IV.

Le massacre de la journée de la fosse avait fait une si forte impression

sur les renégats de Cordoue que, pendant sept années, ils se tinrent

tranquilles; mais au bout de ce temps le souvenir de cette catastrophe

s’était affaibli, d’autant plus que Tolède avait de nouveau secoué le

joug. Dans la capitale, les renégats et les faquis, qui contractaient

chaque jour une plus étroite alliance et s’enhardissaient

réciproquement, se roidissaient et se cabraient sous la verge du maître.

Le sultan semblait avoir pris à tâche de les convaincre qu’une révolte

était devenue impossible. Il avait fait ceindre la ville de

fortifications imposantes, et augmentait sans cesse le nombre de ses

gardes à cheval, de ses mamelouks, qu’on appelait _les muets_ parce que

c’étaient des nègres ou d’autres esclaves d’origine étrangère qui ne

parlaient pas l’arabe[107]. Mais ces mesures étaient plus propres à

irriter les esprits qu’à les contenir dans l’obéissance. La haine des

mécontents éclata de plus en plus en paroles et en faits, surtout dans

le faubourg méridional où l’on ne comptait pas moins de quatre mille

théologiens et étudiants en théologie. Malheur aux soldats qui osaient

se montrer seuls ou en petites troupes dans les rues étroites et

tortueuses de ce faubourg! On les insultait, on les battait, on les

massacrait sans pitié. On outrageait le monarque lui-même. Quand, du

haut du minaret, le muezzin avait annoncé l’heure de la prière et que

Hacam, qui devait venir dans la mosquée pour y prononcer la prière

d’usage, se faisait attendre, il y avait toujours dans la foule des voix

qui criaient: «Viens donc prier, ivrogne, viens donc prier!» Chaque jour

ces cris se renouvelaient, et les autorités avaient beau s’enquérir de

ceux qui les avaient poussés, ils étaient toujours introuvables. Une

fois, dans la mosquée, un homme du peuple poussa l’insolence jusqu’à

insulter et menacer le sultan face à face, et la foule l’applaudit avec

transport. Hacam, qui s’étonnait et s’indignait que la majesté royale

pût encourir de si grossiers affronts, fit crucifier dix des principaux

meneurs et rétablit la dîme sur les denrées que son père avait abolie.

Mais la fierté et l’obstination des Cordouans ne plièrent devant rien.

Leurs agitateurs ordinaires enflammaient leurs passions; d’ailleurs

Yahyâ était revenu dans la capitale; par ses prédications, par l’éclat

de sa renommée, il accrût le mouvement et le dirigea. On approchait de

la crise; mais le hasard voulut que la révolte éclatât encore plus tôt

que l’on ne s’y était attendu.

On était dans le mois de Ramadhân (mai 814)[108], et les prédicateurs

profitaient du carême pour échauffer la haine du peuple contre le

sultan, lorsqu’un mamelouk alla trouver un fourbisseur du faubourg

méridional et lui présenta son épée à nettoyer.

--Veuillez attendre, lui dit le fourbisseur; en ce moment j’ai autre

chose à faire.

--Je n’ai pas le temps d’attendre, repartit le soldat, et tu feras à

l’instant même ce que je t’ordonne.

--Ah! tu le prends sur ce ton? reprit l’artisan d’un air de dédain; eh

bien! tu attendras tout de même.

--C’est ce que nous verrons, répliqua le troupier; et, frappant le

fourbisseur de son épée, il le tua sur la place.

A cette vue, le peuple, transporté de fureur, se mit à crier qu’il était

temps d’en finir avec ces insolents troupiers et avec le tyran débauché

qui les payait. L’enthousiasme révolutionnaire s’étant bientôt

communiqué aux autres faubourgs, une foule innombrable, qui s’était

pourvue à la hâte de toutes les armes qu’elle avait pu se procurer,

marcha vers le palais, poursuivant de ses huées les soldats, les clients

et les esclaves du monarque, lesquels, n’ayant pas de quartier à

espérer s’ils tombaient entre les mains des insurgés, fuyaient devant

eux pour aller chercher un asile derrière les murs de la résidence du

sultan.

