Une grande partie et la partie la plus éclairée des chrétiens de Cordoue
ne se plaignaient pas de leur sort; on ne les persécutait pas, on leur
permettait le libre exercice de leur religion, et cela leur
suffisait[141]. Plusieurs d’entre eux servaient dans l’armée; d’autres
avaient des emplois lucratifs à la cour ou dans les palais des riches
seigneurs arabes[142]. Ils imitaient leurs maîtres dans tout ce qu’ils
leur voyaient faire: un tel entretenait un harem[143], tel autre
s’adonnait à un vice abominable, malheureusement fréquent dans les pays
orientaux[144]. Fascinés par l’éclat de la littérature arabe, les hommes
de goût avaient pris en pitié la littérature latine et n’écrivaient que
dans la langue des vainqueurs. Un auteur de cette époque, meilleur
patriote que la plupart de ses concitoyens, s’en plaint amèrement. «Mes
coreligionnaires, dit-il, aiment à lire les poèmes et les romans des
Arabes[145]; ils étudient les écrits des théologiens et des philosophes
musulmans, non pour les réfuter, mais pour se former une diction arabe
correcte et élégante. Où trouver aujourd’hui un laïque qui lise les
commentaires latins sur les saintes Ecritures? Qui d’entre eux étudie
les Evangiles, les prophètes, les apôtres? Hélas! tous les jeunes
chrétiens qui se font remarquer par leurs talents, ne connaissent que la
langue et la littérature arabes; ils lisent et étudient avec la plus
grande ardeur les livres arabes; ils s’en forment à grands frais
d’immenses bibliothèques, et proclament partout que cette littérature
est admirable. Parlez-leur, au contraire, de livres chrétiens: ils vous
répondront avec mépris que ces livres-là sont indignes de leur
attention. Quelle douleur! les chrétiens ont oublié jusqu’à leur langue,
et sur mille d’entre nous vous en trouverez à peine un seul qui sache
écrire convenablement une lettre latine à un ami. Mais s’il s’agit
d’écrire en arabe, vous trouverez une foule de personnes qui s’expriment
dans cette langue avec la plus grande élégance, et vous verrez qu’elles
composent des poèmes, préférables, sous le point de vue de l’art, à
ceux des Arabes eux-mêmes[146].» Au reste, cette prédilection pour la
littérature arabe et cet abandon presque général de la littérature
latine n’ont rien qui doive nous surprendre. On ne possédait plus à
Cordoue les ouvrages des grands poètes de l’antiquité[147]; les livres
de théologie avaient peu d’attrait pour les gens du monde, et la
littérature contemporaine était marquée des signes de l’extrême
décadence littéraire. On faisait encore des vers latins, mais, comme on
avait oublié les règles de la quantité[148], c’étaient des vers rimés,
dits _rhythmiques_[149], dans lesquels on ne faisait attention qu’à
l’accent et qui d’ailleurs étaient écrits d’un style à la fois
prétentieux et négligé.
