Jusqu’ici les vainqueurs ont attiré exclusivement notre attention; les
vaincus vont avoir leur tour. Indiquer les circonstances qui
facilitèrent aux musulmans la conquête de l’Espagne; résumer dans ses
traits principaux l’histoire de cette conquête; exposer la situation que
les vainqueurs firent à la population chrétienne et l’influence
qu’exerça leur domination sur le sort d’une classe aussi infortunée que
nombreuse, celle des esclaves et des serfs; raconter en détail la longue
et opiniâtre résistance que toutes les classes de la société, que les
chrétiens et les renégats, les citadins et les montagnards, les riches
propriétaires et les esclaves affranchis, que des moines saintement
fanatiques et même des femmes courageuses et inspirées opposèrent aux
conquérants alors qu’une génération plus forte eut succédé à la
génération énervée du commencement du VIIIe siècle--tel sera le
sujet de cette partie de notre travail.
* * * * *
Au moment où la Péninsule attira sur elle les cupides regards des
musulmans, elle était bien faible, bien facile à conquérir, car la
société y était dans une situation déplorable.
Le mal datait de loin. Province romaine, l’Espagne, sous les derniers
Césars, offre le même douloureux spectacle que les autres parties de
l’empire. «De tout ce qu’elle possédait autrefois, il ne lui reste que
son nom,» dit un auteur du Ve siècle[1]. D’une part on voit un petit
nombre de riches qui possèdent des domaines immenses, des _latifundia_;
de l’autre, une multitude de bourgeois ruinés, de serfs, d’esclaves. Les
riches, les privilégiés, les clarissimes, tous ceux enfin qui avaient
occupé les principales magistratures de l’empire, ou reçu du prince
seulement le titre honoraire de ces magistratures, étaient exempts des
charges qui pesaient sur la classe moyenne. Ils vivaient, au sein de la
mollesse et d’un luxe effréné, dans de superbes villas, aux bords d’un
beau fleuve, au pied d’une colline riante plantée de vignes et
d’oliviers. Là ils partageaient leur journée entre le jeu, les bains, la
lecture, l’équitation et les repas. Là, dans des salles dont les
murailles étaient couvertes de tapisseries peintes ou brodées d’Assyrie
et de Perse, des esclaves encombraient la table, à l’heure du dîner, des
mets les plus exquis, des vins les plus savoureux, tandis que les
convives, étendus sur des lits drapés en pourpre, improvisaient des
vers, prêtaient l’oreille à des chœurs de musiciens, ou regardaient
des danseurs[2].
La vue de cette opulence ne pouvait servir qu’à contrister la misère du
grand nombre par un contraste affligeant. La plèbe des villes, la
populace qui faisait des émeutes, n’était pas trop à plaindre, il est
vrai; on la craignait, on la ménageait, on la nourrissait avec des
distributions gratuites aux dépens des autres citoyens, on l’avilissait
par des spectacles grossiers et barbares; mais la classe moyenne, celle
des curiales, des petits propriétaires qui habitaient les villes et qui
étaient chargés de l’administration des affaires municipales, avait été
réduite, par la fiscalité romaine, à la plus profonde détresse. Le
régime municipal, destiné à servir de sauvegarde contre la tyrannie,
était devenu à la fois l’instrument et la victime de toutes les
oppressions. Constantin avait tari la source principale du revenu des
villes, des municipes, en s’emparant de leurs propriétés au moment même
où les dépenses municipales augmentaient, avec les progrès de la misère
publique; et pourtant les membres de la curie, c’est-à-dire tous les
citoyens d’une ville possédant une propriété foncière de plus de
vingt-cinq arpents et n’appartenant pas à la classe des privilégiés,
devaient suppléer de leurs deniers à l’insolvabilité des contribuables.
Les curiales ne pouvaient briser cette solidarité, qui était originaire
et héréditaire; ils étaient même en quelque sorte attachés à la glèbe,
car ils ne pouvaient aliéner leurs terres sans l’autorisation de
l’empereur qui, se considérant comme le propriétaire véritable de tout
le sol de l’empire, ne voyait dans ses sujets que des usufruitiers.
Maintefois dans leur désespoir les curiales désertaient leur poste et
leur ville pour entrer dans le service militaire, ou pour s’engager dans
le servage; mais le gouvernement, aux yeux de lynx, aux bras de fer,
manquait rarement de les découvrir, et alors il les replaçait de force
dans la curie; s’il n’y réussissait pas, il les remplaçait par des
hommes tarés, par des bâtards, par des hérétiques, par des juifs et des
repris de justice, car la dignité de curiale, jadis honorable et
privilégiée, était devenue une disgrâce et un châtiment[3].
