II.

L’Espagne des Visigoths, on l’a vu, était gouvernée plus mal encore que

l’Espagne des Romains. L’Etat avait depuis longtemps en lui le germe de

la dissolution; sa faiblesse était telle que, la trahison aidant, une

armée de douze mille hommes fut suffisante pour le bouleverser en un

clin d’œil.

Le gouverneur de l’Afrique, Mousâ ibn-Noçair, avait étendu les limites

de l’empire arabe jusqu’à l’Océan. Seule la ville de Ceuta lui résistait

encore. Elle appartenait à l’empire byzantin qui avait possédé autrefois

tout le littoral de l’Afrique; mais l’empereur étant à une trop grande

distance pour pouvoir lui prêter un secours bien efficace, elle

entretenait des relations très-étroites avec l’Espagne. Aussi Julien, le

gouverneur de la ville, avait envoyé sa fille à la cour de Tolède, afin

qu’elle y reçût une éducation en harmonie avec sa naissance; mais elle

eut le malheur de plaire au roi Roderic, qui la déshonora. Outré de

colère, Julien ouvrit à Mousâ les portes de sa ville, après avoir conclu

avec lui un traité avantageux; puis il lui parla de l’Espagne,

l’engagea à en tenter la conquête, et mit ses vaisseaux à sa

disposition. Mousâ écrivit au calife Walîd pour lui demander des ordres.

Le calife jugea l’entreprise trop dangereuse. «Faites explorer l’Espagne

par des troupes légères, répondit-il à Mousâ, mais gardez-vous, pour le

moment du moins, d’exposer une grande armée aux périls d’une expédition

d’outre-mer.» Mousâ envoya donc en Espagne un de ses clients, nommé

Abou-Zora Tarîf, avec quatre cents hommes et cent chevaux. Ces troupes

passèrent le Détroit dans quatre bâtiments qui leur avaient été fournis

par Julien, pillèrent les environs d’Algéziras, et retournèrent en

Afrique (juillet 710).

L’année suivante, Mousâ profita de l’éloignement de Roderic, occupé à

dompter une révolte des Basques, pour envoyer en Espagne un autre de ses

clients, Târic ibn-Ziyâd, le général de son avant-garde, avec sept mille

musulmans. C’étaient presque tous des Berbers, et Julien les

accompagnait. Ils passèrent successivement le Détroit dans les quatre

navires dont Tarîf s’était servi, les musulmans n’en ayant pas d’autres.

Târic les réunit sur la montagne qui aujourd’hui encore porte son nom

(Gebal-Târic, Gibraltar). Au pied de cette montagne se trouvait la ville

de Carteya[44]. Târic envoya contre elle une division commandée par un

des rares officiers arabes qui se trouvaient dans son armée, à savoir

Abdalmélic, de la tribu de Moâfir[45]. Carteya tomba au pouvoir des

musulmans[46], et Târic s’était déjà avancé jusqu’au lac qui porte le

nom de Lago de la Janda, lorsqu’il apprit que le roi Roderic marchait

contre lui à la tête d’une armée nombreuse. Comme il n’avait que quatre

navires, il lui eût été difficile de reconduire ses troupes en Afrique,

lors même qu’il l’eût voulu; mais il n’y songea même pas; l’ambition, la

cupidité, le fanatisme le poussaient en avant. Il fit demander des

renforts à Mousâ, et celui-ci se servit des vaisseaux qu’il avait fait

construire depuis le départ de son lieutenant, pour lui envoyer encore

cinq mille Berbers. Les forces de Târic s’élevaient donc à douze mille

hommes. C’était bien peu en comparaison de la grande armée de Roderic;

mais la trahison vint en aide aux musulmans.

Roderic avait usurpé la couronne qu’il portait. Appuyé par plusieurs

grands, il avait détrôné, et même tué à ce qu’il paraît, son

prédécesseur Witiza. Il avait donc contre lui un parti très-puissant, à

la tête duquel se trouvaient les frères et les fils du dernier roi. Ce

parti, il voulait en gagner les chefs, et au moment où il marchait

contre Târic, il les avait invités à se joindre à lui. La loi les y

obligeait, et ils vinrent, mais le cœur plein de ressentiment, de

haine, de défiance. Roderic tâcha de les apaiser, de les rassurer, de se

les attacher, mais avec si peu de succès qu’ils formèrent entre eux le

projet de le trahir dès qu’on en serait venu aux mains avec l’ennemi. Ce

n’est pas qu’ils eussent l’intention de livrer leur patrie aux Berbers;

ils ne pouvaient avoir un tel dessein, car ils convoitaient le pouvoir,

le trône, et livrer le pays aux Africains n’était pas le moyen

d’atteindre ce but. Le fait est qu’à leur avis (et au fond ils avaient

raison) les Berbers n’étaient pas venus sur le territoire du royaume

pour y établir leur domination, mais seulement pour y faire une razzia.

