Dans la capitale du sultan les renégats[79] étaient nombreux. C’étaient
pour la plupart des affranchis qui cultivaient des champs qu’ils avaient
achetés, ou qui travaillaient à la journée sur les terres des
Arabes[80]. Robustes, laborieux et économes, ils semblent avoir joui
d’une certaine aisance, puisqu’ils demeuraient principalement dans le
faubourg méridional[81], un des plus beaux quartiers de la ville; mais
des passions révolutionnaires les dominaient, et, sous le règne de Hacam
Ier, ils se laissèrent entraîner par des faquis ambitieux à une
insurrection qui aboutit à une terrible catastrophe.
Abdérame Ier avait été trop jaloux de son pouvoir pour permettre aux
faquis, aux théologiens-jurisconsultes, d’acquérir une autorité qui
l’aurait gêné dans ses mesures despotiques; mais sous le règne de
Hichâm, son fils et son successeur, leur influence s’accrût
considérablement. C’était un prince vraiment religieux, un modèle de
vertu. Au moment où il monta sur le trône, ses sujets pouvaient encore
se demander si, ayant à choisir entre le bien et le mal, il se
déciderait pour l’un ou pour l’autre; car dans certaines circonstances
il s’était montré bon et généreux[82], dans d’autres, vindicatif et
atroce[83]. Bientôt toute incertitude cessa à cet égard. Un astrologue
ayant prédit au jeune monarque une mort prématurée[84], il s’était
détaché de tous les plaisirs mondains pour ne songer qu’à faire son
salut par des œuvres de charité. Vêtu avec une extrême simplicité, il
parcourait seul les rues de sa capitale, se mêlait au peuple, visitait
les malades, entrait dans les masures des pauvres et s’occupait, avec
une tendre sollicitude, de tous les détails de leurs maux et de leurs
besoins. Souvent, au milieu de la nuit, quand il pleuvait à verse, il
sortait de son palais pour porter des rafraîchissements à un pieux
solitaire malade et veiller auprès de son grabat[85]. Fort exact à
toutes ses pratiques de dévotion, il encourageait ses sujets à suivre
son exemple. Dans les nuits d’orage, il faisait distribuer de l’argent à
ceux qui se rendaient aux mosquées sans se laisser rebuter par le
mauvais temps[86].
C’était justement l’époque où une nouvelle école théologique se formait
en Orient. Elle reconnaissait pour son chef le grand docteur médinois
Mâlic ibn-Anas, le fondateur de l’une des quatre sectes orthodoxes de
l’islamisme. Hichâm avait une profonde vénération pour ce docteur[87].
De son côté, Mâlic, qui portait une haine mortelle aux Abbâsides, ses
maîtres, depuis que, l’accusant d’avoir prêté l’appui de son nom célèbre
et révéré à un prétendant alide, ils lui avaient fait donner des coups
de courroie et disloquer un bras[88], était prévenu en faveur du sultan
d’Espagne, le rival de ses bourreaux, même avant de savoir jusqu’à quel
point ce monarque était digne de son estime; mais quand ses disciples
espagnols lui vantèrent la piété et les vertus de Hichâm, son admiration
et son enthousiasme ne connurent pas de bornes: voyant en lui l’idéal du
prince musulman, il le proclama seul digne de s’asseoir sur le trône des
califes[89]. De retour en Espagne, les étudiants ne manquèrent pas
d’informer leur souverain de la haute estime que leur maître avait
témoignée pour lui, et Hichâm, flatté dans son amour-propre, fit tout ce
qui était en son pouvoir pour propager en Espagne l’école de Mâlic. Il
encouragea les théologiens à prendre le bâton du voyageur pour aller
étudier à Médine, et c’était parmi les disciples de Mâlic qu’il
choisissait de préférence ses juges et ses ecclésiastiques.
Au moment de la mort de Hichâm (796), la nouvelle école théologique
jouissait donc d’une très-grande considération. Elle comptait dans son
sein des hommes jeunes, habiles, ambitieux et entreprenants, tels que le
Berber Yahyâ ibn-Yahyâ[90]. Mâlic n’avait pas eu de disciple plus
assidu, plus attentif, que lui. Une fois que ce professeur faisait sa
leçon, un éléphant passa dans la rue. Tous les auditeurs sortirent
aussitôt de la salle pour contempler de près cet animal; Yahyâ seul
resta à sa place, à la grande surprise du vénérable professeur qui,
nullement offensé d’être abandonné pour le plus grand des quadrupèdes,
lui dit avec bonhomie: «Pourquoi ne sors-tu pas comme les autres? Il n’y
a pourtant pas d’éléphants en Espagne.--C’est pour vous voir et pour
profiter de vos leçons que j’ai quitté ma patrie, et non pour voir un
éléphant,» lui répondit Yahyâ; et cette réponse plut tellement à Mâlic
que depuis lors il appelait ce disciple l’_âkil_ (l’homme intelligent)
de l’Espagne. A Cordoue, Yahyâ jouissait d’une très-grande renommée;
c’était, disait-on, le théologien le plus savant du pays[91]. Mais à son
grand savoir il joignait un orgueil plus grand encore, et cet homme
extraordinaire unissait la fougue d’un démagogue moderne à la soif de
domination d’un pontife romain du moyen âge.