Le reste de la population était colon ou esclave. L’esclavage agricole
n’avait pas disparu; mais depuis les commencements de la période
impériale, le colonat s’était formé d’un côté par l’appauvrissement et
la profonde détresse de la population libre des campagnes, de l’autre
par l’amélioration de la condition des esclaves agricoles. C’était une
condition intermédiaire entre la liberté et la servitude. N’ayant eu
d’abord d’autre règle que la coutume ou le contrat, le colonat était
devenu, depuis Dioclétien, une question d’ordre public, un intérêt
d’Etat, un objet de préoccupation constante pour le gouvernement forcé
de donner à tout prix des cultivateurs aux campagnes désertes et des
soldats à l’armée. Il avait reçu alors son organisation, sa police, ses
lois. Sous certains rapports les colons, qui rendaient au possesseur de
la terre qu’ils cultivaient une portion déterminée de ses produits,
avaient une position meilleure que les esclaves: ils contractaient un
véritable mariage, ce dont les esclaves étaient incapables; ils
pouvaient posséder comme propriétaires, et le patron ne pouvait leur
enlever leurs biens; seulement, ils ne pouvaient aliéner sans le
consentement du patron. Puis la loi les considérait sous un autre point
de vue que les esclaves. Ils payaient à l’Etat une contribution
personnelle, et le recrutement de l’armée les atteignait. Toutefois on
leur infligeait des châtiments corporels comme aux esclaves, et
l’affranchissement n’existait pas pour eux. Esclaves, non pas d’un
homme, mais du sol, ils étaient attachés aux champs qu’ils cultivaient
par un lien indissoluble et héréditaire, le propriétaire ne pouvant
disposer du champ sans les colons, ni des colons sans le champ[4].
Une classe plus malheureuse encore, c’était celle des esclaves, qu’on
vendait ou qu’on donnait comme un bœuf ou un meuble. Leur nombre
était immense comparé à celui des hommes libres. «Une fois, dit Sénèque,
on avait proposé dans le sénat de donner aux esclaves un habillement
distinctif;--cette proposition ne fut point adoptée: on craignait que
nos esclaves ne se missent à nous compter.» Sous le règne d’Auguste, un
affranchi, dont la fortune avait cependant subi de grandes pertes dans
les guerres civiles, possédait plus de quatre mille esclaves, et dans
les derniers temps de l’empire leur nombre semble avoir augmenté plutôt
que diminué. Un chrétien de la Gaule en possédait cinq mille, un autre,
huit mille[5]. On les traitait avec une rigueur impitoyable: souvent le
maître condamnait à trois cents coups de fouet le serviteur qui lui
faisait attendre l’eau chaude[6]. Et ce que ces infortunés avaient à
souffrir de leurs maîtres n’était rien encore en comparaison des
cruautés qu’ils avaient à subir de la part de leurs compagnons chargés
de les surveiller[7].
Pour se soustraire à la tyrannie des maîtres, des propriétaires, du
gouvernement, les curiales, les colons et les esclaves n’avaient qu’un
parti à prendre: c’était de s’enfuir dans les forêts et de se faire
bandits, Bagaudes comme on disait alors. Vivant dans les bois à la
manière des hommes primitifs, ils faisaient expier à leurs oppresseurs
les souffrances qu’ils en avaient subies en pillant leurs superbes
villas; et si un riche avait le malheur de tomber entre leurs mains, ils
savaient faire prompte et terrible justice[8]. Parfois plusieurs de ces
bandes se réunissaient en une seule, qui ne se bornait plus alors à des
brigandages, mais menaçait les cités, la société elle-même. Dans les
Gaules, sous le règne de Dioclétien, les Bagaudes avaient pris une
attitude si menaçante qu’il fallut envoyer contre eux une armée
considérable commandée par un César[9].
Une société rongée par tant de misères devait crouler au premier choc
d’une invasion. Le grand nombre se souciait peu d’être opprimé,
pressuré, fouetté par des Romains plutôt que par d’autres. Il n’y avait
que les privilégiés, les riches possesseurs de la glèbe, qui fussent
intéressés au maintien de ce qui existait. Profondément corrompus, usés
par la débauche, la plupart avaient perdu toute énergie. Cependant,
lorsque des nuées de barbares vinrent fondre sur les provinces romaines,
quelques-uns d’entre eux firent acte de patriotisme, d’égoïsme si l’on
veut. Les nobles de la Tarragonaise tâchèrent, mais sans succès,
d’arrêter les progrès des Visigoths[10]. Quand, sous le règne
d’Honorius, les Alains, les Vandales et les Suèves, après avoir franchi
le Rhin, mettaient les Gaules à feu et à sang et menaçaient l’Espagne,
pendant que la masse des habitants de ce pays attendait son sort avec
une froide indifférence et une tranquillité imperturbable, sans tenter
rien pour écarter le péril, deux frères nobles et riches, Didyme et
Vérinien, firent prendre les armes à leurs colons[11], et, s’étant
retranchés avec eux dans les défilés des Pyrénées, ils empêchèrent les
barbares de pénétrer en Espagne, tant ce pays était facile à défendre.