«Tout ce que veulent ces étrangers, se dirent-ils, c’est du butin; et

quand ils l’auront, ils retourneront en Afrique.» Ce qu’ils voulaient,

c’était que Roderic perdît dans une déroute sa renommée de capitaine

vaillant et heureux, afin qu’ils fussent en état de faire valoir, avec

plus de succès qu’auparavant, leurs prétentions à la couronne. Il se

pouvait aussi que Roderic fût tué, et ce cas échéant, leurs chances

étaient meilleures encore. En un mot, ils se laissaient guider par un

étroit égoïsme et ils manquaient de prévoyance; mais s’ils livrèrent

leur patrie aux mécréants, ils le firent sans le savoir, sans le

vouloir.

La bataille eut lieu sur les bords du Wâdî-Bocca[47] (19 juillet 711).

Les deux ailes de l’armée espagnole étaient commandées par deux fils de

Witiza, et se composaient principalement des serfs de ces princes. Ces

serfs obéirent volontiers à leurs maîtres qui leur ordonnèrent de

tourner le dos à l’ennemi. Le centre, qui se trouvait sous les ordres de

Roderic lui-même, tint ferme quelque temps; mais à la fin il lâcha pied,

et alors les musulmans firent un grand carnage des chrétiens. Roderic

fut tué à ce qu’il semble; il ne reparut pas du moins, et le pays se

trouva sans roi au moment où il en avait le plus besoin. Târic profita

de cette circonstance. Au lieu de retourner en Afrique, comme on pensait

qu’il le ferait et comme Mousâ le lui avait ordonné, il marcha hardiment

en avant. Ce fut assez pour que l’empire vermoulu croulât soudainement.

Tous les mécontents et tous les opprimés facilitèrent leur tâche aux

envahisseurs. Les serfs ne voulurent point remuer, de peur de sauver

leurs maîtres avec eux. Les juifs s’insurgèrent partout et se mirent à

la disposition des musulmans. Après avoir remporté une nouvelle victoire

près d’Ecija, Târic put donc marcher vers Tolède avec le gros de ses

troupes, et envoyer des détachements contre Cordoue, Archidona et

Elvira. Archidona fut occupée sans coup férir, les habitants étant

allés chercher un refuge dans les montagnes. Elvira fut prise de vive

force, et la garde en fut confiée à une garnison composée de juifs et de

musulmans. Cordoue fut livrée aux Africains par un berger, un serf, qui

leur indiqua une brèche par laquelle ils purent pénétrer dans la ville.

A Tolède les chrétiens furent trahis par les juifs. Une indicible

confusion régnait partout. Les patriciens et les prélats semblaient

avoir perdu la tête. «Dieu avait rempli de crainte les cœurs des

infidèles,» dit un chroniqueur musulman, et de fait, ce fut un sauve qui

peut général. A Cordoue on n’avait pas trouvé de patriciens: ils

s’étaient rendus à Tolède; à Tolède on n’en trouva pas non plus: ils

s’étaient réfugiés en Galice. Le métropolitain avait même quitté

l’Espagne: pour plus de sûreté, il était allé à Rome. Ceux qui n’avaient

pas cherché leur salut dans la fuite songèrent plutôt à obtenir des

traités qu’à se défendre. Les princes de la famille de Witiza furent de

ce nombre. Faisant valoir leur trahison comme un titre à la

reconnaissance des musulmans, ils demandèrent et obtinrent les domaines

de la couronne, dont les rois n’avaient eu que l’usufruit[48] et qui se

composaient de trois mille métairies. En outre Oppas, un frère de

Witiza, fut nommé gouverneur de Tolède.