Le caractère du nouveau monarque répugnait à Yahyâ et aux autres
docteurs mâlikites. Hacam n’était pas irréligieux pourtant. Elevé par un
pieux client de son grand-père qui avait fait le pèlerinage de la
Mecque[92], il avait appris de bonne heure à honorer la religion et ses
ministres. Il aimait à s’entretenir avec les théologiens et il avait une
déférence sans bornes pour leurs chefs, les cadis, même quand ils
prononçaient des arrêts contre ses parents, contre ses plus intimes
amis[93], contre lui-même[94]. Mais c’était une nature gaie et
expansive; richement organisé pour jouir de la vie, il n’était pas fait
pour mener une vie d’anachorète, comme les faquis l’auraient voulu. En
dépit de leurs remontrances réitérées, il aimait passionnément la
chasse, exercice qui n’était pas de leur goût, et, qui plus est, il
regardait la défense de boire du vin comme non avenue. Tout cela,
cependant, ils le lui auraient pardonné peut-être; mais ce qu’ils ne lui
pardonnaient pas, c’est que, jaloux de son pouvoir, il refusait de leur
accorder sur les affaires de l’Etat une influence aussi grande qu’ils le
voulaient. Ne comprenait-il donc pas, ou bien ne voulait-il pas
comprendre, que les faquis, unis dans une étroite alliance par un lien
nouveau, la doctrine de Mâlic, étaient dorénavant une puissance dans
l’Etat, une puissance avec laquelle le monarque avait à compter?
Frustrés dans leurs espérances et pleins de cet orgueil clérical qui,
pour se cacher sous des dehors d’humilité, n’en est que plus inflexible,
les faquis se firent démagogues. N’épargnant ni les déclamations ni les
calomnies, ils ne parlaient du monarque qu’avec horreur, et ordonnaient
des prières pour sa conversion dans le genre de celle-ci: «Débauché qui
persévères dans l’iniquité, qui t’obstines dans ton orgueil, qui
méprises les commandements de ton Seigneur, reviens de l’ivresse où tu
es plongé! réveille-toi et arrache-toi à ta coupable insouciance!»[95]
Disposés comme ils l’étaient, les renégats de Cordoue se prêtèrent
volontiers à tout ce que les faquis voulaient d’eux. D’abord ils dirent
des prières pour le pécheur endurci, puis ils lui jetèrent des cailloux
un jour qu’il traversait les rues de la capitale; mais le monarque,
secondé par ses gardes, se fraya un chemin avec son épée au travers de
la foule, et l’émeute fut réprimée (805)[96].
Alors Yahyâ, Isâ ibn-Dînâr et d’autres faquis se liguèrent avec une
partie de l’aristocratie et offrirent le trône à Ibn-Chammâs, cousin
germain de Hacam. Ibn-Chammâs leur répondit qu’avant d’agréer leurs
offres, il voulait connaître les noms de ceux sur lesquels il pourrait
compter. Les conjurés promirent d’en dresser la liste et fixèrent la
nuit où ils reviendraient pour la lui communiquer; mais quand ils furent
partis, Ibn-Chammâs se rendit en secret au palais de Hacam et lui révéla
tout. Après l’avoir écouté d’un air incrédule, le monarque lui dit avec
indignation: «Tu veux exciter ma haine contre les hommes les plus
considérés de ma capitale; mais, par Dieu! tu prouveras ce que tu viens
de dire, ou ta tête tombera sous le fer du bourreau!--Eh bien! j’y
consens, dit Ibn-Chammâs; mais envoyez-moi, telle nuit, un homme qui
soit à votre dévotion.» Hacam promit de le faire, et à l’heure convenue
il envoya à la demeure de son cousin son secrétaire, Ibn-al-Khadâ, et
son page favori, Hyacinthe[97], qui était Espagnol et chrétien. Après
avoir caché ces deux hommes derrière un rideau, Ibn-Chammâs fit entrer
les conjurés. «Voyons maintenant, leur dit-il, quels sont les hommes sur
qui vous comptez;» et à mesure qu’ils prononçaient les noms de leurs
complices, le secrétaire les inscrivait sur sa liste. Ces noms étaient
en partie ceux des personnes en apparence les plus dévouées au monarque,
et le secrétaire, craignant d’être nommé lui-même, crut prudent de
trahir sa présence en faisant crier son _calam_ sur le papier. A ce
bruit, les conjurés se levèrent dans une consternation indicible en
criant à Ibn-Chammâs: «Tu nous as trahis, ennemi de Dieu!» Plusieurs
d’entre eux réussirent à se sauver en quittant la capitale en toute
hâte. Isâ ibn-Dinâr fut de ce nombre, de même que Yahyâ, qui alla
chercher un refuge à Tolède, ville qui s’était affranchie de la
domination du sultan. D’autres furent moins heureux, et soixante-douze
conjurés, parmi lesquels on remarquait six des principaux nobles de
Cordoue, tombèrent entre les mains des agents du gouvernement et
expirèrent sur la croix[98].