Mais quand ces deux frères eurent été faits prisonniers et décapités par
l’anti-César Constantin qu’ils avaient refusé de reconnaître; quand ce
Constantin eut confié la garde des Pyrénées aux Honoriens, c’est-à-dire
à un de ces corps de barbares que Rome avait pris à son service et
qu’elle opposait aux autres barbares; quand ces Honoriens se furent mis
à piller le pays qu’ils devaient préserver de l’invasion, et qu’afin
d’échapper à la punition due à un tel forfait, ils eurent ouvert les
défilés aux barbares qui pillaient les Gaules (409)[12]: alors nul ne
songea à la résistance. A l’approche des barbares, qui avançaient
sombres, irrésistibles, inévitables, on cherchait à s’étourdir sur le
péril par des orgies, à s’exalter le cerveau par le délire de la
débauche. Pendant que l’ennemi franchissait les portes de leur ville,
les riches, ivres et gorgés de mets, dansaient, chantaient; leurs lèvres
tremblantes allaient cherchant des baisers sur les épaules nues des
belles esclaves, et la populace, comme pour s’accoutumer à la vue du
sang et s’enivrer des parfums du carnage, applaudissait des gladiateurs
qui s’entr’égorgeaient dans l’amphithéâtre[13]. Pas une seule ville
espagnole n’eut le courage de soutenir un siège; partout les portes
s’ouvraient comme d’elles-mêmes aux barbares; ceux-ci entraient dans les
cités sans coup férir, les pillaient, les incendiaient, mais ils
n’avaient pas besoin de tuer, et s’ils le faisaient, c’était uniquement
pour rassasier leurs appétits sanguinaires.
Ce fut un temps horrible. Certes, cette génération inspire un mortel
dégoût par son énervement, sa lâcheté, sa corruption; pourtant on se
prend malgré soi à la plaindre. Le despotisme romain, tout insupportable
qu’il était, n’était rien pourtant en comparaison de la brutalité des
barbares. Dans la savante tyrannie des Césars il y avait eu au moins un
certain ordre et jusqu’à une certaine mesure: les Germains, dans leur
aveugle fureur, renversaient, écrasaient sans discernement tout ce qui
se rencontrait sur leur passage. Une désolation infinie descendit sur
les villes et les campagnes. A la suite de ces bouleversements
arrivaient des fléaux peut-être plus tristes encore, la famine et la
peste: on voyait des mères affamées égorger leurs enfants et se nourrir
de leur chair[14]. Les Baléares, Carthagène et Séville furent pillées
par les Vandales[15]. Heureusement pour l’Espagne ils passèrent en
Afrique (429), avec le petit nombre d’Alains qui avaient échappé au
glaive des Visigoths; mais les farouches Suèves, qui ne respiraient que
le carnage et la destruction, restèrent en Galice et furent quelque
temps maîtres de la Bétique et de la Carthaginoise. Presque toutes les
provinces de l’Espagne furent successivement le théâtre de leurs
ravages: la Lusitanie, la Carthaginoise et la Bétique, la Tarragonaise
et la Vasconie. Un terrible désordre régnait dans ces deux dernières
provinces: les Bagaudes, grossis d’une foule de colons et de
propriétaires ruinés, répandaient partout la terreur. Ennemis jurés de
Rome, ils furent tour à tour ennemis ou alliés des barbares. Dans la
Tarragonaise, où ils avaient à leur tête l’intrépide et audacieux
Basile, ils surprirent un corps de barbares au service de Rome, au
moment où ceux-ci étaient rassemblés dans l’église de Tirazone; ils les
égorgèrent jusqu’au dernier; l’évêque lui-même ne fut point épargné.
Puis Basile se réunit aux Suèves, pilla avec eux les environs de
Saragosse, et surprit Lérida, dont les habitants furent faits
prisonniers. Cinq années plus tard, les Suèves s’allièrent aux Romains
pour exterminer les Bagaudes.
Plus encore que les autres provinces, la Galice fut ravagée par les
Suèves; là était le centre de leur domination, là étaient leurs
repaires, là ils pillèrent et massacrèrent pendant plus de soixante ans.
