VII.

Pendant que les chrétiens zélés de Cordoue étaient livrés aux pénibles

rêves d’une ambition nourrie dans l’ombre, aigrie dans l’inaction, un

événement se passa qui doubla, s’il était possible, leur haine et leur

fanatisme.

Un prêtre de l’église de saint Aciscle, nommé Perfectus, était sorti un

jour pour les affaires de son ménage, lorsque des musulmans

l’abordèrent, car il parlait assez bien l’arabe. Bientôt la conversation

tomba sur la religion et les musulmans demandèrent à Perfectus son

opinion sur Mahomet et sur Jésus-Christ. «Quant au Christ, répondit-il,

c’est mon Dieu; mais quant à votre Prophète, je n’ose dire ce que nous

autres chrétiens nous pensons de lui; car si je le faisais, je vous

offenserais et vous me livreriez au cadi, qui me condamnerait à la mort.

Cependant, si vous m’assurez que je n’ai rien à craindre, je vous dirai

en confidence ce qu’on lit à son sujet dans l’Evangile, et de quelle

renommée il jouit parmi les chrétiens.--Vous pouvez vous fier à nous,

répondirent les musulmans; ne craignez rien et dites ce que vos

coreligionnaires pensent de notre Prophète; nous jurons de ne pas vous

trahir.--Eh bien, dit alors Perfectus, dans l’Evangile on lit: «Il

s’élèvera de faux prophètes, qui feront des prodiges et des miracles,

pour séduire les élus mêmes, s’il était possible.» Le plus grand de ces

faux prophètes, c’est Mahomet.» Une fois lancé, Perfectus alla plus loin

qu’il n’avait voulu: il éclata en injures contre Mahomet et l’appelait

un serviteur de Satan.

Les musulmans le laissèrent partir en paix; mais ils lui gardaient

rancune, et quelque temps après, voyant arriver Perfectus et ne se

croyant plus liés par leur serment, ils crièrent au peuple: «Cet

insolent que voilà a vomi en notre présence de si horribles blasphèmes

contre notre Prophète, que le plus patient d’entre vous, s’il les avait

entendus, aurait perdu son sang-froid.» Aussitôt Perfectus, «comme s’il

eût fâché une ruche,» dit Euloge, se vit entouré par une multitude

furieuse, qui se précipita sur lui et le traîna devant le tribunal du

cadi avec tant de vitesse que ses pieds touchaient à peine le sol. «Le

prêtre que voici, dirent les musulmans au juge, a blasphémé notre

Prophète. Mieux que nous, vous savez quelle punition mérite un tel

crime.»

Après avoir entendu les témoins, le cadi demanda à Perfectus ce qu’il

avait à répondre. Le pauvre prêtre, qui n’était nullement de ceux qui

s’étaient préparés au rôle de martyr et qui tremblait de tous ses

membres, ne trouva rien de mieux que de nier les paroles qu’on lui

prêtait. Cela ne lui servit de rien; son crime étant suffisamment

prouvé, le cadi, aux termes de la loi musulmane, le condamna à la mort

comme blasphémateur. Chargé de chaînes, le prêtre fut jeté dans la

prison, où il devait rester jusqu’au jour que Naçr, le chambellan,

fixerait pour l’exécution de la sentence.

Il n’y avait donc plus d’espoir pour le pauvre prêtre, victime de la

trahison de quelques musulmans, aux serments desquels il avait eu

l’imprudence de croire. Mais la certitude de sa mort prochaine lui

rendit le courage qui lui avait manqué devant le cadi. Exaspéré par le

manque de foi qui allait lui coûter la vie, certain que rien ne pouvait

le sauver ni aggraver sa peine, il avouait hautement qu’il avait injurié

Mahomet; il en tirait gloire, maudissait sans cesse le faux prophète, sa

doctrine et sa secte, et se préparait à mourir en martyr. Il priait, il

jeûnait, et rarement le sommeil venait fermer ses paupières. Des mois se

passèrent ainsi. Il semblait que Naçr eût oublié le prêtre ou qu’il eût

pris à tâche d’allonger sa lente agonie. Le fait est que Naçr avait

résolu, avec un raffinement de cruauté, que le supplice de Perfectus

aurait lieu pendant la fête que les musulmans célèbrent après le jeûne

du mois de Ramadhân, le premier jour du mois de Chauwâl.