Par une bonne fortune à laquelle personne ne s’était attendu, une

simple razzia était donc devenue une conquête. Mousâ fut fort mécontent

de ce résultat. Il voulait bien que l’Espagne fût conquise, mais il ne

voulait pas qu’elle le fût par un autre que lui; il enviait à Târic la

gloire et les avantages matériels de la conquête. Heureusement il y

avait encore quelque chose à faire dans la Péninsule: Târic n’avait pas

pris toutes les villes, il ne s’était pas approprié toutes les richesses

du pays. Mousâ résolut donc de se rendre en Espagne, et dans le mois de

juin 712, il passa le Détroit, accompagné de dix-huit mille Arabes. Il

prit Medina-Sidonia, et les Espagnols qui s’étaient réunis à lui se

chargèrent de lui livrer Carmona. Ils se présentèrent armés devant les

portes de la ville, et, se donnant pour des hommes qui avaient pris la

fuite à l’approche de l’ennemi, ils demandèrent et obtinrent la

permission d’entrer dans la ville, après quoi ils profitèrent de

l’obscurité de la nuit pour ouvrir les portes aux Arabes. Séville fut

plus difficile à prendre. C’était la plus grande ville du pays; il

fallut l’assiéger pendant plusieurs mois avant qu’elle se rendît. Mérida

prêta aussi une longue et vigoureuse résistance, mais elle finit par

capituler (1 juin 713). Mousâ se mit ensuite en route vers Tolède. Târic

alla à sa rencontre pour lui présenter ses hommages, et du plus loin

qu’il l’aperçut, il mit pied à terre; mais Mousâ était si irrité contre

lui, qu’il lui donna des coups de fouet. «Pourquoi as-tu marché en

avant sans ma permission? lui dit-il; je t’avais ordonné de faire

seulement une razzia et de retourner ensuite en Afrique.»

Le reste de l’Espagne, à l’exception de quelques provinces du nord, fut

conquis sans difficulté. La résistance ne servait à rien; faute d’un

chef, elle manquait de direction et de plan. L’intérêt commandait

d’ailleurs aux Espagnols de se soumettre au plus vite. En le faisant,

ils obtenaient des traités assez avantageux, tandis que, s’ils

succombaient après avoir essayé de se défendre, ils perdaient leurs

biens[49].

En général, la conquête ne fut pas une grande calamité. Au commencement,

il est vrai, il y eut un temps d’anarchie, comme à l’époque de

l’invasion des Germains. Les musulmans pillèrent en plusieurs endroits,

brûlèrent quelques villes, pendirent des patriciens qui n’avaient pas eu

le temps de se sauver, et tuèrent des enfants à coups de poignard; mais

le gouvernement arabe réprima bientôt ces désordres et ces atrocités, et

quand la tranquillité fut rétablie, la population énervée de ce temps-là

subit son sort sans trop de murmures. Et en vérité, la domination arabe

fut pour le moins aussi tolérable que celle des Visigoths l’avait été.