L’année suivante (806), quand Hacam eut quitté la capitale pour aller
soumettre Mérida qui s’était révoltée contre lui, le peuple de Cordoue
profita de son absence pour faire une nouvelle émeute. Elle avait déjà
pris un caractère très-alarmant lorsque le sultan revint en toute hâte,
réprima la révolte et fit crucifier ou décapiter les démagogues les plus
dangereux[99].
Si ces nombreuses exécutions ne suffisaient pas pour intimider les
Cordouans, le sort terrible qui, peu de temps après, frappa les
Tolédans, leur montra que Hacam, dont le caractère naturellement bon
s’était de plus en plus aigri par l’esprit de rébellion qui animait ses
sujets, ne reculait ni devant la perfidie ni devant le massacre, quand
il les croyait nécessaires pour réduire des rebelles.
Grâce au petit nombre d’Arabes et de Berbers qu’elle comptait dans ses
remparts (car ceux-ci s’étaient établis plutôt dans les campagnes
environnantes, sur les biens des émigrés, que dans la ville même), grâce
aussi à son ancienne renommée, au savoir de ses prêtres, à l’influence
de ses métropolitains[100], l’ancienne capitale du royaume visigoth
était restée pour les vaincus _la ville royale_[101], la cité la plus
importante sous le double rapport de la politique et de la religion.
Fiers et courageux, ses habitants se distinguaient par leur amour de
l’indépendance au point qu’un chroniqueur arabe affirme que jamais les
sujets d’aucun monarque n’ont possédé à un égal degré l’esprit de
mutinerie et de rébellion[102]. Le poète Gharbîb, qui appartenait à une
famille de renégats et qui jouissait d’une popularité immense,
entretenait le feu sacré par ses discours et ses vers. Le sultan
lui-même craignait cet homme. Tant que Gharbîb vécut, Hacam n’osa rien
entreprendre contre Tolède; mais à sa mort, le sultan confia à un
renégat de Huesca, nommé Amrous, tout ce qu’il avait sur le cœur
contre la population remuante de Tolède, et lui dit: «Vous seul pouvez
m’aider à punir ces rebelles, qui refuseraient d’accepter un Arabe pour
leur gouverneur, mais qui accepteront comme tel un homme de leur race.»
Après quoi il lui exposa son plan; plan horrible, mais qu’Amrous
approuva entièrement et qu’il promit d’exécuter. Dévoré d’ambition, cet
homme n’avait ni foi ni loi. Ayant encore besoin de l’appui du sultan,
il était prêt à lui sacrifier ses compatriotes; plus tard, séduit par
l’idée de fonder une principauté sous la protection de la France, il
trahirait le sultan pour le fils de Charlemagne[103].
Hacam nomma donc Amrous gouverneur de Tolède (807) et écrivit en même
temps aux citoyens une lettre dans laquelle il disait: «Par une
condescendance qui prouve notre extrême sollicitude pour vos intérêts,
au lieu de vous envoyer un de nos clients, nous avons porté notre choix
sur un de vos compatriotes.» De son côté, Amrous ne négligea rien pour
gagner la confiance et l’affection du peuple. Feignant d’être fort
attaché à la cause nationale, il disait sans cesse qu’il avait voué une
haine implacable au sultan, aux Omaiyades, aux Arabes en général, et
quand il se vit en possession de la faveur populaire, il dit aux
principaux habitants de la ville: «Je connais la cause des débats
désastreux qui s’élevaient sans cesse entre vous et vos gouverneurs; je
sais que les soldats logés dans vos maisons ont souvent troublé la paix
de vos ménages; de là des rixes continuelles. Ces rixes, vous pouvez les
prévenir, si vous me permettez de bâtir, à une des extrémités de la
ville, un château qui servira de caserne aux troupes. De cette manière
vous serez à l’abri de leurs vexations.»
