III.

Dans la capitale du sultan les renégats[79] étaient nombreux. C’étaient

pour la plupart des affranchis qui cultivaient des champs qu’ils avaient

achetés, ou qui travaillaient à la journée sur les terres des

Arabes[80]. Robustes, laborieux et économes, ils semblent avoir joui

d’une certaine aisance, puisqu’ils demeuraient principalement dans le

faubourg méridional[81], un des plus beaux quartiers de la ville; mais

des passions révolutionnaires les dominaient, et, sous le règne de Hacam

Ier, ils se laissèrent entraîner par des faquis ambitieux à une

insurrection qui aboutit à une terrible catastrophe.

Abdérame Ier avait été trop jaloux de son pouvoir pour permettre aux

faquis, aux théologiens-jurisconsultes, d’acquérir une autorité qui

l’aurait gêné dans ses mesures despotiques; mais sous le règne de

Hichâm, son fils et son successeur, leur influence s’accrût

considérablement. C’était un prince vraiment religieux, un modèle de

vertu. Au moment où il monta sur le trône, ses sujets pouvaient encore

se demander si, ayant à choisir entre le bien et le mal, il se

déciderait pour l’un ou pour l’autre; car dans certaines circonstances

il s’était montré bon et généreux[82], dans d’autres, vindicatif et

atroce[83]. Bientôt toute incertitude cessa à cet égard. Un astrologue

ayant prédit au jeune monarque une mort prématurée[84], il s’était

détaché de tous les plaisirs mondains pour ne songer qu’à faire son

salut par des œuvres de charité. Vêtu avec une extrême simplicité, il

parcourait seul les rues de sa capitale, se mêlait au peuple, visitait

les malades, entrait dans les masures des pauvres et s’occupait, avec

une tendre sollicitude, de tous les détails de leurs maux et de leurs

besoins. Souvent, au milieu de la nuit, quand il pleuvait à verse, il

sortait de son palais pour porter des rafraîchissements à un pieux

solitaire malade et veiller auprès de son grabat[85]. Fort exact à

toutes ses pratiques de dévotion, il encourageait ses sujets à suivre

son exemple. Dans les nuits d’orage, il faisait distribuer de l’argent à

ceux qui se rendaient aux mosquées sans se laisser rebuter par le

mauvais temps[86].

C’était justement l’époque où une nouvelle école théologique se formait

en Orient. Elle reconnaissait pour son chef le grand docteur médinois

Mâlic ibn-Anas, le fondateur de l’une des quatre sectes orthodoxes de

l’islamisme. Hichâm avait une profonde vénération pour ce docteur[87].

De son côté, Mâlic, qui portait une haine mortelle aux Abbâsides, ses

maîtres, depuis que, l’accusant d’avoir prêté l’appui de son nom célèbre

et révéré à un prétendant alide, ils lui avaient fait donner des coups

de courroie et disloquer un bras[88], était prévenu en faveur du sultan

d’Espagne, le rival de ses bourreaux, même avant de savoir jusqu’à quel

point ce monarque était digne de son estime; mais quand ses disciples

espagnols lui vantèrent la piété et les vertus de Hichâm, son admiration

et son enthousiasme ne connurent pas de bornes: voyant en lui l’idéal du

prince musulman, il le proclama seul digne de s’asseoir sur le trône des

califes[89]. De retour en Espagne, les étudiants ne manquèrent pas

d’informer leur souverain de la haute estime que leur maître avait

témoignée pour lui, et Hichâm, flatté dans son amour-propre, fit tout ce

qui était en son pouvoir pour propager en Espagne l’école de Mâlic. Il

encouragea les théologiens à prendre le bâton du voyageur pour aller

étudier à Médine, et c’était parmi les disciples de Mâlic qu’il

choisissait de préférence ses juges et ses ecclésiastiques.

Au moment de la mort de Hichâm (796), la nouvelle école théologique

jouissait donc d’une très-grande considération. Elle comptait dans son

sein des hommes jeunes, habiles, ambitieux et entreprenants, tels que le

Berber Yahyâ ibn-Yahyâ[90]. Mâlic n’avait pas eu de disciple plus

assidu, plus attentif, que lui. Une fois que ce professeur faisait sa

leçon, un éléphant passa dans la rue. Tous les auditeurs sortirent

aussitôt de la salle pour contempler de près cet animal; Yahyâ seul

resta à sa place, à la grande surprise du vénérable professeur qui,

nullement offensé d’être abandonné pour le plus grand des quadrupèdes,

lui dit avec bonhomie: «Pourquoi ne sors-tu pas comme les autres? Il n’y

a pourtant pas d’éléphants en Espagne.--C’est pour vous voir et pour

profiter de vos leçons que j’ai quitté ma patrie, et non pour voir un

éléphant,» lui répondit Yahyâ; et cette réponse plut tellement à Mâlic

que depuis lors il appelait ce disciple l’_âkil_ (l’homme intelligent)

de l’Espagne. A Cordoue, Yahyâ jouissait d’une très-grande renommée;

c’était, disait-on, le théologien le plus savant du pays[91]. Mais à son

grand savoir il joignait un orgueil plus grand encore, et cet homme

extraordinaire unissait la fougue d’un démagogue moderne à la soif de

domination d’un pontife romain du moyen âge.