Les conquérants laissèrent aux vaincus leurs lois et leurs juges; ils

leur donnèrent des comtes ou gouverneurs de leur nation, qui étaient

chargés de percevoir les impôts qu’ils avaient à payer et de régler les

différends qui pouvaient s’élever entre eux. Les terres des districts

conquis de vive force, de même que celles qui avaient appartenu à

l’Eglise ou à des patriciens qui s’étaient retirés dans le nord, furent

divisées entre les conquérants; mais les serfs qui y habitaient y

restèrent. C’était dans la nature des choses, et les Arabes en

agissaient partout ainsi. Les indigènes seuls connaissaient les procédés

de l’agriculture[50], et d’ailleurs les conquérants étaient beaucoup

trop fiers pour s’en occuper. On imposa donc aux serfs l’obligation de

cultiver les terres comme par le passé et de rendre au propriétaire

musulman quatre cinquièmes des récoltes et des autres produits de la

terre. Ceux qui demeuraient sur le domaine de l’Etat--et ils étaient

nombreux, car le domaine comprenait la cinquième partie des terres

confisquées--ne devaient céder que la troisième partie des récoltes. Au

commencement ils la cédaient au trésor; mais dans la suite cet état de

choses se modifia. On forma des fiefs d’une partie du domaine, et ces

fiefs furent donnés aux Arabes qui vinrent s’établir plus tard en

Espagne, à ceux qui accompagnaient Samh et aux Syriens qui arrivèrent

avec Baldj. Les cultivateurs chrétiens, toutefois, ne perdirent rien à

cette mesure; la seule différence pour eux, c’était qu’au lieu de

donner à l’Etat la troisième partie des produits du sol, ils devaient la

donner aux feudataires. Quant aux autres chrétiens, leur position

dépendait des traités qu’ils avaient pu obtenir, et quelques-uns de ces

traités étaient fort avantageux. Ainsi les habitants de Mérida qui se

trouvaient dans la ville au moment de la capitulation, conservèrent tous

leurs biens; ils ne cédèrent que les propriétés et les ornements des

églises. Dans la province dont Théodemir était gouverneur et qui

comprenait entre autres villes celles de Lorca, de Mula, d’Orihuela et

d’Alicante, les chrétiens ne cédèrent absolument rien. Ils s’engagèrent

seulement à payer un tribut, partie en argent, partie en nature[51]. En

général on peut dire que les chrétiens conservèrent la plupart de leurs

biens. Ils obtinrent en outre le droit de les aliéner, droit qu’ils

n’avaient pas eu du temps des Visigoths. De leur côté, ils étaient

obligés de payer à l’Etat la capitation qui était de quarante-huit

dirhems pour les riches, de vingt-quatre pour la classe moyenne, et de

douze dirhems pour ceux qui vivaient d’un travail manuel[52]. Elle se

payait par douzièmes, à la fin de chaque mois lunaire[53]; mais les

femmes, les enfants, les moines, les estropiés, les aveugles, les

malades, les mendiants et les esclaves en étaient exempts. En outre, les

propriétaires devaient payer le _kharâdj_, c’est-à-dire un impôt sur les

productions qui se réglait sur la nature du sol de chaque contrée, mais

qui s’élevait ordinairement à vingt pour cent. La capitation cessait

pour celui qui embrassait l’islamisme; le _kharâdj_, au contraire,

continuait, nonobstant la conversion du propriétaire.

En comparaison de ce qu’elle avait été, la condition que les musulmans

firent aux chrétiens n’était donc pas trop dure. Joignez-y que les

Arabes étaient fort tolérants. En matière de religion, ils ne

violentaient personne. Qui plus est, le gouvernement, à moins qu’il ne

fût très-pieux (et c’était l’exception), n’aimait pas que les chrétiens

se fissent musulmans: le trésor y perdait trop[54]. Aussi les chrétiens

ne se montrèrent pas ingrats. Ils surent gré aux conquérants de leur

tolérance et de leur équité; ils préféraient leur domination à celle des

Germains, à celle des Francs par exemple[55], et dans tout le cours du

VIIIe siècle les révoltes furent très-rares; les chroniqueurs n’en

ont enregistré qu’une seule, celle des chrétiens de Béja, et encore

semble-t-il que ceux-ci ne furent que les instruments d’un chef arabe

ambitieux[56]. Même les prêtres, dans les premiers temps du moins,

n’étaient pas trop mécontents, quoiqu’ils eussent le plus de motifs pour

l’être. On peut se faire une idée de leur manière de voir, quand on lit

la chronique latine qui a été écrite à Cordoue en 754 et que l’on

attribue, mais à tort, à un certain Isidore de Béja. Quoique homme

d’église, l’auteur de cette chronique est beaucoup plus favorable aux

musulmans qu’aucun autre écrivain espagnol antérieur au XIVe siècle.

Ce n’est pas qu’il manque de patriotisme; au contraire, il déplore les

malheurs de l’Espagne, et la domination arabe est pour lui la domination

des barbares, _efferum imperium_; mais s’il hait les conquérants, il

hait en eux des hommes d’une autre race bien plus que des hommes d’une

autre religion. Les actes qui auraient fait bondir d’indignation les

ecclésiastiques d’une autre époque, ne lui arrachent pas un mot de

blâme. Il raconte, par-exemple, que la veuve du roi Roderic épousa

Abdalazîz, le fils de Mousâ; mais il ne se scandalise pas de ce mariage,

il semble le trouver tout à fait naturel.

Sous certains rapports, la conquête arabe fut même un bien pour

l’Espagne: elle produisit une importante révolution sociale, elle fit

disparaître une grande partie des maux sous lesquels le pays gémissait

depuis des siècles.