Plus qu’à demi arabisés, les chrétiens de Cordoue s’accommodaient donc
fort bien de la domination étrangère. Mais il y avait des exceptions à
cette règle. Le sentiment de la dignité nationale et le respect de
soi-même n’étaient pas éteints dans tous les cœurs. Quelques esprits
généreux, qui dédaignaient de se pousser et de s’installer, à force
d’impudence ou d’habileté, dans les palais des grands, frémissaient
d’indignation en songeant que leur ville natale, qui portait encore avec
orgueil son ancien titre de _Patricienne_, était maintenant la résidence
d’un sultan[150]; ils enviaient le bonheur des petits Etats du nord de
l’Espagne, qui avaient à soutenir, il est vrai, une guerre continuelle,
mais qui, libres du joug arabe, étaient du moins gouvernés par des
princes chrétiens[151]. A ces regrets patriotiques se joignaient parfois
des griefs très-réels. Les sultans donnaient de temps en temps des
ordres qui devaient blesser profondément la fierté et les convictions
religieuses des chrétiens. Ainsi ils avaient déclaré la circoncision
obligatoire pour eux comme pour les musulmans[152]. Mais les prêtres
surtout étaient mécontents. Ils avaient pour les musulmans une haine
instinctive et d’autant plus forte qu’ils avaient des idées tout à fait
fausses sur Mahomet et sur les doctrines qu’il avait prêchées. Vivant au
milieu des Arabes, rien ne leur eût été plus facile que de s’instruire à
ce sujet; mais, refusant obstinément de puiser aux sources qui se
trouvaient à leur portée, ils se plaisaient à croire et à répéter toutes
les fables absurdes que l’on débitait ailleurs sur le Prophète de la
Mecque. Ce n’est pas dans les écrits arabes qu’Euloge, un des prêtres
les plus instruits de cette époque et sans doute assez familiarisé avec
l’arabe pour pouvoir lire couramment un ouvrage historique écrit dans
cette langue, va puiser des renseignements sur la vie de Mahomet; au
contraire, c’est dans un manuscrit latin que le hasard lui fait tomber
sous les mains dans un cloître de Pampelune. On y lisait, entre autres
choses, que Mahomet, sentant sa fin approcher, avait prédit que, le
troisième jour après sa mort, les anges viendraient le ressusciter. Par
conséquent, lorsque l’âme de Mahomet «fut descendue aux enfers,» ses
disciples veillèrent assidûment auprès du cadavre en attendant le
miracle; mais à la fin du troisième jour, ne voyant pas venir les anges
et croyant que leur présence auprès du cadavre, qui exhalait déjà une
odeur fétide, les en empêchait, ils s’en allèrent. Alors, au lieu
d’anges, arrivèrent des chiens[153], qui se mirent à dévorer une partie
du cadavre. Ce qui en restait fut enseveli par les musulmans, qui, pour
se venger des chiens, résolurent de tuer chaque année un grand nombre de
ces animaux.... «Voilà, s’écrie Euloge, voilà les miracles du prophète
des musulmans[154]!» Et l’on ne connaissait pas mieux les doctrines de
Mahomet. Que les prêtres, nourris d’idées ascétiques et auxquels il
n’était pas permis d’être émus de l’amour d’une femme, aient été
choqués par la polygamie qu’il avait autorisée, et surtout par ses idées
sur le paradis céleste avec ses belles vierges[155], rien de plus
naturel; mais ce qui est singulier, c’est qu’ils s’imaginaient que
Mahomet avait prêché précisément le contraire de ce qu’avait prêché le
Christ. «Cet adversaire de notre Sauveur, dit Alvaro, a consacré le
sixième jour de la semaine (lequel, à cause de la passion de notre
Seigneur, doit être un jour de deuil et de jeûne) à la bonne chère et à
la débauche. Le Christ a prêché la chasteté à ses disciples; lui, il a
prêché aux siens les plaisirs grossiers, les voluptés immondes,
l’inceste. Le Christ a prêché le mariage; lui, le divorce. Le Christ a
recommandé la sobriété et le jeûne; lui, les festins et les plaisirs de
la table[156].» «Le Christ, dit ensuite Alvaro--et il serait difficile
de trouver dans le Nouveau Testament les paroles qu’il prête ici au
Seigneur--le Christ ordonne que, pendant les jours du jeûne, l’on
s’abstienne de son épouse légitime; lui, il consacre surtout ces
jours-là aux plaisirs charnels[157].» Pour peu qu’Alvaro eût été au
courant de ce qui se passait alors à la cour, il aurait su que Yahyâ
avait imposé une rude pénitence à Abdérame II, lorsque ce monarque eut
enfreint les ordres de Mahomet sur l’abstinence des femmes pendant le
mois du jeûne[158].