Le caractère du nouveau monarque répugnait à Yahyâ et aux autres

docteurs mâlikites. Hacam n’était pas irréligieux pourtant. Elevé par un

pieux client de son grand-père qui avait fait le pèlerinage de la

Mecque[92], il avait appris de bonne heure à honorer la religion et ses

ministres. Il aimait à s’entretenir avec les théologiens et il avait une

déférence sans bornes pour leurs chefs, les cadis, même quand ils

prononçaient des arrêts contre ses parents, contre ses plus intimes

amis[93], contre lui-même[94]. Mais c’était une nature gaie et

expansive; richement organisé pour jouir de la vie, il n’était pas fait

pour mener une vie d’anachorète, comme les faquis l’auraient voulu. En

dépit de leurs remontrances réitérées, il aimait passionnément la

chasse, exercice qui n’était pas de leur goût, et, qui plus est, il

regardait la défense de boire du vin comme non avenue. Tout cela,

cependant, ils le lui auraient pardonné peut-être; mais ce qu’ils ne lui

pardonnaient pas, c’est que, jaloux de son pouvoir, il refusait de leur

accorder sur les affaires de l’Etat une influence aussi grande qu’ils le

voulaient. Ne comprenait-il donc pas, ou bien ne voulait-il pas

comprendre, que les faquis, unis dans une étroite alliance par un lien

nouveau, la doctrine de Mâlic, étaient dorénavant une puissance dans

l’Etat, une puissance avec laquelle le monarque avait à compter?

Frustrés dans leurs espérances et pleins de cet orgueil clérical qui,

pour se cacher sous des dehors d’humilité, n’en est que plus inflexible,

les faquis se firent démagogues. N’épargnant ni les déclamations ni les

calomnies, ils ne parlaient du monarque qu’avec horreur, et ordonnaient

des prières pour sa conversion dans le genre de celle-ci: «Débauché qui

persévères dans l’iniquité, qui t’obstines dans ton orgueil, qui

méprises les commandements de ton Seigneur, reviens de l’ivresse où tu

es plongé! réveille-toi et arrache-toi à ta coupable insouciance!»[95]

Disposés comme ils l’étaient, les renégats de Cordoue se prêtèrent

volontiers à tout ce que les faquis voulaient d’eux. D’abord ils dirent

des prières pour le pécheur endurci, puis ils lui jetèrent des cailloux

un jour qu’il traversait les rues de la capitale; mais le monarque,

secondé par ses gardes, se fraya un chemin avec son épée au travers de

la foule, et l’émeute fut réprimée (805)[96].