Poussés à bout, les malheureux Galiciens firent enfin ce qu’ils auraient
dû faire dès le commencement: ils prirent les armes et se retranchèrent
dans des châteaux forts. Quelquefois ils étaient assez heureux pour
faire à leur tour des prisonniers; alors on se réconciliait, on
échangeait les captifs de part et d’autre, on se donnait réciproquement
des otages; mais bientôt après les Suèves, rompant la paix, se
remettaient à piller. Les Galiciens imploraient sans beaucoup de succès
le secours ou la médiation des gouverneurs romains des Gaules, ou de
cette partie de l’Espagne qui était restée romaine. Enfin d’autres
barbares, les Visigoths, vinrent combattre les Suèves; ils les
vainquirent dans une sanglante bataille livrée sur les bords de l’Orvigo
(456). Pour les Galiciens, ce fut bien moins une délivrance qu’un
nouveau péril. Les Visigoths pillèrent Braga; ils ne répandirent pas de
sang, mais ils traînèrent en esclavage une foule des habitants de la
ville, des églises profanées ils firent des écuries, ils dépouillèrent
les ecclésiastiques de tout, même de leur dernier vêtement. Et de même
que les habitants de la Tarragonaise s’étaient faits Bagaudes, ceux de
Braga et des environs s’organisèrent en bandes de partisans, de
brigands. A Astorga les Visigoths se montrèrent plus impitoyables
encore. Au moment où ils se présentèrent devant les portes de la ville,
elle était au pouvoir d’une bande de partisans qui prétendaient
combattre pour Rome. Ayant demandé et obtenu d’entrer comme amis, ils
firent un horrible massacre, emmenèrent en esclavage une foule de
femmes, d’enfants et d’ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient
deux évêques, démolirent les autels, mirent le feu aux maisons et
ravagèrent les champs d’alentour. Palencia eut le même sort. Puis ils
allèrent assiéger un château non loin d’Astorga; mais le désespoir avait
rendu du courage et des forces aux Galiciens, et la garnison de ce
château se défendit si bien qu’elle soutint victorieusement un long
siége.
Les Visigoths étant retournés dans les Gaules, les Suèves recommencèrent
leurs brigandages et leurs atrocités. A Lugo une de leurs bandes fit une
soudaine irruption dans la salle où délibérait le conseil municipal, qui
croyait n’avoir rien à craindre parce qu’on était dans la semaine sainte
de Pâques; ces malheureux furent égorgés tous. A Coïmbre une autre bande
viola le traité qu’elle venait de conclure, et emmena les habitants en
esclavage[16]. Enfin les Visigoths conquirent peu à peu toute l’Espagne,
et bien qu’on dût leur céder les deux tiers du sol, leur domination
parut un adoucissement, comparée aux maux qu’on avait eu à souffrir des
terribles Suèves.
Au milieu de ces calamités sans nombre, de ce bouleversement universel,
il y avait eu un groupe d’hommes qui n’avaient jamais perdu courage, qui
avaient vu crouler le vieux monde sans trop de regrets, et qui, dans une
certaine mesure, avaient pris parti pour les barbares contre les
Romains, leurs compatriotes. C’était l’élite du clergé catholique,
l’école de saint Augustin. Dès le commencement des invasions, ces
prêtres s’étaient donné une peine infinie pour pallier les violences des
conquérants. Ils acceptaient un optimisme barbare sur cet océan de
malheurs. Disciple de l’évêque d’Hippone, à qui il dédia son ouvrage
historique, et contemporain de l’invasion des Alains, des Suèves et des
Vandales, le prêtre espagnol Paul Orose prétend que ces barbares, quand
ils se furent établis dans la Péninsule après l’avoir divisée entre eux,
traitèrent les Espagnols en alliés, en amis, et qu’au temps où il
écrivait (vers l’année 417) il y avait déjà des Espagnols qui aimaient
mieux être libres et pauvres sous la domination des barbares,
qu’opprimés et accablés d’impôts sous celle de Rome[17]. Un autre
prêtre, qui écrivait vingt ou trente ans plus tard, Salvien de
Marseille, va beaucoup plus loin; il est bien plus hardi. Ce qui, chez
Orose, n’est encore que le vœu d’une faible minorité, devient, sous
la plume du prêtre de Marseille, le vœu unanime de toute la
nation[18]. Rien n’eût été plus contraire à la nature des choses qu’une
telle disposition des esprits; aussi rien n’est plus faux. Non, il faut
le dire pour l’honneur de l’humanité, le sentiment de la dignité
nationale n’était pas éteint à ce point chez les sujets de Rome, qui
d’ailleurs avaient acquis la triste et douloureuse expérience qu’il est
un fléau pire que le despotisme lui-même. Trop faibles ou trop lâches
pour secouer le joug, ils avaient du moins conservé dans leur âme assez
de fierté pour haïr et détester les barbares. «Tu évites les barbares
qu’on dit mauvais; moi, j’évite même ceux qu’on dit bons,» écrit Sidoine
Apollinaire à un de ses amis[19], et en parlant ainsi, il exprime le
sentiment national bien mieux que les prêtres qui s’efforcent de
représenter l’invasion comme un bienfait de Dieu. Mais ils avaient
d’excellentes raisons, ces prêtres, pour écrire comme ils le faisaient.