Dans cette année 850, le premier Chauwâl tombait un jour de printemps

(18 avril). Dès l’aurore, les rues de Cordoue, qui, durant les matinées

des trente jours du carême, avaient été silencieuses et désertes,

présentaient un spectacle animé et tant soit peu grotesque. A peine

étaient-elles assez larges pour la foule immense qui se précipitait vers

les mosquées. Les riches étaient habillés de magnifiques habits neufs;

les esclaves avaient revêtu ceux que leurs maîtres venaient de leur

donner; les petits garçons se pavanaient dans les longues robes de leurs

pères. Toutes les montures avaient été mises en réquisition, et chacune

d’elles portait sur son dos autant de personnes que possible. La joie se

peignait sur tous les visages; des amis, en se rencontrant, se

félicitaient et s’embrassaient. La cérémonie religieuse achevée, les

visites commencèrent. Les mets les plus exquis et les meilleurs vins

attendaient partout les visiteurs, et les portes des riches étaient

encombrées de pauvres qui s’abattaient, comme une nuée de corbeaux

avides, sur les miettes des festins. Même pour les femmes, tenues

pendant le reste de l’année sous de triples verrous, ce jour-là était un

jour de fête et de liberté. Tandis que leurs pères et leurs maris

buvaient et s’enivraient, elles parcouraient les rues, des branches de

palmier à la main et distribuant des gâteaux aux pauvres, pour se rendre

aux cimetières, où, sous le prétexte de pleurer les défunts, elles

nouaient mainte intrigue[179].

Dans l’après-midi, lorsque des embarcations innombrables, remplies de

musulmans à demi ivres, couvraient le Guadalquivir, et que les Cordouans

se réunissaient dans une grande plaine, de l’autre côté du fleuve, pour

y entendre un sermon à ce qu’ils prétendaient, mais en réalité pour s’y

livrer à de nouvelles réjouissances, on vint annoncer à Perfectus que,

d’après l’ordre de Naçr, son supplice allait avoir lieu sur l’heure.

Perfectus savait que les exécutions avaient lieu dans cette même plaine

où la foule joyeuse se réunissait en ce moment. Il était préparé à

monter sur l’échafaud; mais l’idée d’y monter au milieu de la joie et de

l’allégresse générales, l’idée que la vue de son supplice serait pour la

multitude un divertissement, un passe-temps d’un nouveau genre, le

remplissait de douleur et de rage. «Je vous le prédis, s’écria-t-il

enflammé d’une juste colère, ce Naçr, cet homme orgueilleux devant

lequel se courbent les chefs des plus nobles et des plus anciennes

familles, cet homme qui exerce en Espagne un pouvoir souverain,--cet

homme ne verra pas l’anniversaire de cette fête à laquelle il a eu la

cruauté de fixer mon supplice!»

Perfectus ne donna aucun signe de faiblesse. Pendant qu’on le conduisait

à l’échafaud, il criait: «Oui, je l’ai maudit, votre prophète, et je le

maudis encore! Je le maudis, cet imposteur, cet adultère, cet homme

diabolique! Votre religion est celle de Satan! Les peines de l’enfer

vous attendent tous!» Répétant sans cesse ces paroles, il monta d’un pas

ferme sur l’échafaud, autour duquel se pressait la populace, aussi

fanatique que curieuse, et fort contente de voir décapiter un chrétien

qui avait blasphémé Mahomet.