Ainsi les prêtres se faisaient une idée tout à fait fausse de la
religion mahométane. Ceux de leurs coreligionnaires qui la connaissaient
mieux, avaient beau leur dire que Mahomet avait prêché une morale
pure[159]: c’était peine perdue, et les gens d’Eglise continuaient à
mettre l’islamisme sur la même ligne que le paganisme romain, à le
considérer comme une idolâtrie inventée par le diable[160]. Mais ce
n’est pas dans la religion musulmane qu’il faut chercher le motif
principal de leur aversion; c’est dans le caractère des Arabes. Ce
peuple, qui joignait à une gaîté franche et vive une sensualité
raffinée, devait inspirer aux prêtres, qui aimaient les retraites
éternelles et profondes, les grands renoncements et les terribles
expiations, une répugnance extrême et invincible. En outre, les prêtres
étaient accablés de vexations continuelles. Si les musulmans des hautes
classes étaient trop éclairés et trop bons politiques pour insulter les
chrétiens à cause de leur religion, la populace était intolérante comme
elle l’est partout. Quand elle voyait un prêtre se montrer dans la rue,
elle se mettait à crier: «voilà le fou!» et à chanter une chanson dont
le sujet était un éloge ironique de la croix, tandis que les petits
garçons jetaient des pierres et des pots à la tête du prêtre. Pendant
les enterrements, les prêtres entendaient dire: «Allah, n’ayez point
pitié d’eux!» et en même temps les ordures et les cailloux pleuvaient
sur le convoi. Quand les cloches des églises sonnaient aux heures
canoniques, les musulmans disaient en secouant la tête: «Peuple simple
et malheureux qui se laisse tromper par ses prêtres! Quelle folie que de
croire aux mensonges qu’ils débitent! Qu’Allâh maudisse ces imposteurs!»
Pour plusieurs musulmans, les chrétiens, ou du moins leurs prêtres,
étaient un objet de dégoût; quand ils avaient à leur parler, ils se
tenaient à distance pour ne pas frôler leurs vêlements[161]. Et pourtant
ces malheureux, qui faisaient horreur, qu’on considérait comme impurs,
dont on fuyait le contact comme celui d’un pestiféré, et qui voyaient
s’accomplir les paroles que Jésus avait adressées à ses disciples quand
il leur disait: «Vous serez haïs de tous à cause de mon nom,» se
rappelaient fort bien qu’au temps où la religion chrétienne dominait
dans le pays et où d’admirables églises s’élevaient partout, leur ordre
avait été l’ordre le plus puissant dans l’Etat[162]!
Blessés dans leur orgueil, exaspérés par les outrages qu’ils recevaient,
et poussés par un fébrile besoin d’activité, les prêtres, les moines et
le petit nombre de laïques qui pensaient comme eux, ne se résignèrent
pas à souffrir en silence, à faire de stériles vœux, à se déchirer
les entrailles de colère. Dans les villes assez éloignées du centre de
la domination musulmane pour pouvoir arborer avec succès le drapeau de
la révolte, ces hommes ardents et passionnés auraient été soldats; dans
les montagnes, ils auraient mené la vie indépendante de partisans et de
bandits, et, soldats à Tolède ou guerrillas dans la Sierra de Malaga,
ils auraient soutenu contre les musulmans une guerre à outrance. Dans la
résidence du sultan, où une révolte à main armée était impossible, ils
se firent martyrs.
Pour se soustraire aux insultes de la populace, les prêtres ne
quittaient leurs demeures que dans le cas de nécessité absolue[163].