Le pouvoir des classes privilégiées, du clergé et de la noblesse, était

amoindri, presque anéanti, et comme les terres confisquées avaient été

partagées entre un très-grand nombre d’individus, on avait,

comparativement du moins, la petite propriété. C’était un grand bonheur,

et ce fut une des causes de l’état florissant de l’agriculture dans

l’Espagne arabe. D’un autre côté, la conquête avait amélioré la

condition des classes serviles. L’islamisme était bien plus favorable à

l’émancipation des esclaves que le christianisme tel que l’entendaient

les évêques du royaume visigoth. Parlant au nom de l’Eternel, Mahomet

avait ordonné de permettre aux esclaves de se racheter. Affranchir un

esclave était une bonne œuvre, et plusieurs délits pouvaient s’expier

de cette manière. Aussi l’esclavage chez les Arabes n’était ni dur ni

long. Souvent l’esclave était déclaré libre après quelques années de

service, surtout quand il avait embrassé l’islamisme. Le sort des serfs

qui se trouvaient sur les terres des musulmans s’améliora aussi. Ils

devinrent en quelque sorte des fermiers et ils jouirent d’une certaine

indépendance, car, comme leurs maîtres ne daignaient pas s’occuper des

travaux agricoles, ils avaient toute liberté de cultiver la terre comme

ils l’entendaient. Quant aux esclaves et aux serfs des chrétiens, la

conquête leur fournit, pour recouvrer la liberté, un moyen très-facile.

A cet effet ils n’avaient qu’à s’enfuir sur la propriété d’un musulman

et à prononcer ces paroles: «Il n’y a qu’un seul Dieu et Mahomet est

l’envoyé de Dieu.» Dès lors ils étaient musulmans et «affranchis

d’Allah,» comme disait Mahomet. Nombre de serfs devinrent libres de

cette manière, et il ne faut pas s’étonner de la facilité avec laquelle

ils abandonnèrent le christianisme. Malgré le pouvoir illimité dont le

clergé avait joui du temps des Visigoths, cette religion n’avait pas

poussé en Espagne des racines bien profondes. Presque entièrement

païenne à l’époque où Constantin fit du christianisme la religion de

l’Etat, l’Espagne était demeurée si longtemps fidèle à l’ancien culte

que, du temps de la conquête arabe, le paganisme et le christianisme se

disputaient encore le terrain, et que les évêques se voyaient forcés de

fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques contre les

adorateurs des faux dieux[57]. Chez ceux qui se disaient chrétiens, le

christianisme était plus sur les lèvres qu’au fond du cœur. Les

descendants des Romains avaient conservé quelque chose du scepticisme de

leurs ancêtres; ceux des Goths s’intéressaient si peu aux questions

religieuses, que d’Ariens ils étaient devenus catholiques aussitôt que

le roi Reccared leur en eut donné l’exemple. Distraits par d’autres

soins, les riches prélats du royaume visigoth, qui avaient à réfuter des

hétérodoxes, à discuter des dogmes et des mystères, à gouverner l’Etat,

à persécuter les juifs, n’avaient pu trouver le loisir «de se faire

petits avec les petits, de murmurer avec eux les premières paroles de la

vérité, de même qu’un père se plaît à bégayer les premiers mots avec son

enfant,» comme disait saint Augustin, et s’ils avaient fait accepter le

christianisme, ils ne l’avaient pas fait aimer. Il n’est donc pas

étrange que les serfs n’aient pu résister à la tentation alors que les

conquérants leur offraient la liberté à condition qu’ils embrasseraient

l’islamisme. Quelques-uns de ces infortunés étaient encore païens; les

autres connaissaient si peu le christianisme, l’éducation religieuse

qu’ils avaient pu recevoir avait été si élémentaire ou plutôt si nulle,

que le mystère catholique et le mystère musulman étaient également

impénétrables pour eux[58]; mais ce qu’ils ne savaient et ne

comprenaient que trop, c’est que les prêtres avaient cruellement trompé

les espérances d’affranchissement qu’ils leur avaient inspirées un jour,

et ce qu’ils voulaient, c’était de secouer, à quelque prix que ce fût,

le joug sous lequel ils gémissaient. Ils ne furent pas les seuls, du

reste, qui abandonnassent l’ancien culte. Beaucoup de patriciens en

firent de même, soit pour ne pas être obligés de payer la capitation,

soit pour conserver leurs biens alors que les Arabes se mirent à violer

les traités, soit enfin parce qu’ils croyaient en toute sincérité à

l’origine divine de l’islamisme.