Pour les chrétiens Perfectus devint un saint. Ayant à leur tête l’évêque

de Cordoue, ils descendirent son cercueil, avec beaucoup de pompe, dans

la fosse où reposaient les ossements de saint Aciscle. En outre, ils

publiaient partout que Dieu lui-même s’était chargé de venger le saint

homme. Le soir après son exécution, un bateau avait chaviré; sur huit

musulmans qu’il contenait, deux s’étaient noyés. «Dieu, disait alors

Euloge, a vengé la mort de son soldat. Nos cruels persécuteurs ayant

envoyé Perfectus au ciel, le fleuve a englouti deux d’entre eux pour les

livrer à l’enfer!» Les chrétiens eurent encore une autre satisfaction:

la prédiction de Perfectus s’accomplit: avant une année révolue, Naçr

mourut d’une manière aussi subite que terrible[180].

Ce puissant eunuque fut la victime de sa propre perfidie. La sultane

Taroub voulait assurer le droit de succéder à la couronne à son propre

fils Abdallâh, au préjudice de Mohammed, l’aîné des quarante-cinq fils

d’Abdérame II, qui l’avait eu d’une autre femme, nommée Bohair; mais si

grande que fût son influence sur son époux, elle n’avait pas réussi à

lui faire adopter son projet. Alors elle eut recours à Naçr, dont elle

connaissait la haine pour Mohammed, et le pria de la débarrasser et de

son époux et du fils de Bohair. L’eunuque lui promit de faire en sorte

qu’elle fût contente, et, voulant commencer par le père, il s’adressa au

médecin Harrânî, qui était venu d’Orient, et qui, en peu de temps, avait

acquis à Cordoue une grande réputation et une fortune considérable,

grâce à la vente d’un remède très-efficace contre les maux de ventre,

remède dont il possédait le secret, et qu’il vendait au prix exorbitant

de cinquante pièces d’or la bouteille[181]. Naçr lui demanda s’il

attachait quelque prix à sa faveur, et le médecin lui ayant répondu que

ses vœux n’avaient point d’autre objet, il lui donna mille pièces

d’or en lui enjoignant de préparer un poison fort dangereux, connu sous

le nom de _bassoun al-molouc_.

Harrânî avait deviné le projet de l’eunuque. Partagé entre la crainte,

ou d’empoisonner le monarque, ou de s’attirer le courroux du puissant

chambellan, il prépara le poison et l’envoya à Naçr; mais en même temps

il fit dire secrètement à une femme du harem qu’elle devait conseiller

au sultan de ne pas prendre la potion que Naçr lui offrirait.

L’eunuque étant venu voir son maître et l’ayant entendu se plaindre de

sa mauvaise santé, il lui recommanda de prendre un excellent remède,

qu’un médecin célèbre lui avait donné. «Je vous l’apporterai demain,

ajouta-t-il, car il faut le prendre à jeun.»

Le lendemain, quand l’eunuque eut apporté le poison, le monarque lui dit

après avoir examiné la fiole: «Ce remède pourrait bien être nuisible;

prends-le d’abord toi-même.» Stupéfait, mais n’osant désobéir, ce qui

aurait prouvé son intention criminelle; espérant d’ailleurs que Harrânî

saurait bien neutraliser le poison, Naçr l’avala. Aussitôt qu’il put le

faire sans exciter des soupçons, il vola à son palais, fit chercher

Harrânî, lui raconta en deux mots ce qui était arrivé, et lui demanda un

antidote. Le médecin lui prescrivit de prendre du lait de chèvre. Mais

il était trop tard[182]. Le poison lui ayant brûlé les entrailles, Naçr

expira dans une violente diarrhée[183].