Souvent aussi ils se faisaient malades et restaient tout le jour au lit,
afin d’être dispensés de payer la capitation, réclamée par le trésor
public à la fin de chaque mois[164]. Se condamnant ainsi à de longues
réclusions, à une vie solitaire, contemplative, toujours repliée sur
elle-même, ils amassaient en silence, et avec une sorte de volupté, des
trésors de haine; ils se sentaient heureux de haïr chaque jour davantage
et de charger leur mémoire de griefs nouveaux. Après le coucher du
soleil, ils se levaient. Alors ils se mettaient à lire, dans le silence
solennel et mystérieux de la nuit, à la faible et indécise lueur d’une
lampe[165], certaines parties de la Bible, surtout le dixième chapitre
de saint Matthieu, les Pères de l’Eglise et la Vie des Saints; c’étaient
à peu près les seuls livres qu’ils connussent. Ils lisaient que le
Christ avait dit: «Allez, et enseignez toutes les nations. Ce que je
vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière; ce que je vous dis
à l’oreille, prêchez-le sur les maisons. Je vous envoie comme des brebis
au milieu des loups. Vous serez menés devant les gouverneurs, et même
devant les rois, à cause de moi, pour leur rendre témoignage de moi. Ne
craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme;
craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps, en les
jetant dans la géhenne[166]!» Ils lisaient encore chez de grands
docteurs, que ceux-là surtout entreront dans la béatitude des élus, qui,
lorsque se cacher ne serait pas un crime, s’offrent spontanément au
martyre[167]. Mais ce qui enflammait principalement l’imagination
maladive des prêtres, c’était l’exemple de ces saints hommes qui avaient
été éprouvés par la persécution des païens, et qui, loin d’éviter le
martyre, avaient été avides de cette mort sacrée[168]. Vivant dans
l’admiration assidue de ces héros de la foi, ils sentaient frémir dans
leur âme le besoin impérieux de les imiter. Ils regrettaient de ne pas
être persécutés, et appelaient de tous leurs vœux l’occasion de faire
un grand acte de foi, comme tant d’autres fidèles serviteurs de Dieu
l’avaient trouvée dans les premiers temps de l’Eglise.
Ce parti exalté et fanatique obéissait à l’impulsion de deux hommes
remarquables. C’étaient le prêtre Euloge et le laïque Alvaro.
Euloge appartenait à une ancienne famille de Cordoue, qui se distinguait
par son attachement au christianisme autant que par sa haine des
musulmans. Son grand-père, qui s’appelait aussi Euloge, avait la
coutume, quand il entendait les muezzins annoncer, du haut des minarets,
l’heure de la prière, de faire le signe de la croix et d’entonner ces
paroles du psalmiste: «O Dieu! ne garde point le silence, et ne te tais
point! Car voici, tes ennemis bruient, et ceux qui te haïssent ont levé
la tête[169]!» Cependant, quelque grande que fût l’aversion de cette
famille pour les musulmans, Joseph, le plus jeune des trois frères
d’Euloge, entra comme employé dans les bureaux de l’administration. Ses
deux autres frères se vouèrent au commerce[170]; une de ses sœurs,
nommée Anulone, prit le voile, et Euloge lui-même fut destiné de bonne
heure à l’Eglise. Elevé parmi les prêtres de l’église de saint Zoïl, il
étudia jour et nuit avec tant d’application qu’il surpassa bientôt,
non-seulement ses condisciples, mais aussi ses maîtres. Alors, brûlant
du désir d’apprendre ce que ceux-ci ne pouvaient lui enseigner, mais
craignant de les offenser s’il leur faisait connaître son envie secrète,
il ne leur en dit rien; mais, sortant à la dérobée, il allait assister à
leur insu aux leçons des docteurs les plus renommés de Cordoue, et
surtout à celles de l’éloquent abbé Spera-in-Deo[171], auteur d’une
réfutation des doctrines musulmanes[172] et du récit du martyre de deux
personnes décapitées au commencement du règne d’Abdérame II[173]. Ce
docteur zélé eut la plus grande influence sur l’esprit du jeune Euloge;
c’est lui qui lui inspira cette haine sombre et farouche contre les
musulmans par laquelle il se distingua pendant toute sa vie. Ce fut
aussi dans l’auditoire de Spera-in-Deo qu’Euloge fit la connaissance
d’Alvaro, noble et riche jeune homme de Cordoue, qui, bien qu’il ne se
destinât pas à l’Eglise, suivait assidûment les cours du célèbre abbé,
dont il partageait les sentiments. Euloge et Alvaro étaient faits pour
se comprendre et s’aimer; bientôt une étroite amitié s’établit entre
eux, et, écrivant à un âge déjà avancé la biographie de son ami, Alvaro
s’arrête avec complaisance sur l’époque où lui et son condisciple se
juraient une amitié éternelle, où ils pendaient aux lèvres du grand
docteur dont la Bétique était fière, et où leur plus douce occupation
était d’écrire des volumes de lettres et de vers; volumes qu’ils
anéantirent plus tard, malgré les charmants souvenirs qui s’y
attachaient, de peur que la postérité ne les jugeât sur ces faibles
productions d’une jeunesse enthousiaste[174].