Alors Yahyâ, Isâ ibn-Dînâr et d’autres faquis se liguèrent avec une

partie de l’aristocratie et offrirent le trône à Ibn-Chammâs, cousin

germain de Hacam. Ibn-Chammâs leur répondit qu’avant d’agréer leurs

offres, il voulait connaître les noms de ceux sur lesquels il pourrait

compter. Les conjurés promirent d’en dresser la liste et fixèrent la

nuit où ils reviendraient pour la lui communiquer; mais quand ils furent

partis, Ibn-Chammâs se rendit en secret au palais de Hacam et lui révéla

tout. Après l’avoir écouté d’un air incrédule, le monarque lui dit avec

indignation: «Tu veux exciter ma haine contre les hommes les plus

considérés de ma capitale; mais, par Dieu! tu prouveras ce que tu viens

de dire, ou ta tête tombera sous le fer du bourreau!--Eh bien! j’y

consens, dit Ibn-Chammâs; mais envoyez-moi, telle nuit, un homme qui

soit à votre dévotion.» Hacam promit de le faire, et à l’heure convenue

il envoya à la demeure de son cousin son secrétaire, Ibn-al-Khadâ, et

son page favori, Hyacinthe[97], qui était Espagnol et chrétien. Après

avoir caché ces deux hommes derrière un rideau, Ibn-Chammâs fit entrer

les conjurés. «Voyons maintenant, leur dit-il, quels sont les hommes sur

qui vous comptez;» et à mesure qu’ils prononçaient les noms de leurs

complices, le secrétaire les inscrivait sur sa liste. Ces noms étaient

en partie ceux des personnes en apparence les plus dévouées au monarque,

et le secrétaire, craignant d’être nommé lui-même, crut prudent de

trahir sa présence en faisant crier son _calam_ sur le papier. A ce

bruit, les conjurés se levèrent dans une consternation indicible en

criant à Ibn-Chammâs: «Tu nous as trahis, ennemi de Dieu!» Plusieurs

d’entre eux réussirent à se sauver en quittant la capitale en toute

hâte. Isâ ibn-Dinâr fut de ce nombre, de même que Yahyâ, qui alla

chercher un refuge à Tolède, ville qui s’était affranchie de la

domination du sultan. D’autres furent moins heureux, et soixante-douze

conjurés, parmi lesquels on remarquait six des principaux nobles de

Cordoue, tombèrent entre les mains des agents du gouvernement et

expirèrent sur la croix[98].

L’année suivante (806), quand Hacam eut quitté la capitale pour aller

soumettre Mérida qui s’était révoltée contre lui, le peuple de Cordoue

profita de son absence pour faire une nouvelle émeute. Elle avait déjà

pris un caractère très-alarmant lorsque le sultan revint en toute hâte,

réprima la révolte et fit crucifier ou décapiter les démagogues les plus

dangereux[99].

Si ces nombreuses exécutions ne suffisaient pas pour intimider les

Cordouans, le sort terrible qui, peu de temps après, frappa les

Tolédans, leur montra que Hacam, dont le caractère naturellement bon

s’était de plus en plus aigri par l’esprit de rébellion qui animait ses

sujets, ne reculait ni devant la perfidie ni devant le massacre, quand

il les croyait nécessaires pour réduire des rebelles.

Grâce au petit nombre d’Arabes et de Berbers qu’elle comptait dans ses

remparts (car ceux-ci s’étaient établis plutôt dans les campagnes

environnantes, sur les biens des émigrés, que dans la ville même), grâce

aussi à son ancienne renommée, au savoir de ses prêtres, à l’influence

de ses métropolitains[100], l’ancienne capitale du royaume visigoth

était restée pour les vaincus _la ville royale_[101], la cité la plus

importante sous le double rapport de la politique et de la religion.

Fiers et courageux, ses habitants se distinguaient par leur amour de

l’indépendance au point qu’un chroniqueur arabe affirme que jamais les

sujets d’aucun monarque n’ont possédé à un égal degré l’esprit de

mutinerie et de rébellion[102]. Le poète Gharbîb, qui appartenait à une

famille de renégats et qui jouissait d’une popularité immense,

entretenait le feu sacré par ses discours et ses vers. Le sultan

lui-même craignait cet homme. Tant que Gharbîb vécut, Hacam n’osa rien

entreprendre contre Tolède; mais à sa mort, le sultan confia à un

renégat de Huesca, nommé Amrous, tout ce qu’il avait sur le cœur

contre la population remuante de Tolède, et lui dit: «Vous seul pouvez

m’aider à punir ces rebelles, qui refuseraient d’accepter un Arabe pour

leur gouverneur, mais qui accepteront comme tel un homme de leur race.»

Après quoi il lui exposa son plan; plan horrible, mais qu’Amrous

approuva entièrement et qu’il promit d’exécuter. Dévoré d’ambition, cet

homme n’avait ni foi ni loi. Ayant encore besoin de l’appui du sultan,

il était prêt à lui sacrifier ses compatriotes; plus tard, séduit par

l’idée de fonder une principauté sous la protection de la France, il

trahirait le sultan pour le fils de Charlemagne[103].

Hacam nomma donc Amrous gouverneur de Tolède (807) et écrivit en même

temps aux citoyens une lettre dans laquelle il disait: «Par une

condescendance qui prouve notre extrême sollicitude pour vos intérêts,

au lieu de vous envoyer un de nos clients, nous avons porté notre choix

sur un de vos compatriotes.» De son côté, Amrous ne négligea rien pour

gagner la confiance et l’affection du peuple. Feignant d’être fort

attaché à la cause nationale, il disait sans cesse qu’il avait voué une

haine implacable au sultan, aux Omaiyades, aux Arabes en général, et

quand il se vit en possession de la faveur populaire, il dit aux

principaux habitants de la ville: «Je connais la cause des débats

désastreux qui s’élevaient sans cesse entre vous et vos gouverneurs; je

sais que les soldats logés dans vos maisons ont souvent troublé la paix

de vos ménages; de là des rixes continuelles. Ces rixes, vous pouvez les

prévenir, si vous me permettez de bâtir, à une des extrémités de la

ville, un château qui servira de caserne aux troupes. De cette manière

vous serez à l’abri de leurs vexations.»