D’abord aucun sentiment généreux ne les en empêchait. Ils ne savaient
point ce que c’est que le patriotisme. Ils n’avaient point de patrie
ici-bas; leur patrie, à eux, était au ciel. Ils n’étaient pas
compatissants non plus. Le pillage, le massacre même, les touchaient
médiocrement. «Qu’est-ce que cela fait à un chrétien qui aspire à la vie
éternelle, d’être enlevé à ce bas monde d’une manière ou d’une autre, à
telle ou telle époque de la vie?» demande Orose,[20] après avoir avoué,
un peu malgré lui sans doute, que les Suèves et leurs alliés avaient
commis beaucoup de meurtres. Les intérêts de l’Eglise étaient leur
unique préoccupation; dans chaque événement politique ils n’apercevaient
guère que ce qui servait à celle-ci ou lui pouvait nuire. Champions du
christianisme, ils avaient à réfuter les païens et même un grand nombre
de chrétiens qui, point encore suffisamment affermis dans la foi,
imputaient les désastres inouïs qui frappaient l’empire à l’abandon de
l’ancien culte, en disant que le christianisme avait porté malheur à la
grandeur romaine et que les anciens dieux l’avaient bien mieux gardée.
Les prêtres répondaient à ces impies en leur prouvant, comme l’avait
fait leur maître, le célèbre auteur de la _Cité de Dieu_, que le monde
romain avait toujours été malheureux et que les maux actuels n’étaient
pas aussi intolérables qu’on le prétendait[21]. Puis, ils avaient fort
bien saisi cette vérité, qu’à des idées nouvelles, comme les idées
chrétiennes l’étaient, il faut des hommes nouveaux. Ils n’avaient nulle
prise sur les nobles romains. Chrétiens pour la forme, parce que le
christianisme était devenu la religion de l’Etat, mais trop corrompus
pour se soumettre à l’austère moralité que prêchait cette religion, et
trop sceptiques pour croire à ses dogmes, ces clarissimes ne vivaient
que pour les festins, les plaisirs, les spectacles, et niaient tout
jusqu’à l’immortalité de l’âme[22]. «On préfère ici les spectacles aux
églises de Dieu, s’écrie Salvien dans sa sainte indignation[23]; on
dédaigne les autels, et l’on honore les théâtres. On aime tout, on
respecte tout; Dieu seul paraît méprisable et vil.... Presque tout ce
qui tient à la religion, on en rit chez nous.» Les mœurs des barbares
n’étaient pas plus pures: les prêtres sont bien forcés d’avouer qu’ils
étaient aussi injustes, aussi avares, aussi trompeurs, aussi cupides, en
un mot aussi corrompus que les Romains[24]: car on l’a dit avec raison,
il y a une analogie singulière entre les vices des décadences et les
vices de la barbarie. Mais à défaut de vertus, les barbares croyaient du
moins tout ce que leurs prêtres leur enseignaient[25]; ils étaient
dévots de leur nature. Dans le danger ils n’attendaient du secours que
de Dieu. Avant la bataille leurs rois priaient dans le cilice, ce dont
un général romain eût ri, et s’ils remportaient la victoire, ils
reconnaissaient dans leur triomphe la main de l’Eternel. Enfin, ils
honoraient le clergé, non-seulement leur clergé à eux, le clergé arien,
mais encore le clergé catholique, que les Romains méprisaient,
bafouaient, tout en se disant catholiques[26]. Comment s’étonner après
cela que les barbares se soient concilié la sympathie des prêtres? Sans
doute, ils étaient hérétiques, ils avaient été instruits par de mauvais
docteurs[27]; mais pourquoi les prêtres catholiques auraient-ils
désespéré de les convertir? et cette conversion une fois obtenue, quel
brillant avenir s’ouvrait alors pour l’Eglise!