Quand, du haut de la plate-forme, Hacam vit arriver, semblable aux flots

de la mer, cette multitude rugissante de fureur et qui poussait des cris

horribles, il crut qu’une sortie vigoureuse pouvait encore la dissiper,

et sans perdre de temps, il la fit charger par la cavalerie; mais quel

fut son désappointement quand le peuple, loin de lâcher pied comme il

l’espérait, soutint fermement le choc, repoussa les cavaliers et les

força à la retraite[109].

Le péril était extrême. Le palais, quoique fortifié, ne l’était

cependant pas assez pour pouvoir repousser à la longue les assauts que

les insurgés allaient donner. Aussi ses plus braves défenseurs, sachant

qu’ils seraient impitoyablement égorgés si le peuple l’emportait, se

laissèrent aller au découragement. Hacam seul, bien qu’il désespérât

aussi du succès de la résistance, garda un sang-froid imperturbable.

Ayant appelé son page chrétien Hyacinthe, il lui ordonna d’aller

demander à une de ses femmes, qu’il nomma, une bouteille de civette.

Croyant avoir mal entendu, le page attendit d’un air étonné que le

prince lui répétât son ordre. «Va donc, fils d’un non circoncis! reprit

Hacam impatienté, et fais vite ce que je t’ai ordonné!» Hyacinthe

partit, et quand il fut de retour avec la bouteille, le sultan la prit

et se mit à la vider sur sa chevelure et sur sa barbe avec une

tranquillité si parfaite qu’on eût dit qu’il se préparait à aller faire

la cour à une jeune beauté du sérail. N’y comprenant plus rien,

Hyacinthe ne put retenir une exclamation de surprise. «Pardonnez-moi,

seigneur, dit-il, mais vous choisissez pour vous parfumer un singulier

moment. Ne voyez-vous donc pas quel péril nous menace?--Tais-toi,

misérable!» repartit Hacam en s’impatientant de nouveau; puis, quand il

eut fini de se parfumer, il reprit: «Comment celui qui va me couper la

tête, pourra-t-il la distinguer de toutes les autres, à moins que ce ne

soit au parfum qui s’en exhale[110]? Et maintenant, poursuivit-il, tu

iras dire à Hodair de venir me trouver ici.»

Hodair était préposé à la garde de la prison de la Rotonde, dans

laquelle étaient renfermés plusieurs faquis que Hacam avait fait arrêter

lors des révoltes précédentes, mais qu’il avait épargnés jusque-là.

Cette fois, voyant que le peuple et les faquis allaient lui enlever le

trône et la vie, il était bien décidé à ne pas souffrir que ces

prisonniers lui survécussent, et quand Hodair fut arrivé sur la

plate-forme, il lui dit: «Dès qu’il fera nuit, tu feras sortir ces

méchants chaikhs de la Rotonde; puis tu ordonneras qu’on leur tranche

la tête, et qu’on les cloue à des poteaux.» Sachant que, si le palais

était pris d’assaut, il serait infailliblement immolé et qu’alors il

devrait rendre compte à Dieu de ses actions, Hodair frémit d’horreur à

l’idée du sacrilège que son souverain lui ordonnait de commettre.

«Seigneur, dit-il, je n’aimerais pas que demain chacun de nous deux fût

enfermé dans une cellule de l’enfer; vous auriez beau alors pousser des

hurlements effroyables, et moi de même, aucun de nous deux ne pourrait

secourir l’autre.» Irrité de ce discours, Hacam répéta ses injonctions

sur un ton plus impérieux; mais voyant qu’il s’efforçait en vain de

vaincre les scrupules de cet homme, il le congédia et fit appeler

Ihn-Nâdir, le collègue de Hodair. Moins scrupuleux ou plus servile,

Ibn-Nâdir promit d’exécuter ponctuellement les ordres du souverain[111].