Devenu d’abord diacre, puis prêtre, de l’église de saint Zoïl, Euloge se
concilia par ses vertus la bienveillance de tous ceux qui le
connaissaient. Il aimait à fréquenter les cloîtres, sur lesquels il
exerça bientôt une grande influence, et, portant dans sa piété une
singulière exaltation, il macérait son corps par les jeûnes et les
veilles, en demandant à Dieu, comme une faveur spéciale, de le délivrer
d’une vie qui lui était à charge, et de le faire entrer dans la
béatitude des élus[175].
Pourtant cette vie si austère fut illuminée d’un doux rayon d’amour;
mais cet amour était si chaste et si pur dans sa sainte naïveté,
qu’Euloge lui-même ne s’en rendait pas compte, et que, sans y songer, il
s’en confesse avec une charmante candeur.
Il y avait alors à Cordoue une très-belle jeune fille nommée Flora, dont
le caractère avait avec celui d’Euloge de mystérieuses affinités. Née
d’un mariage mixte, elle passait pour musulmane; mais comme elle était
orpheline de père dès sa plus tendre enfance, sa mère l’avait élevée
dans le christianisme. Cette pieuse femme avait développé en elle un
très-vif sentiment des choses saintes; mais son frère, en musulman zélé
qu’il était, épiait toutes ses démarches, de sorte qu’elle ne pouvait
aller que rarement à la messe. Cette contrainte lui pesait; elle se
demandait si elle ne péchait pas en se faisant passer pour musulmane; ne
lisait-elle pas dans sa Bible bien-aimée: «Quiconque me confessera
devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est aux
cieux; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi
devant mon Père qui est aux cieux?» Forte et courageuse, fière et
intrépide, c’était un être organisé pour une résistance indomptable, un
caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. Elle
eut donc bientôt pris sa résolution. A l’insu de son frère, elle quitta
le logis, accompagnée de sa sœur Bahlegotone qui partageait ses
sentiments. Les deux jeunes filles allèrent se cacher parmi les
chrétiens. Leur frère les cherchait en vain dans tous les couvents; en
vain il faisait jeter en prison des prêtres qu’il soupçonnait de les
tenir cachées, lorsque Flora, qui ne voulait pas que les chrétiens
fussent persécutés à cause d’elle, retourna spontanément à la maison,
et, se présentant à son frère: «Tu me cherches, lui dit-elle, tu
persécutes le peuple de Dieu à cause de moi; eh bien, me voici! Je viens
à toi et je le dis hautement, car j’en suis fière: Oui, tes soupçons
sont fondés; oui, je suis chrétienne. Essaye, si tu l’oses, de me
séparer du Christ par des supplices: je saurai supporter
tout!--Malheureuse, s’écria son frère, ne sais-tu donc pas que notre loi
prononce contre l’apostat la peine de mort?--Je le sais, répondit Flora;
mais sur l’échafaud je dirai avec non moins de fermeté: Jésus, mon
seigneur, mon Dieu, remplie d’amour pour toi, je meurs heureuse!»