Ayant une ferme confiance en leur compatriote, les Tolédans adoptèrent
non-seulement sa proposition, mais ils voulurent encore que le château
fût bâti au centre, et non au bout de la ville.
Lorsque les constructions furent achevées, Amrous s’y installa avec ses
troupes, et fit prévenir le monarque, qui, sans perdre de temps, écrivit
à un de ses généraux qui commandait sur la frontière, de prétexter un
mouvement de l’ennemi et de lui demander des troupes de renfort. Le
général ayant obéi à cet ordre, les troupes de Cordoue et d’autres
villes se mirent en marche, sous le commandement de trois vizirs et du
prince royal Abdérame, qui n’avait guère alors que quatorze ans. Un des
lieutenants généraux fut chargé d’une lettre, qu’il ne devait remettre
aux vizirs qu’au moment où ils entreraient en pourparler avec Amrous.
Arrivée dans le voisinage de Tolède, l’armée reçut l’avis que l’ennemi
s’était déjà retiré; mais alors Amrous fit sentir aux nobles de Tolède
que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, ils devaient aller
avec lui rendre visite au prince royal. Ils le firent; mais pendant que
le jeune prince s’entretenait avec eux et s’efforçait de gagner leur
amitié par toutes sortes de bons traitements, Amrous eut une conférence
secrète avec les vizirs, qui venaient de recevoir la missive du sultan.
Cette missive traçait à chacun la conduite qu’il devait tenir, et la
suite du récit montrera suffisamment quel en était le contenu, car tout
se passa selon les ordres de Hacam.
De retour auprès des nobles de Tolède, Amrous les trouva ravis du bon
accueil qu’Abdérame leur avait fait. «Il me semble, leur dit-il alors,
que ce serait un grand honneur pour notre ville, si le prince voulait
nous accorder sa présence pendant quelques jours. Son séjour dans nos
murs contribuerait sans doute à consolider et à resserrer les bonnes
relations qui existent déjà entre vous et lui.» Les Tolédans
applaudirent à cette idée. En effet, tout allait à merveille: le sultan
leur avait donné un Espagnol pour gouverneur; il leur laissait la
liberté qu’ils avaient toujours exigée, et les manières bienveillantes
d’Abdérame leur faisaient espérer que ce prince, quand il serait monté
sur le trône, suivrait à leur égard la conduite de son père. Ils le
prièrent donc de vouloir bien honorer leur ville de sa présence.
Abdérame fit d’abord des difficultés, son père lui ayant recommandé de
ne pas montrer trop d’empressement; mais enfin, feignant de céder aux
prières pressantes des nobles, il se laissa conduire par eux dans
l’enceinte du château; après quoi il commanda les préparatifs d’un
festin pour le lendemain, et envoya des invitations aux personnes
distinguées par leur naissance ou par leurs richesses, tant de la ville
que des campagnes environnantes.
Le lendemain matin, les convives se pressaient en foule auprès du fort.
Il ne leur fut pas permis d’y pénétrer en masse, et, pendant qu’on les
faisait entrer un à un par une porte, leurs montures devaient faire le
tour du palais, pour aller attendre leurs maîtres à la porte de
derrière. Mais dans la cour il y avait une fosse d’où l’on avait tiré le
pisé destiné à la construction du château. Des bourreaux se tenaient sur
le bord de cette fosse, et à mesure que les invités se présentaient, le
glaive s’abattait sur leur tête. Cette horrible boucherie dura plusieurs
heures, et il est impossible de déterminer le nombre des malheureux qui
perdirent la vie dans cette funeste journée, connue sous le nom de
_journée de la fosse_; quelques historiens le portent à sept cents[104],
d’autres à plus de cinq mille[105].
Quand le soleil fut déjà haut, un médecin, qui n’avait vu sortir
personne ni par la porte de derrière ni par celle de devant, conçut des
soupçons et demanda au peuple rassemblé près de l’entrée du château, ce
qu’étaient devenus les convives qui étaient arrivés de bonne heure. «Ils
doivent être sortis par l’autre porte,» lui répondit-on. «C’est étrange,
dit alors le médecin; j’ai été à l’autre porte, j’y ai attendu quelque
temps, mais je n’en ai vu sortir personne.» Puis, regardant avec
attention la vapeur qui s’élevait au-dessus des murs: «Malheureux!
s’écria-t-il, cette vapeur que vous voyez n’est point, je vous le jure,
la fumée d’un festin qu’on prépare: c’est le sang de vos frères
égorgés!»
Privée tout d’un coup de ses citoyens les plus riches et les plus
influents, Tolède tomba dans une morne stupeur, et personne ne remua
pour venger les victimes de la journée de la fosse[106].