Les prêtres chrétiens ignoraient ce qui s’était passé à la cour. Ils

savaient bien que Naçr était mort subitement, et même le bruit se

répandit parmi eux qu’il avait été empoisonné; mais ils ne savaient rien

de plus. La cour, ce semble, tâcha de tenir caché ce complot avorté,

auquel beaucoup de personnes haut placées avaient prêté la main, et qui

ne nous est connu que par les curieuses révélations d’un client des

Omaiyades, qui écrivait à une époque où l’on pouvait parler librement,

attendu que les conspirateurs avaient tous cessé de vivre. Mais ce qui

était parvenu à la connaissance des prêtres leur suffisait; ce qui pour

eux était l’essentiel, c’est que la prédiction de Perfectus, connue d’un

grand nombre de chrétiens et de musulmans renfermés avec lui dans la

même prison, s’était accomplie de la manière la plus frappante.

Quelque temps après, l’excessive et injuste rigueur avec laquelle les

musulmans traitèrent un marchand chrétien, exaspéra encore davantage le

parti exalté.

Jean--le marchand en question--était un homme parfaitement inoffensif,

et jamais il ne lui était passé par la tête que son destin l’appelât à

souffrir pour la cause du Christ. Ne songeant qu’à son négoce, il

faisait de bonnes affaires, et comme il savait que le nom de chrétien

n’était pas une recommandation auprès des musulmans qui venaient acheter

au marché, il avait pris la coutume, en faisant valoir sa marchandise,

de jurer par Mahomet. «Par Mahomet, ceci est excellent! Par le Prophète

(que Dieu lui soit propice!), vous ne trouverez pas chez qui que ce

soit de meilleures choses qu’ici!» ces sortes de phrases lui étaient

habituelles, et pendant longtemps il n’eut pas à s’en repentir. Mais ses

concurrents, moins favorisés des acheteurs, enrageaient en voyant sa

prospérité toujours croissante; ils lui cherchaient noise, et un jour

qu’ils l’entendirent de nouveau jurer par Mahomet, ils lui dirent: «Tu

as toujours le nom de notre Prophète à la bouche, afin que ceux qui ne

te connaissent pas, te prennent pour un musulman. Et puis, c’est

vraiment insupportable de t’entendre jurer par Mahomet chaque fois que

tu débites un mensonge.» Jean protesta d’abord que, s’il employait le

nom de Mahomet, il ne le faisait pas dans l’intention de blesser les

musulmans; mais ensuite, la dispute s’échauffant, il s’écria: «Eh bien,

je ne prononcerai plus le nom de votre Prophète, et maudit soit celui

qui le prononce!» A peine eut-il dit ces paroles, qu’on le saisit en

criant qu’il avait proféré un blasphème, et qu’on le traîna devant le

cadi. Interrogé par ce dernier, Jean soutint qu’il n’avait point eu le

dessein d’injurier qui que ce fût, et que, si on l’accusait, c’était par

jalousie de métier. Le cadi, qui devait ou l’absoudre, s’il le jugeait

innocent, ou le condamner à la mort, s’il le croyait coupable, ne fit ni

l’un ni l’autre. Il prit un moyen terme: il le condamna à quatre cents

coups de fouet, au grand désappointement de la populace, qui criait que

Jean avait mérité la mort. Le pauvre homme subit sa peine; puis on le

plaça sur un âne, la tête en arrière, et on le promena par les rues de

la ville, tandis qu’un héraut marchait devant lui en criant: «Voici

comment on châtie celui qui ose se moquer du Prophète!» Ensuite on

l’enchaîna et on l’enferma dans la prison. Lorsqu’Euloge l’y trouva

quelques mois plus tard, les sillons que le fouet avait tracés dans ses

chairs étaient encore visibles[184].

Peu de jours après, les exaltés, qui depuis longtemps se reprochaient

leur inaction, entrèrent dans la lice. Le but où tendaient tous leurs

souhaits, c’était de mourir de la main des infidèles. Pour en obtenir

l’accomplissement, ils n’avaient qu’à injurier Mahomet. Ils le firent.

Le moine Isaäc leur donna l’exemple.