Dans aucune province les espérances de ces esprits très-clairvoyants ne
furent trompées; mais nulle part elles ne se réalisèrent au même degré
qu’en Espagne, depuis que le roi Reccared et ses Visigoths eurent abjuré
l’hérésie arienne pour se faire catholiques (587). Dès lors le clergé
usa de tous les moyens pour adoucir et éclairer les Visigoths, déjà à
moitié romanisés avant leur arrivée en Espagne par un demi-siècle de
séjour dans les provinces romaines, et nullement insensibles aux
avantages de l’ordre et de la civilisation. C’est un spectacle curieux
que de voir les descendants des barbares qui avaient hanté les forêts de
la Germanie, pâlir sur les livres sous la direction des évêques; c’est
une curieuse correspondance que celle du roi Rékeswinth avec Braulion,
l’évêque de Saragosse: le roi remercie l’évêque d’avoir bien voulu
corriger un manuscrit qu’il lui avait envoyé, et il parle des fautes,
des étourderies, des sottises des copistes, _putredines ac vitia
scribarum, librariorum ineptiæ_, avec l’aplomb d’un Bentley ou d’un
Ruhnkenius[28]. Mais les évêques ne se bornèrent pas à former le cœur
et l’esprit des rois: ils se chargèrent aussi de donner des lois à
l’Etat et de le gouverner. Ils avaient été établis, par le Seigneur
Jésus-Christ, les recteurs des peuples, disaient-ils dans leurs
actes[29]. Entouré de ses grands, le roi venait se prosterner humblement
devant eux, quand ils étaient assemblés en concile à Tolède, pour les
prier, avec des soupirs et des larmes, de vouloir bien intervenir pour
lui auprès de Dieu, et de donner de sages lois à l’Etat[30]. Et les
évêques inculquèrent si bien aux rois que la piété devait être la
première de leurs vertus[31]; les rois, de leur côté, comprirent si bien
que la piété, c’était l’obéissance aux évêques, que même les plus
débauchés d’entre eux se laissèrent guider docilement par les évêques
dans les affaires publiques[32].
Voilà donc un nouveau pouvoir dans l’Etat, un pouvoir qui a absorbé tous
les autres et qui semble fait pour régénérer les mœurs et les
institutions. C’est de lui que les serfs attendent l’adoucissement de
leurs maux. Le clergé catholique, au temps où dominait l’hérésie
arienne, avait montré pour eux une tendre et paternelle sollicitude. Il
leur avait ouvert ses hôpitaux, et Masone, le pieux évêque de Mérida,
avait donné tant d’argent aux serfs de son église, qu’à Pâques ils
pouvaient lui faire cortége en robes de soie; sur son lit de mort, ce
saint homme avait émancipé ses esclaves les plus fidèles, après leur
avoir assuré les moyens de vivre convenablement[33]. Le clergé, on s’en
tient convaincu, va abolir le servage, contraire, sinon à la lettre, du
moins à l’esprit de l’Evangile. Cette généreuse doctrine, il l’a
hautement proclamée quand il était faible[34]; il va la mettre en
pratique maintenant qu’il est tout-puissant.
Etrange erreur! Arrivé au pouvoir, le clergé désavoue les maximes qu’il
avait professées alors qu’il était pauvre, méprisé, opprimé, persécuté.
Désormais en possession de vastes terres peuplées d’une foule de serfs,
de superbes palais encombrés d’esclaves, les évêques s’aperçoivent
qu’ils sont allés trop vite, que le temps d’émanciper les serfs n’est
point encore venu, que pour le faire il faudra attendre encore je ne
sais combien de siècles. Saint Isidore de Péluse s’étonnait, dans les
déserts de la Thébaïde, qu’un chrétien pût avoir un esclave; un autre
saint Isidore, le célèbre évêque de Séville qui fut longtemps l’âme des
conciles de Tolède et «la gloire de l’Eglise catholique,» comme disaient
les Pères du huitième de ces conciles, ne reproduit pas, en parlant de
l’esclavage, les doctrines de son homonyme, mais celles des _Sages_ de
l’antiquité, d’Aristote et de Cicéron. «La nature, avait dit le
philosophe grec, a créé les uns pour commander, les autres pour obéir;»
et le philosophe romain avait dit: «Il n’y a pas d’injustice à ce que
ceux-là servent qui ne savent pas se gouverner.» Isidore de Séville dit
la même chose[35]; seulement il est en contradiction avec lui-même, car
il avoue que devant Dieu tous les hommes sont égaux, et que le péché du
premier homme, dans lequel il cherche l’origine de la servitude, a été
vaincu par la rédemption. Loin de nous la pensée de vouloir reprocher au
clergé de ne pas avoir affranchi les esclaves, ou de vouloir combattre
l’opinion de ceux qui affirment que l’esclave n’était pas capable de la
liberté: nous ne discutons pas, nous nous bornons à constater un fait
qui eut des suites très-importantes, à savoir que le clergé, dans son
inconséquence, ne remplit point l’attente des serfs. Le sort de ces
malheureux, au lieu de s’adoucir, s’aggrava. Les Visigoths, de même que