Furieux de cette obstination, le musulman eut la cruauté de frapper sa
sœur; mais Flora avait une de ces organisations exceptionnelles, si
parfaites, que la douleur physique semble n’avoir pas de prise sur
elles; aussi son frère, voyant que sa brutalité ne lui servait de rien,
essaya de la persuader par la douceur. Il n’y réussit pas mieux. Alors,
l’ayant menée devant le cadi: «Juge, lui dit-il, voici ma sœur, qui
avait toujours honoré et pratiqué avec moi notre sainte religion,
lorsque des chrétiens l’ont pervertie, lui ont inspiré du mépris pour
notre Prophète, et lui ont fait croire que Jésus est Dieu.--Est-ce vrai
ce que dit votre frère?» demanda le cadi en s’adressant à Flora. «Eh
quoi! répliqua-t-elle, vous appelez cet homme impie mon frère? Il ne
l’est pas, je le désavoue! Ce qu’il vient de dire est faux. Non, jamais
je n’ai été musulmane. Celui que j’ai connu, que j’ai adoré, dès ma plus
tendre enfance, c’est le Christ. C’est lui qui est mon Dieu, et jamais
je n’aurai d’autre époux que lui!»
Le cadi aurait pu condamner Flora à la mort; mais, touché peut-être de
sa jeunesse et de sa beauté, et croyant sans doute qu’une punition
corporelle suffirait pour ramener au bercail cette brebis égarée, il
ordonna à deux agents de police d’étendre les bras de la jeune fille, et
lui déchira la nuque à coups de fouet. Puis, la remettant plus morte que
vive entre les mains de son frère: «Instruisez-la dans notre loi, lui
dit-il, et si elle ne se convertit pas, ramenez-la-moi.»
De retour dans sa maison, le musulman fit soigner sa sœur par les
femmes de son harem. De peur qu’elle ne lui échappât une seconde fois,
il prenait grand soin de tenir les portes fermées; mais comme une
très-haute muraille entourait tous les bâtiments dont se composait sa
demeure, il jugea inutile de prendre d’autres précautions. Il oubliait
qu’une femme aussi courageuse que Flora ne se laisse arrêter par aucun
obstacle. En peu de jours, ses plaies à peine fermées, elle se sentit
assez forte pour tenter de s’évader. A la faveur de la nuit, elle grimpa
jusqu’au toit d’un bâtiment qui se trouvait dans la cour; de là elle
escalada légèrement la muraille, et, se laissant glisser jusqu’à terre,
elle parvint sans accident dans la rue. Errant au hasard au milieu des
ténèbres, elle eut le bonheur d’arriver à la maison d’un chrétien de sa
connaissance. C’est là qu’elle resta cachée pendant quelque temps; c’est
là qu’Euloge la vit pour la première fois[176]. La beauté de Flora,
l’irrésistible séduction de ses paroles et de ses manières[177], ses
aventures romanesques, sa fermeté inébranlable au milieu des
souffrances, sa piété tendre et son exaltation mystique, tout cela
exerça une puissance vraiment électrique sur l’imagination du jeune
prêtre, si habituée qu’elle fût à se craindre et à se réprimer. Il
conçut pour Flora une amitié exaltée, une sorte d’amour intellectuel, un
amour tel qu’on le connaît au séjour des anges, là où les âmes seules
brûlent du feu des saints désirs. Six ans plus tard, il se rappelait
encore jusqu’aux moindres circonstances de cette première entrevue; loin
de s’être affaibli, ce souvenir semble avoir augmenté avec l’âge et être
devenu plus vivace, témoin ces paroles passionnées qu’il écrivit alors
à Flora: «Tu as daigné, sainte sœur, me montrer, il y a bien
longtemps déjà, ta nuque déchirée par les verges et privée de la belle
et abondante chevelure qui la couvrait jadis. C’est que tu me
considérais comme ton père spirituel, et que tu me croyais pur et chaste
comme toi-même. Doucement je mis ma main sur tes plaies; j’aurais voulu
les guérir en les pressant de mes lèvres, mais je ne l’osais pas.... En
te quittant, j’étais tout rêveur et je soupirais sans cesse[178]»....
Craignant d’être découverte à Cordoue, Flora, accompagnée de sa sœur
Baldegotone, alla se cacher ailleurs. Plus tard nous dirons où et
comment Euloge la retrouva.