Né à Cordoue de parents nobles et riches, Isaäc avait reçu une éducation

soignée. Il connaissait l’arabe à fond, et, fort jeune encore, il avait

été nommé _câtib_ (employé dans l’administration) par Abdérame II. Mais

à vingt-quatre ans, ayant éprouvé tout à coup des scrupules de

conscience, il quitta la cour et la carrière brillante qui s’ouvrait

devant lui, pour aller s’ensevelir dans le cloître de Tahanos, que son

oncle Jérémie avait fait bâtir à ses frais au nord de Cordoue. Situé

entre de hautes montagnes et d’épaisses forêts, ce cloître, où la

discipline était beaucoup plus rigoureuse qu’ailleurs, passait avec

raison pour le foyer du fanatisme. Isaäc y trouva son oncle, sa tante

Elisabeth et plusieurs autres de ses parents, qui tous avaient poussé

jusqu’aux dernières limites le sombre génie de l’ascétisme. Leur

exemple, la solitude, l’aspect d’une nature triste et sauvage, les

jeûnes, les veilles, la prière, les macérations, la lecture de la Vie

des Saints, tout cela avait développé dans l’âme du jeune moine un

fanatisme qui approchait du délire, lorsqu’il se crut appelé par le

Christ à mourir pour sa cause. Il partit donc pour Cordoue, et, se

présentant au cadi: «Je voudrais me convertir à votre foi, lui dit-il,

si vous vouliez bien m’instruire.--Très-volontiers,» lui répondit le

cadi, qui, heureux de pouvoir faire un prosélyte, commença à lui exposer

les doctrines de l’islamisme; mais Isaäc l’interrompit au milieu de son

discours en s’écriant: «Il a menti, votre prophète, il vous a trompés

tous; qu’il soit maudit, l’infâme souillé de tous les crimes, qui a

entraîné avec lui tant de malheureux au fond de l’enfer! Pourquoi vous,

qui êtes un homme sensé, n’abjurez-vous pas ces doctrines

pestilentielles? Pouvez-vous croire aux impostures de Mahomet? Embrassez

le christianisme; le salut est là!» Hors de lui-même par l’audace inouïe

du jeune moine, le cadi remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler

une parole, versa des larmes de rage, et appliqua un soufflet sur la

joue d’Isaäc.

--Eh quoi! s’écria le moine; tu oses souffleter une figure que Dieu a

formée à son image? Tu en rendras compte un jour!

--Calmez-vous, ô cadi, dirent à leur tour les conseillers assesseurs;

souvenez-vous de votre dignité, et rappelez-vous que notre loi ne permet

pas d’outrager qui que ce soit, pas même celui qui a été condamné à la

mort.

--Malheureux, dit alors le cadi en s’adressant au moine, tu es ivre

peut-être, ou bien tu as perdu la raison et tu ne sais pas ce que tu

dis. Ignores-tu donc que la loi immuable de celui que tu outrages si

inconsidérément, condamne à mort ceux qui osent parler de lui de la

manière dont tu l’as fait?

--Cadi, répliqua tranquillement le moine, je suis dans mon bon sens et

je n’ai pas bu du vin. Brûlant d’amour pour la vérité, j’ai voulu la

dire à toi et à ceux qui t’entourent. Condamne-moi à la mort; loin de la

craindre, je la désire, car je sais que le Seigneur a dit: «Bienheureux

sont ceux qui sont persécutés pour la vérité, car le royaume des cieux

est à eux!»