d’autres peuples d’origine germanique le firent dans d’autres provinces
romaines, leur imposèrent des services personnels, des corvées. Un
usage digne d’être remarqué et inconnu aux Romains, ce semble, c’est que
souvent une famille d’esclaves avait à rendre au maître un service
déterminé et héréditaire; une telle était chargée, de père en fils, de
la culture de la terre, une autre, de la pêche, une troisième, de la
garde des troupeaux, une quatrième, du métier de charpentier, une
cinquième, de celui de forgeron, et ainsi de suite[36]. Ni le serf ni
l’esclave ne pouvait se marier sans le consentement de son seigneur; au
cas où il s’était marié sans avoir obtenu ce consentement, son mariage
était considéré comme nul et on le séparait de force de sa femme. Quand
un homme de condition servile avait épousé une femme appartenant à un
autre seigneur, les enfants nés de ce mariage se divisaient par moitié
entre les deux seigneurs. Dans ces circonstances la loi des Visigoths
était donc moins humaine que celle de l’empire, car l’empereur
Constantin avait défendu de séparer les femmes de leurs maris, les fils
de leurs pères, les frères de leurs sœurs[37]. En général on ne peut
douter que la condition de la classe servile n’ait été fort dure sous la
domination des Visigoths, quand on examine leurs lois nombreuses et
sévères contre les serfs et les esclaves fugitifs, et quand on voit
qu’au huitième siècle les serfs dans les Asturies, où leur condition
était restée ce qu’elle avait été dans toute l’Espagne, se révoltèrent
en masse contre leurs seigneurs.
Si les évêques n’améliorèrent point la condition des serfs, ils ne
firent rien non plus pour la classe moyenne. Les curiales restèrent ce
qu’ils étaient, la propriété de la terre; qui plus est, aucun citadin
n’avait plus le droit de vendre ses biens[38]. L’esprit de fiscalité
avait passé des empereurs aux rois goths avec les autres traditions
romaines; il semble même que les disciples surpassèrent bientôt leurs
maîtres. La bourgeoisie resta donc misérable, ruinée; les conciles ne le
nient pas[39].
Toutes les plaies de l’époque romaine, la propriété condensée en grandes
masses, l’esclavage, le servage général, en vertu duquel des
cultivateurs furent assignés à la terre et des propriétaires aux
propriétés, tout cela subsista.
Encore si ceux qui se disaient les recteurs des peuples établis par
Jésus-Christ, se fussent bornés à laisser les choses à peu près comme
ils les avaient trouvées! Mais, hélas! dans leur fanatisme, ils se
mirent à persécuter, avec une cruauté inouïe, une race alors fort
nombreuse en Espagne. C’était dans la nature des choses. Un historien
éminent l’a dit avec raison: «Toutes les fois qu’au moyen âge l’esprit
humain s’avisa de demander comment ce paradis idéal d’un monde asservi à
l’Eglise n’avait réalisé ici-bas que l’Enfer, l’Eglise, voyant
l’objection, se hâta de l’étouffer, disant: «c’est le courroux de Dieu!
c’est le crime des juifs! Les meurtriers de Notre-Seigneur sont impunis
encore!» On se jetait sur les juifs.» (Michelet).
Les persécutions avaient commencé en 616, sous le règne de Sisebut. On
avait ordonné alors aux juifs de se convertir avant une année révolue;
ce terme expiré, si les juifs persévéraient dans leurs croyances, ils
seraient exilés après avoir reçu cent coups de fouet et leurs biens
seraient confisqués. On dit que, saisis de crainte, plus de
quatre-vingt-dix mille juifs reçurent alors le baptême et que c’était la
moindre partie. Ces conversions, il est à peine besoin de le dire,
n’étaient qu’apparentes; les nouveaux convertis continuaient en secret à
circoncire leurs enfants et à pratiquer tous les autres rites de la
religion de Moïse; mais n’était-ce pas en outre tenter l’impossible que
de vouloir convertir par la force une race aussi nombreuse? Les évêques
du quatrième concile de Tolède semblent en avoir jugé ainsi; mais tout
en permettant aux juifs de rester fidèles à la religion de leurs
ancêtres, ils ordonnèrent cependant que leurs enfants leur seraient ôtés
pour être élevés dans le christianisme. Puis le clergé, se repentant de
sa demi-tolérance, revint aux mesures extrêmes, et le sixième concile de
Tolède ordonna qu’à l’avenir aucun roi élu ne pourrait entrer dans
l’exercice de la royauté qu’il n’eût préalablement juré de faire
exécuter les édits promulgués contre cette race abominable. Cependant,
en dépit de toutes les lois et de toutes les persécutions, les juifs
subsistèrent en Espagne; par une étrange anomalie, ils y possédaient
même des terres[40], et tout porte à croire que les lois rendues contre
eux furent rarement exécutées dans toute leur rigueur. On le voulait
bien, mais on ne le pouvait pas.