Ayant une ferme confiance en leur compatriote, les Tolédans adoptèrent

non-seulement sa proposition, mais ils voulurent encore que le château

fût bâti au centre, et non au bout de la ville.

Lorsque les constructions furent achevées, Amrous s’y installa avec ses

troupes, et fit prévenir le monarque, qui, sans perdre de temps, écrivit

à un de ses généraux qui commandait sur la frontière, de prétexter un

mouvement de l’ennemi et de lui demander des troupes de renfort. Le

général ayant obéi à cet ordre, les troupes de Cordoue et d’autres

villes se mirent en marche, sous le commandement de trois vizirs et du

prince royal Abdérame, qui n’avait guère alors que quatorze ans. Un des

lieutenants généraux fut chargé d’une lettre, qu’il ne devait remettre

aux vizirs qu’au moment où ils entreraient en pourparler avec Amrous.

Arrivée dans le voisinage de Tolède, l’armée reçut l’avis que l’ennemi

s’était déjà retiré; mais alors Amrous fit sentir aux nobles de Tolède

que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, ils devaient aller

avec lui rendre visite au prince royal. Ils le firent; mais pendant que

le jeune prince s’entretenait avec eux et s’efforçait de gagner leur

amitié par toutes sortes de bons traitements, Amrous eut une conférence

secrète avec les vizirs, qui venaient de recevoir la missive du sultan.

Cette missive traçait à chacun la conduite qu’il devait tenir, et la

suite du récit montrera suffisamment quel en était le contenu, car tout

se passa selon les ordres de Hacam.

De retour auprès des nobles de Tolède, Amrous les trouva ravis du bon

accueil qu’Abdérame leur avait fait. «Il me semble, leur dit-il alors,

que ce serait un grand honneur pour notre ville, si le prince voulait

nous accorder sa présence pendant quelques jours. Son séjour dans nos

murs contribuerait sans doute à consolider et à resserrer les bonnes

relations qui existent déjà entre vous et lui.» Les Tolédans

applaudirent à cette idée. En effet, tout allait à merveille: le sultan

leur avait donné un Espagnol pour gouverneur; il leur laissait la

liberté qu’ils avaient toujours exigée, et les manières bienveillantes

d’Abdérame leur faisaient espérer que ce prince, quand il serait monté

sur le trône, suivrait à leur égard la conduite de son père. Ils le

prièrent donc de vouloir bien honorer leur ville de sa présence.

Abdérame fit d’abord des difficultés, son père lui ayant recommandé de

ne pas montrer trop d’empressement; mais enfin, feignant de céder aux

prières pressantes des nobles, il se laissa conduire par eux dans

l’enceinte du château; après quoi il commanda les préparatifs d’un

festin pour le lendemain, et envoya des invitations aux personnes

distinguées par leur naissance ou par leurs richesses, tant de la ville

que des campagnes environnantes.

Le lendemain matin, les convives se pressaient en foule auprès du fort.

Il ne leur fut pas permis d’y pénétrer en masse, et, pendant qu’on les

faisait entrer un à un par une porte, leurs montures devaient faire le

tour du palais, pour aller attendre leurs maîtres à la porte de

derrière. Mais dans la cour il y avait une fosse d’où l’on avait tiré le

pisé destiné à la construction du château. Des bourreaux se tenaient sur

le bord de cette fosse, et à mesure que les invités se présentaient, le

glaive s’abattait sur leur tête. Cette horrible boucherie dura plusieurs

heures, et il est impossible de déterminer le nombre des malheureux qui

perdirent la vie dans cette funeste journée, connue sous le nom de

_journée de la fosse_; quelques historiens le portent à sept cents[104],

d’autres à plus de cinq mille[105].

Quand le soleil fut déjà haut, un médecin, qui n’avait vu sortir

personne ni par la porte de derrière ni par celle de devant, conçut des

soupçons et demanda au peuple rassemblé près de l’entrée du château, ce

qu’étaient devenus les convives qui étaient arrivés de bonne heure. «Ils

doivent être sortis par l’autre porte,» lui répondit-on. «C’est étrange,

dit alors le médecin; j’ai été à l’autre porte, j’y ai attendu quelque

temps, mais je n’en ai vu sortir personne.» Puis, regardant avec

attention la vapeur qui s’élevait au-dessus des murs: «Malheureux!

s’écria-t-il, cette vapeur que vous voyez n’est point, je vous le jure,

la fumée d’un festin qu’on prépare: c’est le sang de vos frères

égorgés!»

Privée tout d’un coup de ses citoyens les plus riches et les plus

influents, Tolède tomba dans une morne stupeur, et personne ne remua

pour venger les victimes de la journée de la fosse[106].

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 9 / 27 题