Ensuite Hacam descendit de la terrasse, s’arma de pied en cap, parcourut

avec une contenance tranquille les rangs de ses soldats, releva leur

courage abattu par des paroles chaleureuses, et, ayant appelé son cousin

germain Obaidallâh, un des plus braves guerriers de ce temps, il lui

enjoignit de se mettre à la tête de quelques troupes d’élite, de se

frayer un chemin au travers des rebelles, et d’incendier le faubourg

méridional. Il comptait que les habitants de ce quartier, quand ils

verraient brûler leurs maisons, abandonneraient leur poste pour aller

éteindre le feu. En ce moment-là Obaidallâh les attaquerait en tête,

tandis que Hacam, débouchant du palais avec les troupes qui lui

restaient, les chargerait en queue. Ce plan, dont le succès était

presque certain, ressemblait à celui qui avait fait gagner à Moslim la

bataille de Harra, et cette remarque n’a pas échappé aux historiens

arabes.

Débouchant à l’improviste par la porte du palais, Obaidallâh refoula le

peuple vers le pont, traversa au pas de charge la grande rue et la

Ramla, passa la rivière à gué, et, après avoir tiré à soi les soldats de

la Campiña, qui avaient vu les signaux que Hacam avait faits dès le

commencement de l’insurrection, il fit mettre le feu aux maisons du

faubourg méridional. Ainsi que Hacam l’avait prévu, les habitants de ce

faubourg, quand ils virent monter les flammes, abandonnèrent leur poste

devant le palais pour aller sauver leurs femmes et leurs enfants; mais

quand tout d’un coup ils furent attaqués en tête et en queue, la terreur

se répandit parmi ces infortunés, et le reste de cette scène ne fut

bientôt plus qu’un massacre. Les Cordouans imploraient en vain leur

grâce en jetant leurs armes: terribles, inexorables, les _muets_, ces

étrangers qui ne comprenaient pas même la prière du vaincu, les

égorgeaient par centaines, n’accordant la vie qu’à trois cents personnes

de distinction, pour en faire hommage au souverain, qui les fit clouer,

la tête en bas, à des poteaux, le long de la rivière[112].

Ensuite Hacam consulta ses vizirs sur le parti à prendre: devait-il

faire grâce aux insurgés qui avaient échappé au carnage, ou bien

devait-il les traquer et les exterminer jusqu’au dernier? Les avis se

trouvèrent partagés; mais Hacam se rangea à l’opinion des modérés qui

l’engageaient à ne pas pousser plus loin sa vengeance. Toutefois il

décida que le faubourg méridional serait entièrement détruit, et que les

habitants de ce quartier devraient quitter l’Espagne dans un délai de

trois jours, sous peine d’être crucifiés s’ils n’étaient pas partis à

l’expiration de ce terme.

Emportant le peu qu’ils avaient pu sauver de leurs biens, ces infortunés

quittèrent, avec leurs femmes et leurs enfants, les lieux qui les

avaient vus naître et qu’ils ne reverraient jamais. Comme ils marchaient

par troupes, le monarque ne leur ayant pas permis de marcher tous

ensemble, plusieurs d’entre eux furent dévalisés en route par des bandes

de soldats ou de brigands embusqués dans les ravins ou derrière les

rochers. Arrivés sur les côtes de la Méditerranée, ils s’embarquèrent

pour faire voile, les uns vers l’ouest de l’Afrique, les autres vers

l’Egypte. Ces derniers, au nombre de quinze mille sans compter les

femmes et les enfants, abordèrent dans le voisinage d’Alexandrie, sans

que le gouvernement pût s’y opposer, car l’Egypte toujours rebelle aux

Abbâsides, était alors en proie à une anarchie complète. Les exilés

n’eurent donc rien autre chose à faire que de s’entendre avec la tribu

arabe la plus puissante dans ces contrées. C’est ce qu’ils firent; mais

bientôt après, quand ils se sentirent assez forts pour pouvoir se passer

de la protection de ces Bédouins, ils rompirent avec eux, et, la guerre

ayant éclaté, ils les battirent en rase campagne. Puis ils s’emparèrent

d’Alexandrie. Attaqués à différentes reprises, ils surent se maintenir

dans cette ville jusqu’à l’année 826, qu’un général du calife Mamoun les

força à capituler. Alors ils s’engagèrent à passer dans l’île de Crète,

dont une partie appartenait encore à l’empire byzantin. Ils en

achevèrent la conquête, et leur chef, Abou-Hafç Omar al-Balloutì

(originaire de Fahç al ballout, aujourd’hui Campo de Calatrava), fut le

fondateur d’une dynastie qui régna jusqu’à l’année 961, époque où les

Grecs reconquirent la Crète[113].

