«Vérone, ce 25 octobre 1822.
«Je n'ai pas reçu un seul mot de vous. Je vous ai écrit de tous les
points de la route et deux fois depuis que je suis ici. Si vous
n'avez pas envoyé vos lettres chez Mathieu, ou si vous les avez
mises à la poste sans être affranchies, elles ne me parviendront
pas. Vous devez juger cependant dans quelle impatience je dois être
d'apprendre votre résolution. Elle décidera de la mienne.
«Il est très-certain que le congrès finira dans les derniers jours
du mois prochain, ou au plus tard dans la première semaine de
décembre. Si vous ne venez pas, je serai dans un mois à Paris; car
il n'y a pas de raison pour que j'assiste à la clôture même du
congrès. Vous verrez Mathieu avant moi. Il partira dans les
premiers jours de novembre. Nous sommes très-bien ensemble. Il
s'était élevé un petit nuage qui a promptement passé. J'ai
rencontré, comme vous deviez bien le croire, quelques difficultés
au début; mais quand on a vu que j'étais bonhomme, on m'a pardonné
le reste. J'ai vu l'empereur de Russie, j'ai été charmé de lui.
C'est un prince plein de qualités nobles et généreuses. Mais je
suis fâché de vous le dire, il déteste vos amis les libéraux. En
tout, je crois que nous ferons de bonne besogne. Le prince de
Metternich est un homme de très-bonne compagnie, aimable et habile.
«Au milieu de tout cela, je suis triste et je sais pourquoi. Je
vois que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne
me dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent
de ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite
chambre à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à
Naples. Je ne sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin
je ne suis plus ce que j'étais, et vivre dans un coin tranquille
auprès de vous est maintenant le seul souhait de ma vie.»