Alors le cadi prit en pitié ce moine fanatique. L’ayant fait mettre en

prison, il alla demander au monarque la permission d’appliquer une peine

mitigée à cet homme évidemment aliéné d’esprit. Mais Abdérame, exaspéré

contre les chrétiens par les honneurs qu’ils avaient rendus au corps de

Perfectus, lui ordonna de suivre la rigueur des lois, et, voulant

empêcher les chrétiens d’enterrer le corps d’Isaäc avec pompe, il lui

enjoignit en outre de prendre soin que ce corps demeurât suspendu

pendant quelques jours à un gibet la tête en bas, qu’ensuite il fût

brûlé, et que les cendres fussent jetées dans la rivière. Ces ordres

furent exécutés (3 juin 851); mais, bien que le monarque eût privé ainsi

le cloître de Tabanos de reliques précieuses, les moines s’en

dédommagèrent en mettant Isaäc au rang des saints et en racontant des

miracles qu’il aurait opérés, non-seulement pendant son enfance, mais

même avant de venir au monde[185].

La carrière était maintenant ouverte. Deux jours après le supplice

d’Isaäc, le Français Sancho, qui servait dans la garde du sultan et qui

avait assisté aux leçons d’Euloge, blasphéma Mahomet et fut

décapité[186]. Le dimanche suivant (7 juin), six moines, parmi lesquels

on distinguait Jérémie (l’oncle d’Isaäc) et un certain Habentius qui

demeurait toujours reclus dans sa cellule, se présentèrent au cadi en

criant: «Nous aussi, nous disons ce qu’ont dit nos saints frères, Isaäc

et Sancho!» Et, après avoir blasphémé Mahomet, ils ajoutèrent: «Venge

maintenant ton prophète! Traite-nous avec la plus grande cruauté!» On

leur coupa la tête[187]. Puis Sisenand, prêtre de l’église de saint

Aciscle, qui avait été l’ami de deux de ces moines, crut les voir

descendre du ciel pour l’inviter à souffrir aussi le martyre: il fit

comme eux et fut décapité. Avant de monter sur l’échafaud, il avait

exhorté le diacre Paul à suivre son exemple: ce dernier eut la tête

tranchée quatre jours après (20 juillet). Ensuite un jeune moine de

Carmona, nommé Théodemir, subit le même sort[188].

Onze martyrs en moins de deux mois, c’était pour le parti exalté un

triomphe dont il était bien fier; mais les autres chrétiens, qui ne

demandaient qu’à vivre en repos, s’inquiétaient avec raison de cet

étrange fanatisme, qui aurait peut-être pour résultat que les musulmans

se défieraient de tous les chrétiens et se mettraient à les persécuter.

«Le sultan, disaient-ils aux exaltés, nous permet l’exercice de notre

culte et ne nous opprime pas: à quoi peut donc servir ce zèle fanatique?

Ceux que vous appelez des martyrs, ne le sont nullement; ce sont des

suicides, et ce qu’ils ont fait leur a été suggéré par l’orgueil, la

source de tous les péchés. S’ils avaient connu l’Evangile, ils y

auraient lu: «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous

haïssent.» Au lieu d’éclater en injures contre Mahomet, ils auraient dû

savoir que, selon les paroles de l’apôtre, les médisants n’hériteront

point le royaume de Dieu. Les musulmans nous disent: «Si Dieu, voulant

montrer que Mahomet n’est point un prophète, eût inspiré à ces

fanatiques la résolution qu’ils ont prise, il eût opéré des miracles qui

nous auraient convertis à votre foi. Et loin de là, Dieu a toléré que

les corps de ces soi-disant martyrs fussent brûlés et que leurs cendres

fussent jetées dans la rivière. Votre secte ne tire point d’avantage de

ces supplices, et la nôtre n’en souffre aucunement: n’est-ce donc pas

une folie que de se suicider de la sorte?» Que devons-nous répondre à

ces objections qui ne nous semblent que trop fondées[189]?»