L’autre bande, qui se composait de huit mille familles, eut moins de

difficulté à trouver une nouvelle patrie. C’était justement l’époque où

le prince Idrîs faisait construire une nouvelle capitale, qui prit le

nom de Fez, et comme ses sujets, pour la plupart nomades, montraient une

invincible répugnance à se faire citadins, il s’efforçait d’y attirer

des étrangers. Les exilés andalous obtinrent donc aisément la permission

de s’y établir; mais ce fut au prix de la paix de tous les jours. Une

colonie arabe, venue de Cairawân, s’était déjà fixée à Fez. Ces Arabes

et les descendants des Celto-romains avaient les uns pour les autres une

sorte de haine instinctive, et, quoique réunies sur le même sol, ces

deux populations se tinrent si obstinément séparées, qu’encore au

XIVe siècle on voyait tout d’abord, aux traits du visage, qu’elles

étaient de race différente. Leurs goûts, leurs occupations et leurs

mœurs, en se montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer

irrévocablement cette antipathie de race. Les Arabes étaient ouvriers ou

marchands; les Andalous s’occupaient de travaux agricoles. Ceux-ci

gagnaient péniblement leur vie; ceux-là avaient le bien-être et parfois

le superflu. Aux yeux de l’Arabe, qui aimait la bonne chère, la parure

et l’élégance en toutes choses, l’Andalous était un paysan rude,

grossier et parcimonieux, tandis que l’Andalous, soit qu’il fût

réellement content de sa sobre et rustique existence parce qu’il y était

habitué, soit qu’il cachât sous un dédain affecté l’envie que lui

inspirait la richesse de son voisin, regardait l’Arabe comme un efféminé

qui dissipait son bien en folles dépenses. Craignant avec raison que des

contestations et des disputes ne s’élevassent entre les deux colonies,

le prince Idrîs les avait séparées en assignant à chacune un quartier,

qui avait sa mosquée, son bazar, son atelier monétaire et jusqu’à ses

murailles; mais en dépit de cette précaution, les Arabes et les Andalous

vécurent pendant plusieurs siècles dans un état d’hostilité quelquefois

sourde, plus souvent flagrante, et maintes fois un terrain neutre, au

bord de la rivière qui séparait les deux quartiers, fut le théâtre de

leurs combats[114].

Pendant que les Cordouans, après avoir vu égorger leurs pères, leurs

femmes et leurs enfants, expiaient leur révolte par l’exil, les faquis,

plus coupables qu’eux à coup sûr, furent graciés. L’insurrection à peine

réprimée, Hacam leur avait déjà donné des preuves de sa clémence. Quand

l’ordre eut été donné d’arrêter et de mettre à mort ceux qu’on

suspectait d’avoir excité la révolte, quoiqu’ils n’y eussent pas pris

une part ostensible, les agents de police découvrirent la retraite d’un

faqui, lequel s’était caché dans le sérail du cadi, son parent. Au

moment où ils allaient le tuer, le cadi, attiré par les cris de ses

femmes, accourut en toute hâte; mais il s’efforça en vain de faire

relâcher son parent en disant qu’on l’avait arrêté mal à propos: on lui

répondit d’un ton rogue qu’on avait reçu des ordres très-positifs et

qu’on les exécuterait. Alors le cadi se rendit au palais, et, ayant

demandé et obtenu une audience: «Seigneur, dit-il, le Prophète a été

clément alors qu’il pardonna aux Coraichites qui l’avaient combattu et

qu’il les combla de bienfaits. Plus que personne au monde, vous, qui

êtes sorti de la même famille, vous devez vous régler sur son exemple.»