Nous n’avons parlé jusqu’ici que de l’amélioration que la conquête arabe

produisit dans l’état social du pays; mais pour être juste, nous devons

ajouter que, si cette conquête était un bien sous beaucoup de rapports,

elle était un mal sous d’autres. Ainsi le culte était libre, mais

l’Eglise ne l’était pas; elle était soumise à une dure et honteuse

servitude. Le droit de convoquer des conciles, ainsi que celui de nommer

et de déposer les évêques, avait passé des rois visigoths[59] aux

sultans arabes[60], de même que dans le nord il passa aux rois des

Asturies[61], et ce droit fatal, confié à un ennemi de la religion

chrétienne, fut pour l’Eglise une source intarissable de maux,

d’opprobres et de scandales. Quand il y avait des évêques qui ne

voulaient pas assister à un concile, les sultans faisaient siéger à leur

place des juifs et des musulmans[62]. Ils vendaient la dignité d’évêque

au plus offrant et dernier enchérisseur, de sorte que les chrétiens

devaient confier leurs intérêts les plus chers et les plus sacrés à des

hérétiques, à des libertins qui, même pendant les fêtes les plus

solennelles de l’Eglise, assistaient aux orgies des courtisans arabes, à

des incrédules qui niaient publiquement la vie future, à des misérables

qui, non contents de se vendre eux-mêmes, vendaient encore leur

troupeau[63]. Une fois les employés du fisc se plaignaient de ce que

plusieurs chrétiens de Malaga réussissaient à se soustraire à la

capitation en se tenant cachés. Alors Hostegesis, l’évêque de ce

diocèse, promit de leur procurer une liste complète des contribuables.

Il tint sa parole. Pendant sa tournée annuelle, il pria ses diocésains

de lui faire connaître leurs noms, ainsi que ceux de leurs parents et de

leurs amis; il voulait, disait-il, les inscrire sur un rôle, afin de

pouvoir prier Dieu pour chacune de ses ouailles. Les chrétiens, qui ne

se méfiaient pas de leur pasteur, tombèrent dans le piége. Dès lors

personne ne put plus se soustraire à la capitation: grâce au registre de

l’évêque, les percepteurs connaissaient tous les contribuables[64].

D’un autre côté, les Arabes, quand ils eurent affermi leur domination,

observaient les traités avec moins de rigueur qu’à l’époque où leur

pouvoir était encore chancelant. C’est ce qu’on éprouva, par exemple, à

Cordoue. Dans cette ville les chrétiens n’avaient conservé que la

cathédrale, dédiée à saint Vincent; toutes les autres églises avaient

été détruites, mais la possession de la cathédrale leur avait été

garantie par un traité. Pendant plusieurs années ce traité fut

observé[65]; mais Cordoue ayant reçu un surcroît de population par

l’arrivée des Arabes de Syrie et les mosquées étant devenues trop

petites, les Syriens furent d’opinion qu’il fallait faire dans cette

cité ce que l’on avait fait à Damas[66], à Emèse[67] et dans d’autres

villes de leur patrie, où l’on avait ôté aux chrétiens la moitié de

leurs cathédrales pour en faire des mosquées. Le gouvernement ayant

approuvé cette manière de voir, les chrétiens furent forcés de céder la

moitié de la cathédrale. C’était évidemment une spoliation, une

infraction au traité. Plus tard, dans l’année 784, Abdérame Ier

voulut que les chrétiens lui vendissent l’autre moitié. Ils refusèrent

fermement de le faire, en disant que, s’ils le faisaient, ils n’auraient

plus un seul édifice où ils pussent exercer leur culte. Abdérame insista

cependant, et l’on en vint à une transaction: les chrétiens cédèrent la

cathédrale pour la somme de cent mille dinars[68], après avoir obtenu la

permission de rebâtir les églises qui avaient été détruites[69]. Cette

fois Abdérame avait donc été équitable; mais il ne le fut pas toujours,

car ce fut lui qui viola le traité que les fils de Witiza avaient conclu

avec Târic et que le calife avait ratifié. Il confisqua les terres

d’Ardabast, l’un de ces princes, uniquement parce qu’il les trouvait

trop vastes pour un chrétien[70]. D’autres traités furent modifiés ou

changés d’une manière tout à fait arbitraire, de sorte qu’au IXe

siècle il en restait à peine quelques traces. En outre, comme les

docteurs enseignaient que le gouvernement devait manifester son zèle

pour la religion en élevant le taux des tributs dont les chrétiens

étaient chargés[71], on leur imposa tant de contributions

extraordinaires, que déjà au IXe siècle plusieurs populations

chrétiennes, celle de Cordoue entre autres, étaient pauvres ou

malaisées[72]. En d’autres mots, il arriva en Espagne ce qui arriva dans

tous les pays que les Arabes avaient conquis: leur domination, de douce

et d’humaine qu’elle avait été au commencement, dégénéra en un

despotisme intolérable. Dès le IXe siècle, les conquérants de la

Péninsule suivaient à la lettre le conseil du calife Omar, qui avait dit

assez crûment: «Nous devons _manger_ les chrétiens et nos descendants

doivent manger les leurs tant que durera l’islamisme[73]».