Tel était le langage que tenaient non-seulement les laïques, mais la

plupart des prêtres[190]. Euloge se chargea de leur répondre; il se mit

à composer son _Mémorial des Saints_, dont le premier livre est une

amère et violente diatribe contre ceux qui, «de leur bouche sacrilège,

osaient injurier et blasphémer les martyrs[191].» Pour réfuter ceux qui

vantaient la tolérance des mécréants, Euloge trace avec les plus sombres

couleurs le tableau des vexations dont les chrétiens, et surtout les

prêtres, étaient accablés. «Hélas! s’écrie-t-il, si l’Eglise subsiste en

Espagne comme un lis entre les épines, si elle brille comme un flambeau

au milieu d’un peuple corrompu et pervers, il ne faut pas attribuer ce

bienfait à la nation impie à laquelle nous obéissons pour le châtiment

de nos péchés, mais à Dieu seul, à lui qui a dit à ses disciples: Je

suis toujours avec vous jusques à la fin du monde!» Puis il accumule des

citations tirées de la Bible et des légendes, afin de prouver que

non-seulement il est permis de s’offrir spontanément au martyre, mais

que c’est une œuvre pieuse, méritoire et recommandée par Dieu.

«Sachez, dit-il à ses adversaires, sachez, vous, impurs, qui ne craignez

pas de rapetisser la gloire des saints, sachez qu’au jugement dernier

vous serez confrontés avec eux, et qu’alors vous répondrez devant Dieu

de vos blasphèmes!»

De son côté, le gouvernement arabe s’alarma avec raison de cette

nouvelle espèce de révolte; car chez les exaltés le fanatisme n’était

qu’une face de leur être; il s’y mêlait une ardeur martiale et des

désirs presque féroces de vengeance politique[192]. Mais comment

empêcher ces insensés de porter eux-mêmes leur tête au bourreau? S’ils

blasphémaient Mahomet, il fallait bien les condamner à mort; la loi

était inexorable à cet égard. Il n’y avait qu’un seul moyen qui pût

être efficace: c’était d’assembler un concile et de lui faire rendre un

décret qui défendît aux chrétiens de rechercher ce qu’on appelait le

martyre. C’est ce que fit Abdérame II; il convoqua les évêques, et ne

pouvant assister en personne à leurs séances, il s’y fit représenter par

un chrétien employé dans l’administration.

Euloge et Alvaro ne parlent qu’avec horreur de ce _câtib_, de cet

_exceptor_, de cet homme inique, orgueilleux, cruel, riche en vices

comme en argent; qui n’était chrétien que de nom, et qui, dès le

principe, avait été le détracteur et l’ennemi acharné des martyrs[193].

Ils le haïssent et l’exècrent à un tel point qu’ils évitent

soigneusement de prononcer son nom. Ce n’est que par les auteurs

arabes[194] que nous savons qu’il s’appelait Gomez, fils d’Antonien,

fils de Julien. Doué d’un esprit souple et pénétrant, Gomez, qui, de

l’aveu unanime des chrétiens et des musulmans[195], parlait et écrivait

l’arabe avec une pureté et une élégance fort remarquables, avait gagné

la faveur d’abord de son chef, Abdallâh ibn-Omaiya[196], puis du

monarque, et à l’époque dont nous parlons, son influence à la cour

était fort grande. Ayant la plus complète indifférence en matière de

religion, il méprisait souverainement le fanatisme; cependant, il se

serait borné selon toute apparence à lancer des épigrammes et des

sarcasmes contre les pauvres fous qui allaient se faire couper la tête

sans rime ni raison, s’il n’avait craint que leur folie n’eût pour

lui-même les suites les plus fâcheuses. Il croyait déjà s’apercevoir que

les musulmans commençaient à traiter les chrétiens avec une certaine

froideur voisine de la méfiance; il se demandait avec inquiétude s’ils

ne finiraient pas par confondre les chrétiens raisonnables avec les

chrétiens fanatiques, et si, dans ce cas, lui et les autres employés

chrétiens ne perdraient pas leurs postes lucratifs et même les richesses

qu’ils avaient amassées. Au concile, Gomez n’était donc pas seulement

l’interprète de la volonté du souverain; son propre intérêt était en jeu

et l’obligeait à s’opposer avec vigueur au torrent qui menaçait de

l’engloutir.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 13 / 27 题