Puis il raconta ce qui venait d’arriver, et quand il eut fini de parler,

le monarque, touché et attendri, fit non-seulement relâcher le

prisonnier en question, mais il amnistia aussi les autres faquis[115],

lesquels pour la plupart avaient cherché un asile à Tolède, leur rendit

leurs biens et leur permit de se fixer dans telle province de l’Espagne

qu’ils voudraient, à l’exception de Cordoue et de ses environs[116].

Même Yahyâ, qui s’était réfugié parmi une tribu berbère, fut gracié; de

plus il obtint la permission de revenir à la cour, et le monarque lui

accorda de nouveau sa faveur[117]. Quelques-uns, cependant, furent

exclus de l’amnistie. Tâlout, de la tribu arabe de Moâfir, fut de ce

nombre. Ce disciple de Mâlik, qui s’était signalé comme un des plus

hardis démagogues, s’était caché chez un juif; mais au bout d’une année,

las de sa captivité volontaire, quoique le juif n’eût rien négligé pour

lui rendre son séjour aussi agréable que possible, il parla à son hôte

en ces termes: «J’ai l’intention de quitter demain votre demeure, où

j’ai trouvé une hospitalité dont je garderai un éternel souvenir, pour

me rendre chez le vizir Abou-’l-Bassâm qui, à ce que j’ai entendu dire,

a beaucoup d’influence à la cour, et qui me doit quelque reconnaissance,

car il a été mon disciple. Peut-être voudra-t-il bien intercéder pour

moi auprès de _cet homme_.--Seigneur, lui répondit le juif, ne vous fiez

pas à un courtisan qui peut-être serait capable de vous trahir. Si vous

voulez me quitter parce que vous craignez de m’être à charge, je vous

jure que, dussiez-vous rester chez moi pendant toute votre vie, votre

présence ne causerait pas le moindre dérangement dans ma maison.» Malgré

les prières du juif, Tâlout persista dans son projet, et le lendemain il

profita du crépuscule du soir pour se rendre inaperçu au palais du

vizir.

Abou-’l-Bassâm fut fort étonné en voyant entrer chez lui ce proscrit

qu’il croyait à cent lieues de Cordoue. «Soyez le bienvenu, lui dit-il

en le faisant asseoir à ses côtés; mais d’où venez-vous et où avez-vous

été pendant tout ce temps?» Le faqui lui raconta alors avec quel

dévoûment le juif l’avait caché; après quoi il ajouta: «Je suis venu

chez vous pour vous prier d’être mon intercesseur auprès de _cet

homme_[118].--Tenez-vous assuré, lui répondit le vizir, que je ferai de

mon mieux pour vous faire amnistier. Ce ne sera pas bien difficile, au

reste, car le sultan regrette d’avoir été si sévère. Restez cette nuit

dans ma demeure; demain j’irai chez le prince.»

Parfaitement rassuré par ces paroles, Tâlout dormit cette nuit-là du

sommeil du juste. Il était loin de soupçonner que son hôte, qui l’avait

accueilli avec tant de bienveillance et qui lui avait fait les promesses

les plus propres à le tranquilliser sur l’avenir, eût conçu l’idée de le

trahir et de le livrer au prince. Telle était pourtant l’intention que

nourrissait cet homme dissimulé et perfide, lorsqu’il se rendit au

palais le lendemain matin, après avoir pris les mesures nécessaires afin

de rendre impossible l’évasion du faqui. «Que pensez-vous, dit-il au

prince avec un malin sourire, d’un bélier gras qui n’aurait pas quitté

le ratelier depuis un an?» Ne cherchant pas de finesse à ce que le vizir

venait de dire, Hacam lui répondit gravement: «La viande gavée est

lourde; je trouve plus légère et plus succulente celle d’un animal qu’on

a laissé paître en liberté.--Ce n’est pas là ce que je veux dire,

continua le vizir; je tiens Tâlout dans ma maison.--Vraiment! et par

quel moyen est-il tombé en ton pouvoir?--Par quelques paroles

bienveillantes.»