Cependant ce n’étaient pas les chrétiens qui se plaignaient le plus de

la domination arabe, un siècle après la conquête. Les plus mécontents,

c’étaient les renégats, ceux que les Arabes appelaient les _mowallad_,

c’est-à-dire _les adoptés_. Ces renégats ne pensaient pas tous de la

même manière. Il y avait parmi eux ce qu’on nommait des _chrétiens

cachés_[74], c’est-à-dire des hommes qui se reprochaient durement leur

apostasie. Ceux-là étaient bien malheureux, car ils ne pouvaient plus

revenir au christianisme. La loi musulmane est inexorable sous ce

rapport: la profession de foi une fois faite, et faite peut-être dans un

moment d’humeur, de faiblesse, de découragement, de gêne, quand on

n’avait pas d’argent pour payer la capitation[75], ou quand on craignait

d’être condamné à une peine infamante par le juge chrétien[76],--la

profession de foi une fois faite, disons-nous, le renégat, quoique

foudroyé à toute heure par le cri de sa conscience, était musulman pour

toujours, et s’il apostasiait, la loi le condamnait à la mort. Les

descendants des renégats qui voulaient revenir au giron de l’Eglise

étaient encore plus à plaindre: ils souffraient pour la faute d’un de

leurs aïeux. La loi les déclarant musulmans parce qu’ils étaient nés

d’un musulman, ils devaient perdre la vie, eux aussi, s’ils reniaient

Mahomet. L’Eglise musulmane les saisissait dès le berceau, et les

suivait jusqu’à la tombe.

Il était donc tout naturel que les renégats repentants murmurassent;

mais ils étaient en minorité; le plus grand nombre était sincèrement

attaché à l’islamisme. Cependant ceux-là murmuraient aussi. Au premier

abord, ce phénomène doit surprendre. La plupart des renégats étaient des

affranchis, c’est-à-dire des hommes dont la condition avait été

améliorée par la conquête; comment se faisait-il donc qu’ils ne fussent

pas contents des Arabes? Rien, cependant, n’est plus simple. «L’histoire

est toute remplie de pareils spectacles. Ce n’est pas toujours en allant

de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent

qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les

sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès

que le poids s’en allège[77].» Joignez-y que la position sociale des

renégats était intolérable. Les Arabes les excluaient ordinairement des

emplois lucratifs et de toute participation au gouvernement de l’Etat;

ils affectaient de ne pas croire à la sincérité de leur conversion; ils

les traitaient avec une insolence sans bornes; voyant encore le sceau de

la servitude sur une foule de fronts récemment affranchis, ils les

flétrissaient tous du nom d’esclave ou de fils d’esclave[78], quoiqu’ils

comptassent dans leurs rangs quelques-uns des plus nobles et des plus

riches propriétaires du pays. Les renégats ne se résignèrent pas à de

tels traitements. Ils avaient le sentiment de leur dignité et de la

force matérielle dont ils disposaient, car ils formaient la majorité de

la population. Ils ne voulaient pas que le pouvoir fût l’apanage

exclusif d’une caste étroitement retranchée dans son individualisme; ils

ne voulaient pas accepter plus longtemps leur état de contrainte et

d’infériorité sociale, ni supporter les insolents dédains et la

domination de quelques bandes de soldats étrangers, cantonnées de loin

en loin. Ils prirent donc les armes et engagèrent hardiment la lutte.

La révolte des renégats, à laquelle les chrétiens prirent part dans la

mesure de leurs forces, se produisit avec la variété que devait revêtir

toute révolte dans un temps où tout était essentiellement varié et

individuel. Chaque province, chaque grande ville s’insurgea pour son

propre compte et à différentes époques; mais la lutte n’en fut que plus

longue et plus sanglante, comme on le verra par les récits qui vont

suivre.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 2/4 jusqu'a la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-110) · 第 8 / 27 题