Pendant quatre-vingts ans les juifs souffrirent en silence; mais alors,
leur patience ayant été poussée à bout, ils résolurent de se venger de
leurs oppresseurs. Vers l’année 694, dix-sept ans avant que l’Espagne
fût conquise par les musulmans, ils projetèrent un soulèvement général
avec leur coreligionnaires de l’autre côté du Détroit, où plusieurs
tribus berbères professaient le judaïsme et où les juifs exilés
d’Espagne avaient trouvé un refuge. La révolte devait probablement
éclater sur plusieurs points à la fois, au moment où les juifs d’Afrique
seraient débarqués sur les côtes de l’Espagne; mais avant le moment fixé
pour l’exécution, le gouvernement fut averti du complot. Le roi Egica
prit aussitôt les mesures commandées par la nécessité; ensuite, ayant
convoqué un concile à Tolède, il informa ses guides spirituels et
temporels des coupables projets des juifs, et les pria de punir
sévèrement cette race maudite. Après avoir entendu les dépositions de
quelques Israélites, d’où il résultait que le complot ne tendait à rien
moins qu’à faire de l’Espagne un Etat juif, les évêques, frémissant de
colère et d’indignation, condamnèrent tous les juifs à perdre leurs
biens et leur liberté. Le roi les donnerait comme esclaves aux
chrétiens, même à ceux qui jusque-là avaient été esclaves des juifs et
que le roi affranchirait. Les maîtres devaient s’engager à ne pas
tolérer que leurs nouveaux esclaves pratiquassent les cérémonies de
l’ancienne loi; ils devaient leur ôter leurs enfants aussitôt que
ceux-ci auraient atteint leur septième année, les faire élever dans le
christianisme, et ne pas permettre le mariage entre juifs, l’esclave
juif ne pouvant épouser qu’une esclave chrétienne, et une juive ne
pouvant avoir pour mari qu’un esclave chrétien.[41]
On ne peut douter que ces décrets n’aient été exécutés dans toute leur
rigueur. Cette fois il s’agissait de punir, non-seulement des mécréants,
mais des conspirateurs fort dangereux. A l’époque où les musulmans
conquirent le nord-ouest de l’Afrique, les juifs d’Espagne gémissaient
donc sous un joug intolérable; ils appelaient de tous leurs vœux le
moment de leur délivrance, et des conquérants qui, moyennant un léger
tribut, leur rendraient la liberté et leur permettraient le libre
exercice de leur culte, devaient leur apparaître comme des sauveurs
envoyés par le ciel.
Les juifs, les serfs, les bourgeois appauvris, c’étaient autant
d’ennemis implacables que cette société lézardée et craquant de toutes
parts nourrissait dans son sein. Et pourtant les classes privilégiées
n’avaient à opposer à des envahisseurs que des serfs chrétiens ou juifs.
Déjà dans les derniers temps de l’empire romain, les colons, comme nous
l’avons vu, servaient dans les armées. Les Visigoths avaient maintenu
cet usage. Aussi longtemps qu’ils avaient conservé leur esprit martial,
il n’avait pas été nécessaire de fixer le nombre de serfs que chaque
propriétaire devait fournir pour son contingent; mais plus tard, quand
ils eurent pris goût à s’enrichir par le travail des esclaves et des
serfs, il devint urgent que la loi pourvît au recrutement de l’armée.
C’est ce que sentit le roi Wamba. Se plaignant dans un de ses décrets de
ce que les propriétaires, préoccupés de la culture de leurs champs,
enrôlaient à peine la vingtième partie de leurs serfs quand on les
appelait aux armes, il ordonna que dans la suite chaque propriétaire,
qu’il fût goth ou romain, enrôlât la dixième partie de ses serfs[42].
Postérieurement on semble même avoir ordonné aux propriétaires d’enrôler
la moitié de leurs serfs[43]. Le nombre des serfs dans les armées devait
donc surpasser de beaucoup celui des hommes libres; ce qui revient à
dire que la défense de l’Etat avait été principalement confiée à ceux
qui étaient bien plus disposés à faire cause commune avec l’ennemi qu’à
combattre pour leurs oppresseurs.