Alors Hacam donna l’ordre qu’on amenât Tâlout. Celui-ci, au moment où il

entra dans la salle où se tenait le monarque, tremblait de peur.

Pourtant Hacam n’avait pas l’air courroucé, quand il lui dit d’un ton de

doux reproche: «Sois de bonne foi, Tâlout; si ton père ou ton fils

avaient été assis sur le trône que j’occupe, t’auraient-ils accordé

autant d’honneurs, autant de faveurs que moi? Toutes les fois que tu as

imploré mon assistance pour toi-même ou pour d’autres, n’ai-je pas

apporté tout le zèle possible à te donner satisfaction? Combien de fois,

pendant ta maladie, ne t’ai-je pas visité en personne? A la mort de ta

femme, n’ai-je pas été te prendre à la porte de ta maison? N’ai-je pas

suivi, à pied, son convoi depuis le faubourg? Après la cérémonie, ne

t’ai-je pas reconduit, à pied, jusqu’à ta demeure?... Et voilà ma

récompense!... Tu as voulu souiller mon honneur, profaner ma majesté; tu

as voulu verser mon sang!»...

A mesure que le monarque parlait, Tâlout s’était rassuré, et à présent

qu’il se tenait convaincu que sa vie n’était pas en péril, il avait

repris son assurance et son audace habituelles. Hacam avait cru

l’émouvoir; mais Tâlout, nullement attendri et trop orgueilleux pour

s’avouer ingrat et coupable, lui répondit avec une sécheresse hautaine:

«Je ne puis mieux faire que de vous dire la vérité: en vous haïssant,

j’ai obéi à Dieu; dès lors tous vos bienfaits ne vous servaient de

rien.»

A ces paroles, qui ressemblaient à un défi, Hacam ne put réprimer un

mouvement de colère; mais se maîtrisant aussitôt, il reprit avec calme:

«En ordonnant de t’amener ici, je repassais dans ma mémoire tous les

genres de supplices, pour choisir le plus cruel à ton usage; mais à

présent je te dis: Celui qui, à ce que tu prétends, t’avait ordonné de

me haïr, il m’ordonne, à moi, de te pardonner. Vis et sois libre, sous

la garde de Dieu! Tant que durera mon existence, je te le jure par le

Tout-Puissant, tu seras, comme autrefois, entouré de faveurs et

d’hommages.... Plût à Dieu, ajouta-t-il en soupirant, que ce qui s’est

passé n’eût point eu lieu!»

Etait-il possible de faire sentir au théologien avec plus de délicatesse

et de douceur, que Dieu ne commande jamais la haine? Pourtant Tâlout

feignit de ne pas comprendre la leçon qu’il venait de recevoir;

peut-être même l’orgueil était-il trop enraciné dans son âme de bronze

pour qu’il pût la comprendre. Sans prononcer un mot de remercîment, il

ne répondit qu’aux dernières paroles du prince. «Si ce qui s’est passé

n’eût point eu lieu, dit-il, ce serait mieux pour vous».... C’était

menacer le monarque d’un terrible châtiment dans l’autre vie; mais

Hacam, quoique convaincu que le droit était de son côté et non de celui

des faquis, avait l’intention bien arrêtée de garder son sang-froid

jusqu’au bout, et, feignant de ne pas avoir entendu ce que Tâlout venait

de dire: «Où donc, reprit-il, Abou-’l-Bassâm s’est-il emparé de ta

personne?--Ce n’est pas lui qui m’a pris, répondit Tâlout; c’est moi qui

me suis mis entre ses mains. J’étais venu le trouver, au nom de l’amitié

qui nous avait unis.--En quel endroit as-tu vécu pendant cette

année-là?--Chez un juif de la ville.» Alors, s’adressant à

Abou-’l-Bassâm, témoin muet de cet entretien, Hacam lui dit avec une

profonde indignation: «Eh quoi! un juif a su honorer, dans un homme qui

professe une religion autre que la sienne, la piété et la science; il

n’a pas craint, en lui donnant asile, d’exposer à mon ressentiment sa

personne, sa femme, ses enfants, sa fortune; et toi, tu as voulu me

replonger dans des excès que je regrette. Sors d’ici, et que jamais ta

présence ne souille mes regards!»

