes auxiliaires
léonaises, mais que ces troupes, peu nombreuses, seraient faciles à
surprendre. Le lieutenant se trompait; les forces de Sadoun étaient
assez considérables, mais voulant attirer l’ennemi dans un piége, ce
rusé capitaine avait fait répandre le bruit que son armée était faible.
Son dessein lui réussit à merveille. Trompé par le rapport de son
lieutenant, Hâchim alla avec quelques escadrons à la rencontre de
Sadoun. Informé de tout par ses espions, celui-ci le laissa s’enfoncer
dans les montagnes. Se tenant aux aguets, il l’attendit dans un défilé,
cacha ses hommes derrière les rochers qui l’avoisinaient, fondit sur les
ennemis dans un moment où ceux-ci ne s’attendaient nullement à être
attaqués, et en fit un grand carnage. Hâchim lui-même, blessé plusieurs
fois, fut fait prisonnier, après avoir vu tomber à ses côtés cinquante
de ses principaux lieutenants. On l’amena à Ibn-Merwân. Sa vie était
maintenant entre les mains de celui qu’il avait si cruellement offensé;
mais Ibn-Merwân eut la générosité de ne lui faire aucun reproche; il le
traita avec tous les égards dus à son rang, et l’envoya à son allié, le
roi de Léon.
Le sultan, en apprenant ce qui s’était passé, devint furieux. La
captivité de son favori l’affligeait sans doute, mais ce qui
l’affligeait bien plus encore, c’est qu’il ne pouvait refuser, sans
manquer à l’honneur, de le racheter des mains du roi de Léon. Et
Alphonse exigeait cent mille ducats! C’était mettre à une trop rude
épreuve la générosité de l’avare sultan! Aussi trouva-t-il mille raisons
pour se dispenser de payer une somme si énorme. «Si Hâchim est
prisonnier, disait-il, c’est sa propre faute. Pourquoi est-il toujours
si téméraire? C’est un étourdi qui ne sait ce qu’il fait, et qui ne veut
jamais prêter l’oreille à de sages conseils.» Enfin, après l’avoir
laissé gémir dans les fers pendant deux années, il consentit à payer une
partie de la rançon exigée. De son côté, Hâchim promit au roi de Léon
que le reste lui serait payé plus tard, lui donna ses frères, son fils
et son neveu en otage, et revint à Cordoue, brûlant du désir de se
venger d’Ibn-Merwân. Ce chef avait ravagé, dans cet intervalle, le
district de Séville et celui de Niébla, et le sultan, qui ne pouvait
rien contre lui, l’avait fait prier de dicter lui-même les conditions
auxquelles il voudrait s’engager à suspendre ses irruptions qui
ruinaient le pays. La réponse d’Ibn-Merwân avait été hautaine et
menaçante. «Je suspendrai mes irruptions, avait-il dit, et j’ordonnerai
même qu’on nomme le sultan dans les prières publiques, à condition qu’il
me cédera Badajoz, qu’il me permettra de fortifier cet endroit, et qu’il
me dispensera de lui payer des contributions ou de lui obéir en quoi que
ce soit; sinon, non.» Si humiliantes que fussent ces conditions, le
sultan les avait acceptées. Hâchim tâcha maintenant de persuader à son
maître que, dans les circonstances données, il ne lui serait nullement
impossible de réduire cet orgueilleux rebelle. «Auparavant, disait-il,
cet Ibn-Merwân était insaisissable; n’ayant point de demeure fixe, lui
et ses cavaliers savaient toujours se dérober à nos poursuites; mais à
présent qu’il s’est enfermé dans une ville, nous le tenons. Nous pouvons
l’assiéger, et nous saurons bien le forcer à se rendre.» Il réussit à
faire approuver son dessein par le monarque, et, ayant obtenu de lui
l’autorisation de se mettre en marche avec l’armée, il s’était déjà
avancé jusqu’à Niébla, lorsqu’Ibn-Merwân fit parvenir au sultan un
message conçu en ces termes: «J’ai appris que Hâchim s’est mis en marche
vers l’Ouest. Je comprends fort bien que, croyant pouvoir m’enfermer
dans une ville, il espère avoir trouvé l’occasion de se venger de moi;
mais je vous jure que s’il va plus loin que Niébla, je brûlerai Badajoz
et qu’alors je reprendrai la vie que j’ai menée autrefois.» Le sultan
fut si effrayé par cette menace, qu’il envoya aussitôt à son ministre
l’ordre de retourner à Cordoue avec l’armée, et que dorénavant il ne se
sentait aucune velléité de réduire ce trop redoutable ennemi[249].
Ainsi, tandis que les insurgés se montraient forts et courageux, le
gouvernement se montrait faible et lâche. A chaque concession qu’il
faisait aux rebelles, à chaque traité qu’il leur accordait, il perdait
quelque chose du prestige dont il avait tant besoin pour inspirer du
respect à une population mal soumise, irritée et beaucoup plus nombreuse
que ses maîtres. Les montagnards de Regio, enhardis par les nouvelles
qui leur arrivaient du Nord et de l’Ouest, commencèrent à s’agiter à
leur tour. Dans l’année 879, il y eut des émeutes et des insurrections
dans plusieurs endroits de la province. Le gouvernement, qui ne
s’aveuglait point sur les dangers qui le menaçaient de ce côté, fut
fort alarmé des avis qu’il recevait. Des ordres rapides et sévères
furent donnés sur tous les points. On mit la main sur le chef d’une
bande redoutée et on l’envoya à Cordoue. Des forteresses furent
construites à la hâte sur les hauteurs qu’il importait le plus de
garder[250]. Toutes ces mesures irritaient les montagnards sans les
effrayer. Cependant il y avait encore peu d’ensemble dans leurs
mouvements; ce qui leur manquait, c’était un chef d’un caractère
supérieur et capable de diriger vers un but marqué d’avance leurs vagues
élans de patriotisme. Si un tel homme se présentait, il n’aurait guère
qu’un signe à faire pour ébranler toute la population de la montagne, et
la montagne marcherait avec lui.