Le perfide vizir fut disgracié. Tâlout, au contraire, ne cessa, jusqu’à

sa mort, de jouir des bonnes grâces de Hacam, qui daigna honorer son

convoi de sa présence[119].

Ainsi Hacam, impitoyable pour les laboureurs du faubourg comme il

l’avait été auparavant pour les citoyens de Tolède, ne l’était pas pour

les faquis. C’est que les uns étaient Arabes ou Berbers, et que les

autres ne l’étaient pas. Hacam, en véritable Arabe qu’il était, avait

deux poids et deux mesures: envers les anciens habitants du pays, qu’il

méprisait souverainement, il se croyait tout permis, s’ils avaient

l’audace de méconnaître son autorité; mais quand il s’agissait de

rebelles de sa propre caste, il leur pardonnait volontiers. Les

historiens arabes, il est vrai, ont expliqué d’une autre manière la

clémence avec laquelle Hacam traita les faquis: ils l’attribuent à des

remords de conscience[120]. Nous ne voulons pas nier que Hacam, qui

était cruel et féroce par intervalles, mais qui revenait toujours à des

sentiments plus humains, ne se soit reproché comme des crimes certains

ordres qu’il avait donnés dans un moment de fureur, comme lorsqu’il fit

couper la tête aux faquis enfermés dans la prison de la Rotonde; mais il

nous semble pourtant que les clients omaiyades qui, en écrivant

l’histoire de leurs patrons, faisaient des efforts inouïs pour

réhabiliter la mémoire d’un prince relégué par le clergé au fond de

l’enfer[121], ont exagéré son repentir; car, à en juger par le

témoignage de Hacam lui-même, c’est-à-dire par les vers qu’il adressa à

son fils peu de temps avant de mourir, il était fermement convaincu

qu’il avait le droit d’agir comme il l’avait fait. Voici ces vers, par

lesquels nous conclurons ce récit:

De même qu’un tailleur se sert de son aiguille pour coudre ensemble

des pièces d’étoffe, de même je me suis servi de mon épée pour

réunir mes provinces disjointes; car depuis l’âge où j’ai commencé

à raisonner, rien ne m’a répugné autant que le démembrement de

l’empire. Demande maintenant à mes frontières si quelque endroit y

est au pouvoir de l’ennemi; elles te répondront que non, mais si

elles te répondaient que oui, j’y volerais revêtu de ma cuirasse et

l’épée au poing. Interroge aussi les crânes de mes sujets rebelles,

qui, semblables à des pommes de coloquinte fendues en deux, gisent

sur la plaine et étincellent aux rayons du soleil: ils te diront

que je les ai frappés sans leur laisser de relâche. Saisis de

terreur, les insurgés fuyaient pour échapper à la mort; mais moi,

toujours à mon poste, je méprisais le trépas. Si je n’ai épargné ni

leurs femmes ni leurs enfants, ç’a été parce qu’ils avaient menacé

ma famille, à moi; celui qui ne sait pas venger les outrages qu’on

fait à sa famille, n’a aucun sentiment d’honneur et tout le monde

le méprise. Quand nous eûmes fini d’échanger des coups d’épée, je

les contraignis à boire un poison mortel; mais ai-je fait autre

chose qu’acquitter la dette qu’ils m’avaient forcé à contracter

avec eux? Certes, s’ils ont trouvé la mort, ç’a été parce que leur

destinée le voulait ainsi.

Je te laisse donc mes provinces pacifiées, ô mon fils! Elles

ressemblent à un lit sur lequel tu peux dormir tranquille, car j’ai

pris soin qu’aucun rebelle ne trouble ton sommeil[122].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 10 / 27 题